‹ Œuvres posthumesChapitre 12 sur 89 · A MONSIEUR DE LA GUICHE · texte numérisé non relu

A MONSIEUR DE LA GUICHE

COMTE DE SIVIGSON.

endant que le souci, dans l'enceinte des villes. Court à bride abattue et fatigue les gens De prévoyances inutiles

Pour chercher du remède aux désordres du temps. Pendant qu'en pelotons cent preneurs de misère Nous affirment, d'un air à nous désespérer, Que la peste a forcé les remparts de l'Isère, Et s'avance au grand trot, prête à nous dévorer;

Que d'autres d'un ton plus funeste ,

Qui ne redoutent d'autre peste

Que celle de manquer d'argent.

Disent en gémissant : « On ne pourra plus vivre , « On va nous fabriquer des espèces de cuivre ; « Au diable le filou qui dupa le régent ! « Mais leurs chiens de billets ont abîmé la France « Qui prit sous le feu roi des airs trop triomphants ,

« Et les enfants de nos enfants

« N'y reverront pas l'abondance. »

Et mille autres propos qui causent le frisson , Rendent le carnaval aussi froid qu'un glaçon , Et par ce seul endroit méritent la potence. Que vous êtes heureux, vous que ces tristes soins Ne peus-ent dérober aux douceurs de la vie !

Que je vous poiterois d'envie,

Comte, si je vous aimois moins !

Ennronné, chéri d'une troupe agréable.

Parmi les verres et les pots,

112 Épitues.

Le dos au feu, le ventre à table.

Vous goûtez les plaisirs chez l'heureux Pierreclos, Bon ami , généreux , qu'un noble honneur inspire ,

Chez qui l'argent coule à riiisseaux.

Et qu'heureux en tous sens on auroit lieu de dire , S'il n'avoit pas besoin de retourner aux Eaux.

C'est là que rien ne vous fait faute ,

Vins exquis, excellents ragoûts,

Et surtout bon visage d'hôte ,

Régal le plus charmant de tous.

Craignez pourtant la vapeur intraitable

D'un jus qui vous est défendu.

Bacchus chez Pierreclos n'est pas dieu, c'est un diable :

Je le connois, il m'a mordu.

Ce n'est pas là pour vous ce que plus je redoute,

Comte, quand vous boiriez d'autant, Quitte pour s'en tirer par quelque accès de goutte; Ce n'est pas une affaire, et vous payez comptant.

Mais ce qui me fait de la peine

Et m'oblige à trembler pour vous ,

C'est certains yeux piquants et doux ,

Au nombre de demi-douzaine.

Qui frappent de terribles coups.

Quand je vous dis six yeirx, du moins, entendons-nous; Ne vous figm'ez pas quelque monstre sauvage

Tel qu'en inventent certains fous

Dans un capricieux ouvrage

Propre à jeter dans les égouts;

J'entends deux à chaque visage.

Qui sur les libertés font terrible tapage... On dissipe du vin la nuisible vapeur

Par le sommeil ou l'exercice; La tèt€ se dégage et répare le vice Qui nous fait bégayer ou nous met en fureur.

Épitues. ii3

Mais quel remède au doux supplice Qui nous attaque par le cœur ?

J'apprends que certaine baronne.

De l'âge de quinze à seize ans.

Qui, malgré la saison qui succède à rautonine,

Mène en triomphe le printemps ;

Dans ses vallons, dans son bocage.

De grossiers villageois fait de gentils bergers, Tels que les peint d'Urfé dans sa galante page; Que le houx sous ses pas voit son piquant feuillage

Produire des fleurs d'oranger; Que de ses doux regards la vertu souveraine.

Forçant les monts à s'ébouler, De son Sauvés bossu vient de faire une plaine

Où le carrosse peut rouler.

Que sais je ? C'est une légende

Que les merveilles qu'on en dit.

Mais la merveille la plus grande.

C'est sa beauté sans contredit.

Craignez-en les appas, je vous le recommande; Si chez vous mes conseils gardent quelque crédit ,

Tremblez d'aUleurs d'une autre guerre Que va vous déclarer l'aimable Saint-Thomé. De ses attraits puissants quand l'amour est armé,

La Utierté n'est que de verre.

Et l'homme le plus froid d'abord est enflammé Mieux qu'un champ d'épis mûrs par le feu du tonnerre.

Comme un aveugle des couleurs

Je vous parlerois de ses charmes; Je ne l'ai jamais vue et connois peu les armes Qui la font triompher des plus superbes cœurs;

Il4 Lpitres.

Mais saas vous détailler sa grâce inexprimable. Je sais de bonne part qu'elle est très-redoutable.

Troisième paire de beaux yeux^

Dont vous aurez à vous défendre ,

Porte un astre tombé des cieux

Pour réduire les cœurs en cendre.

L'esprit , la beauté , la vertu , Le bon goût, le bel air, la grâce naturelle.

Dès sa naissance ont combattu

A qui l'emporteroit chez elle.

Mais, Comte, à celle-Là gardez-vous d'aspirer; Défendez- vous des yeux qui me font soupirer.

Car je n'entends point raillerie :

Bien que j'aime sans espérer,

Je suis jaloux à la furie; Si vous vous y jouez, c'est fait de votre vie. A la première vue, armé d'un rouge bord,

Je vous enfonce une estocade

Qui va vous renverser d'abord;

Confessez -vous , vous êtes mort,

Si vous ne battez la chamade.

Tous deux on nous connoit si fort.

Que si vous m'accusiez ici de gascormade, Tous les gens du métier vous donneroient le tort ; D'ailleurs vous n'y feriez que de l'eau toute claire. Tout Grec que vous soyez dans le grand art de plaire.

Airs doucereux, soins complaisants,

Pour elle seroient chansonnette, Quand vous seriez dans votre beau printemps :

Jugez-en sur cette étiquette.

Hélas ! son cœur d'acier résiste à la fleurette

D'un galant de quatre-vingts ans;

Mais embelli des ornements

Épitres. n5

Que ce bel âge à sa toilette

Étale pour les vieux amants, Je TOUS ai peint l'objet dont mon àme est éprise; Vous le reconnoissez sans doute à ce portrait. A quoi bon le nommer? Du moins soyez discret ,

Car je brûle rois ma chemise

Au cas qu'elle apprit mou secret.

Sans murmurer et sans me plaindre.

Il faut expirer sous ses coups , Et mon feu jusqu'au bout réduit à se contraindre. Ne veut pour confident que les rochers et vous.

Il reste à vous parler d'une belle marquise

Que votre illustre nom fait connoitre en tous lieux ,

Qui doit sans dispute être mise

Au premier rang des plus beaux yeux.

Mais je la réservois pour votre bonne bouche. Et vais sur son sujet dire ce qui vous touche; A'ous n'aurez pas besoin de soins si diligents

Contre sa grâce incomparable ,

Et je la crois trop raisonnable

Pour vouloir tirer sur les gens; Mais ne vous y fiez que sm' bonne assurance :

L'amour est im franc scélérat

Qui ne fait pas fort grand état

De parenté ni d'alliance;

Mais quand un commerce si doux Vous pourroit inspirer quelque tendre foiblesse ,

Je m'en rapporte à sa sagesse :

Elle en a pour elle et pour vous ; Soit dit sans offenser votre délicatesse.

Ainsi, tandis qu'en liberté Le plaisir qui me fuit vous retient dans son centre

La vieillesse et la pauvreté

ii6 Épitues.

S'indignent Je me voir leur passer sur le ventre.

Des tumultes du genre humain

Je me donne la comédie; A me tranquilliser ma raison s'étudie Au coin de mon foyer une plume à la main;

Et^ dans le temps que chacun tremble ,

Sans nul souci du lendemain, Ma chère muse et moi , nous nous jouons ensemble. Il est vrai , toutefois, quand le cas est urgent , Comme quand le piquet me fait des algarades, Ou le vieus roi d'Egypte im tour désobligeant , Qu'un mal contagieux, nommé faute d'argent, A ma tranquillité donne quelques bourrades ;

Mais , par la bonté du régent ,

Je me vois tant de camarades , Que mon mal partagé de^■ient moins affligeant.

Vous que rien n'inquiète, et qui^ parmi les grâces.

Ne songez qu'à vider les tasses.

Défendez votre cœur contre tant de beauté ; Évitez, s'il se peut, de tomber dans ses nasses. Et pour le droit d'avis buvez à ma santé.

Épitres. 1x7

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