LE COMTE D'AYEN
omte, de deux talents dont la possession ^^ N'étoit point contestée à notre nation.
Et dont jusqu'à nos jours l'heureuse intelligence Sur les autres climats embellissoit la France, J'ai tremblé quelcpie temps que l'école de Mars N'abolit les honneurs exilant les beaux-arts. Ainsi, quand de concert,, deux fleiives domestiques Ont baigné de Plancus les murailles antiques, Le Rhône, impatient de toute égalité, Entraine sa compagne avec rapidité, Et dans les tourbillons de son gouffre terrible. Engloutit jusqu'au nom de la Saône paisible.
Lorsque dans la retraite oii je suis confiné, Du bruit des mœurs du temps j'étois importuné. Lorsqu'on me racontoit à quel point la licence A livré la jeunesse à l'obscure ignorance : Sont-ce là ces héros, disois-je tristement, Sur qui l'honneur françois bâtit son fondement ? Qui par leurs descendants feront dans notre histoire Passer de main en main le flambeau de leur gloire. Et qui pratiqueront tout ce qu'ont enseigné Commines, Du Bellay, Lanolie et d'Aubigné, Ames du premier ordre, à qui le dieu de Thrace Prodiguoit ses lauriers à l'envi du Parnasse , Qui joignoient le conseil à l'exécution. Qui savoient faire et peindre une grande action , Et qui faisoient rouler avec tant de conduite Sur deux pôles égaux le ciel de leur mérite....
Mais, me dira quelqu'un, déclamateur outré. Pourquoi vous emporter contre un siècle illustré, Dont les nobles travaux font à la politesse Céder la docte Rome et l'éloquente Grèce ? Déjà, si l'on en croit vos sombres préjugés. Dans la nuit de Terreor nous voilà replongés; Nous touchons à ces temps où la fureur gothique Exerçoit sur les arts sa haine tjTannique ; Où proscrits, mutilés, le Grec et le Latin, Aux copistes froqués confioient leur destin; Et ces grossières mains augmentant le dommage, Aux critiques du Nord préparoient force ou-sTage.
Eh bien! soit, je le veux : notre siècle savant
Sur les temps écoulés a pris le pas devant;
Du moins nous le croyons. Mais on peut dans la boue
Être précipité du plus haut de la roue.
Il faut s'y soutenir; il faut s'y cramponner;
Et qui ne monte plus commence à décimer.
Sous les premiers Césars, l'éloquence romaine
Poussa jusqu'à l'excès sa hauteur souveraine;
Trajan la vit décroître, et sous les Antonins,
Ces géants de mérite engendrèrent des nains
Dont la postérité , par un sort encor pire.
Fut réduite au néant au temps du Bas-Empire.
Et qui nous répondra qu'enfin le mauvais goût,
Si nous nous relàclions, n'occupe le haut bout.
Et que chez nos neveux, en dépit des Saumaises,
Les Balzac, les Patru, n'engendrent des Nervèzes?
En vain l'aimable paix à nos jeunes esprits Des trésors d'Hippccrène étale tout le prix; Ce brillant les offusque, et leur foible paupière Ne peut en soutenir l'importune lumière.
io8 Épitres.
Tel se montre en plein jour le ténébreux hibou. Contraint par le chasseur d'abandonner sou trou. Le grand éclat le blesse, et la timide bête Contre le premier tronc va donner de la tète. Filles de Jupiter, voulez-vous aujourd'hui Acquérir quelque estime et briguer quelque appui? Métamoi'phosez-vous en vieilles gouvernantes; Contez près des tisons des fables surprenantes. De modernes lambeaux ornez de vieux extraits De Turpin, d'Amadis et de Perceforéts ; Farcissez vos écrits d'extravagauts mensonges. Dont rougiroit la fièvre ou la grotte des songes. Et que le vraisemblable, errant et désolé. Aux pieds du merveilleux par vous soit immolé. Si vous faites des vers, muses, sur toute chose Évitez d'un beau feu d'y mêler quelque dose; Rompez et retranchez tout ce qui déplaira Au chanteur décisif qui prime à l'Opéra; Tout ce qu'il n'entend point est dur et pédantesque ; La jeune cour défère à ce juge grotesque; Sans son aveu, du ciel vous fussent-ils soufflés, Pindare, Anacréon, vos vers seront siffles.
Par ces réflexions ma muse effarouchée AUoit donner caiTière à sa bile épanchée. Comme on voit quelquefois dans un bois reculé Un ours par des matins en son fort acculé; II les tient en respect, frémit, et délibère Qui d'entre eux le premier sentira sa colère : Sur mille objets choquants prêt à me déchaîner, J'étois dans l'embarras de me déterminer; La bruyante débauche et la liqueur funeste, Dont le coupable excès éteint le feu céleste. Et par un double effort, par un mal compliqué.
Pour troubler la raison Bacchus alambiqué ,
Ce mépris du beau sexe, et la galanterie
Réduite aux fonctions de la badtaerie ;
Quelquefois inquiet, quelquefois indolent,
Cet orgueil indiscret qui charge l'imposture
Du soin de fabriquer quelque heureuse aventure.
Et jaloux de l'honneur qu'il se plaît à ternir.
Inventa les faveurs qu'il ne peut obtenir;
Cette témérité qui juge sans principes,
Ces bons mots, qui seroient obscurs même aux CEdipes,
Ces ^^sages trompeurs qu'on ne peut démasquer,
Étoient des ennemis que j'allois attaquer.
Sans craindre aucun danger et sur un bon modèle;
Jusqu'à nommer les gens j'allois pousser mon zèle.
Enfin , près du chagi'in dont j'étois ulcéré,
L'Alceste de Molière eût paru modéré.
Mais je viens de sentir que le dieu qui m'inspire
M'a de son plein-pouvoir interdit la satire ,
Et par un mouvement qui m'a dépaysé ,
Entraine mon génie au rivage opposé;
Semblable à ce prophète allant sur son ànesse
De maudire Israël accomplir sa promesse ,
Qui forcé par un ange en bénéiiictions,
Fut réduit à changer ses imprécations.
Allons, puiscfu'il le faut, que toute aigi'eur s'oublie.
Avec vous, jeune cour, je me réconcilie :
Je cormois un seigneur qui brille parmi vous.
Dont le rare mérite obtient grâce pour tous.
La splendeur de son sang , la faveur de sa race ,
Les honnem's de son nom n'enflent pas son audace;
Son cœxir, son vaste cœur eu est peu satisfait.
Et tient pour étranger tout ce qu'il n'a point fait.
Sur ses propres vertus il veut fonder sa gloire ;
no Épitres.
Il aime à protéger les filles de mémoire.
Nous le verrons dans peu surpasser les Séguiers ,
Effacer les Colbert, ternir les Montausiers,
Et se rendre fameux près des doctes fontaines,
Sur tout ce que ce règne a produit de Mécènes,
Attendant que de Mars ses honneurs éternels
Ornent son écusson de bâtons paternels.
Aux emplois des uœuf sœurs où la paix le convie.
Il ne refuse pas quelque instant de sa vie ;
Il compose des chants pour le plaisir des dieux,
Tels que ceux d'Apollon pom^ le maître des cieux.
Après que sa valeur à grands coups de tonnerre
Des superbes géants eut terminé la guerre.
De ses autres talents vouloir s'entretenir.
Ce seioit s'exposer à ne jamais finir.
Je n'en dis plus qu'un mot : une illustre alliance
Qui faisoit de la cour les vœux et l'espérance ,
L'a comblé du. plaisir de se voir préféré
Par le choix glorieux de ce goût éclaii'é
Dont l'aveu du mérite est la preuve authentique,
Et son hymen tout seul est un panégyrique.
N'attendez pas son nom après ce que j'ai dit; D'Aven, sa modestie à mes vers l'interdit : Elle est si délicate, elle est si singulière. Que la louer en face est lui rompre en visière.