‹ Œuvres posthumesChapitre 14 sur 89 · L'ESTIME · texte numérisé non relu

L'ESTIME

A MADAME LA PRÉSIDENTE d'oDESSAN.

'Estime est une fumée Dont notie orgueil se nourrit.

Gens de lettres, gens d'armée, Li^Tent leur âme charmée A l'Estime qui s'en rit.

Pour elle un brave surmonte Feux du Sud, glaces du Nord, Sans faire le moindre compte.

Dans les périls qu'il atfronte , De blessures ni de moil.

Le savant, pour cett« belle, Piodigue de sa santé.

Contracte goutte et gravelle.

Collé sur un vieux modèle De la docte antiquité.

Le beau sexe est la victime De ce magnifique rien.

Et pour se ménager l'Estime, S'impose certain régime Dont il se passeroit bien.

0 dame Galanterie !

Quels progrès pour ton trafic.

Si quelque jour on marie Ton art de coquetterie A l'Estime du public !

ÈPITRES.

Au fond, c'est impertinence; Ou, si le terme est trop doux.

C'est bassesse, extravagance , De fonder sa confiance Sur ce que l'on croit de vous.

Si le bruit de mon mérite A bon droit est répandu , Eh bien ! le public s'acquitte, Et la faveur est petite De payer ce qui m'est dû.

Mais si ce n'est qu'ignorance , Préjugé, déguisement, Ah! j'en sens l'incompétence.

Et ma pau-sTC conscience Appelle du jugement.

Sans pâlir sur un problème Ou mourir par vanité , On arrive au bien suprême.

Heureux qui peut dans soi-même Trouver sa félicité !

Heureux qui sans dépendance Vit du jour au lendemain !

Heureux qui dans l'innocence, Sans tabler sur ce qu'on pense.

Va toujours son droit chemin !

Ainsi, belle Présidente, Je raisonnois sottement; Ainsi mon âme indolente, A l'estime indifférente , Y renoncoit fièrement.

IlPlTRES. 1^3

Quand je reçus la dépêche D'un auteur digne de foi.

Dont la date est toute fraîche , Qui me chante et qui me prêche Que vous en avez pour moi.

Cette nouvelle agréable M'inspira plus d'équité , Et jamais dieu de la fable A transformer un coupable N'eut tant de félicité.

Alors, changeant de maxime, 0 malheureux! qu'as-tu fait?

Disois-je, adorable Estime, A qui confesse son crime , Pardonnez-le, s'il vous plait.

Çà! muses, qu'on me caresse.

Que mon front soit coui'onné.

Le bon goût , la politesse , Le feu d'esprit, la justesse.

De plein droit l'ont ordonné.

C'est vous. Estime flatteuse, Qui soutenez la vertu; Par votre aide généreuse , Dans sa carrière épineuse.

L'homme n'est point abattu.

Par vous la brillante gloire Voit ses autels érigés, Et vous excitez l'histoire A sauver de l'onde noire Les noms que vous protégez.

Qu'une fortune sublime Donne sceptre ou dignité.

Bientôt on choit de sa cime.

L'honneur qu'apporte l'Estime Fleurit dans l'éternité.

Soit amour-propre ou justice, Me suis-je bien redressé ?

Mais il faut que je finisse, Présidente, et ce caprice Trop loin me semble poussé.

Un petit mot, et je cesse :

Répondez-moi comme il faut.

Est-il vrai qu'avec souplesse, De l'Estime à la tendresse On peut passer d'un plein saut?

Mais quoi ! suis-je de figure A faire valoir mes soins ?

Charmante brune (et j'en jure), J'irois tenter l'aventure , Si j'avois trente ans de moins.

A MONSIEUR DE VIZE,

auteur du Mercure galint.

izé, quand Jupiter des biens fit le partage, ^ Les muses à ses dons eurent petite part : ^ Un peu de liiierté fut tout leur apanage ,

Elles l'ont bien gardée et s'en servent sans fard. J'en ai ma portion , moi , leur élève indigne ; Mon esprit en tout temps marche d'un pas égal : Il tient en main la règle et l'applique à la ligne, Prêt à la condamner lorsqu'elle y répond mal. Je blàmois hautement , fondé sur ce principe , Les applaudissements communs et prodigués. Faut-il qu'un tel esprit, disois-je, se dissipe A donner au public des éloges brigués ? Quoi ! par une lumière et si vive et si pure, Les bons et les méchants seront-ils réjouis? C'est là tout ce que fait l'auteur de la nature , Et que font après lui le soleil et Louis. Louis et le Soleil sont en droit de le faire , Et c'est de leur grandeur l'illustre fonction ; Mais Vizé, plus borné, doit en juge sévère Du bien avec le mal faire distinction.

Les volumes moins gros seroieut plus sûrs de plaire ; Supprimant les écrits d'un misérable auteur, Il pourroit épargner du papier au libraire , A lui du temps , enfin du dégoût au lecteur.

Mon esprit contre toi murmuroit de la sorte ; Mais mon cœur depuis peu l'en a désavoué : Tu viens de m'opposer une raison plus forte.

126 Epitres.

Qu'as-tu fait pour cela, Vizé? Tu m'as loué. Dans les noms que ton soin consacre à la mémoire Le mien méritoit peu de se voir publié ; Cependant, quand je sus qu'il t'en devoit la gloire. L'amour-propre parla : tu fus justifié.

Dans mes plus jeunes ans j'avois une maîtresse A qui , pour soulager l'excès de ma tendresse , J'essayois d'arracher de certaines faveurs. — Mais m'estimeriez-vous après cette foiblesse , Disoit-elle? — Oui, Madame, et je vous le promets. Qu'on caresse un rival, notre estime s'en blesse; Tout ce qu'on fait pour nous ne la détruit jamais. Qu'eu avint-il? Cela ne fait rien à l'affaire : Il suffit que mon conte est fort bien appliqué. Des éloges d'autrui j'étois censeur sévère; Cet arrêt par les miens Aient d'être révoqué.

Dans le fond, j'avois tort. Ta conduite est très-sage :

Prodigue à pleines mains ton encens chaque mois.

L'auteur par la louange élève son courage ,

Comme un brave coursier s"anime par la voix.

Tout le sel qu'a versé Juvénal eu colère

Ne vaut point à mon sens ce qu'il nous a coûté ;

Tel eût brillé sans lui, que sa critique austère

A du métier des vers pour jamais dégoûté.

La louange à l'esprit et l'orme aux jeunes vignes

Prêtent par leur appui semblable utilité.

Louons-en cent , Vizé , cent qui n'en sont pas dignes ,

Plutôt qu'en négliger un qui l'ait mérité.

Parsemons nos écrits d'éloges agréables ,

Polissons notre style en cet illustre emploi ;

Peut-être par degrés deviendrons-nous capables

De louer les vertus de notre auguste roi.

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