‹ Œuvres posthumesChapitre 15 sur 89 · ODE A M. DE SAINT-QUENTIN · texte numérisé non relu

ODE A M. DE SAINT-QUENTIN

qni , sur nne fausse relation de la mort de M. de S^necé . avoit composé de très-beaux vers.

e mallieureux Théophile , Qui, par ses vers indiscrets^ Avoit irrité la bile De force ennemis secrets ,

Pour éviter le supplice

Que préparoit la justice

A ses excès impunis ,

Tapi dans une ramasse ,

Sur la neige et sur la glace,

Arpeutoit le mont Cenis.

Tandis qu'armé de pelisses Et de frayeur agité , Au travers des précipices Il vole à sa sûreté.

Aigri par sa contumace , Et passant de la menace Au châtiment effectif.

Le sénat, vaille qui vaille, Brûle un fantôme de paille Sous le nom du fugitif.

Tu penses qu'il devint sage , Redressé par ces rigueurs?

Abus : l'homme qui voyage Change d'avis, non de mœurs.

Chez les peuples plus conformes

A ses appétits énormes^

En raillant il en parloit.

Et juroit en Italie

Qu'il n'eut tel froid de sa vie

Qu'au moment qu'on le brùloit.

J'ai moins d'esprit en partage

Que ce fameux débauché.

Et de son libertinage

Mon cœur n'est point entiché;

Mais si quelque ressemblance

Peut dans la même balance

Faire peser notre sort.

C'est que je n'eus en ma vie

De santé mieux affermie

Que quand tu chantois ma mort.

De la fausse renommée Ce sont les communs propos :

La langue est accoutumée A tuer les plus dispos.

Ainsi, quand Rome se flatte Du trépas de Mithridate , Il renaît plus redouté ; Ainsi, sur la mort d'Auguste, D'un bruit reconnu peu juste, Hérode est déconcerté.

Et vous, par qui la Hollande Sous ses débris refleurit.

Et qu'on crut mort en Islande Lorsque Schomberg y périt. Vous qu'après, en tant d'alarmes On vit tenir sous les armes

Épitres. 129

Uu si terrible maintieu.

Achevez la preuve entière Qu'on croit souvent dans la bière Des gens qui se portent bien.

Dans le siècle oii le présage Tyrannisoit la raison.

Un héros par ton ouvrage Eût pu choir en pâmoison ; Le bourgeois le moins crédule Qu'eut la cité de Romule, Ne s'en fut pas défendu , Et sur un si triste augure Elit cru dans la sépult'ire Être à moitié descendu.

0 gens qiji preniez la fièvre Et mouriez le lendemain Quand il arrivoit qu'un liè'STe Traversât votre chemin !

Race timide et troublée Jusqu'à rompre une assemblée Sur le cri d'une souris ; Avec autant de foiblesse, Quel démon vous fit maîtresse De cent peuples aguerris?

Détrompé sur ces matières Où l'erreur a tant duré , Par de plus vives lumières Notre esprit est éclairé ; Nous estimons que la vie Ne peut nous être ravie

i3o ÉPITRES.

Qu'au temps par le ciel prescrit ; Que raccourcir ou l'étendre N'est pas un fait à dépendre Des caprices d'un faux bruit.

Heureux qui dans sa carrière Roule avec tranquillité, Et jouit de la lumière Comme d'im bien emprunté !

Heureux plus qu'on ne peut dire, Qui ne craint ni ne désire L'heiure du dernier combat !

Plus heureux qui, pom" paroitre Devant sou juge et son maître.

Tient son compte en bon état.

En vain la froide vieillesse Nous annonce chaque jour . Qu'il est tard, que le temps presse. Qu'il faut songer au retour.

La lenteur dont elle explique A notre âme léthargique Cette amère vérité, Dans sa bouche bégayante Flatte eucor de queb^e attente L'humaine incrédulité.

Saint-Quentin , par ton ouvrage , Mes yeux sont mieux éclaircis :

H dissipe le nuage Qui les tenoit obscurcis.

Soit bonne foi, soit adresse.

Ton art de cette foiblesse M'arraclie le désayeu

Épitres. i3i

Et sans détour ^•ieIlt m'apprendre Que si je ne suis en cendre.

Du moins j'y serai dans peu.

Par tes vers dont la durée Est exempte de finir.

J'ai quelque gloire assurée Aux fastes de l'avenir; Ceux qui de tes nobles veilles Feuilleteront les merveilles.

T'y voyant pleurer mon sort.

Croiront que quelque méiit-e , A ta muse favorite , Me fit aimer vif et mort.

Mais si cette pro\'idence Qui nous mesure le jour, Avant ma mort en Provence Souffroit que je fisse un tom', Prompte à quitter ma demeure.

Mon âme à sa dernière heure Se livreroit sans effroi, Et la croiroit moins terrible Après la douceur sensible D'erobrasser Chasteuil et toi.

Oli"viers, souche sacrée, Et vous, ô myrtes flem-is !

De Pallas, de Cythérée, Ornements les plus chéris.

Délicieuse verdure.

Quel plaisir je me figure D'aller, en dépit de Mars, Passer les après-soupées

l32 ÉPITRES.

Sous vos tètes échappées Aux fureurs des Savoyards.

Tous trois sous l'asyle sombre De vos paisibles vergers.

Nous respirerons à lonibre Le parfum des orangers.

Là, quand TibuUe ou Properce Nous am'oieut à leur commerce Agrégés en soupirant, Baochus , hérissé de glac-es, Feroit pleuvoir dans nos tasses Barbantane et Saint-Laurent.

La fin de mon verbiage T'apprendra, cher Saint-Quentin , Que j"ai fait quelque voyage Aux bords du pays latin.

Horace, illustre modèle Qui sert de règle fidèle Aux écrits les plus vantés.

Après un long monitoire, Concluoit toujours par boire Ses doctes moralités.

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