‹ Œuvres posthumesChapitre 35 sur 89 · MARS · texte numérisé non relu

MARS

Je ne fais point de vœux pour vous retrouver belle. Je vous la verrai sûrement; Si j'en fais , c'est uniquement Pour vous retrouver moins cruelle.

2i4 Dialogues

PAN ET SILENE.

euroux cent fois ! heureux cent fois et mille !

Les fleuves célébrés par des esprits brillants !

0 Xanthe! ôSimoïs! qu'Homère étoit habile

Qui sut vous égaler aux flots les plus bouillants ! Après tant de héros massacrés sur vos rives, Dont le fameux trépas sert à vous élever; Après tant de combats peints de couleurs si vives, La carte qui vous cherche a peine à vous trouver. Si l'aveugle fameux que le vieux temps nous prône De sa lyre à ma muse inspiroit les accords, Que ton nom seroit beau, délicieuse Saôue,

Qui m'as vu naître sur tes bords !

Je saurois publier, d'une voix éclatante. De César, de Louis, les gloiiieux exploits. Pendant que le Romain , sur la rive sanglante , Aux Suisses subjugués imposeroit des lois, Mon roi, cent fois plus grand , à l'Espagne impuissante, Comme un trait enflammé que le nuage enfante,

Viendroit arracher les Comtois, .^iais de ces grands projetsmes vers ne sont point dignes. Il faut me retrancher à célébrer tes vignes,

Digue sujet de mes écrits, .Mères d'une liqueur qu'aucune autre n'égale, (Quoique depuis im temps chez des juges surpris La Champagne obtienne le prix.

Moins par bon goût que par cabale.)

Pendant que le vin grec l'ut par son ascendant, El le meilleur du monde et le plus abondant.

DES Dieux. 2i5

Les Satyres coiuus, allérés à toute heure.

Dons la Grèce avec Pan fixèrent leur demeure.

Là, par leurs fiers assauts, le tonneau tarissoit;

Des vers d'Anacréon l'écho reteatissoit,

Et la troupe attentive à vider un grand verre

Laissoit à Jupiter gouverner son tonnerre.

En vain le sort fertile en révolutions

Soiunettj^it ces climats à trente nations.

Héraclide ou Romain, de Flandre ou de Venise,

Adorant dans les bois ou priant dans l'église,

Vivant sans sacrifice , immolant l'animal ,

Poursu qu'on fût buveur, tout leur étoit égal.

Mais, ô ciel! qui Eeùt cru? Des Palus Méotides

Sortirent à la fin certains peuples perfides

Remplis de mille erreurs sur le culte divin,

Et mortels ennemis (ô blasphème!) du vin.

La Grèce à ses revers n'ayant point de parade ,

Invoque ThémistoclC; évoque Alcibiade,

Et regrette ces morts belliqueux et savants

Qu elle persécuta tant qu'ils furent vivants.

ilais sous leurs grands tombeaux on voit la terre ouverte

Vomii" cent furieux ijui respirent sa perte ,

Et de mânes vengeurs un noir arrière-ban

S'armer pour le détruire et prendre le turban.

Après mille combats , lem* barbare insolence

Sous ces murs écrasés ensevelit Byzauce,

Fait périr par le fer le dernier Constantin ,

Et, pour outrer l'horreur de ce cruel destin.

On voit en peu de temps les campagnes jonchées

De cada-\Tes sacrés des vignes arrachées.

A ce spectacle afireux tout l'Olympe s'émeut,

Et le héros des dieux cria : Sauve qui peut !

Rien n'avoit égalé celte frayeur moitelle;

La terreur des géants ne fut que bagatelle.

2i6 Dialogues

Miuen'e sans honneur se cacha dans un trou,

Bessarion sauva les muses à son cou ,

Et Mariulle, avec lui, de leur douce folie

Vint encore une fois entêter l'Italie.

Mais l'intrépide Pan, rassemblant ses sujets:

Aniis^ dit-il, fuj'ons ces funestes objets.

Je sais d'autres climats, que Jupiter protège.

Exempts de vtir jamais un pareil sacrilège :

Au pays que la Saône arrose de son cours,

La vineuse Màcon, sous ses antiques tours,

Fleurit dans le repos et goùle l'abondance

Des champs les plus hemeux que cultive la France.

Un mont près de ses murs noblement élevé ,

Jouit en s'allongeaut d'un spectacle achevé;

Quand on grimpe au plus haut de ces roches insignes.

Quelque part qu'on se tourne on ne voit que des lignes.

Où le rouge et le blanc , après mille combats ,

Vainquent miUe autres vins et ne se vainquent pas.

Bacchus sous cet abii nous invite à nous rendre;

Nous n'y craindrons plus rien , si ce n'est d'eu trop prendre.

La h) igade à ces mots reprend ses sens troublés :

Tous demandent Màcon par cent cris redoublés ,

Et par sauts et par bonds, dans peu la troupe agile,

Conduite par son chef, attrape cet asile.

Souvent depuis ce temps on les trouve chargés

De grappes de rebut , de raisms négligés ,

Et le fond de leur antre en distille sans cesse

Des vins plus estimés que les meUlem-s de Grèce.

Quand ils sont échauffés de ce jus précieux.

Leurs chants , mal concertés , font retentir- ces lieux.

Les bergers , étonnés de leur musique énorme ,

Ont nommé sol ut ré le rocher qui la forme '.

Page 1