I . Ce vers forme xm jeu de mots détestable. Il y a prîïs de
DES Dieux. 217
Dans ses conca^ités souvent l'air concentré S "échappe avec effort et chante sol ut ré , Et cette triple note en un seul mot unie , De leui's bachiques chants dénote l'harmonie. Pan boit en galant homme, et voudroit inspirer A la cour qui le suit l'art de se modérer. Sous de diverses lois Silène instruit à vi\Te Condamne tout buveur qui cesse et n'est point ivre. Ils ont sur ce sujet souvent des démêlés, Un de leurs sectateurs me les a révélés. Il m'a dit qu'un matin ce vieillard ridicule. Du jour qui précédoit respirant la crapule , Vint aborder à jeim, pour la première fois, Le dieu dont les forêts reconnoissent les lois, Et l'ayant salué sur des jambes peu fermes, Pan, d'un air indigné, lui parla dans ces termes :
PAN
Quoi ! si souvent réprimandé , Silène par mes soins ne deviendra point sage ?
Est-ce assez, par ton procédé, De Jupiter vivant défigurer l'image ?
Le vin nous fut donné pour purger la raison Des vapeurs qu'cà son jour un chagrin noir oppose. Tu corromps sa vertu par l'excès de la dose, Et du préservatif tu formes le poison.
Le misérable Prométhée
Etoit moins coupable que toi ;
Tu l'as cent fois mieux méritée
Cette vengeance si chantée Qui nous fait du Caucase un spectacle d'effroi; Tu devrois éprouver, par un arrêt funeste ,
Mâeon une roclie et un village de Soujtké [SoUtla rupes) . ou Roche-Brisee.
2iS Dialogues
Un supplice plus rigoureux;
Il déroba le feu céleste ,
Et tu rétouffes, malheureux!
Mais quel souci pressant te livre à riiumeur noire? Tu ne me réponds point; tu me parois distrait.
SILÈNE
Je songe à rouer mon valet
Qui m'a laissé sortir sans boire.
Pour commencer ce jour par im début heureux,
J'avois tiré de ma cantine
Certaine carafe divine
D'un persico très-vigoui'eux.
Je l'ai pour mes péchés ouMié sur ma table; Je crois que le coquin ne s'en oubliera pas. Ma foi, le persico dans les meilleurs repas
Fait une figure agi'éable.
Les Piémoutais sont bien galants :
Les charmantes liqueurs que ces gens savent faire !
La peste soit des turbulents Qui nous ont avec eux brouillés à couteaux traire !
FAX.
Tu crois en plaisantant me pouvoir échapper , Mais c'est une espérance vaine.
SILÈNE
Qui ? moi , mon cher seigneur, je voudrois vous tromper ! Non, je me donne au diable, elle étoit toute pleine.
PAN
.\u fait, Bacchus sait bien que je vis sous sa loi; Qu'aucun n'est plus sensible aux douceurs qu'ilinspire,
Qu'aucun n'est plus jaloux que moi
De la grandeur de son empire;
Mais confessons la vérité :
DES Dieux. 219
Dans tous les plaisirs qu'on se donne.
L'heureuse médiocrité
Et le sel qui les assaisonne , Qui leur fournit la pointe et la vivacité. Cet aimable ruisseau qui rit à la prairie , Content de son bassin , l'orne de mille ileurs. Quand il devient torrent, sa brutale furie Sous une rouille immonde obscurcit leurs couleurs. Le feu, si nécessaire aux besoins de la vie. Réduit dans un foyer, le sert utilement; Quand il gagne le toit, dans peu sa barbarie Ne fait d'une cité qu'un vaste embrasement.
De vos buveurs à toute outrance Examinons ensemble un célèbre repas:
Pesons-en chaque circonstance ,
Je vais les suivre pas à pas.
D'abord, aux premiers coups dont le verre pétille, Cliacun d'un feu charmant se sent tout transporté; On ignore des trois qui plus noblement brille,
Le vin, l'espirit ou la gaieté.
Les galantes chansons, la fine raillerie. S'empressent à l'envi de les entretenir. Heureux en cet état qui pourroit se tenir; A quels rois, à quels dieux porteroit-il envie? Mais un léger brouillard paroit sur l'horizon;
Voyez-vous pas comme il s'élance?
Ami, d'un doigt de plus me feras-tu raison? 0 ciel ! il s'épaissit , et le nuage crève. Les convives frapiiés sentent fleurir la fève , Semblables à ce fou duquel en certains lieux On fait voir aux passants l'épitaphe badine , Qui se poi-taut fort bien vouloit se porter mieux , Et qui se fit crever par une médecine.
aao Dialogues
Si de quelque emporté le caprice galant, A la sauté d'Iris propose une rasade,
On applaudit , et la brigade
Pour l'exercice violent
Abandonne la promenade.
Les petits A'erres en morceaux Laissent fouler aux pieds Venise méprisée.
L'Allemagne est préconisée Par ses fiers vidrecoms, dont trois tiennent deux seaux. D'avaler le premier le moins hardi s'empresse; On voit dès le second pâlir les combattants. Le troisième paroit; la salive et la gi'aisse Nagent parmi le vin sur ses bords dégoûtants. Même verre pour tous. Les buveurs équitables Triomphent dans ce point sagement inventé; L'arrêt a du bon sens : Estomacs dissemblables Rendront pour tant de vin pareille quantité.
Déjà la brûlante eau-de-A'ie, Sous vingt noms différents enflamme leurs discours ;
Déjq,, pour abréger leurs jours,
De la dissolvante chimie
Le aIu mendie le secours ;
Déjà de la raison mourante Les vains conseils sont oubliés.
Et la pudeur pâle et tremblante Suit les valets congéiliés.
0 Jupiter ! quelle heureuse éloquence Pourroit peindre l'horreur de ces tiistcs moments !
Les chants deviennent hurlements , La langue s'épaissit et meurt dans le silence : On ne s'énonce plus que par des bégaiements; Tel qui ne peut mettre ordre aux démarches légères
DE5 Dieux. aai
De la folie moitié qui dort à ses côtés,
Veut établii' des lois austères Pour policer l'Etat et régler les cités; I/autre parle des dieux et souille leurs mystères
De blasphème et d'absurdités.
Le plus heureux de tous , renversé sous la table , S'endort tranquillement entre les deux tréteaux. Le plus fou sur un mot emporté comme uu diable ,
Sapprète à jouer des couteaux.
Chacun sent le penchant où la yapeur l'entraine. Le Lapithe au Centaure insulte fièrement : Les tigres de Bacchus échap»pés de leur chaîne, Remplissent tout d'horreur et de rugissement. Si quelqu'un par hasard garde assez de p^rudence
Pour empêcher le triste effet
De leur brutale violence ^ La lixe au lendemain de sang-froid recommence. L'orgueil vient soutenir ce que l'ivresse a fait; On court au gouverneur pour y former obstacle;
On les tire enfin du bourbier, Fort obligés au vin qui les donne en spectacle
A tous les rieurs du quartier.
Vous les nommez plaisus, ces excès détestables, Ces fureurs que le vin propose à vos désirs. Ces maux que la crapule attache aux longues tables, Qui de Bacchus outré vous font enfin martyrs : La goutte , la gravelle et mille autres semblables. Misérables buveurs, vous les nommez plaisirs! Dussé-je me charger de la haine commune De ceux qui de Louis attaquent la fortune , Dussé-je avec le Nord me mettre en compromis,
Et me faire plus d'ennemis Que l'on n'entend de chiens aboyer à la lune ,
Si pour ce plaisir odieux
222 Dialogues
On me voit quelque jour entrer en frénésie, Puissé-je à la table des dieux Ne goûter jamais d'ambroisie.
SILÈNE
Mon prince, vos discours sont beaux.
Vous parlez aussi bien qu'un livre;
Et Nervese et des Escuteaux, Tout éloquents qu'ils sont, auroient peine à vous suivre ;
ilais , au bout du compte , il faut vivre.
Ne déjeune-t-on point céans ?
Allons, monsieur le maître, andouilles en campagne:
Du moins point de vin d'Orléans :
Je suis tout bourgogne ou Champagne.
PAN
Autre vice qui fréquemment A la débauche se marie , La mauvaise plaisanterie.
Réponds-moi sérieusement.
SILÈNE
Que vous plait-il que je vous dise?
J'étois un pauvre villageois; Bacchus de sa cité m'établit franc liourgeois.
Je l'aimerai toute ma vie.
Par lui je participe à la divinité.
D'ailleurs, aucun emploi ne me donne exercice;
Pour éviter l'oisiveté Je bois : que voudroit-on, mon maître, que je fisse?
PAN
Ne te souvient-il plus élu temps où les bergers, Pour entendre tes vers , par des chaînes de roses T'arrêtèrent dans leurs vergers?
DES BlLUX. 223
Tu chantoib Je si belles choses !
Ton esprit a-t-il fait naufrage dans le vin? N'entreprend-il plus rien de châtié, de juste? Ce siècle te fouriiit un sujet tout divin: La grandeur de Louis ternit celle d'Aufruste.
La langue des Latins , propre à. déifier,
Etoit poui' les auteurs d'une grande ressource ;
Mais au François changeant peut-on se confier ?
De l'immortalité fouruira-t-il la souice?
Est-il un nom fameux qu'on ose lui fier ?
Nohle sang des Valois, ovi seroit votre gloire?
Parleroit-on de vous encore en quelque part,
Si pour éterniser votre illustre mémoire.
On n'avoit que les vers que vous offrit Ronsard?
Non, non, donne l'essor à ta muse excitée; Ne crains plus ce péril qui suspendoit nos vœux. L"illustre Académie, en tous lieux respectée, A trouvé le secret , par ses travaux fameux , D'enchaîner pour jamais cet inconstant Protée.
Latins, vous deviendrez muets.
Et les François sur vos ruines, Elevant un trophée aux fatigues divines
Des Fléchiers et des Eossuets,
Des Despréaux et des Racines
SILÉSE.
Je ne saurois vous éluder; Vous réveillez en moi le désir de la gloire. Déjà vous commencez à me persuader;
Mais pour achever, allons boire.