QUATRIEME PARTIE
La mort de Silène et de Pan.
Les demi-dieux n ont pas de jours illimités.
Leur vie a plus d'ampleur, coynme leurs facultés.
Leurs ans et leurs pouvoirs outre-passent les nôtres ;
Ils sont plus grands que nous, mais il ne sont point
[autres.
Ils deviennent plus tard désenchantés et vieux,
Ils arrivent pourtant aux suprêmes adieux
Ojie tout être qui vit et qui prévoit redoute,
Et se couchent enfin, défaillants, sur la route
De Vimmortalité dont les Dieux sont jaloux.
Leurs grands corps glorieux sont épars et dissous
Dans le levain profond d'où surgissent les choses.
Et leurs âmes peut-être, en leurs métempsychoses,
Vont former les vertus, le génie ou les vœux Par qui quelques humains se rapprocheront d'eux. Ainsi, Silène et Pan atteignirent le terme Où, rejoignant ses bords rapprochés, se referme La déchirure d'or, de lumière et de bruit Qu'est la vie en l'obscure étoffe de la nuit.
Silène le premier mourut. Toujours sagace.
Il sentit dans sa chair la lointaine menace.
Et, mesurant en lui les progrès de la mort.
Savait l'espace exact qui lui restait encor.
Il disait fréquemment : « A tel jour, à telle heure
« Aura cessé Silène ; il convient que je meure
« Lorsque les vendangeurs écrasent les raisins,
« Quand la Bacchante est folle, et se frotte les seins
« De la pourpre grisante et chaude de la lie. »
Ses paroles avaient une mélancolie
Qui, derrière son rire, arrivait de sa voix.
Il resta jusqu'au bout bienveillant et narquois.
Poursuivant d'un propos plaisant et d'une œillade
Amicale la jeu7ie et lascive Ménade
Qui passait en dansant et jetait un bonjour.
L'outre pleine gisant près de son ventre lourd.
l'aventure de silène et de pan. 73
// discourait parfois sur de sublimes choses. Comme quand, ligotté de guirlandes de roses, Il chanta pour la Nymphe et ses deux compagnons Les principes du monde et leurs travaux profonds. D'autres fois, il tombait dans de très longs silences. Ses yeux fixes perdus au fond de souvenances Ojii, par delà des ans et des ans, l'appelaient ; Ou suivant des pensers obscurs qui reculaient Au bout des quelques jours de bruit et de lumière Oui restaient pour qu'il eût usé sa rie entière. Tous gardaient un respect autour de ces moments ! Il sortait, tout à coup, de ces éloignements ; Dans sa coupe de buis d'un pampre d'or cerclée Il faisait rejaillir de son outre gonflée. En la pressant du bras dont il la caressait. Un large flot brillant et rouge ; il le versait Dans son gosier oie plus de vin a pris sa pente Ou' en aucun des gosiers de la race géante Des Cyclopes n'entra d'eau limpide et de lait. Sa rasade achevée, il la renouvelait, Avec plus de lenteur qu'il n'avait eu coutume ; Et l'outre, sous son bras, décroissant de volume. Se collait à ses flancs en creux plus amoureux. Il reprenait alors son verbe insoucieux.
QjieJquefois il faisait venir à lui son âne,
Et d'un doigt familier lui caressait le crâne
— En lui disant des mots connus pour le louer —
Sîir r endroit où le cuir sensible fait jouer
Aux oreilles leur jeu de plaisir ou d'alerte.
Avant d'abandonner sa bonne tête inerte
A la main caressante, il fallait qu'un braiement
Repris à maitites fois dans un grand tremblement
Auquel toute la peau frissonnante s'emploie,
Laissât l'âne exprimer, à sa façon, sa joie
De revoir le vieux maître un peu lourd, mais très doux
Et dont jamais le bras levé pour d'âpres coups
Ne fit ciller ses yeux ^craintifs, sous la menace.
Alors, avec la mine humble, calme, un peu lasse
Que conservent toujours les ânes même heureux.
Avec son regard doux, obscurément peureux,
Patient, sans bouger, même si quelque abeille
Lui venait, bourdonnant, effaroucher l'oreille,
Il laissait le vieillard lui tapoter le cou,
Lui prendre les naseaux, ou d'un brin de baynbou
Lui rebrousser le poil sur les flancs et l'échiné.
A peine penchait-il, de manière câline,
Sa tête de côté, pour rencontrer la main.
Silène lui tenait un propos indistinct,
l'aventure de silène et de pan. y 5
Lui reprochant parfois quelque ancienyie malice.
Mais rantayii son pied sûr et louant son service.
Et Idne V écoutait, sans connprendre toujours ;
Il discernait le sens général du discours.
Un contentement vague en lui naissait sans doute ;
Du moins avait-il l'air qu'on a quand on écoute.
Silène, ayant voulu le rendre plus humain.
L'avait rendu gourmand et friand de raisin ;
Il ne manquait jamais de lui donner des grappes.
Et tandis quil mangeait, par de légères tapes
Semblait V encourager dans ce vice nouveau.
Ldne comprenait mieux. Enfin tin satyreau
L emmenait à la longe, et la paisible bête
S'en allait en tournant vers son maître la tète ;
Et son grand œil grisâtre et pensif coyitenait
Plus d'amour que mainte âme humaine jïen connaît.
Silène poursuivait longuement son éloge ;
Du rang que notre race imparfaite s'arroge
El riait ; dans l'instinct à l'aspect endormi
De ce vieux compagnon qu'il nommait son ami,
Il découvrait des traits de sagesse profonde :
Qu'un obscur animal, plus on l'observe, abonde
En sens mystérieux de fnutisme voilés ;
Qjie nos minces esprits dans leur verbe étalés
yÔ ŒUVRES POSTHUMES.
Igtîorent ce que peut comprendre le silence,
Car il faut le grelot des sons à leur science ;
Ils en ont seulemetit ce qui tient dans un bruit,
Et se taire est pour eux ce quest aux yeux la nuit ;
En pensers sans langage une bête médite.
Et son rêve inconnu, libre de la limite
Ou la frange des mots se débat et palpite.
Sur les fonds infinis ne s'est pas refermé.
Qu'est-ce quun peu de noms près de l'inexprimé ?
Et le moindre animal est un immense arcane !
Ainsi parlait Silène à propos de son âne. Un jour, V ayant suivi de regards plus émus. Il dit au satyreau quon ne V amenât plus.
Quand arriva le temps où la dernière grappe
Est mûre, où le marteau des bruns vignerons frappe
Les cercles de la cuve, afin de resserrer
Les douves où le vin suintant viendra pleurer.
Où le tresseur d'osier répare les corbeilles
Et les paniers garnis de leurs doubles oreilles
— Car trois filles ainsi peuvent en porter deux —
Où des chars de vendange on graisse les essieux.
Silène reconnut que son terme était proche.
Et le jour où le chef des vignerons décroche,
l'aventure de silène et de pan. 77
Parmi filles et gars rangés autour de lui, La prime grappe offerte au Dieu qui la produit. En récitant tout haut la formule sacrée. Silène recoyinut quune ynince poudrée D'instants était encore entre ses doigts tremblants. Il demanda quont vint repousser sous ses flancs Son outre au matin pleine et déjà d'un tiers vide, — Et sa voix était ferme et son regard lucide — Pour redresser un peu son vieux corps affaissé. « Foici le jour venu que f avais annoncé ! Dit-il, je vais, amis, rentrer dans le mystère Où tout ce qui pullule et fleurit sur la terre Touche par sa racine et retourne à la fin. Rappelez vous Silène, amis, lorsque le vin Au rebord des cuveaux fumera chaque année. Ne laissez pas alors ma tombe abandonnée. Mais venez y verser le premier flot pourpré. Oue votre vieil ami ne soit jamais frustré Du calice écumeux de la jeune vendange ! Quand vous le répandrez, récitez la louange De Bacchus, de mon maître et mon consolateur ! Il m'a fait le présent qui chasse la douleur. Ne croyez pas, amis, que la face qui raille Prouve un cœur satisfait; retournez la médaille
Fous lui verrez parfois un revers moins heureux ; Pour celui qui le rit, son rire est souvent creux. Aux temps dont vos aïeux n avaient plus la mémoire. Silène a plus souffert que ne le sauraient croire Ceux qui Font connu tel que ses chagrins Vont fait. C'est alors que Bacchus m'accorda le bienfait De verser dans mon sang r allégresse des vignes ! Il vint, il secoua mes tristesses malignes. Il leur a barbouillé le visage surpris De la pourpre des moûts, de la rougeur des ris , Et, les coiffant de pampre, il a su les contraindre, A se changer en joie ou, peut-être, à le feindre. Que si quelque chagrin quelquefois mutiné Tentait de se montrer, aussitôt malmené A coups pressés de thyrse et ligotté de lierre, Bacchus avait bientôt réduit le téméraire A montrer la gai té quil veut autour de lui. C'est ainsi qu'en Silène il a frappé l'ennui. La vie est chose obscure, inclémente et farouche ; Il a gardé le rire alerte sur ma bouche. Il a gardé mes pleurs enfermés dans mes yeux. Par lui, mon corps du moins fut gaillard et joyeux.
Au besoin 'de bonheur qui travaille notre âme. Il donne l'étincelle à défaut de la flamme ï
Grdcc a lui, quelquefois, le passé s^ abolit, Nous portons nos chagrins da7is un filet d'oubli, Dont sans cesse il nous aide à refaire les mailles ! Les mains des noirs regrets relâchent leurs tenailles Otiand l'ivresse leur fait les doigts mollis et gourds. Et nous croyons trouver dans des semblants d'amours Un écho de celui que rien ne renouvelle ! La vie en nos cerveaux s'efforce d'être belle / Que si 710US retombons à ce quelle est vraiment, U enchanteur n est pas loin, et, tandis qu il nous ment. S'écoulent des instants qui sont ou qui croient être Heureux! Et n'est-ce pas tout un? tant s'enchevêtre Ce que l'homme ressent et pense resseyitir ! Le bonheur n'est qu'un rêve ou n'est qu'un souvenir. Ma main vide a cueilli plus d'une fois des roses, Ojiand les rosiers sont ?ius sous les hivers tnoroses ; Ces roses possédaient un parfum, et, je crois, Des épines aussi qui me piquaient les doigts. Tant je fus assuré de tenir leurs guirlandes! Aitisi Bacchus emplit nos bras de ses offrandes ! Et j'ai cru, d'autres fois, soudain jeune et jaloux, Retrouver des baisers plus anciens et plus doux Dans des baisers pillés sur quelque Bacchante ivre Oui, peut-être, croyait, parmi les miens, poursuivre
Un amour dont son cœur retrouvait la fer té. Ainsi Bacchus emplit nos seins de volupté ! Soyez lui, comme moi, reconnaissants : il donne Des éclairs de plaisir dont la lumière étonne Et fait ciller les yeux éblouis du Tourment !
Toute vie est en nous, et ny est quun moment, Et comme, en existant, nous ne vivons quun songe. Faites votre réel, amis, de ce mensonge ; Nourrissez vous du rêve où Von croit être heureux ! Ainsi vous décevrez les destins rigoureux ! Puis mourez, comme meurt Silène, en un sourire. Ignorant st le mieux, le néant ou le pire Est ce qui nous reçoit aux bords où je descends. Car j'ai vécu mes jours sans en savoir le sens ! Adieu ! Foici ve^iir les paniers des vendanges ! Déjà j'ai dans les yeux des ténèbres étranges Où passent des lueurs plus étranges encor....»
Et, ces mots prononcés, il mourut sans effort. Pendant vingt jours entiers, Ménades et Bacchantes, Pleurant et déchirant leurs poitrines sanglantes. Fatiguèrent de cris les échos éplorés ; Et les Faunes, frappant de longs coups mesurés
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Des disques de métal aux grondements pmehrcs.
Gémirent, et, gardant à travers les ténèbres
Autour du maître mort des flambeaux allumes,
Étonnèrent au loin les fauves alarmés.
Bacchus le fit coucher à V ombre d'une vigne.
Et, voulant qu à jamais son tombeau fût insigne.
Dit qu'on immolerait tous les ans un troupeau
De cent boucs les plus noirs, les plus fiers, dont la peau
Servirait à former les cent outres gonflées
Sur lesquelles, chantant leur chansons essoufiées.
Les satyres dansaient à la fête du vin.
Et souvent le dieu Pan, avec sa fiùte. vint A son ami Jouer le même air pur et tendre Que Silène endormi ne pouvait plus entendre. Et Pan le pensait bien, sans en être très sûr ; Mais il jouait pourtant cet air très tendre et pur Dont la voix de Syrinx était l'âme plaintive. Telle quil la cueillit autrefois sur la rive.
Pan mourut à son tour, sans savoir qu'il mourait. Sur ses lèvres un air délicat soupirait Quand son être expira pareil au son qui cesse. Son suprême soupir 7ie fut qu'une caresse
Dont sa flûte conçut un mystérieux bruit
Oui prolongea son dme et mourut après lui.
Il s'égarait souvent dans les monts solitaires,
Co7nme pour s'approcher davantage des sphères
Dont les chœurs lui semblaient s'unir et s'ordonner
En rythmes éternels qu'il pensait deviner.
Il y passait, perdu, des jours, des nuits sans nombre ;
Sur quelque pic désert, à la chute de l'ombre.
Jusqu'à l'heure charmante où. le ciel matinal
De lumière imprégné prend un bord de cristal,
Il épanchait des chants si nobles et suaves
Otce le haut chant des pins, le chant profond des gaves
Se taisaient pour laisser monter cette douceur
Fers les étoiles d'or dont elle était la sœur.
Il semblait devenu plus craintif et timide.
Bien qu'un regard aimant et toujours plus candide
Eût vaincu sa laideur d'un rayon de bonté.
Bien qu'il fût doux pour tous et par tous respecté.
Et qu'il fût patient à montrer le modèle
De sa flûte aux humains qui désiraient, sur elle.
Moduler, d'après lui, les soucis de leurs cœurs,
Il ne désirait plus que les froides hauteurs.
Il ne redescendait des sommets dans la plaine
Que pour venir jouer au tombeau de Silène,
l'aventure de silène et de pan. 83
Toujours le même chant. Et lorsqu'il s'en allait,
Sa barbe du ruisseau de ses larmes brillait.
Il retournait pensif vers les grands monts austères.
C'est là, parmi des lieux saui'ages et des pierres, Tandis qu 'il préludait à sa chanson du soir, Otie sa flûte aux sept trous cessa de s'émouvoir Du souffle de sa lèvre aussitôt morte et froide. Et quelle descendit dans sa main déjà roi de Sur ses genoux velus qui ne bougèrent pas. Et la beauté des Cieux entourait son trépas. Il s'était reposé tout au fond d'une gorge Faite d'âpres rochers et que, comme une forge y Rougissait tout entière un soleil qui tombait A l'autre bout, devant l'ouverture, et flambait Sur des charbons géants semés d'un peu de cendre, Sous un ciel d'un bleu pâle inejfablement tendre. Tous les buissons brillaient d'un feu tranquille et fort Les cascades étaient teintes de pourpre et d'or. La splendeur s'accroissait plus la nuit devint proche. A mi-hauteur, au fond du val, contre une roche. Pan mort semblait siéger sur un trône royal. Et par sa solitude il semblait colossal.
Son buste resté droit s'appuyait à la pierre,
Sa tête aux yeux mi-clos, renversée en arrière.
Regardait vers la paix du Ciel ; sur ses genoux
Ses deux mains reposaient, sa barbe et ses poils roux
Faisaient à son visage une gloire dorée,
Et sa flûte en ses doigts était encor serrée.
Le soleil abaissait, à l'autre extrémité,
Son orbe par les rocs aigus déchiqueté.
Et la nuit, remplaçant la flamme rappelée.
S'éleva vers le Dieu du fond de la vallée.
Elle baigna d'abord ses pieds joints, recouvrit
Ses genoux, la poitrine aux crins d'or s'assombrit.
Puis, sur Vombre hésitante un instant dominée.
Seule apparut la tête encore illuminée
Qu'un lac sombre semblait soulever vers le ciel ;
Et ce fut un instant étrange et solennel.
Enfin l'obscurité voila le front sublime.
Un silence infini s'épandit sur l'abîme,
Et sa flûte qu 'un vent léger rendait sonore Sur les genoux du Dieu muet pleurait encore.
NIOBE
Niobé ! Niobé ! Que sont-ils devenus
Tes Ji lie s au front clair, tes fils dont les bras nus
Étaient adroits et forts comme des bras d'athlètes,
raillants comme des bras de héros ? Dans les fêtes.
Quand on remerciait, au retour des Saisons,
Les Dieux qui font germer et mûrir les moissons.
Tu marchais entourée et fiere d'un cortège
De glorieux enfants ; hautement le chorège
Citait, parmi les dons des Dieux à la Cité,
La richesse et Vhonneur de ta maternité ;
Et le Chœur, dont la strophe alternante s échange.
Chantait, en se croisant, ton nom et ta louayige
Sur le mode sacré que la lyre conduit.
Quatorze fois tes flancs avaient donné leur fruit.
Quatorze fois ton sein avait ouvert son fleuve
De doux lait nourricier. Et tant de fois, r épreuve
OÙ la Vie et la Mort paraissent se toucher,
— Puisque les pâles mains de l'une vont chercher
Et prendre aux sombres mains de Vautre un nouvel être.
Et que passer ainsi par elles deux c'est naître —
U épreuve redoutable et qu'Hécate soutient
N'avait rien altéré de ton souple ynaintien.
Elle avait seulement fait mûre ta jeunesse,
Elle avait de ton geste élargi la noblesse^
Et couronné ton front de plus de dignité ;
Ton corps semblait plus fier du long fardeau porté l
Sept filles et sept fis, ton orgueil et ta joie
De leur troupe robuste embellissaient la voie
Où tu les précédais, presque aussi jeune qu'eux!
Mais trop d'orgueil entra dans ton cœur trop heureux ! Il te fit oublier quel espace sépare Du lot humain le sort des Dieux; et qu'il s'égare Hors de la piété, hors du sentier étroit Le long duquel la fleur des félicités croît. Celui qui se compare aux Êtres Immortels, Qui du rang souverain sont jaloux, et cruels.
Niobé ! Niobé ! Quelle démence amère Te fit jeter Vajfront à Latone, à la mère
NTOBE.
De Phœbus Apollon, le jeune Dieu du jour,
Lui dont Varc est d^ argent, d'Artémis qui parcourt
Les monts et les forêts, divine chasseresse,
Elle dont Varc est d'or ? Lis ont égale adresse,
Ils portent, l'un et l'autre, à l'épaule, un carquois
Dont rinfaillible flèche est au but quand leurs doigts
Ont à peifie lâché la corde encor vibrante.
Qui te fit offenser la déesse puissante
Fiere d'avoir à Zeus donné ces deux enfants.
Beaux comme leurs rayojis et comme eux triomphants :
Lui surtout, qui naquit dans Délos, la pierreuse,
Quand, au pied du palmier, dans la prairie herbeuse.
Sa mère délivrée, heureuse tout à coup,
Le prit tout rayonnant déjà sur son genou.
Lîle naguère morne, ingrate et décharnée
D'un immense éclat d'or devint illuminée :
L^s prés, les ruisselets, les rochers furent d'or.
L'or revêtit les bois et les monts et le bord
De la mer et les plis de sa houle rythmique,
Les airs s'étaietit remplis d'odeurs et de musique !
Car le Dieu qui venait au monde était celui
Par qui la lyre chante et par qui l'azur luit ;
Et de son corps enfant émanait le sourire
De la lumière d'or et le sacré délire.
go ŒUVRES POSTHUMES.
Tu refusas V encens, la prière à V autel
Où Ion fêtait sa mère en un jour solennel :
« Qua-t-elle plus que moi ? dis-tu ; son fils, sa fille
Que sont-ils comparés à la noble famille
Que mes flancs ont portée et que nourrit mon sein ?
Qu'a-t-elle fait qui soit plus illustre et plus saint
Que mes maternités, pour causer son orgueil?
Si leur père immortel n écartait point le deuil
De leur têtes, la mort pourrait, d'un seul passage
De sa sinistre main, achever Veffeuillage
D'un rameau qui na su produire que deux fruits /
Qiie d'embûches, de longs retours et de circuits
Il faudrait au Trépas pour dépouiller mon arbre !
Ses deux enfants tiendraient sous un morceau de marbre,
Il faudrait pour les miens un chemin sépulcral !
Nul destin nest toujours en son bonheur égal,
Le malheur nest jamais très loin de notre joie ;
Si Pluton devait prendre à mes côtés sa proie,
J'aurais toujours des fils pour soutenir mes pas
Et des filles encor à serrer dans mes bras.
Lorsque je pleurerais comme pleure une mère /
La fierté de Latone est vaine et téméraire :
Mes eiifants pourraient faire aux deux siens des défis.
Mes /il les à sa fille et mes fils à son fils.
Celles-là pour le charme et ceux-ci pour la force.
On pourrait opposer Apollon, torse à torse,
Contre un de mes garçons quon prendrait au hasard.
Ou les faire lutter à la course du char.
Je verrais le combat, d'un œil et d'un cœur calmes.
En sachant quelle mère aurait bientôt les palmes
Que viendrait en ses mains déposer le vainqueur.
Et c'est pourquoi Latone usurpe cet honneur
Où sa fécondité prétend être fêtée !
Je nie à son autel Vo^rande imméritée ;
Je ne lui verserai ni l'huile, ni le vin ;
Quel que soit son courroux, elle aura mon dédain,
C'est elle à qui convient plutôt d'être jalouse
Et de mes jours de mère et de mes nuits d'épouse ! »
Tu t'éloignas du peuple atterré par ces mots ;
Et le tonnerre au loin remplit les monts d'échos !
Niobé ! Niobé ! Quelle force en ta bouche Mit ton propos impie, orgueilleux et farouche ? Latone courroucée alla vers ses enfants, Phœbus à Varc d'argent, aux regards éclatants.
Artémis à l'arc d'or, à la jambe rapide.
Émue et palpitante et de vengeance avide.
En mots entrecoupés de pleurs, elle leur dit
L outrage quelle avait souffert, elle tendit
Envers eux ses deux mains, comme une suppliante.
Les priant de punir la mortelle insolente
Qui, pour mieux l'outrager, les avait défiés.
Si ses propos hautains n étaient point châtiés
Qui donc apporterait un hommage à leur culte ?
Et la vengeance doit outre-passer l insulte.
Sinon leurs trois autels, déserts et négligés.
Ignoreront le cri des taureaux égorgés.
Et le voyageur las, s'appuyant sur leur pierre.
Ne rhonorera plus d'un geste de prière.
Niobé l Niobé / de quel fatal orgueil
Ton grand cœur maternel a-t-il tiré son deuil ?
Tes sept fils s'exerçaient ensemble dans la plaine
Pour les jeux réservée au cœur de ton domaine
Si vaste qu'il déborde un horizon entier ;
De la plus haute tour de ton palais altier.
Fers les quatre côtés d'où les quatre vents viennent.
L'œil cherche vainement les monts qui le contiennent!
Ils jouaioit à la lutte, ayant conduit les chars. Toi, tu les admirais. Heureux de tes regards Ils s^ efforçaient à qui gagnerait ta louange. Leurs corps nus s'assemblaient parfois en un mélange De beaux marbres sculptés, tout à coup animés. Les coups heureux étaient par leur cris acclamés. Tes yeux se complaisaient à ce groupe d'athlètes ; Tu redisais les noms de ces vaillantes têtes. Selon leur chevelure ou brune, ou noire, ou d'or : Ismenos, Sipylus, Pliœdimus, Alphenor, U ardent Damasichton, Tantale, Ilionée ; Et tu les répétais, ô mère infortunée ! Et ces noms répétés étaient plus doux qu'un chant ! Soudain un bruissement, comme un arc décochant Sa flèche, traversa l'air et te rendit pâle . Un grand cri retentit, qui contenait un râle, Et du groupe effaré sortit une clameur ! Puis encore un grand cri semblable, et puis l'horreur De ce groupe penché, tout à coup immobile. Puis encore une fois ce bruissement hostile. Puis encore un grand cri ! Les deux bras étendus. Les yeux épouvantés et fixes, tu courus. Folle d'une invisible et terrible menace ! Et, tandis que tes pieds foulaient le court espace,
Tu vis tous tes fiJs, Vun après Vautre, tomber.
Et le dey^nier d'entre eux devant toi succomber.
Le doux Ilionée en qui Vadolescence
Avait encor V aspect ingénu de V enfance.
Il te voyait venir, tout éperdu d'effroi,
Comme vers son refuge il s'élançait vers toi,
Tant il gardait encor de V enfance récente
L habitude ingénue, aimable et confiante
De chercher un abri dans les bras maternels.
Et ton nom f arrivait fréquent dans ses appels !
Mais à peine eut-il fait quelques pas, sur la terre
Il tomba ; son dernier, plus faible cri de « mère l i>
Te parvint ! Tu volais, Niobé ! Niobé !
Fers ce champ exécrable et de sang imbibé.
Où tes sept fils gisaient, tombés à la renverse.
Chacun portant au cœur la flèche qui le perce.
Sauf le dernier, tombé tandis quil s'enfuyait.
Ah ! Quel cri! Quel long cri dans lequel séployait
Une incommensurable et formidable peine l
Il désola les deux, il suspendit Vhaleine
Des brises et des vents, il fit taire les pins.
Et frissonner les rocs, il remplit les chemins
De pays éloignés où, les mères tremblèrent ;
Sur les sommets des monts les bergers s'assemblèrent,
Peureux, s' interrogeant quelle divinité Perdait, au fond des deux, son immortalité. Tant cette plainte était humaine et surhumaine ; Et les lyres partout résomièrent d'un threne Qii écoutaient gravement les poètes surpris. Comme dans un jardin jonché de lis meurtris. Tu te penchas sur eux, tu retiras les flèches ; Pas un seul ne bougea ; des sept blessures fraîches Sur rivoire des flancs un sang pourpre coulait.
Qiielques-uns avaient clos leurs yeux, mais quelques-uns Les conservaient ouverts, leurs grands yeux bleus ou bruns Oui ne souriaient pas en regardant leur mère : Sur chacun d'eux tes doigts baisserait la paupière. Tu tenais à la main le faisceau des sept dards. Sans pouvoir relever tes yeux secs et hagards. Dans ton cerveau confus et roulant de vertige Tu cherchais vainement par quel ajfreux prodige Leurs corps étaient gisants d'un seul coup traversés. La foudre tombe ainsi sur les moutons pressés ; Mais le ciel radieux ne roulait point d'orage. Les flèches, instruments et témoins du carnage. Montraient que ce massacre était l'œuvre d'un bras, Uun bras exécuteur de desseins scélérats.
Qiielle mûin ennemie, impitoyable et dure
Avait ainsi marqué de la même blessure
Chacun de ces seins blancs ? Quel redoutable archer,
Quel archer sans rival avait su décocher
De son poste inconnu chaque flèche infaillible ?
Quel abri recelait son embûche invisible ?
Au loin, pas un rocher, pas un creux, un bosquet.
Un buisson dans lequel il pût être embusqué !
Partout le gazon ras et le sable du stade !
Au bord de la folie où notre âme s'évade
Qîiand brusquement jetée au bout du désespoir.
Ne voidant plus penser, ni sentir, ni savoir.
Elle emporte en tombant, et déchire et secoue
Des lambeaux de raison que noue et que dénoue
Un vent bizarre et dur, un vent mystérieux,
Tu tremblais ! Tu levas ton regard vers les deux.
Peut-être sans avoir de pensée, et peut-être
Pour y chercher le Dieu justicier, le Maître
Des Lois, en qui la force à r équité s'unit.
Et qui ne laisse point de forfait impuni.
Niobé ! Niobé ! Debout sur un nuage,
Apollon radieux contemplait son ouvrage.
Hautain, et d'une main négligemment habile Remettant au carquois une flèche inutile l
NIOBE.
Alors tu compris tout ! Et soudain la fureur,
Te saisissant au bord abrupt où, ta stupeur
Vacillait au-dessus d'un gouffre de démence.
Te rejeta dans lâpre et claire connaissance,
Dans ton malheur, dans ton vouloir, dayis ton orgueil.
Ton orgueil indompté, la cause de ton deuil.
Le front haut, tu crias : « Fils dig?ie de ta mère
A qui traînant partout sa grossesse adultère
Les îles, les cités, les bois ont refuse
Un abri dont leur sol fût resté méprisé.
Et qui n'a pu trouver, pour cacher ta venue,
Qti'une île inhabitée, et rocailleuse et nue,
O lâche, ne sais-tu combattre que de loin ?
Au combat de la lutte et au combat du poing.
Tu n aurais point oser défier tes victimes !
Les lauriers de rembûche et les palmes des crimes
Tu peux les rapporter à ta ynère, 6 héros !
Toi qui frappes de loin, sans prononcer les mots
Doyit le défi prévient V ennemi désarmé ! Va ! le cœur de ta mère est peut-être alarmé Du grand danger auquel t'exposait ton courage ! Va-t-en la rassurer ! Moi, j'aime mieux l'image
De chacun de mes fils mort que déshonoré
Par r infamant exploit dont tu restes paré !
Mais dis lui qu'en ces bras que ton forfait dévaste,
fai, pour Thumilier dans son orgueil néfaste,
fai plus d'enfants encor, en gardant la moitié.
Qu'elle avec vous deux seuls. Et son inimitié
Ne m'a pas, par ton crime, à ce point appauvrie
Qjie sept filles bientôt, en leur saison milrie,
Ne rendent à mon cœur l'orgueil de petitsfils
Qui ne combattront point sans jeter leurs défis !
Tu n'oses pas, f espère, encor tuer des femmes,
Et cueillir sur nos corps des lauriers plus infâmes !
Et comme tu tenais encore dans ta main
Les flèches dont le fer de ton sang était teint.
Belle et par ton sublime effort magnifiée.
Tu brisas leur faisceau sur ta cuisse pliée,
Et du geste fougueux de tes bras redressés
Tu lanças vers le Dieu leurs morceaux dispersés.
Le Dieu n 'était plus là ; le grand ciel était vide ,
Sauf un nuage d'or en son azur limpide.
Niobé ! Niobé ! Qu'as-iu dit? Qu'as-tu dit? Quand ton cri douloureux au palais s'entendit,
NIOBE. 99
Au fond du gynécée il atteignit tes filles
Oui de leurs doigts actifs maniaient les aiguilles.
Ou de leur beau pied nu faisaient tourner le rouet.
Comme un jeune cheval bondit au coup du fouet,
Chacune tressaillit, et toutes délaissèrent
Leurs ouvrages divers, et toutes sélancere)it
Par le vaste couloir enco'r retentissant.
Du lourd porche sculpté leur groupe bondissant
Sortit d'un même élan et courut vers la mèi'c.
Oiiand tu les aperçus, tu f élanças vers elles, Pour leur cacher ce champ aux sanglantes javelles, La freux champ où gisaient leurs frères moissonnés. Pour tâcher d'épargner à leurs yeux consternés. Ne fût-ce quun instant, V exécrable spectacle. Enfin par cet instinct de jeter en obstacle Ton corps entre un malheur, 6 mère, et tes enfants. Toi-même avais besoin de doux bras étreignants, ■ Et de te sentir mère en fy sentant serrée. Qiiand tu les rencontras, d'elles sept entourée : « O mère, qu avais-tu ? » — « Mère, pourquoi ce cri ? « O mère, nous avons pensé : quelqu'un périt! »
« Mère, nous avions peur ! » — « Embrasse nous,
[ô mère! »
« O mère, réponds nous ! » — « Mère, qui te fait taire ? »
Ainsi toutes parlaient et vers toi se pressaient,
Toutes tendaient leurs bras et toutes {embrassaient !
Tu te sentais au cœur de leur jeune caresse :
Et, pendant un instant, perdue en leur tendresse.
Tu touchais leurs poignets et tu touchais leurs fronts.
Et tu plongeais tes doigts parmi leurs cheveux longs,
Comme pour étouffer en toi d'horribles doutes
Tu voulais les tenir et les étreindre toutes.
Soudain Vune cria « mère ! tu as du sang !
Tes mains m'ont mis du sang ! » Et, tout à coup, glaçant
Tous ces cœurs et le tien, il se fit un silence.
Et vos corps enlacés, comme dans une transe.
S'arrêtèrent, fixés. Alors le même bruit
Léger, et redoutable à ton cœur trop instruit.
Fibre ; contre ton sein éclate un cri terrible.
Expirant aussitôt en soupir insensible ;
Et s'incline le front que ta main caressait.
Et les beaux yeux sont clos où ta lèvre passait.
Et juste sous le cou, dans la chair délicate,
La flèche, la marquant d'une tache écarlate.
Est venue, en sifflant, jusqu'au bois s'enfoncer.
Et contre toi tu sens le doux corps s'affaisser l
NIOBE. 101
Ah ! Ojtel rugissement jaillit de la lionne. Dont l'impassible azur du long désert frissonne, Lorsque son lionceau blessé par un chasseur Succombe : de son souffle inquiet et f râleur Elle parcourt son corps tendrement et l'explore, Et cherche, en le flairant, s'il sent la vie encore ; Mais lorsqu'elle a compris qu'il ne remuera plus, Déchirant le terrain de ses ongles velus, Elle allonge la tète et rugit sa détresse. Tout est saisi de peur dans la forêt épaisse. Les fauves alarmés, les plus forts et cruels. Taisant leurs grondements ou leurs lointains appels, Blottis dans les roseaux, les rochers ou le sable. Abandonnent la nuit à sa voix formidable. Le cri que tu poussas était pareil au sien ! Et ton bras, oubliant son doidoureux soutien. Laissa glisser Venfant inanimée à terre. Pour jeter vers le ciel ton geste de colère ; Tu savais maintenant d'où la flèche partait ! Ta lèvre, après son cri sauvage, s'apprêtait A frapper au visage, ainsi qu'avec des verges. De ton injure un Dieu qui massacrait des vierges. Ta lèvre fut muette, et ton bras étendu Qui levait son poi?îg clos demeura suspendu ;
Et ta main tout à coup, — comme quand la surprise Nous saisit de son choc et nous immobilise — S'ouvrit, la paume droite et les doigts écartés !
Niobé ! Niobé ! Tes grands yeux dilatés
De quel prodigieux et terrible spectacle
Étaient-ils étonnés, pour quil fût un obstacle
Aux torrents de courroux qui montaient vers ta voix ?
Debout sur le nuage et portant un carquois
Ce n était plus le Dieu, c'était sa sœur cruelle
Dans sa tunique courte, à demi-nue et belle.
Et plus terrible encor que son frère ; son bras
« Déesse dont le sein est celui d'une femme. Ton cœur y fut formé d'une moins rude flaynme Que celle dont le cœur des mdles est forgé. Vois de quelle façon ton dur frère a vengé Un propos imprudent échappé de ma bouche ; Tous mes fils, la moitié des enfants de ma couche, Sont tombés, le sais- tu? sous son bras meurtrier ! Quel forfait inouï ne pourrait s 'expier Par un tel châtiment ? Et ma chétive offense Ne pouvait mériter cette atroce inclémence !
Elle était pardonnable, et tu la comprendras Quand un petit enfant aura ri dans tes bras. Prends pitié d\ine mère, 6 toi qui seras mère ! Peut-être ignorais-tu ce qu accomplit ton frère ! Déesse! Tous mes fils, tous mes fils ont péri ! Tous ! Je nai plus de fils, plus de fils ! Que mon cri Monte vers toi, déesse, et touche ta poitrine ; Elle ne serait point, sans la pitié, divine ! Épargne celles-ci ! Leur cœur est innocent ! Qji'une seule du moins t'apaise de son sang. Puisque ton trait partit plus tôt que ma prière ! Que la première flèche aussi soit la dernière ! Prends pitié ! Prends pitié ! Déesse ! Prends pitié ! Latone est mère aussi ! Que son inimitié Accepte utie douleur que son cœur peut compretidre. Et laisse son pardon sur mes fiilles descendre. »
La déesse gardait toujours son bras tendu.
Et tu lui dis d'un ton toujours plus éperdu ;
« Si tu n'es pas encore, ô vierge, satisfaite,
Frappe moi ! Frappe moi ! Fois ! Ma poitri?ie est prête!
Plantes-y tous les traits qui sont dans ton carquois !
C'est moi qui fus coupable, et c'est moi qui te dois
Ce qui peut racheter ma parole imprudente !
Ne perds pas ton courroux sur leur troupe innocente !
Un cœur trop téméraire est caché sous ce sein,
Perce le de six dards ! Accomplis ton dessein
Sur celle dont Forgueil trop grand Fa fait éclore,
Et montre^ en même temps, la pitié que f implore ! »
Tes fdles f écoutaient et, treynblantes d^ effroi. Ainsi que des agneaux se serraient contre toi. Mais Artémis tendait son arc d'or, et sifflante Vint la flèche ; un grand râle, un peu de voix dolente. Un doux corps s'affaissa, glissant contre le tien. Et dont la main cherchante à ton bras se retient. Une autre ! Une autre encor ! Tu criais éperdue : « Prends pitié ! Prends pitié ! » Prière inentendue ! Une autre ! Tu criais : « Prends pitié ! Prends pitié ! » Le corps charmant gisait sur lui-même ployé ! « Prends pitié, » criais-tu ; hagarde et frénétique Tu répétais le même et vain cri de supplique. De plus en plus pressé, brisé de désespoir. Haletant, convulsif. Il pourrait émouvoir Les tigres et les ours, mais non pas la déesse, Mais non l'inexorable et dure chasseresse
Qîiip'end, à les poursuivre, tm cœur plus cruel qu eux l
Sereine, iyuiiffcreiite et l'air impérieux.
De rare étincelant elle attire la corde.
Si fort que le fer seul de la flèche en déborde.
Le trait part, siffle ! Encor le grand cri moribond
Oiie le même soupir faiblissant interrompt !
Et le doux corps s'étend la face contre terre.
En enfonçant le trait qui ressort par derrière.
Entre une épaule et Vautre. Il ne fen reste plus
Qu'une seide, Ethosée, aux clairs yeux ingénus.
Chérie entre ses sœurs et de ses sœurs chérie,
La dernière qui fut sur ta gorge nomrie.
Pleurante, épouvantée et mourante d'effroi.
Se trainant à genoux et s' attachant à toi,
Elle se tient blottie et par ton corps cachée.
Et ta voix par l'horreur étranglée et séchée
Crie encor : « Prends pitié ! Pitié ! Pitié ! Pitié ! »
Tu cherches à couvrir le cher corps reployé.
Mais, effleurant ta chair et traversant ta robe,
La flèche vient frapper V enfant qui se dérobe ;
Et c'est le dernier cri ! Tous tes eiifants sont morts !
Alors d'un ynouvement pareil à ces essors
Qtie la Victoire prend en de nobles statues.
Sur cet amas ajfreux de vierges abattues.
Dans ta robe aux plis blancs toute pourpre de sang.
Tu dressas vers le ciel ton beau corps menaçant :
<? Déesse au nom maudit, reçois mon anathème !
Je ne f implore pas de me frapper moi-même
Puisque ton cœur de fer est sans miséricorde. Et je n espère pas que ta haine m'accorde Le trait par qui ton crime, en mon sein aboli, En me donnant la mort me donnerait Voubli ! Les destins font fait naître aux hauteurs immortelles Je sais que nos efforts sont impuissants contre elles. Et les os des Titans nous servent de leçon ! Mais plus haut que des monts entassés, le frisson De mon cœur maternel s'élèvera; mes larmes Lront dans ton Olympe exciter les alarmes Chez les Dieux inquiets quun pareil attentat, Le plus inexpiable et le plus scélérat. Entrant dans leur séjour, échappe à leur justice ! Mais par delà les Dieux, vierge extermi?iatrice, Siègent les Lois du monde et Véternel Destin Dont la sentence attend ce qu aucun bras n atteint.
NIOBE. 10'
Dans l'air supérieu?' où l'Olympe a sa cime,
Vous vivez abrités des châtiments du crime.
Mais vous ne pouvez pas ne pas garder en vous
Vos crimes accomplis, et n'être point jaloux
Des simples cœurs humains qui sont restés sans faute.
Nul temps ne vous punit, mais nul temps ne vous ôte
Le désir, l'habitude et le succès du mal ;
Vos intangibles cœurs, soustraits aujlot lustral,
Dans leurs impunités entretiennent leur vice.
Votre immortalité devient votre complice.
Mais par elle enchaînés au forfait éternel
Vous chargerez d'opprobe et de meurtres le ciel.
Et vous abolirez vos cultes exécrables !
Pour toi, cruelle, qui, de tes bras implacables,
Osas tacher mon corps du sang de mes enfants.
Toi qui pus écouter les appels suppliants
Et pus voir sans pitié les larmes d'une mère.
Tu ne seras point mère ! En tes fanes inféconds
Nul être ne naîtra ; jamais les chers frissons
Ne frétniront au fond de tes dures entrailles !
Ton ventre ne sera qu'un champ mort aux semailles !
Le lait n 'enflera pas tes mamelles d'airain
Et jamais un enfant ne tiédira ton sein !
Ta chair ignorera rhonneur de notre argile ! Tti croiras être pure et tu seras stérile l Tu perceras de traits les bêtes des forêts, Et tes chiens aboyants pousseront vers tes rets Les grands cerfs épuisés dont les yeux ont des larmes Déesse des effrois, âpre vierge sans charmes. Tu vivras pour tuer, tu prendras joie au sang Quand la meute dépèce, au bord du sombre étang, La biche avec le faon ; lui qui ne peut la suivre, Elle qui pourrait fuir et ne veut lui survivre. Tu n auras de bonheur que d'entendre gémir. Mais ton cœur endurci ne saura plus frémir ; Et quand tu rêveras, jalouse, à d'autres joies Que celles d'effarer et dépouiller des proies. Tu tâcheras d'aimer, mais tu n'aimeras pas ; Aucun homme, aucun Dieu ne t'ouvrira ses bras.
Et tu seras réduite, amante au front blêmi, A venir te pencher sur un pâtre endormi. Ignorant que sa bouche est auprès de la tienne. Pour te faire un baiser fur t if de son haleine. Image d'abandon et de stérilité, Dans le ciel par ton front glacial contristé
NIOBE. lOq
Tu passeras sans fui, dcçue et solitaire,
Car je tends contre toi mes mains rides de mère,
Et je ynontre le sang qui profane mon sein
Aux vastes Lois du monde, à léternel Destin ! »
Niobé ! Siobé ! comme tu semblais grande Quand tu lanças ces mots, quand tu fis une offrande De ta désespérance à des Pouvoirs vengeurs ! Tes yeux étincelayits avaient brûlé leurs pleurs ! C'était toi llmmor telle et la Dominatrice ! Ariémis avait fui, le ciel gardait l'indice De son passage affreux dans son nuage d'or.
POEMES MODERNES
L'ALLÉE AUX IRIS
l'allée aux iris. ii5
L'ALLEE AUX IRIS
De deux lignes d'iris l'allée était bordée. Iris tachetés d'or, iris blancs, iris bleus, Où ruisselaient encor les perles d'une ondée Et des diamants purs qui variaient leurs feux ; Au-dessus des iris, une double rangée De cerisiers fleuris, candides et charmants. Dont chaque fleur tremblait d'une abeille assiégée. Laissaient tout autour d'eux tomber des diamants : Derrière ces bouquets de neige bourdonnante. De jeunes marronniers, par paires accouplés, Élevaient et mêlaient leur verdure ondoyante. Lourde de thyrses blancs de rose constellés ;
Il6 ŒUVRES POSTHUMES.
Eux aussi reluisaient d'humides étincelles, De gouttes d'eau, de feux, de ruissellements clairs, De glissements d'argent, de fluides dentelles, Et leurs dômes mouillés étaient criblés d'éclairs. Tout était à la fois resplendissant et chaste. On sentait dans ce riche et somptueux éclat Que des larmes du ciel se cachaient sous le faste De joyaux qu'aucun sceptre indien n'égala. Un chaud bourdonnement entourait chaque branche. D'abeilles, de frelons, d'insectes printanier s. Poudre d'hymne, chantant la lumière enfin franche Qui rouvrait leur prison à tant de prisonniers ; Des centaines d'oiseaux passaient dans les ramures, En sortaient, y rentraient, en faisaient pleuvoir l'eau. Croisaient leurs vols d'un arbre à l'autre et leurs Jetaient sur ces clartés un sonore réseau, [murmures Et de chaque coté, dans l'air encore humide. Un ciel très bleu, lavé par l'orage lustral. Dressait son double azur uniforme et limpide Qui se courbait, plus haut, en voûte de cristal.
J'étais entré, trouvant la barrière entrouverte. Dans un coin du grand bois que la route longeait.
L ALLEE AUX IRIS. 1 I7
Et dont tes profondeurs de solitude perte. Où par instants un geai bleuissant voltigeait. Promettaient des abris d'ombre silencieuse ; J'avais suivi d'étroits sentiers, lorsque soudain. Comme en une clairière immense et lumineuse. J'aperçus devant moi le décor d'un jardi?i. Ébloui, je restais à contempler l'allée Pleine de flèches d'or dans des filets d'argent. Magnifique de Jlcurs en larmes, emperlée De ce ruissellement merveilleux et changeant. Honteux pourtant de mon indiscrète aventure. J'allais partir enfin, quand je vis s'avancer, D'or et d'ombre rayée, une exquise figure. Si près que j'attendis pour la laisser passer. Elle faisait penser aux fresques florentines. Aux vierges dont la marche et la grâce du port Donnent aux plis flottants de leurs étofies fines Le rythme lieweux de la sculpture et son accord ; Elle avait une robe en molle laine blanche, Aux plis souples, émus du moindre mouvement, Où jaillissaient, brodés des pieds jusqu'à la hanche. Des rameaux verts mêlés en maint enlacement ; Quelques-uns s 'élançaient jusque sur son corsage ; Y' posant, çà et là. leur délicate fleur.
Il8 ŒUVRES POSTHUMES.
Leu7' virginale fleur, Véglantine sauvage.
Dont un bouquet plus fort avait choisi son cœur.
Elle avançait perdue en une rêverie.
Tenant, ouvert d'un doigt, un livre dans sa main.
Un livre long et mince oii Vor d^une armoirie
Frappait la reliure en pâle parchemin.
Je ne pus m' empêcher de songer au poè'me
Où Dante a raconté dans quel mois radieux
Il sentit s' entr' ouvrir et fleurir en lui-même
U amour qu'il retrouva plus tard au seuil des deux.
Je l'avais lu jadis, et dans mon âme ardeiite
Des gloires, des splendeurs de ce noble matin.
Sa vision surgit, et je me dis : « O Dante,
En cet instant qui seul embauma ton destin,
Béatrice était-elle aussi belle et divine,
Lorsqu'elle t'accorda son très courtois salut ?yf
Je crus parler pour moi, mais hoj^s de ma poitrine.
Ma voix alla plus loin que je n'avais voulu.
Elle marchait le front baissé, quand ces paroles.
Son presque inexprimé, pareil à l'incertain
Soupir que met la brise aux lèvres des corolles,
Mais ému d'un secret frisson de sens humain.
Flottèrent autour d'elle : elle leva la tête ;
Ses magnifiques yeux, ses yeux d'un bleu de mer
L ALLEE AUX IRIS
Tout prêt à ï assombrir d'un émoi de tempête,
Ch€rchèrent un instant dans le feuillage vey^t.
Mais quand elle aperçut ma face encor confuse,
U éclair de son regard fâché s atténua.
Et sachant deviner dans mon trouble une excuse,
Avec presque un sourire elle me salua.
Je m'inclinai, muet; dans la fête des perles,
Que les l'ayons semblaient porter de fleur en fleur.
Dans l'air où, sous les jeux des pinsons et des merles.
Les abeilles passaient en onde de splendeur.
Je la vis s'éloigner dans sa robe fleurie.
Entre les rangs d'iris et de cerisiers blancs.
Et disparaître, au fond de l'allée aynoindrie.
Sous les dais verts marbrés de beaux thyrses tremblants.
J'avpris que de ce parc elle était la maîtresse. Qu'elle portait un nom ancien et resté pur, Qu'elle était orpheline, et que dans la tristesse Du vieil aïeul ses yeux mettaient un peu d'azur. Je passai quelquefois le long de sa demeure. Un vieux château Louis Treize entouré de fossés :
5wr la tour un cadran rouillé mesurait riieure ; Un mur moussu, garni de vases espacés, Par devant le perron formait une terrasse Où des lierres pendaient et traînaient sur les eaux Et deux Faunes narquois ricanaient leur grimace Sur la porte du pont, au sommet des vantaux. Je ne V aperçus plus. Vers la fin de V automne. Quand les pignons étaient de pourpre éclaboussés, Que les feuilles, sous un tapis rougedtre et jaune, ^couvraient l'eau verdie et lourde des fossés, Je vis tous les volets, sur la longue façade, Comme pour un départ ou comme pour un deuil Fermés ; quelques paons bleus, en lente promenade. Attendaient vainement sur les marches du seuil. On me dit quelle était allée en Italie, Chercher le doux soleil loin de nos âpres deux. Quelle avait en partant semblé faible et pâlie. Avec une tristesse étrange dans ses yeux. L'Hiver passa, le sombre Hiver avec ses neiges ; Le Printemps reverdit les pignons du château ; L'Automne vint, portant, parmi ses gais cortèges, Le premier broc de vin et le premJer chanteau ; Bientôt les lents brouillards au faite des collines ''^parurent, cachant les labours indistincts ;
L ALLEE AUX IRIS. 121
Da?is les vents coléreux ou les brumes fines, La chute du feuillage attrista les chemins ; Les pillages au loin reprirent leurs fumées, Et lliii'er rapprocha les deux bords froids du jour Le vieux château gardait ses fetiétres fermées, Et l'herbe s'épaissit aux pavés de la cour* Comme une vision sur de blanches verrières, La passante figure, aperçue un instant Dans le rayonnement des gloires printaniè?rs. N'avait Jatnais été qu'un beau songe flottant ; Foici que, lentement, du Présent détachée Oui 7i' avait jamais pu qu à peine la tenir. Elle partait déjà vacillante et penchée Au fil du flot fuyant et froid du souvenir.
Un soir que je songeais, un dur soir de Décembre, Écoutant au dehors Vaigu cri des gerfauts. Et regardant la vieille horloge de la chambre. Où reluisait un Temps qui brandissait sa faulx Sur le lent mouvement du balancier de cuivre, Le facteur en tr' ouvrit la porte, et, ruisselant,
122 ŒUVRES P0STHUMP:S.
Aie teridit un paquet qui contenait un livre. Puis disparut, penché, dans Forage cinglant.
C'était un livre étroit à la tranche dorée.
Le livre sûrement quelle avait à la main.
En cette heure adorable et tout à coup sacrée
Où sa robe effleurait les iris du chemin ;
C'était le format long et c'était Varmoirie
Dont l'or était empreint dans le parchemin blanc ;
C'est de lui que sortait sa chaste rêverie.
Et y ouvris le volume avec un doigt tremblant,
La Vita Nuova ! Le pur lys des poèmes,
Qui rayonne à jamais sur V autel de l'Amour !
Les mots que j'avais dits étaient les mots eux-raémes
Où celle que ravit l'Immaculé Séjour,
Tandis quelle marchait au milieu des loua?îges
De ses jeunes vertus et de sa pureté.
Pour en faire une fleur sur le rosier des Anges,
Revit dans son terrestre éclat et sa beauté.
Et je compris alors son salut, son sourire.
Son pardon de l'aveu qui m'était échappé ;
C'était l'écho des vers quelle venait de lire.
Qui revenaient vers elle après m' avoir frappé.
l'allée aux iris. 123
Fut-ce un de ces éclairs de rencontre fatale Où tout un destin tremble et fuit inaperçu? Ou vêtait-il vraiment sa forme virginale Le chai'me que sa sœur d'autrefois avait eu. Si bien que le respect, la ferveur et V hommage Oferts par le poète en des mots consacrés Devaient naître et jaillir devant la méyne image. Des cœurs que son amour sublime a pénétrés ? Sur le premier feuillet et sous le frontispice Fait d'Amours soulevant des roses, ces seuls mots Etaient écrits : « Le vingt Octobre, Béatrice. » Ma gorge s'étrangla d'un flot sourd de sanglots : C'était son propre nom dont je l'avais nommée En cet -étrange itistant, presque miraculeux. Où tant de diamants pleures par la ramée Roulaient sur les iris en variant leurs feux ! Ces simples mots écrits d'une main incertaine. Comme ils m'ont apparu touchants, chers et sacrés. Lorsque je sus, plus tard, quel jour la mort sereine Avait clos ses doux yeux sous ses cheveux dorés. Quel jour le miroir clair, approché de ses lèvres. Dans la main de l'aieul était deyneuré pur ! Ce jour même, ses doigts affaiblis par les fièvres. Vers l'heure ou le matin reliait au ciel obscur,
Ses paupres doigts mûigris avaient su les écrire. Et sa voix presque éteinte avait donné mon nom ! Puis des perles avaient passé dans son délire. Et l'iris du Trépas avait touché son front !
A Florence elle dort, dans le jardin des tombes ; A la rose éphémère, au laurier immortel Qui, sous de nobles vols irisés de colombes, Parent son marbre blanc, simple comme un autel, S ai joint, les apportant de la terre natale, Des iris bleus, de blancs et de tachetés d'or. Qui mettent leur tristesse héroïque et royale Sous les quatre flambeaux dont la flamme se tord. Ils garderont près d'elle, à travers mainte année. Quand je serai moi-même un vain nom dans l'oubli. Le secret souvenir de cette matiyiée Où par un doux sourire elle avait accueilli L'écho du chaste amour qui tenait sa pensée. Puisque l'obscur Destin qui dispense les dons Ne m'a point accordé de sa main abaissée La lyre aux cordes d'or par qui durent les noms. Puisque mes vers, bientôt desséchés sous le givre Du Temps, ne sauront point préserver la beauté De cette Béatrice aussi digne de vivre
l'allée aux iris. 125
Qi^ie Celle de jadis dans r immortalité Dont, contre des saisons et des âges sans nombre. Le poète, invincible en son cœur affligé. Défend la tête chère et qu'il a prise à r ombre Du laurier par lequel son front est protégé.
LE VIEUX MENDIANT
LE VIEUX MENDIANT. I2q
LE VIEUX MENDIANT
Le vieux mendiant triste et fatigué Est allé s'asseoir sur le banc de pierre. Les pieds écorcJiés d'avoir tant vagué Par les grands chemins ou par la bruyère,
Sur le bayic de pierre, au bas du grand mur Qui soutient le clxamp des morts et l'église. Dont le lourd clocher monte dans Vazur Derrière un buisson pendant de cytise.
Il a laissé choir son bissac usé.
Jeté son chapeau rongé par la pluie.
Et son bras levé, d'un geste épuisé.
Passe sur son front que sa manche essuie.
l30 ŒUVRES POSTHUMES.
Son bâton de houx, son bon compagnon.
Qui par mainte lande et par mainte grève A tant soutenu son pas vagabond.
Tombe auprès de lui sans qu 'il le relève ;
Et, ses mains à plat sur ses deux genoux, La tête penchée, il regarde à terre.
D'un regard perdu parmi les cailloux, Entre ses sabots bourrés de fougère.
Une lourde larme au bout d'un instant Roule avec lenteur sur sa barbe grise.
Puis, par intervalle, une autre, argentant Son visage brun tanné par la bise.
Pendant très longtemps ces pleurs espacés Coulent de ses yeux, et, sans qu'il les sente. Glissent, en laissant leurs sillons tracés. D'une régulière et calme descente.
Il était matin quand il est venu Tomber sur ce banc, frais dans son coin sombre. Mais le chaud soleil, d'un pas continu Tournant le grand mur, en a chassé l'ombre.
LE VIEUX MENDIANT. l3l
// y frappe en plein, y darde son feu. Les cailloux sont blancs, la pierre est brûlante, Et le metidiant, dans son manteau bleu, Coittemple toujours la route aveuglante.
Sur lui le clocher sonne r Angélus; Les petits enfants, sortant de l'école. Passent à l'écart vers Vautre talus.
Et leur gazouillis d'oiselets s'envole.
Mais il ne voit pas leur groupe effrayé S'arrêter plus loin, tout prêt à la fuite ; Il reste immobile, un peu plus ployé.
Inclinant plus bas sa tête proscrite.
Depuis plus d'un jour il n'a rien mangé. Sinon qu'aux ronciers il a pris des mûres ; Mais sous le chagrin dont il est cJiargé, L'âpre faim suspend ses profo7ids murmures.
Le soleil poursuit son cercle brûlant.
Le groupe d'enfants devant lui repasse.
Un peu moins craintifs et s' entr'appelant Pour parler de l'homme assis, à voix basse ;
Ils s'en pont, rieurs, au coin du chemin Le vieux mendiant relève la tête.
Fa contre le mur appuyant sa main, Las et défaillant à partir s apprête.
Mais, se ravisant, il monte à pas lourds L escalier qui mène au haut cimetière.
Faible, s' asseyant à tous les détours Sur le parapet revêtu de lierre.
Enfin il arrive où sont les tombeaux, Il suit lentement les droites allées.
Aux lignes de buis, sonores d'oiseaux.
Pleines d'églantiers et de giroflées.
Il a vu le nom quil venait chercher, Un nom effacé par la mousse verte ; Qtiel long temps depuis que le vieux clocher A sonné là-haut pour la fosse ouverte!
LE VIEUX MENDIANT. l33
Depuis bien des ans il n 'a pas osé, Faincu d'un obscur et honteux reproche, Revoir ce tombeau qui Veut accusé ; Mais il a senti que son terme est proche,
Avayit de finir il est revenu Toucher une fois ce morceau de pierre ; Les anciens sont morts, il est inconnu, Qui regarde un gueux dans un cimetière :
Et ses vieux genoux lassés et raidis Au bord du chemin dans Vherbe se plient. Et ses vieilles mains aux doigts engourdis Font le geste saint des mains qui supplient.
Et sa pauvre voix répète le nom Mainte et mai7ite fois, comme une prière; Un peu de lueur reparaît au fond De ses yeux ternis et morts de 7nisère.
Celle qu'il aima, celle qui l'aimait
A disparu là, sa force et sa foie !
Ah ! comme il est vrai quun malheur commet
Les fautes de ceux que son cliagrin broie !
Mûis à travers tout il s'est souvenu : Les ans, les longs ans, les lentes aminées Qui Vont fait un vieux fragile et chenu, Les saisons de vie au hasard traînées.
Le chaos des jours perdus et gâchés, Les hauts et les bas dans les grandes villes. Les efforts de plus en plus relâchés.
Les fiertés de jour en jour plus débiles,
L engourdissement épais des remords.
Le besoin croissant de stupeur, de rêve, La paresse vague et morne du corps.
Et le long déclin qu une faute achève,
La révolte morte avec tout espoir.
Le sort accepté, puis la main tendue, Et le parti pris de laisser déchoir Sa vie à présent finie et perdue,
Ihiis le long exil sur te grand chemin, La fuite sans fin par vent et par neige, Les nuits sans refuge et les jours sans pain. Et les aboiements des chiens pour cortège ;
LE VIEUX MENDIANT. l35
Le lugubre amas de ce noir passé, Décombres d'une dme et d'une existence, Sous tout son débris na point efacé Ces jours où son cœur connut l'espérance !
Tout au fond de lui reste un souvenir. Au fond de sa lourde et longue misère. Qui, sans qu'il le sût, a fait revenir Ses pas vagabonds vers ce coin de terre.
De rauques hoquets et de sourds sanglots Étranglent sa voix, cassent sa poitrine; Ses yeux ranimés répandent à flots Des pleurs dont son creux regard s'illumine
Son visage trouble et flétri reprend Une expression presque noble et ferme, Qid brise l'épais masque iyidifférent Où son désespoir dégradé s'enferme.
Sa plainte s'apaise, et, très doucement. Ainsi qu'un enfant sur sa mère, il pleure ; Un ramier reprend son roucoulement Dans le tilleul proche ; et déjà c'est l'heure
l36 ŒUVRES POSTHUMES.
Ou le soleil bas, prêt à se coucher Dans le marais ronge an fond de la plaine, Cesse de dorer le coq du clocher ; Entre les longs buis une brume traîne ;
Les ombres des ifs, des stèles, des croix. Sur le sol éteint se sont réunies ; Et les marbres blancs, brusquement plus froids, Blêmissent parmi les branches brunies ;
Du clocher descend F Angélus du soir, Et près du coq luit l'or d'une faucille ; Le bedeau, hargneux sous son bonnet noir, Crie à rude voix quon ferme la grille.
Le vieillard surpris cesse de gémir, D'un ef or t pénible et roi de il se dresse ; Longeant les tombeaux pour se soutenir, Eantome voûté dans le jour qui baisse.
Se portant à peine, il sort de l'enclos Où le sacristain soupçonneux l'écoute Descendre en buttant, avec maint repos, Le rude escalier qui mène à la route.
LE VIEUX MENDIANT. l3j
^rllors seulement sentant quil a faim, A pas trébuchants ainsi qu'un homme ivre. Il va demander un morceau de pain.
Puisque son vieux corps continue à vivre.
Au premier marteau il s'en va frapper Du geste accablé dont il a coutume ; Tout à coup il sent sa main se crisper. Et son cœur noyé d'un flot d'amertume ;
Ce marteau de cuivre il le reconnaît, C'était sa maison, la maison heureuse ! Ce sont les volets, c'est le jardinet, L'ancienne glycine, encor plus rameuse !...
Il voudrait s' e?} fuir, il ne peut bouger ; La faim, la faiblesse étreignent sa honte ; Lorsqu'on ouvre, il dit qu'il voudrait manger Il voit l'escalier qu'un jeune eyifmt monte ;
l38 ŒUVRES POSTHUMES.
S'appuyant au mur et sur son bâton, Il attend, geignant, tremblant, à la porte. Les yeux inquiets, le pauvre croûton Qu'en chantant un air la servante apporte.
Les frais écoliers qui vont au logis, 'Tietrouvant le vieux, se mettent à rire ; Il tourne vers eux ses lourds yeux rougis. Pleins du long regard d'un chien qui expire.
Si terriblement navrés que d'un coup La gaité se meurt, et hors de la bande, L'un d'entre eux s'avance et lui donne un sou ; Il dit humblement : « Le ciel vous le rende ! »
Lentement, alors, traînant ses pieds las. Sans se retourner, il part vers la plaine ; Il ira dormir dans le bois là-bas.
Au fond d'un hallier, contre un tronc de chêne,
Sa route satis fin va recommencer,
Sans repos, sans lit, sans un jour de trêve,
Et l'Hiver est là qui viendra glacer
Les longs deux brumeux que la grêle crève.
LE VIEUX MENDIANT
// sait quil mourra bientôt, ramassé Près if lin hôpital, si Dieu le protège. Sinon, loin de tous, au bord d'un fossé, Parmi des cailloux ou sur de la neige.
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BIBLIOTHÊCA
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