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INCOMPATIBILITÉ

Tout là-haut, tout là-haut, loin de la route sûre,

(i) Vers de jeunesse, cités par M. Emile Deschanel, qui fut un condisciple de Baudelaire au lycée Louis-le-Grand. (Journal des Débats, i5 octobre 1864.) Nous avons placé cette pièce dans cette catégorie parce qu'à la différence des précédentes elle fut sans doute publiée sans le consentement de l'auteur.

(a) Pièce citée par Charles C... (Cousin) dans le Charles Baade-

5o ŒUVRES POSTHUMES

Des fermes, des vallons, par delà les coteaux,

Par delà les forêts, les tapis de verdure,

Loin des derniers g-azons foulés par les troupeaux,

On rencontre un lac sombre encaissé dans Tabîme Que forment quelques pics désolés et neigeux ; L*eau, nuit et jour, y dort dans un repos sublime, Et n'interrompt jamais son silence orageux.

Dans ce morne désert, à l'oreille incertaine Arrivent par moments des bruits faibles et long-s, Et des échos plus morts que la cloche lointaine D'une vache qui paît aux penchants des vallons.

Sur ces monts où le vent efface tout vestige. Ces glaciers pailletés qu'allume le soleil, Sur ces rochers altiers où guette le vertige, Dans ce lac où le soir mire son teint vermeil,

Sous mes pieds, sur ma tête et partout le silence. Le silence qui fait qu'on voudrait se sauver, Le silence éternel et la montagne immense.

Car l'air est immobile et tout semble rêver.

On dirait que le ciel, en cette solitude, Se contemple dans l'onde, et que ces monts, là-bas, Ecoutent, recueillis, dans leur grave attitude. Un mystère divin que Thomme n'entend pas.

Et lorsque par hasard une nuée errante Assombrit dans son vol le lac silencieux.

On croirait voir la robe ou l'ombre transparente D'un esprit qui voyage et passe dans les cieux.

laire, souvenirs, correspondances, biographie suivie de pièces inédites, Paris, chez René Pincebourde, 1872.) Elle lui avait été communiquée par Louis Ménard.

[A M. H. Hi|çnard (i). ]

Tout à rheure, je viens d'entendre.

Dehors raisonner doucement Un air monotone et si tendre Qu'il bruit en moi vaguement,

Une de ces vielles plaintives, Muses des pauvres Auvergnats, Qui jadis aux heures oisives Nous charmaient si souvent, hélas !

Et, son espérance détruite, Le pauvre s'en fut tristement ; Et moi, je pensai tout de suite A mon ami que j'aime tant.

Qui me disait en promenade Que pour lui c'était un plaisir Qu'une seniblable sérénade Dans un long et morne loisir.

Nous ainiions cette humble musique Si douce à nos esprits lassés Quand elle vint, mélancolique.

Répondre à de tristes pensers.

— Et j'ai laissé les vitres closes, Ingrat, pour qui m'a fait ainsi Rêver de si charmantes choses, Et penser à mon cher Henri !

(1) Vers cités, par M. Hignard,c{ui avait été le camarade de Baudelaire au collège de Lyon. (Le Midi hivernal, 17 mars 1892.}

[A. M. AntODy Bruno (i)].

Vous avez, compagnon, dont le cœur est poète, Passé dans quelque bourg tout paré, tout vermeil, Quand le ciel et la terre ont un bel air de 'fCTS; Un dimanche éclairé par un joyeux soleil ;

Quand le clocher s'agite et qu'il chante à tue-téte, Et tient dès le matin le village en éveil, Quand tous pour entonner l'ofBce qui s'apprête, S'en vont, jeunes et vieux, en pimpant appareil;

Lors, s'élevant au fond de votre âme mondaine, Des tons d'orgue mourant et de cloches lointaines Vous ont-ils pas tiré malgré vous un soupir?

Cette dévotion des champs, joyeuse et franche. Ne vous a-t-elle pas, triste et doux souvenir, Rappelé qu'autrefois vous aimiez le dimanche?

Je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre (2). La gueuse, de mon âme, emprunte tout son lustre. Insensible aux regards de l'univers moqueur, Sa beauté ne fleurit que dans mon triste cœur.

Pour avoir des souliers elle a vendu son âme, Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme, Je tranchais du tartufe et singeais la hauteur. Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur.

(i) Le Monde illustré, 4 novembre 1871, communication de M. Antony Bruno, à qui l'auteur avait donne ce sonnet en i84o.

(a) Celte pièce a paru pour la première fois dans un numéro de Paris à l'eau- forte (17 octobre 1876), — moins les vers iq à a4, qui ont été rétablis par la Jeune France (janvier-février 1884).

Une note de la rédaction de Paris à Veau^forte mentionne qu*elle figure sur l'album de M. A. Buchon.

poésiEs 53

Vice beaucoup plus grave, elle porte perruque.

Tous ses beaux cheveux noirs ont fui sa blanche nuque»

Ce qui n'empêche pas les baisers amoureux

De pleuvoir sur son front plus pelé qu'un lépreux.

Elle louche, et TefiFet de ce regard étrange, Qu*ombragent des cils noirs plus longs que ceux d'un ange* Est tel que tous les jeux, pour qui Ton s'est damné. Ne valent pas pour moi son œil juif et cerné.

Elle n'a que vingt ans ; la gorge, déjà basse. Pend de chaque côté^ comme une calebasse.

Et pourtant, me traînant chaque nuit sur son corps, Ainsi qu'au nouveau-né, je la tetteet la mords.

Et bien qu'elle n'ait pas souvent même une obole Pour se frotter la chair et pour s'oindre l'épaule, Je la lèche en silence, avec plus de ferveur Que Madeleine en feu les deux pieds du Sauveur.

La pauvre créature, au plaisir essoufflée, A de rauques hoquets la poitrine gonflée, Et je devine, au bruit de son souffle brutal. Qu'elle a souvent mordu le pain de l'hôpital .

Ses grands yeux inquiets, durant la nuit cruelle, Croient voir deux autres yeux au fond de la ruelle. Car, ayant trop ouvert son cœur à tous venants. Elle a peur sans lumière et croit aux revenants.

Ce qui fait que, de suif, elle use plus de livres Qu'un vieux savant couché jour et nuit sur ses livres, Et redoute bien moins la faim et ses tourments Que l'apparition de ses défunts amants.

Si vous la rencontrez, bizarrement parée,

Se faufilant, au coin d'une rue ég-arée,

Et la tête et Toeil bas, comme un pig^eon blessé,

Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,

Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordure Au visage fardé de cette pauvre impure Que déesse Famine a, par un soir d'hiver, Contrainte à relever ses jupons en plein air.

Cette bohême-Ià, c'est mon tout, ma richesse, Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse, Celle qui m'a bercé sur son giron vainqueur, El qui dans ses deux mains a réchauffé mon cœur.

[Epitaphe pour lui-même (i).J

Ci-i;ft qui, pour avoir par trop aimé les gaupes. Descendit jeune encore au royaume des taupes.

Tous imberbes alors, sur les vieux bancs de chêne (2), Plus polis et luisants que des anneaux de chaîne, Qîii?, jour à jour, la peau des hommes a fourbis. Nous traînions tristement nos ennuis, accroupis Et voûtés sous le ciel carré des solitudes, Oli l'enfant boit, dix ans^ Tâpre lait des études. C'était dans ce vieux temps, mémorable et marquant, Où, forcés d'élargir le classique carcan, Les professeurs, encor rebelles à vos rimes,

^1} Jacques Crépet, op. cit.

fu) Eu^. Crépet, op. cit.

Cette pièce était incluse dans la première lettre de Baudelaire à Sainte-Beuve (V. Lettres, i844) — signée Baudelaire-Dufays.

Succombaient sous TefiFort de dos folles escrimes Et laissaient l'écolier, triomphant et mutin, Faire à Taise hurler Triboulet en latin. — Qui de nous, en ces temps d'adolescences pâles, N'a connu la torpeur des fatigues claustrales, — L'œil perdu dans Tazur morne d'un ciel d'été. Ou l'éblouissement de la neig-e, — g-uetté, • L'oreille avide et droite, — et bu, comme une meute, L'écho lointain d'un livre, ou le cri d'une émeute ?

C'était surtout l'été, quand les plombs se fondaient, Que ces grands murs noircis en tristesse abondaient. Lorsque la canicule ou le fumeux automne Irradiait les cieux de son feu monotone.

Et faisait sommeiller, dans les sveltes donjons. Les tiercelets criards, effroi des blancs pigeons; Saison de rêverie, où la Muse s'accroche Pendant un jour entier au battant d'une cloche ; Où la Mélancolie, à midi, quand tout dort.

Le menton dans la main, au fond du corridor, — L'œil plus noir et plus bleu que la Religieuse, Dont chacun sait l'histoire obscène et douloureuse,

— Traîne un pied alourdi de précoces ennuis,

Et son front moite encor des langueurs (i) de ses nuits.

— Et puis, venaient les soirs malsains, les nuits fiévreuses. Qui rendent de leur corps les filles amoureuses.

Et les font, aux miroirs, — stérile volupté, — Contempler les fruits mûrs de leur nubilité, — Les soirs italiens, de molle insouciance,

— Qui des plaisirs menteurs révèlent la science,

— Quand la sombre Vénus, du haut des balcons noirs> Verse des flots de musc de ses frais encensoirs. —

Ce fut dans ce conflit démolies circonstances,

(i) C'est « longueurs » qu'on lit chez M. E. Grépet, mais le contexte exige évidemment « langueurs » .

Mûri par vos sonnets, préparé par vos stances, Qu'un soir, ayant flairé le livre et son esprit, J'emportai sur mon cœur Thistoire d'Amaury.

Tout abîme mystique est à deux pas du doute. — Le breuvage infiltré lentement, goutte à g-outte, — En moi qui, dès quinze ans, vers le gouffre entraîné, Déchiffrais couramment les soupirs de René, Et que de l'inconnu la soif bizarre alterre (sic),

— A travaillé le fond de la plus mince artère. — J'en ai tout absorbé, les miasmes, les parfums, LfC doux chuchotement des souvenirs défunts, Les longs enlacements des phrases symboliques,

— Chapelets murmurants de madrigaux mystiques,

— Livre voluptueux, si jamais il en fut. —

Et depuis, soit au fond d'un asile touffu.

Soit que, sous les soleils des zones différentes,

L'éternel bercement des houles enivrantes,

Et l'aspect renaissant des horizons sans fin.

Ramenassent ce cœur vers le songe divin, —

Soit dans les lourds loisirs d'un jour caniculaire,

Ou dans l'oisiveté frileuse de frimaire, —

Sous les flots du tabac qui masque ie plafond, —

J'ai partout feuilleté le mystère profond

De ce livre si cher aux âmes engourdies

Que leur destin marqua des mêmes maladies,

Et, devant le miroir, j'ai perfectionné

L'art cruel qu'un démon, en naissant, m'a donné,

— De la douleur pour faire une volupté vraie, — D'ensanglanter son mal et de gratter sa plaie.

Poète, est-ce une injure, ou bien un compliment ?

Car, je suis, vis-à-vis de vous comme un amant.

En face du fantôme, au geste plein d'amorces,

Dont la main et dont l'œil ont, pour pomper les forces,

Des charmes inconnus. — Tous les êtres aimés

Sont des vases de fiel qu'on boit les yeux fermés,

Et le cœar transpercé, que la douleur allèche, Expire chaque jour en bénissant sa flèche.

Noble femme au bras fort, qui durant les longps jours (1 ), Sans penser bien ni mal dors ou rêves toujours

Fièrement troussée à Tantique, Toi que depuis dix ans qui pour moi se font lents Ma bouche bien apprise aux baisers succulents

Choja d'un amour monastique.

Prétresse de débauche et ma sœur de plaisir, Qui toujours dédaignas de porter et nourrir

Un homme en tes cavités saintes.

Tant tu crains et tu fuis le stigmate alarmant Que la vertu creusa de son soc infamant

Au flanc des matrones enceintes.

[Élégie refusée aux jeux floraux (2).]

Mes bottes, pauvres fleurs, sur leurs tiges fanées, Dans un coin, tristement, gisaient, abandonnées,

Veuves des soins du décrotteur.

Les jours étaient passés où mon âme ravie Les voyait recouvrer leur éclat et leur vie,

Sous le pinceau réparateur.

{1) La Renaissance latine, i5 décembre 1902. Ces vers, siig^nés B. D., et publiés par le D^ M. LafiFoat, sont écrits « au verso d'une feuille d'album où se trouve une poésie de Pierre Dupont^ ég^alement inédite, que le grand chansonnier de Lyon, dédie, le 18 octobre i844« comme « essai de plume » à Edward Hanquet, le philosophe » .

(2) La Gironde Littéraire, 1 5 avril 1888.

Et moi, je contemplais avec sollicitude, Le spectacle émouvant de leur décrépitude !

Puis, un de ces soupirs qu'on ne peut étoufiFer S'échappa malgré moi de ma gorge oppressée, Et mon cœur, encor plein de leur grandeur passée. Se mit à les apostropher.

O bottes ! leur disais-je, ô bottes infidèles, Vous êtes, vous aussi, comme les hirondelles,

Des oiseaux légers, inconstants !

Vous aimez le ciel pur et les brises amies ; Aussi d'un vol léger, vous vous êtes enfuies.

Quand est venu le mauvais temps.

Ainsi, durant les jours pluvieux de novembre. Me voilà donc contraint de rester dans ma chambre; Appelant, mais en vain, les beaux jours d'autrefois. Car la dent des pavés en grosses cicatrices A gravé sur vos fronts vos étals de services ; Et vous n'entendrez plus ma voix.

Le ciel dont la bonté s'étend sur la nature, Refuse ses bienfaits à la littérature.

Peut-être, hélas I Thiver entier, Traînant cette existence absurde et malheureuse, J'attendrai vainement d'une âme généreuse

Un crédit chez quelque bottier.

Oh ! si pareil bienfait vient à tomber des nues. Je jure de marcher au travers de nos rues

Avec un légitime orgueil.

Et vous, dont je n'ai plus qu'une triste mémoire, mes bottes ! rentrez au fond de cette armoire

Qui va vous servir de cercueil.

Hélas I qui n*a gémi sur autrui, sur soi-même (i)? Et qui n'a dit à Dieu : « Pardonnez-moi, Seigneur, Si personne ne m'aime et si nul n'a mon cœur? Ils m'ont tous corrompu ; personne ne vous aime ! »

Alors lassé du monde et de ses vains discours, Il faut lever les yeux aux voûtes sans nuages, Et ne plus s'adresser qu'aux muettes images.

De ceux qui n'aiment rien consolantes amours.

Alors^ alors, il faut s'entourer de mystère, Se fermer aux regards, et sans morgue et sans fiel. Sans dire à vos voisins: <c Je n'aime que le ciel », Dire à Dieu : « Consolez mon âme de la terre ! »

Tel, fermé par son prêtre un pieux monument.

Quand sur nos sombres toits la nuit est descendue, Quand la foule a laissé le pavé de la rue, Se remplit de silence et de recueillement.

Quant à moi, si j'avais un beau parc planté d'ifs (2), Si, pour mettre à l'abri mon bonheur dans l'orage, J'avais, comme ce riche, un parc au vaste ombrage, Dédale s*égarant sous de sombres massifs ;

Si j'avais des bosquets^ ô rossignols craintifs, O cygnes^ vos bassins ; votre sentier sauvage,

{i) Le Midi hivernal, a4 mars 1892. Poème remis par Baudelaire à M. Hignard.

(2) Le Monde illustré^ 2 décembre 1 871, sous ce titre. Sonnet inédit de Charles Beaudelaire (sic), et la signature Charles Beaudelaire.

60 ŒUVAES POSTHUMES

Vers luisants qui, le soir, étoilez le feuillag'e ; Vos prés au ^rand soleil, petits grillons plaintifs ;

Je sais qui je voudrais cacher sous mes feuillées, Avec qui secouer dans les herbes mouillées Les perles que la nuit y verse de ses doigts^

Avec qui respirer les odeurs des rivières,

Ou dormir à midi dans les chaudes clairières.

Et tu le sais aussi, belle aux yeux trop adroits.

AUTRE MONSELET PIÀLLARD (l)

Vers destinés à son portrait.

On me nomme le petit chat ; Modernes petites-maîtresses, J'unis à vos délicatesses La force d*un jeune pacha.

La douceur de la voûte bleue Est concentrée en mon regard ; Si vous voulez me voir bagnard, Lectrices, mordez-moi la queue 1

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