‹ Œuvres posthumesChapitre 8 sur 86 · LESBOS · texte numérisé non relu

LESBOS

Mère des jeux latins et des voluptés grecques, Lesbos, où les baisers, languissants ou joyeux, Chauds comme les soleils^ frais comme les pastèques, Font Tornement des nuits et des jours glorieux; Mère des jeux latins et des voluptés grecques.

Lesbos; où les baisers sont comme les cascades Qui se jettent sans peur dans les gouffres sans fonds £t courent, sanglotant et gloussant par saccades, Orageux et secrets, fourmillants et profonds ; Lesbos, où les baisers sont comme les cascades !

Lesbos, où les Phrynés Tune Tautre s'attirent. Où jamais un soupir ne resta sans écho, A régal de Paphos les étoiles t'admirent.

Et Vénus à bon droit peut jalouser Sapho !

Lesbos, où les Phrynés Tune Tautre s'attirent I

Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses, Qui font qu'à leurs miroirs, stérile volupté I Les filles aux yeux creux, de leur corps amoureuses, Caressent les fruits mûrs de leur nubilité ; Lesbos, terre des nuits chaudes et langoureuses !

Laisse du vieux Platon se froncer Tœil austère ; Tu tires ton pardon de l'excès des baisers, Reine du doux empire, aimable et noble terre. Et des raffinements toujours inépuisés.

Laisse du vieux Platon se froncer l'œil austère.

Tu tires ton pardon de l'éternel martyre Infligé sans relâche aux cœurs ambitieux, Qu'attire loin de nous le radieux sourire Entrevu vaguement au bord des autres cieux !

Tu tires ton pardon de l'éternel martyre î

Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge, Et condamner ton front pâli dans les travaux, Si ces balances d'or n'ont pesé le déluge De larmes qu'à la mer ont versé tes ruisseaux ? Qui des Dieux osera, Lesbos, être ton juge?

Que nous veulent les lois du juste et de l'injuste? Vierges au cœur sublime, honneur de l'Archipel, Votre religion comme une autre est auguste, £t l'amour se rira de l'Enfer et du Ciel I Que nous veulent les lois du juste et do l'injuste?

Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre Pour chanter le secret de ses vierges en fleurs. Et je fus dès l'enfance admis au noir mystère Des rires effrénés mêlés aux sombres pleurs ; Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre .

Et depuis lors je veille au sommet de Leucate, Comme une sentinelle à l'œil perçant et sûr, Qui guette nuit et jour brick, tartane ou frégate, Dont les formes au loin frissonnent dans Tazur ; Et depuis lors je veille au sommet de Leucate,

Pour savoir si la mer est indulgente et bonne, Et parmi les sanglots dont le roc retentit.

Un soir ramènera vers Lesbos, qui pardonne.

Le cadavre adoré de Sapho, qui partit Pour savoir si la mer est indulgente et bonne!

De la mâle Sapho, l'amante et le poète,

Plus belle que Vénus par ses mornes pâleurs !

— L'œil d'azur est vaincu par l'œil noir que tacheté Le cercle ténébreux tracé par les douleurs

De la mâle Sapho, l'amante et le poète I

— Plus belle que Vénus se dressant sur le monde Et versant les trésors de sa sérénité

Et le rayonnement de sa jeunesse blonde

Sur le vieil Océan de sa fille enchanté ;

Plus belle que Vénus se dressant sur le monde !

— De celle qui mourut le jour de son blasphème (i), Quand^ insultant le rite et le culte inventé, Elle fit son beau corps la pâture suprême D'un brutal dont Torg^ueil punit Timpiétè De celle qui mourut le jour de son blasphème.

Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente, Et, malgré les honneurs que lui rend l'univers. S'enivre chaque nuit du cri de la tourmente Que poussent vers les cieux ses rivages déserts ! Et c'est depuis ce temps que Lesbos se lamente !

Page 1