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Oeuvres posthumes

L'évêque de Kaminiek, poursuivi par les Russes , leur était échappé déguisé en médecin. Il avait repris le chemin de Kaminiek par des routes détournées, visitant des malades de châteaux en châteaux , et ayant même sous ce déguisement donné ses soins à un des officiers qui le poursuivaient, Il était incertain si* tous ses projets n'étaient pas tombés entre les mains des Russes avec les papiers de Févêque de Cracovie. 11 attendait que les événements publics le lui fissent connaître ; mais il jugea bientôt, en apprenant ce qui se passait à \arsovie , que tout était encore en sûreté. Après avoir envoyé à Constantinople le récit des nouvelles violences 3. i

que les Piusses avaient commises dans la diète , et pris encore des mesures pour former cette confédération générale qu'il avait projetée , il traversa une seconde fois la Pologne dans un danger perpétuel d'être enlevé par les Russes. Un jour, sur le point d'être pris, il échappa, caché dans un vieux coffre qui servait de siège à un traîneau de paysan. Arrivé dans un lieu sûr, où plusieurs de ses gens avaient reçu ordre de l'attendre, il s'habilla en officier prussien, fit vêtir son monde des mêmes uniformes , et menant avec lui une remonte de chevaux ukrainiens, il traversa plusieurs détachements russes, et s'approcha ainsi de Varsovie. Il parvint à renouer quelque correspondance dans cette ville, et partit ensuite pour la Silésie;- se proposant de passer dans les pays étrangers , afin de solliciter l'appui des cours amies de la Pologne , de les employer à obtenir la neutralité de la cour de Vienne, et d'attendre lui-même , dans un repos forcé et loin des périls qui le menaçaient , les mouvements que les Turcs avaient promis de faire ; mais comme il était près de passer les frontières, il apprit, et pensa mourir de douleur en l'apprenant , qu'un éclat prématuré avait rompu toutes ses mesures , et que tous ses desseins avaient été précipités avec une témérité incroyable.

Un gentilhomme nommé Pulawski avait été émissaire entre les deux évéques de Cracovie et de Kaminiek, le jour où celui-ci s'était rendu dans le faubourg de Varsovie. Pulawski depuis long-temps brûlait du désir de délivrer sa patrie. Tous ses entretiens respiraient sa haine violente contre les oppresseurs de la Pologne. Ceux qui détestent son entreprise, et qui s'attachent à flétrir sa mémoire , prétendent qu'il avait jusque-là vécu dans une sorte d'avilissement. Il exerçait, disent-ils, avec plus de profit que d'honneur la profession d'avocat dans les grands tribunaux , où il n'est permis, il est vrai , qu'aux gentilshommes de plaider. Habile dans tous les détours de la jurisprudence , exercé à toutes les finesses de la chicane , il avait acquis, par les ruses de ce métier, un bien considérable, en achetant de mauvais procès que cette méprisable industrie lui faisait ensuite gagner à son profit personnel. Il s'était voué d'abord aux princes Czartorinski , et dirigeait leurs affaires contentieuses; mais après quelques années d'attachement, il leur était devenu suspect, et avait quitté désagréablement leur service. Au temps dont nous parlons, il était âgé de soixante et deux ans, et toute sa vie il avait enduré les railleries publiques sur son peu de courage , n'en marquant jamais de ressentiment, riant le pre-

mier de ces injures qui étaient passées en plaisanteries ; espèce de cynique qui plaçait sa constance et son courage à se procurer par son habileté une grande fortune, en bravant tout ce qui ne lui paraissait qu'opinion. Ceux au contraire qui honorent son entreprise et qui respectent sa mémoire, disent que , dès sa jeunesse , il avait montré un zèle ardent pour la liberté de son pays ; que, dans les guerres occasionées par l'élection de Stanislas, il avait levé et conduit avec gloire un corps de quatre cents hommes ; qu'étant né avec une fortune considérable , mais chargée , comme toutes les fortunes polonaises, d'hypothèques et de procès, il avait plaidé ses propres causes devant les tribunaux , ayant toujours pensé que la justice et l'éloquence dans les républiques même les plus corrompues, sont encore préférables à toutes les brigues, et reprochant à ses compatriotes de compter moins dans leurs affaires sur la protection et la force des lois, que sur la faveur et l'appui des grands ; que par une telle conduite, dans un temps où presque tous les gentilshommes polonais étaient clients des grandes familles , son habileté lui avait au contraire donné pour clients les plus grands de la république ; que les princes Czartorinski avaient été de ce nombre ; mais qu'il avait rompu avec

eux aussitôt que leur ambition avait voulu s'élever au-dessus des lois. Ils ajoutent qu'étant formé sur les mœurs antiques , il avait un grand dédain des injures particulières ; que cette vertu, si inconnue de nos jours, est une des plus nécessaires au maintien des républiques , et que la Pologne eût été sauvée, si cette vertu y eût été plus commune. Ils disent qu'un homme assez violent pour s'emporter à des injures et à des menaces, n'inspirait à ce vertueux citoyen qu'un sentiment de pitié , et qu'il disait tranquillement : « C'est un fou. »

Ce qui l'avait le plus frappé dans tous les événements de l'histoire, ce sont les ressources du génie , du courage et de la fortune contre les adversités qui semblent désespérées. Il se plaisait à rappeler que Maximiiien, battu et pris par les Polonais , était ensuite devenu empereur d'Allemagne, et il s'était fait de cet exemple une sorte de proverbe familier qu'il opposait à tous les revers. Cet homme, d'un esprit subtil, et qui possédait dans sa mémoire le recueil immense des lois de son pays, avait été choisi pour un des conseillers de la confédération de Radom. Ptepnine, qui le considérait peu, qui le connaissait à peine, ne s'était pas opposé à ce choix ; mais Pulawski semblait avoir attendu de grandes occasions pour se développer tout

entier. Après avoir remis pendant tant d'années le soin de toutes ses querelles à la justice civile, il montra', au sujet des outrages faits à sa patrie , une fermeté qu'on ne lui avait jamais connue. L'évêque de Cracovie prit en lui une juste confiance, et, pour conférer plus facilement avec lui, il le logea dans son palais. Dès lors Repnine le regarda de mauvais œil. Il fit même un jour le mouvement de le frapper, parce que cet ambassadeur s'étant couvert en lui parlant, Pulawski au même instant s'était aussi couvert. Pulawski, jusque-là insensible aux injures qu'il avait reçues de ses compatriotes , conserva de celle-ci un ressentiment profond, et ayant porté toutes les paroles entre les deux évêques de Cracovie et de Kaminiek, son zèle acheva de s'enflammer dans ses conférences avec de si vertueux citoyens. Les outrages et l'oppression dont il continua d'être témoin , lui donnèrent même plus d'indignation et d'impatience que n'en pouvait concevoir l'évêque de Kaminiek absent et fugitif. Il pensa que le caractère timide de cet évêque le portait naturellement à temporiser; que la sortie des troupes russes hors du royaume, événement que celui-ci voulait attendre, était trop incertaine ; qu'en l'attendant, toutes les terres delà noblesse ne cesseraientpoint d'être ravagées, et que le royaume

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ruine et dévasté, ne pourrait bientôt plus entretenir ses défenseurs. Il pensa qu'on n'avait pas besoin de former d'avance une confédération secrète, un concert unanime, pour faire éclater un sentiment qui était le même dans tous les cœurs. Une opinion de jurisconsulte lui fit craindre que la diète, prête à se rassembler, ne confirmât les nouvelles lois; qu'on ne déclarât, en les promulguant, ennemi de lapatrie, quiconque ne s'y soumettrait pas; et que ces lois ayant ainsi reçu une dernière sanction, il ne fût plus temps de réclamer contre elles. Il forma donc le dessein de prendre aussitôt les armes contre la tyrannie russe. Il communiqua ce dessein à plusieurs grands à Varsovie. Quelques-uns tremblèrent à la seule confidence, se refusèrent à toute espèce d'engagement, mais furent fidèles au secret. D'autres lui confièrent des sommes d'argent assez considérables, des billets de crédit sur les administrateurs de leurs biens, et des ordres pour leurs troupes domestiques. Plusieurs consentirent à signer ce billet que les Turcs avaient demandé à l'évêque de Kaminiek, et qui devait servir de caution pour le prêt de cent mille ducats que les ministres ottomans avaient offerts à la république. Sa première intention fut de justifier en quelque sorte la nation polonaise des malheurs que la confédéra-

lion de Radom venait de causer à la patrie ; de renouveler cette confédération avec les mêmes maréchaux, les mêmes députés, mais dans un lieu libre et loin des troupes étrangères, de manière quelle pût produire ses véritables sentiments. Toutefois, si ce dessein ne pouvait avoir lieu , si les Russes étendaient leur vigilance sur tous ceux des maréchaux qui étaient encore entre leurs mains, il était résolu à former alors une confédération nouvelle , quel que fût le péril qui la menaçât, et dût la nation laver dans les flots de son sang l'outrage qu'elle venait d'essuyer.

IJ fallait faire choix pour l'exécution de ce projet, d'un homme dont le nom fût assez grand pour être à ia tête d'une pareille entreprise, d'un citoyen assez zélé pour risquer sa fortune, sa vie , le sort de sa famille, et ne prendre cependant en main qu'une autorité conditionnelle qu'il pût garder avec honneur, si la nouvelle confédération se formait par elle-même, et qu'il consentît à résigner entre les mains de Radziwil, si le premier projet pouvait se réaliser. Ce choix était difficile dans une nation où tous les nobles sont égaux par le droit de leur naissance, et où l'intérêt personnel était en quelque sorte la base du gouvernement. Le frère de l'évêque de Kaminiek parut à Pulawski l'homme qu'il

cherchait, brave et honnête citoyen, d'une fortune médiocre , déjà connu par des preuves de courage, incapable de conduire une si grande entreprise , mais incapable de la trahir ou de l'abandonner; simple et crédule, mais généreux, ne songeant qu'à la patrie, et toujours prêt, par un si noble motif, à sacrifier son opinion , son intérêt, et à s'oublier lui-même. Pendant le dernier interrègne il avait levé une troupe de cinquante cavaliers, effort qui passait sa fortune , et il avait suivi jusqu'à la dernière extrémité la petite armée du comte Branicki; mais il ne connaissait d'autre art de la guerre que d'avancer le sabre en main , si l'occasion paraissait favorable, ou de se retirer à la manière des Tartares, si le sort paraissait contraire. Ce choix fait et le rendez-vous donné, ces deux hommes partirent séparément de Varsovie.

Pulawski emmena avec lui trois fils et son neveu. 11 les conduisit sur une de ses terres à quelques lieues de \arsovie. Ce fut là que, malgré leur extrême jeunesse, il leur confia son dessein. 11 fixa leurs yeux sur cette perspective de glo»;re réservée aux libérateurs des nations: mais il ne leur dissimula pas les malheurs qui attendent ceux qui échouent dans ces grandes entreprises, et l'ingratitude des hommes envers les infortunés vengeurs de l'humanité. 11 y dit

les derniers adieux à son épouse ,, qui consacra courageusement sa famille entière au service de la patrie. Il envoya devant lui les deux plus âgés de ses enfants. Le premier, plus capable de négociations et d'affaires, devait voiries gentilshommes des contrées où on avait dessein de former la confédération. Le second devait rassembler dans les terres de sa famille cent cinquante Cosaques qui composaient toutes ses troupes , et les amener au rendez-vous. On avait d'abord choisi pour ce rendez^vous la ville de Léopol, capitale de la Russie polonaise, ville ancienne et riche, où la noblesse de toutes les parties du royaume avait coutume de se rendre annuellement pour traiter de ses affaires économiques, où les grands seigneurs avaient chacun leurs hôtels, leurs correspondants, les administrateurs de leurs biens. Pulawski et Krasinski s'y étant rendus séparément vers le commencemenl de février 1 768 , y trouvèrent beaucoup de faveur parmi les grands du pays. Les lettres de l'archevêque de cette ville les y accréditaient. Quelques-unes des dames les plus distinguées mirent tous leurs bijoux en gage entre les mains des juifs, pour augmenter les premiers fonds d'une si grande entreprise. Mais le commandant de Léopol, homme dévoué au roi, était trèsattentif à tout, ce qui se passait dans l'étendue de

son commandement. L'arrivée inattendue de Pulawski et de Krasinski les lui rendit suspects. Ils ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'ils étaient observés , et résolurent de quitter cette capitale. Ils se rendirent à Barr, petite ville de la Podolie, à cinq lieues de Kaminiek, et à sept lieues des frontières turques. Les premiers confédérés s'y assemblèrent au nombre de huit seulement, le 29 février 1768; mais plus de trois cents gentilshommes de ces contrées avaient donné leur parole. Ils choisirent exprès cette époque , parce que les plus grandes forces des Russes étant appelées alors aux environs de Varsovie pour maintenir la diète dans l'obéissance , ils devaient avoir plus de temps pour agir, et un plus grand espace de pays libre devant eux. Le comte Krasinski, les cinq Pulawski et deux autres gentilshommes signèrent un premier acte, par lequel ils renouvelèrent la confédération de Radom sous le maréchalat du prince Radziwil. Cet acte fut tenu extrêmement secret, parce que ce prince était encore au pou voir des Russes. Krasinski fut nommé son substitut. Mais par un second acte destiné à être public, Krasinski fut nommé maréchal de la confédération, etPulawski maréchal des troupes. Leur manifeste, plein d'éloquence, portaitprincipalement sur ce que l'impératrice, en ga

rantissant les nouvelles lois à perpétuité , ôtait à la Pologne le droit de législation. Ils appelaient l'univers à témoin de l'obligation indispensable où ils étaient de repousser de toute manière, et même par la force , cette garantie , puisqu'elle mettait un état souverain sous le joug d'une puissance étrangère.

Les gentilshommes de cette province sont forcés par les perpétuelles incursions des brigands qui désolent cette frontière et se réfugient dans les îles du Boryslhène, d'entretenir des troupes pour la garde de leurs châteaux. Les huit confédérés ayant formé un corps de trois cents soldats, dont une moitié avait été amenée des terres de Pulawski, et le reste avait été levé par le comte Krasinski, allèrent enlever les troupes de tous les gentilshommes voisins, qui faisaient à dessein peu de résistance , et dont les plus entreprenants se joignirent à eux. Us enlevèrent les garnisons des petites places , les corps attachés aux majorais ou ordinaties d'Ostrog etMikuski, et ils formèrent bientôt une petite armée. Ils avaient acheté du kan des Tartares, pour une somme considérable, la permission d'enrôler des Tartares dans les hordes voisines, et, pour donner plus de réputation à leur entreprise , ils publiaient que le kan luimême devait les soutenir, et qu'un corps de vingt

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mille hommes était déjà dans le Budziak, prêt à les joindre.

Il y a, dans ces contrées, un monastère célèbre par les miracles qui s'y opéraient autrefois , etpar les richesses que la piété de plusieurs siècles y a consacrées. Des brigands de toutes religions ayant toujours infesté ces provinces limitrophes aux Cosaques , aux Tartares et aux Turcs , on a environné ce lieu de fortifications, pour n'en pas laisser la sainteté exposée aux profanations, et le trésor public au pillage. L'affluence des pèlerins et la sûreté de cet asile ont également contribué à former, dans son enceinte, une ville qui se nomme Berdichef. C'est aussi le nom du monastère. Le couvent, la forteresse et la ville se donnèrent aux confédérés. A tous les motifs que la religion pouvait suggérer aux moines pour leur faire embrasser la cause des confédérés, il se joignait un mécontentement particulier contre les nouvelles constitutions ; elles avaient beaucoup retardé l'âge des vœux monastiques, et menaçaient ainsi les ordres religieux d'une entière destruction. Un moine renommé dans ces cantons, sous le nom du père Marc, homme de quarante-cinq ans, dont les mœurs avaient toujours été austères, l'imagination échauffée, et qui jouissait d'une grande réputation de sainteté, sortit de son cloître

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sous l'escorte d'une troupe de dévots, croix, bannières et chapelets à la main. 11 parcourut les campagnes pour y prêcher cette confédération comme une croisade. 11 vint s'établir à Barr, et tous ceux qui se confédéraient, allaient y recevoir sa bénédiction.

Il est vraisemblable que si la confédération eût éclaté plus tard, Févêque deKaminiek, revenu en Pologne après, la retraite de la plus grande partie des Russes, eût commencé par s'assurer de la forteresse même de Kaminiek ; mais le premier malheur de cet éclat imprudent fut que cette forteresse importante demeura fermée aux confédérés. Ce fut même le gouverneur de cette ville, qui, le premier, envoya au roi la nouvelle de ces mouvements. Plusieurs compagnies polonaises composées de gentilshommes, reçurent ordre de chercher à les dissiper; mais elles n'arrivèrent que pour se joindre aux confédérés. La confédération, déjà composée de huit mille hommes , commença dès lors à parler avec autorité. Elle publia des universaux pour convoquer la noblesse du royaume, appeler les troupes nationales, les milices du pays et des seigneurs, imposer sur toutes les terres un nombre de soldats, annoncer, comme autrefois, dans les grands périls de la république , un arrière-ban général pour

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combattre les dissidents, se délivrer de l'oppression des Russes, et recouvrer les droits de la nation. Elle nomma des députés pour la Turquie, pour la cour de Saxe et pour la Tartarie , et envoya des émissaires à tous les bâchas voisins.

Le bruit de ces mouvements se répandit avec une incroyable rapidité dans tout le royaume, et la renommée les représentait comme une révolution soudaine. La seule hardiesse de l'entreprise la faisait juger plus considérable qu'elle ne Tétait. On parlait de l'appui de la France, de mouvements desTartares, de magasins d'armes amassées depuis long-temps, de grandes sommes d'argent apportées par des inconnus. Le merveilleux et la politique se trouvaient associés dans ces rumeurs. L'avidité avec laquelle on les écoutait, le plaisir qu'on prenait à les répandre, faisaient penser que cet incendie gagnerait plus loin, et l'on s'applaudissait que le signal fût donné pour sauver la religion , la liberté, les lois, et secouer enfin ce joug qu'on avait vu si près d'être imposé.

A cette nouvelle, les généraux russes ne cachèrent plus qu ils n'avaient aucun ordre de combattre les Polonais. Officiers et soldats préféraient leurs pillages tranquilles à la nécessité de commencer une guerre. Tout ce que Repnine

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avait excité de haine contre lui dans les troupes russes elles-mêmes éclata à cette occasion , et plusieurs de leurs officiers, partant pour Moscou, annoncèrent l'intention où ils étaient de rendre à leur souveraine un compte fidèle de l'état de la Pologne et du mécontentement général. La faveur publique pour les confédérés était si grande, que Zamoiski, sur la seule réputation de sa vertu , passa dans toute la Pologne pour être le chef secret de cette entreprise. Mais de la campagne où il était, il revint dans la capitale pour faire tomber ce bruit par sa présence. Les correspondances des confédérés s'étendirent bientôt jusque dans cette ville, et à peine y fut-il arrivé, qu'il reçut, au nom de plusieurs d'entre eux, la proposition de se mettre à leur tête. Cette proposition ne fut ni acceptée ni refusée. Il demanda quels moyens ils avaient , quelle ressource ils s'étaient ménagée. Ce fut la question unanime , et bientôt, quand on sut la témérité de leur entreprise , de cette lueur d'espérance, on retomba dans la consternation.

Il n'y avait dans aucune province, aucune mesure prise pour les soutenir. La plus grande partie de la noblesse était sans armes : tout le pays était occupé par une armée ennemie. Tant de bons citoyens et d'hommes sages, qui avaient

passé leur vie entière dans d'inutiles délibérations pour sauver la patrie, tremblèrent qu'une entreprise si généreuse ne devînt infructueuse pour l'état, ou même qu'elle n'en précipitât la ruine. A cette crainte générale se joignirent bientôt les plaintes de quelques seigneurs courtisans et propriétaires de terres dans les contrées où la confédération venait d'éclater. Ils s'efforcèrent de peindre comme des brigands, ces hommes audacieux qui manquant, de tout, sans argent, sans munitions, sans armes, s'étaient eux-mêmes, par des incursions heureuses sur quelques terres voisines, créé une armée qu'ils offraient maintenant à leurs concitoyens, pour délivrer la république. D'autres, en paraissant applaudir à leurs intentions, décriaient leur conduite. Si cette confédération, disaient-ils, eût éclaté par la retraite des Piusses, elle fût aisément devenue générale. Toute la Pologne s'y serait jointe. Le premier acte eût été de déclarer le trône vacant. Si du moins ceux qui l'ont formée avec une précipitation si imprudente, eussent mis moins de violence dans leur conduite, on se fût prêté à leur envoyer secrètement des secours , en attendant l'occasion d'embrasser ouvertement leur parti. Ainsi pariaient tous ces gens qui, avec des intentions droites, voudraient les voir exécuter sans qu'il

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leur en coûtât la moindre perte ni le moindre effort. On demandait à ces nouveaux confédérés, de la sagesse, de la patience, de la modération; mais c'était l'indignation et le désespoir qui avaient tout exécuté.

Malgré ces murmures contre eux, toute la Pologne était dans l'attente. Un grand exemple était donné, et le premier effet de cette fermentation générale fut que dans aucune partie du royaume , on ne put assembler les diétines de relation pour y rendre compte de ce qui s'était passé à la diète. Ainsi, ce code de lois nouvelles, dicté si impérieusement à Varsovie, ne reçut sa dernière sanction dans aucune province.

L'évêque de Kaminiek , aux premières nouvelles de cet éclat prématuré , pendant que les Russes étaient encore maîtres de toutes les villes, avant qu'aucun de ses projets fût exécuté, voulut tout abjurer et tout abandonner. Il voyait avec un violent chagrin que son frère eût été déclaré maréchal ; il craignait que cette généreuse entreprise ne devînt suspecte d'ambition. Il aurait voulu un chef dont les talents eussent accrédité l'entreprise. Il résolut, dans le premier mouvement de sa douleur, de faire un manifeste pour désavouer cette prise d'armes, et de le faire insérer dans tons les greffes du royaume. 11 s'ac-

disait lui-même de démence d'avoir cru qu'on pouvait encore sauver cette nation imprudente et légère, où les desseins les mieux concertés avortaient toujours par l'impatience et l'insubordination ; mais son amour pour sa patrie l'emporta bientôt sur la violence de ce dépit ; et en détestant l'imprudence des confédérés, il sentit que tout était perdu s'ils étaient abandonnés ; que si cet effort , quoique téméraire , quoique fait à contre-temps, devenait inutile, ce serait cependant le dernier effort, et qu'alors l'esclavage et la honte seraient au comble. Il courut aussitôt à Dresde, à Vienne, à Versailles, implorer la générosité de ces cours, éclairer leur politique , représenter « que le moment » fatal était arrivé ; que la noblesse polonaise » allait être exterminée ou assujettie ; si elle » était abandonnée ; la Pologne conquise par » les Puisses, si ses efforts étaient faibles, ou » partagée par toutes les puissances voisines, » s'ils étaient opiniâtres; que la crise actuelle » ne souffrait plus aucun délai, et qu'un mo- » ment perdu pouvait opérer cette grande ré- » volution, dont les conséquences influeraient » sur la destinée de tous les états. »

Repnine, outré de colère, et personnellement attaqué dans le manifeste des confédérés, menaçait, pour tout finir, disait-il, de les faire mas-

sacrer, de les faire périr du dernier supplice. Il soutenait qu'aucune convention ni publique ni secrète n'empêchait les troupes de sa souveraine d'aller chercher les confédérés jusque dans les cantons voisins des frontières turques. Il n'osait cependant en donner l'ordre ; et ce ménagement, qui était une suite nécessaire des conventions signées à Gonstantinople, donnait à la confédération le temps de s'accroître. Pour comble d'embarras, l'envoyé de Moldavie lui remit alors en main propre une réquisition pressante, par laquelle il exigeait, au nom du grand-seigneur, que la Russie accomplît enfin la promesse, tant de fois réitérée, de faire sortir toutes ses troupes de Pologne. Repnine répondit qu'elles en avaient reçu l'ordre ; que malgré l'inconvénient d'abandonner cette république aux divers intérêts qui commençaient déjà à y éclater avec fureur, il n'avait rien changé à cet ordre ; que ces troupes étaient par-tout en mouvement pour leur retraite ; qu'il prévenait seulement les ministres turcs qu'en se retirant elles formeraient un cordon qui empêcherait le feu actuel de s'étendre. Le résident répliqua qu'il lui était enjoint d'envoyer, dans toutes les provinces, vérifier la réalité de cette retraite ; mais le courrier qu'il expédia à Constantinople pour y porter des nouvelles exactes de

tout ce qui se passait alors en Pologne , fut assassiné sur la route , et les Russes gagnèrent ainsi quelques semaines pour donner à la situation actuelle des affaires la couleur sous laquelle il leur importait de la représenter aux yeux des Turcs.

En effet, le petit nombre de sénateurs qui étaient alors à Varsovie , furent aussitôt convoqués. Repnine avait imaginé de les forcer à implorer, au nom de la république , les secours de la Russie. Il déclara qu'il traiterait en ennemis de l'impératrice tous ceux qui combattraient cette proposition. Mais dans le nombre même de ces sénateurs courtisans , la plupart paraissaient résolus à s'exposer à tout , plutôt que d'y consentir. Le primat opina le premier, et s' efforçant à cette occasion de justifier son ouvrage, il dit « qu'on ne pouvait trop s'étonj> ner du mécontentement qui s'annonçait dans » une partie de la nation, sur la garantie de » ses constitutions obtenue d'une puissance » amie et voisine ; que plusieurs républiques » ont cherché ce frein à l'amour de la nou- » veauté et à l'animosité des partis ; que les » Anglais eux-mêmes , cette nation si éclairée » et si justement célèbre , ont donné au com- » mencement de notre siècle un exemple pa- » reil ; qu'ils ont fait garantir par tous leurs

» allies la couronne d'Angleterre à la maison » qui règne aujourd'hui sur eux, et qu'ils se » sont ainsi privés volontairement du droit au- » paravant si cher à cette nation, de juger et » de déposséder ses souverains. » 11 finit par proposer d'envoyer vers les confédérés pour écouter leurs plaintes, et si l'indulgence et la raison ne suffisaient pas pour les désarmer, d'envoyer d'autres députés à l'impératrice de Russie, pour la supplier de ne point retirer ses troupes dans un moment où la Pologne était menacée de nouveaux troubles. Cette proposition fut vivement combattue ; mais la plupart n'osant dire ouvertement leurs pensées, se rejetèrent sur ce qu'une assemblée, composée seulement de vingt-huit sénateurs, n'avait pas droit d'appeler un secours étranger. Ils proposèrent de députer vers les confédérés , et si on ne pouvait les apaiser, de convoquer l'assemblée générale de tous les sénateurs du royaume. Le roi ne voulut point signer ce résultat. Il annonça pour le lendemain une seconde séance. Ce prince tremblait d'être abandonné à sa nation sans l'appui d'une armée russe. Il encourageait Repnine à braver les menaces des Turcs : il lui représentait qu'ils étaient amollis, dégénérés , incapables de résister aux moindres efforts de la Russie. Il semblait désirer avec le

plus vif empressement de voir éclater une guerre entre ces deux empires , ayant également à se venger de l'un et de l'autre, et préférant les hasards de cette guerre à la certitude des malheurs qui l'attendaient s'il était laissé à la merci de sa nation. Dans l'intervalle de la première à la seconde séance, Ptepnine redoubla ses menaces. 11 dit qu'il ferait mettre le feu aux maisons des opposants ; qu'il ne voulait point de neutralité dans une pareille conjoncture. Les sénateurs les plus accrédités s'absentèrent, les autres plièrent devant le mot Sibérie, et ce fut ainsi qu'une assemblée peu nombreuse parut, au nom de la république de Pologne , se réunir avec les Piusses, Ceux qui avaient été d'un avis contraire , les princes Lubomirski, Sangusko, les princes Gzartorinski eux-rnémes qui sentaient enfin le danger de ces funestes secours, et qui espéraient, par leur conduite présente , justifier les intentions passées , protestèrent contre cette prétendue résolution du sénat. Ils déposèrent leurs opinions dans les actes publics du royaume , pour laisser au moins à la postérité un monument de leur véritable façon de penser dans une délibération d'où dépendait la destinée de la république.

Les troupes russes , sans attaquer les confédérés, avançaient de plus en plus- pour les res-

serrer et leur couper la communication des palatinats voisins. Ils n'avaient plus de liberté que du côté des frontières turques. Ceux-ci voulant continuer leurs incursions, les escarmouches devinrent inévitables. Il y eut plusieurs rencontres à leur avantage. Le cordon russe , dans toute son étendue , fut obligé de reculer , et Pulawski assembla alors les confédérés à la tête de leur camp, et leur tint ce discours. « Enfin, grâces à vous, braves Polonais, » les perfides alliés de la Pologne en deviennent » les ennemis déclarés. Depuis soixante ans, » une guerre sourde et plus dangereuse que de n sanglantes hostilités affaiblit et désole notre » infortunée patrie, lin peuple exécrable, qui » ne peut être désarmé par la justice, fléchi par » la soumission, touché par les bienfaits, ras- » sasié par le pillage , a entrepris de nous sub- » juguer. Nous avons employé jusqu'ici toutes » les vertus qui nous sont propres, un mélange » inoui de déférence et de fermeté ; mais ceux » qui nous ont donné ces grands exemples en » sont devenus les déplorables victimes. Les ver- » tus les plus saintes ont passé pour des crimes » aux yeux de nos oppresseurs , et de généreux » citoyens, nos pères et nos modèles , gémissent » aujourd'hui dans des cachots inconnus, chez » cette nation barbare. Si jamais l'homme eut

y> des devoirs à remplir, ce sont ceux qui nous » forcent enfin de recourir aux armes. La répu- » blique envahie , la religion outragée , un état » souverain mis sous le joug, la justice qu'on » offrait de nous rendre , devenue un piège , » le droit des gens foulé aux pieds , nos séna- » teurs enchaînés.... Non, je ne craindrai point » de le dire, si les nations les plus sei viles » éprouvaient du souverain le plus légitime » tant d'injustices et tant d'outrages, il n'en est » point d'assez lâches pour les souffrir; l'uni- » vers entier applaudirait aux efforts de leur » rébellion, et nous avons supporté ce qui, dans » les pays les plus assujettis, justifierait les sédi- » tions et les révoltes. Mais quel est donc le » tyran qui nous persécute ? Quel est ce peuple » insolent qui nous brave? Rappelons-nous, il » en est temps, que ce vil peuple a toujours » fui devant nos ancêtres ; que ses empereurs » ont prêté hommage à nos rois ; que ses pro- » vinces sont devenues les nôtres; que s'ils ont » fondé au milieu des forêts et des déserts un » nouvel empire , c'est qu'alors nous étions oc- » cupés par d'autres guerres. Piappelons-nous » que de simples gentilshommes polonais, pour » venger leurs amis massacrés dans la capitale » de ce nouvel empire , assemblèrent leurs » troupes domestiques , et (que ne peut la vertu

» animée d'un juste ressentiment ? ) mirent en » fuite le czar et ses armées ; que peu d'années » après, quelques-uns de nos pères, appelés » dans cette cour perfide, y soutinrent tous les » efforts de ce peuple entier mutiné contre eux, » et n'en sortirent qu'après avoir réduit cette » capitale en cendres. Il ne faut pas toutefois » qu'un vain souvenir de gloire nous abuse, et » nous dissimuler, en commençant une si gé- » néreuse entreprise , les avantages que les » troupes moscovites ont à présent sur nous. » Des officiers expérimentés, des soldats aguer- » ris, une discipline sévère, une artillerie nom- » breuse , voilà , direz- vous , une supériorité » effrayante. Non, mes braves compatriotes, » vous ne le direz pas, vous sentez en vous- » mêmes de plus grands avantages, le courage » personnel, l'honneur dont le nom même leur » est inconnu, toutes les vertus auxquelles la » discipline tâche en vain de suppléer. Un seul » homme, maître de cette nation barbare, lui ». a donné quelque célébrité, et dans cette dis- » cipline rigoureuse, qui consiste à craindre ses » officiers plus que ses ennemis, c'est le génie » terrible de cet ancien despote qui vit encore » parmi eux, pour s'éteindre à leurs premiers » revexs. Aucun de ces Puisses ne sait ce qu'il » veut de nous; ils exécutent de vains projets

» tramés dans les alcôves et dans les bains » d'une femme parricide et voluptueuse qui » les gouverne ; animaux dociles et féroces, » qui, sans en espérer aucun avantage parti- » culier , vainqueurs ou vaincus , n'agissent » que par la crainte du fouet et des châti- » ments. Pour nous , tous frères et tous » égaux ; nous que la patrie appelle égale- » ment à sa délivrance J tout ce que nous dé- » fendons nous est commun , et tout nous est » personnel.

» Nous commençons sans doute une pénible » carrière , et ces premiers combats où nous » nous engageons ne sont que le prélude de nos » travaux. Ce serait même une erreur fatale » que de nous attendre à trouver nos senti- » ments dans tous nos compatriotes. Chez les » nations les plus vertueuses, il se trouva tou- » jours des âmes lâches qui en furent Foppro- » bre. Dans les temps immortels de la Grèce , » le passage des Thermopyles ne fut ouvert que » par la trahison. Plus de la moitié des Grecs » avait déjà cédé , quand quelques hommes gé- » néreux prirent la résolution de défendre leur » liberté. Nous qui aspirons à la même gloire , » attendons-nous aux mêmes obstacles, ouplu- » tôt félicitons-nous de ce que les âmes lâches » se joindront à nos ennemis, de ce qu'elles se

!» rendront à elles-mêmes la justice sévère dt » se séparer d'avec nous. D'autres , qui se » croient de zélés citoyens , nous font deman- » der en grand secret : que disent nos alliés , » quels secours nous ont-ils promis , que de- » vons-nous attendre de telle cour ou de telle » autre ? Comme si nous étions encore au temps » de ces délibérations craintives , comme si la » situation où nous sommes nous laissait en- » core le choix des partis et les négociations » pour ressource ! Le dessein de nous subju- :» guer étant pris, les combats sont devenus ;» nécessaires. Ce siècle heureux est passé, où :» la Pologne se trouvant liée au système géné- » rai de l'Europe , si quelque puissance eût en- » trepris de nous conquérir , nous étions assu- » rés d'un secours étranger. Pendant que sur » la foi des événements anciens et d'une ba- » lance qui n'existe plus, la Pologne continuait » d'attendre son salut du dehors, le joug de la » Russie s'est appesanti de jour en jour ; et dé- » sormais que peut importer à notre situation » celle du reste de l'univers ? Avons-nous be- » soin de secours ou de conseil pour savoir si » nous voulons vivre libres ou mourir ? Mais , » quel que soit le nombre des citoyens corrom- >> pus ou timides, la Pologne compte encore » assez de citoyens courageux pour être assurée

ï> de sa délivrance. Braves confédérés, c'est au » nom de toutes les provinces que je suis char- . » gé de vous donner cette assurance. Une nom- » breuse noblesse propre aux armes, et prodi- » gieusement augmentée dans la tranquillité » des derniers règnes, est prête à vous joindre : » si nous avons l'heureux avantage de nous » être les premiers choisis pour ses défenseurs, » c'est parce que nous étions plus éloignés de » l'œil vigilant des tyrans qui la tiennent désar- » mée : encore dispersée , elle attend avec une » généreuse impatience que nous allions prêter >* la main à ses premiers efforts. Le premier » objet que nous ayons à nous proposer, c'est » d'appuyer par-tout ses confédérations parti- » culières ; c'est de faire éclater tous les dis- » tricts de proche en proche ; et ceux qui se » seront confédérés prêtant ensuite la main à » ceux de leur voisinage pour leur réunion , » nous parviendrons ainsi a confédérer tout le » royaume. Ce n'est donc point un désespoir » aveugle qui nous conduit , c'est une résolu- » tion ferme , une espérance fondée, un juste » sentiment de ce que nous sommes. Il doit » laisser à la prudence toutes ses précautions » et toutes ses vues. Commençons une guerre ;> où tous les avantages des Russes , leurs ma- » gasins , leur artillerie , leur nombreuse ar-

3o HISTOIRE DE L'ANARCHIE

» mée , leur sévère discipline deviennent pour . » eux autant d'embarras , autant d'obstacles ; » combattons assez pour les faire souvenir de » leurs anciennes défaites; dispersons-nous » assez tôt pour éluder tous ces prétendus avan- » tages , et qu'en marchant ainsi de fausses vic- » toires en fausses victoires, affaiblis, épuisés » et détruits, ils retrouvent par-tout la même » guerre et par-tout les mêmes ennemis. Dois- » je , avant de finir, prévenir encore vos esprits » sur les pièges qu'ils vont vous tendre , sur la » mauvaise foi des accommodements qu'ils » vont vous offrir ? Laissez-moi vous rappeler » que leurs propositions sont plus à craindre » pour nous que leurs attaques. Plus de traité » entre eux et nous. Après que sous l'espoir » de rétablir les anciennes lois , la nation a été » séduite et trahie, quel autre traité reste-t-il » que leur mort ou la nôtre ? Félicitons-nous , » braves citoyens, de ce que, par une destinée » singulière, nous ne pouvons mourir sans ven- » geance. Cette femme ambitieuse et perfide, » qui, ne croyant à aucune vertu, a cru de son » intérêt de les feindre toutes , verra, par ce » généreux dévouement , tous ses artifices dé- » mentis. Notre sang volontairement répandu » déposera contre sa tyrannie, et cette fausse » gloire dont elle est si amoureuse, sera égale-

DE POLOGNE. 3l

» ment flétrie par nos défaites ou par nos vic- » toires. »

Les confédérés , animés par de pareils sentiments, étaient par-tout les agresseurs. Les Russes, réduits, par les ordres qu'ils avaient reçus, à les empêcher de s'étendre, se tenaient sur la défensive. Les confédérés rompirent le cordon en plusieurs endroits, et pénétrèrent dans les provinces voisines. Le bruit de ces légers avantages semblait affranchir la nation de la crainte , par tout le royaume les animosités contre les dissidents prenaient plus de chaleur; la haine contre les Russes éclatait davantage; le désir de détrôner le roi ne se cachait plus. Recommander la tranquillité, c'était se rendre suspect; on ne parlait qu'avec fureur des oppresseurs de la liberté ; on ne craignait plus de se livrer à toute son indignation contre les événements passés. Mais la confédération, au milieu de ses avantages même , fut sur le point d'être détruite par une horrible trahison. Dziédozicki, régimentaire de Podolie, Polonais dévoué au roi , avait promis aux confédérés de se joindre à eux avec les troupes qu'il avait sous son commandement. Comme il marchait la nuit pour cette jonction, il fit arrêter leurs émissaires qui lui servaient de guides, et, à la tête de trois mille hommes, il surprit leur camp et

32 HISTOIRE DE l' ANARCHIE

commençait à les faire égorger dans leurs tentes; mais la plus grande partie de ses troupes eut horreur de sa perfidie : elle menaça de fondre sur ceux qui l'exécutaient, et se joignit aux confédérés. Tout ce qui resta fidèle au régimentaire fut tué ou dispersé , et la confédération se trouva grossie des troupes qui avaient été employées pour la détruire.

Parmi la foule de ceux qui brûlaient de s'y joindre , la plupart , pendant qu'une armée russe était dans leur voisinage, n'osaient abandonner leurs maisons, leurs femmes et leurs enfants , et ne sachant où mettre en sûreté de si précieux dépôts , un devoir sacré les empêchait de se joindre à leurs défenseurs. Toutes les familles polonaises, ainsi éparses dans les châteaux, devenaient autant d'otages entre les mains des Russes, maîtres du pays. Un grand nombre de gentilshommes venaient la nuit signer l'acte de la confédération, et retournaient chez eux attendre l'occasion de se déclarer. Sans ajouter aucune force réelle aux confédérations, c'était toutefois leur donner de l'espérance et de l'encouragement ; mais les paysans de ces contrées, professant la religion grecque, croyaient, sur la foi de leurs curés , servir Dieu en trahissant leurs maîtres. Les Russes , avertis par cet exécrable espionnage, notaient ceux qui allaient

prendre cet engagement secret; et nous verrons bientôt quel usage ils firent de ces délations.

Cependant, sur la résolution du sénat de députer vers les confédérés pour écouter leurs plaintes , Mokranouski fut mandé par cette assemblée. On crut que s'il y avait un moyen de calmer les esprits, c'était d'y employer un homme droit, courageux et populaire. Piepnine , de son côté , vit dans cette mission une occasion de renouveler cette vieille ruse déjà employée au temps de l'interrègne, et de gagner par une fausse négociation le temps de recevoir les ordres qu'il attendait de Pétersbourg. Il espéra suspendre les efforts des confédérés, et, s'il recevait l'ordre de les poursuivre par la force, profiter de la sécurité où ils seraient par cette négociation, pour les surprendre et les faire massacrer. Mokranouski, de son côté, regardait cette confédération comme une de ces émeutes téméraires qu'il avait toujours cherché à prévenir , et qu'il prévoyait , avec trop de raison , devoir occasioner les derniers malheurs de sa patrie. Etonné cependant des bruits favorables à cette entreprise qui commençaient à se répandre, il désirait de la connaître de plus près. En se chargeant d'aller négocier avec les confédérés . il eut un double 3. 3

objet, celui de prévenir la division des Polonais entre eux, et la guerre civile, en réunissant ie roi aux confédérations, s'il les trouvait assez fortes pour concevoir l'espoir de délivrer la patrie ; ou si leur entreprise , dont il soupçonnait la témérité, lui paraissait impossible à soutenir , il voulait essayer de sauver ces braves gens par les négociations. Le roi , à qui il confia ce double dessein, parut y consentir. Le roi l'assura que personne ne souhaitait plus ardemment que lui d'affranchir la Pologne du joug que la czarine lui avait imposé ; que personne ne détestait davantage ce code de lois nouvelles , dont toutes les dispositions étaient autant d'obstacles au bien qu'il avait espéré faire. 11 rejeta sur les violences de Repnine la résolution qu'il avait prise de demander le secours de la Russie. Mokranouski exigea, pour traiter avec les confédérés , un plein pouvoir donné au nom du sénat, et dans lequel le titre de confédération leur fût donné. C'était un moyen dont il se servait pour les sauver, quel que fût l'événement, les lois et les mœurs polonaises étant telles, qu'une confédération est mise sous la sauvegarde du droit des gens, aussitôt qu'elle a été reconnue et qu'on a commencé à traiter avec elle.

En arrivant dans les cantons qu'ils parcou-

raient, il fut sur le point d'être massacré par un de leurs partis. Il se nomma, et à son nom seul cette horde , qui ne l'avait jamais vu , lui demanda pardon. Mokranouski écrivit aux deux chefs qu'il se remettait entre leurs mains sans autre caution que leur honneur, et que pendant tout le temps de sa mission les hostilités cesseraient. Les deux maréchaux étaient alors séparés , l'un parcourant l'Ukraine , et Fautre la Podolie, pour recueillir la noblesse impatiente de se joindre à eux. De nouvelles confédérations allaient se former dans leur voisinage. Pulawski répondit au général, que toute négociation était suspecte; que la perfidie si connue des Russes empêchait d'avoir aucune confiance aux paroles portées de leur aveu ou de leur part. « Ce n'est » pas assez , disait-il , d'avoir remarqué que leur » langue n'a point de mot pour exprimer l'hon- » neur; il fallait ajouter qu'elle en a une mul- » titude pour exprimer favorablement le men- » songe et la fraude. » Il lui disait ensuite que les confédérés le connaissaient trop pour ne pas être assurés de son estime; mais que d'autres confédérations étant près d'éclater, il était nécessaire qu'avant de conférer avec lui, il se concertât avec les nouveaux maréchaux. Pendant cet intervalle, Repnine reçut enfin de Pé lorsbourg les ordres qu'il attendait.

36 HISTOIRE DE l' ANARCHIE

L'impératrice , aux premières nouvelles de la confédération de Barr, laissa éclater quelques mouvements d'impatience et d'ennui. Elle dit publiquement, que ses bonnes intentions et ses efforts pour rétablir la tranquillité dans cette république , au lieu de produire cet effet salutaire, ayant occasioné de nouveaux troubles, elle était résolue d'abandonner les Polonais à eux-mêmes. Repnine lui assurait cependant que la plus saine partie des Polonais applaudissait aux dernières constitutions; et la demande forcée faite au nom du sénat, servit également à tromper cette princesse. Elle crutentrevoir dans les mouvements des confédérés et dans les menaces des Turcs , les suggestions de la France ; elle se persuada que tous ces embarras lui étaient suscités par la jalousie de sa gloire. Elle espéra que du côté des Turcs, il lui serait encore facile de gagner du temps, de tromperies ministres, de corrompre les subalternes, d'entretenir la rébellion dans quelques provinces. Elle envoya, à cette occasion, quarante mille ducats à Constantinople ; et s'étant résolue à soutenir tout ce que son ambassadeur avait fait en Pologne , elle y fit passer précipitamment un renfort de troupes. Un frère de Repnine fut chargé d'apporter à cet ambassadeur , avec la ratification du traité conclu dans la diète, les preuves les plus éclatan-

DE POLOGNE. 'i'J

tes de la satisfaction de l'impératrice, l'ordre de Saint-Alexandre, une gratification de cinquante mille roubles, le brevet de lieutenant-général, une permission de voyager en Europe, en conservant sa place et ses appointements. L'impératrice déclarait en même temps les confédérés ennemis de son empire, et rebelles à leur patrie : elle commandait que le roi joignît ses troupes aux Russes , et le menaçait d'en agir hostilement dans toutes les provinces , de tout ruiner et dévaster par le fer et le feu, s'il ne concourait à pacifier les troubles de son royaume.

Ces ordres étant arrivés pendant que la demande des conférences, au nom du sénat, avait suspendu toute hostilité de la part des confédérés, Piepnine exécuta contre eux son horrible dessein. Il profita de leur sécurité pour les faire attaquer au même instant dans tous les postes qu'ils occupaient. Sept régiments de troupes réglées et cinq mille cosaques marchèrent à-lafois ; et en se divisant à Barr, à Vinisa , à Constantinow, à Kielmick, mettant tout à feu et à sang sur leur passage 7 ils brûlaient les villages et les maisons éparses dans les campagnes , et d'autres troupes dépouillaient et massacraient les familles errantes et fugitives qu'elles rencontraient sur les chemins. Un de leurs déta-

chements traversa la petite ville de Terespol , habitée par de pauvres gentilshommes cultivateurs, dont il ne restait dans leurs habitations que les femmes et les enfants, parce que tous avaient pris parti parmi les confédérés; ces malheureuses familles fuient égorgées. Les confédérés avertis par la lueur des incendies, se mirent par-tout en défense , et soutinrent avec intrépidité ces attaques inattendues. Pendant ces combats une fausse nouvelle se répandit que les trois fils de Pulawski venaient d'être tués. Il répondit à cette nouvelle : « Je suis sûr qu'ils » ont fait leur devoir, » et continua de donner des ordres : mais ce fut au contraire dans ces premiers combats que le jeune Casimir Pulawski, à l'âge de vingt-un ans, commença de développer ces talents qui le rendirent bientôt si célèbre et si redoutable. Dans cette extrême jeunesse, il avait déjà l'expérience de ces difficiles épreuves, la seule école où l'on apprenne à devenir véritablement homme. Attaché au duc Charles de Courlande , il avait passé dans le palais de Mittau tout le temps où le prince y avait été bloqué par quinze mille Russes. Ses premiers sentiments avaient été ceux d'une haine violente contre les oppresseurs de son prince, devenus maintenant les oppresseurs de son pays. En voyant pendant six mois les exercices

et la discipline de ces quinze mille Russes, il y avait acquis quelque usage des armes et une connaissance réfléchie des ennemis qu'il avait à combattre. Le poste qu'il défendait avec douze cents hommes fut attaqué pendant sept jours consécutifs, d'abord par un nombre égal, ensuite par deux mille hommes, et enfin le troisième par six mille. 11 s'y soutint toujours avec avantage. 11 en coûta beaucoup de sang aux confédérés pour conserver leurs postes les plus importants. Ils furent chassés de quelques autres.

Mokranouski recueillit alors le fruit de quarante ans de probité. Dans le temps où il était employé à une perfidie , ceux même qui en étaient les victimes ne l'en soupçonnèrent point. Le vieux Pulawski écrivit : « Tant de meurtres » et de pillages font voir la sûreté que nous » pourrions nous promettre pendant nos con- » férences. Cette nation et ses chefs ne se con- » duisent pas par les règles militaires, ils n'a- » gissent que comme des assassins : avertissez- » nous en frère de ce que nous devons penser, » et aidez-nous par vos conseils à chasser de no- » tre patrie ces violateurs de toutes les lois des » nations. »

Mokranouski reçut dans le même temps l'ordre du sénat qui le rappelait. De retour à Varsovie, il dit au roi : « Sire, ou on vous trompe ;

4o HISTOIRE DE L'ANARCHIE

» ou vous m'avez trompé. Mais dans l'un ou » l'autre cas, il ne me convient plus de vous » servir. » Il quitta cette cour, et partit aussitôt pour la France, où Ton continuait encore cette correspondance ignorée du ministère français, et dont le roi de France lui-même était confident. Mokranouski y courut dans l'espoir d'y faire sentir à ce prince que le moment décisif était arrivé. Il n'était même pas sans espérance de déterminer le ministère fiançais à venir au secours de cette infortunée république.

On attendait encore dans toute la Pologne quelles seraient les résolutions de l'impératrice. On les apprit par la nouvelle des combats livrés aux confédérés, et elle remplit toutes les provinces de désespoir. En vain le sénat avait reconnu la confédération , en lui envoyant un député pour traiter avec elle. C'était maintenant le despotisme russe qui gouvernait tout, et cette coutume antique qui , dans tous les âges de la république, avait été la dernière ressource de la liberté opprimée., se trouvait maintenant violée avec la plus atroce perfidie. On publia aussitôt une déclaration de la czarine qui donnait aux confédérés les noms de séditieux, de rebelles, de brigands ; à leur entreprise , les noms d'attentat et de crime. Des hommes à qui la défense la plus légitime avait mis les armes à la

main ; si légitime , qu'ils étaient flétris d'une ignominie ineffaçable, s'ils n'avaient pas pris les armes, furent traités de révoltés et de scélérats. « Le sénat, disait cette déclaration, a » reconnu la nécessité d'éteindre une entreprise » aussi criminelle, et a eu recours à sa majesté » impériale comme garante des lois et des li- » bertés de la république : mais les seules obli- » gâtions de cette garantie que sa majesté a » reçue sur elle, suffisent pour l'engager à déra- » ciner cette rébellion ; toujours portée comme » elle l'est à remplir les engagements de sa cou- » ronne et à veiller au repos et au bonheur de » l'humanité. »

Mais cette déclaration ne servit qu'à soulever tous les esprits. Ces ordres de sang et les récompenses envoyées à Repnine , ne laissèrent plus d'espérance à la nation que dans ses propres efforts, et devinrent dans toutes les provinces un signal de soulèvement.

Le roi, qui ne pouvait se dissimuler cette dis position générale, et qui détestait ce joug imposé non moins à lui-même qu'à sa nation, hésitait encore à se joindre ouvertement aux Piusses. Branéki, le premier confident de la czarine et du roi, cet homme, d'une bravoure éprouvée, d'un caractère audacieux, abandonné effrontément à tous services , désirant avec

passion de jouer quelque rôle dans ces troubles, l'entraîna enfin clans ce parti dangereux. La commission militaire signa Tordre aux régiments des gardes etauxhulans d'aller combattre contre leurs concitoyens : mais n'oublions pas que le comte Moczinski, castellan de Lublin, un des commissaires , après avoir fait au roi d'inutiles représentations , quitta son emploi plutôt que de signer cet ordre. Ce malheureux pays , opprimé par une armée étrangère , allait donc être exposé encore à tous les malheurs d'une guerre civile. Les dissidents, en trop petit nombre pour être remarqués dans le tumulte dont ils avaient été l'occasion , se jetèrent dans les armées russes.

Cependant l'évêque de Kaminiek, le général Mokranouski et plusieurs députés de la confédération cherchaient à intéresser les différentes cours aux malheurs de la Pologne. Le grandgénéral avait écrit à presque tous les souverains. Ce vieillard, quoique rebuté des vaines instances qu'il avait faites depuis tant d'années, quoique indigné du total délaissement que luimême avait éprouvé, quand de perfides encouragements l'eurent excité à prendre les armes pour défendre la république, ne craignit pas de s'abaisser, en prenant cette fois un ton de suppliant. « La Russie, disait-il, éteindra cet

» incendie dans le sang des Polonais. Qui » pourra voir avec indifférence ce massacre » universel de citoyens armés pour défendre » leur liberté ? Quel est le souverain qui n'en » prévoit pas les suites funestes? Peut-il exister » un homme qui n'en ait pas compassion ? Il » ne faut pas de grands efforts pour arrêter ces » progrès déplorables. Il ne faut ni guerre, ni » argent ; il ne faut qu'offrir une puissante mé- » diation entre un peuple divisé, il est vrai, » mais dont la plus grande partie est résolue » de périr ou d'être libre , et une femme qui » doit reconnaître enfin que son ambition et » les fautes de son ambassadeur l'ont poussée » plus loin qu'elle ne l'avait cru. » Quelquesuns se flattaient aussi qu'une foule d'officiers étrangers accourraient de toutes parts, et viendraient prendre parti dans les confédérations; mais ce n'était plus le temps où l'Europe était remplie de généreux aventuriers, toujours prêts à se jeter dans les armées des peuples faibles qui défendaient leur liberté , où la noblesse vivait dans une grande indépendance, et allait par-tout, au gré de son courage, chercher les périls et la gloire. Toute la milice de l'Europe était soudoyée, la puissance des souverains affermie. C'était à de grands princes qu'il fallait demander des secours ; c'était la politique de

leurs ministres qu'il fallait intéresser. La cour dont il semblait que les confédérés dussent es- - pérer le plus d'appui, celle que l'Europe entière soupçonnait d'avoir suscité la confédération, la cour de Saxe était dans des dispositions bien opposées. Elle paraissait, il est vrai, regretter la couronne. Après en avoir perdu la puissance et le titre , elle s'attachait en toute occasion à conserver quelques restes du cérémonial attaché à la royauté ; mais les liaisons qu'elle avait prises en Pologne avaient été formées avec l'aveu de la Russie. Elle paraissait contente de cette dernière diète qui lui avait conservé dans cette république, des établissements, des pensions , un palais à Varsovie , des correspondances légitimes, et par conséquent, à ce qu'elle croyait, l'espérance d'y remonter un jour sur le trône. Le régent, car la minorité du jeune électeur durait encore, inspirait toutefois à son neveu des sentiments opposés à cette ambition. Il lui représentait qu'une nouvelle réunion de ces deux couronnes achèverait la ruine de ses états héréditaires, si avancée par les malheurs des règnes précédents; mais on prétend qu'il nourrissait pour lui-même cette ambition dont il éloignait son neveu ; qu'il songeait à mériter personnellement la bienveillance de la czarine ; et que bien instruit de l'aigreur et des ressen-

tirnents qui subsistaient entre cette princesse et Poniatouski, il avait conçu le projet et l'espoir, si elle abandonnait cet ancien favori, de faire tomber sur lui-même un second choix. Il venait d'envoyer de magnifiques présents au primat, à Repnine , à tous ceux qui avaient secondé cet ambassadeur dans les travaux de la dernière diète; et toujours fidèle à ce plan de conduite, il n'osa recevoir à Dresde ni l'évêque de Kaminiek, ni les députés de la confédération. Il fut même sur le point d'accorder à la demande d'un envoyé russe, une déclaration formelle contre les confédérés. Mais d'autres intérêts que ceux du prince et même que ceux du régent divisaient cette petite cour, et prévinrent une démarche qui eût rendu la Saxe pour jamais odieuse aux Polonais. L'électricc douairière , dont les ressentiments contre la czarine étaient si récents, le prince Charles, qui ne pouvait attendre que d'une révolution son rétablissement en Courlande, tous deux également inquiets des projets du régent, également jaloux de son autorité, mécontents de son administration, firent changer le dessein de ce prince. On porta de leur part aux confédérés la promesse de les seconder un jour, si leur parti prenait, par ses propres ressources, assez de force et de consistance pour qu'on pût réelle-

46 HISTOIRE DE L'ANÀIltlUE

ment attendre d'eux la couronne qu'ils offraient. Ce fut à des paroles si vagues que se réduisit tout ce qu'ils obtinrent alors de la cour de Saxe. Quant à la cour de Vienne, elle subordonnait, depuis long-temps, le zèle qu'on lui supposait pour la religion catholique, et toutes ses autres vues, à celle d'une sage circonspection. Elle craignait et observait le roi de Prusse. Ces deux puissances n'avaient point posé les armes depuis la paix ; toujours rivales l'une de l'autre , elles entretenaient, avec un effort qui passait les ressources réelles de leurs états , chacune une armée de deux cent mille hommes, et malgré l'impuissance où elles étaient toutes deux d'entretenir de si formidables armées, la plus légère augmentation que l'une faisait dan s ses troupes, devenait pour l'autre une raison d'augmenter encore plus les siennes. Toutefois, elles évitaient avec le plus grand soin de se donner l'une à l'autre un motif d'agression. La santé affaiblie du roi de Prusse persuadait à la cour de Vienne que le temps n'était pas éloigné où elle pourrait faire plus sûrement usage des grandes forces qu'elle avait en main. Un jeune empereur, dans le premier feu de l'âge et de l'ambition, avait succédé à la couronne impériale, et sa mère l'avait appelé à la co-régence de tous ses états héréditaires. Ce jeune prince

laissait apercevoir en toute occasion une vive impatience de commander les armées. 11 semblait cependant respecter la vieillesse du héros ennemi de sa maison, et regarder le roi de Prusse, moins comme l'adversaire qu'il se proposait de combattre, que comme le modèle qu'il avait résolu d'imiter. Dans cette espèce d'attente des grands événements auxquels cette cour semblait se réserver, elle n'était pas fâchée de voir la Puissie épuiser ses forces et consommer ses finances. Elle souhaitait même que les Turcs prissent les armes contre cette puissance, et pour les y déterminer, elle promettait secrètement de rester neutre ; mais elle n'osait en faire davantage en faveur des confédérés; elle ne voulait ni donner le moindre ressentiment à la czarinc , en recevant leurs députés, ni les décourager en rejetant leurs demandes, et elle cachait son embarras et sa réserve sous l'orgueil inabordable du premier ministre autrichien.

La France, plus décidée dans ses mesures, mais encore circonspecte dans ses démarches, résolut au contraire d'encourager des mouvements qu'elle souhaitait depuis long-temps de voir éclore. Elle avait obtenu de la cour de Vienne cette promesse de neutralité, elle la faisait porter aux Turcs. Le duc de Choiseul ,

toujours maître de ce royaume , maigre les cabales de ses rivaux, s'apprêtait à venger la France des affronts reçus dans la dernière guerre : il voyait avec joie la Russie employer pour ses propres querelles, des forces que les Anglais eussent soudoyées pour leur service ; mais plus les troubles naissants en Pologne étaient favorables au plan qu'il méditait , plus il voulait assurer la durée de ces troubles. Il se méfiait de cette facilité de conciliation dont les Polonais avaient , dans tous les siècles , donné tant de preuves. Il voulait prévenir que les confédérés n'employassent les secours qu'il leur promettait à se procurer un meilleur accommodement, et il exigeait, avant de les secourir, que les choses fussent portées aux dernières extrémités ; que la confédération fût devenue générale , et que la vacance du trône eût été proclamée. Il employait cependant toute l'activité de son génie à procurer aux Polonais les secours des Turcs ; et pour décider le kan des Tartares à quelque démarche qui engageât la guerre, il avait envoyé à ce prince un émissaire adroit qui possédait toutes les langues de ces contrées, et dont le père, au temps de l'élection de Stanislas, avait exécuté avec succès une commission semblable.

Les ministres ottomans prêtaient l'oreille aux

insinuations de la France, tout déterminés qu'ils étaient à ne pas les suivre. Ils voulaient, sans se compromettre avec la Russie, opposer à cette puissance perfide une politique artificieuse qui satisfit la juste animosité du sultan contre la czarine , et qui les laissât eux-mêmes jouir paisiblement, dans la mollesse de leur sérail, des richesses et des honneurs attachés à leurs emplois. Ils favorisaient le soulèvement des Polonais par tous les bons offices que les commandants des frontières pouvaient rendre aux confédérés; mais ils évitaient de leur accorder une protection ouverte. Ils refusaient même d'en recevoir les émissaires. Ils continuaient d'exiger la sortie prompte et entière de toutes les troupes russes hors de la Pologne ; mais cette négociation se traitait avec le plus profond mystère; de sorte que l'honneur de l'empire n'était pas compromis par les perpétuels délais que le grand visir accordait à l'exécution de cette promesse. Toutes les opinions de ce visir étaient pacifiques , et tant qu'il conserverait sa place, les Russes, quels que fussent les événements, étaient assurés de la paix.

Dans cette disposition de toutes les cours , et

de celles même qui étaient les plus favorables

aux confédérés , ils étaient donc véritablement

abandonnés. Rcpnine fit même imprimer dans

5o HISTOIRE DE l' ANARCHIE

toutes les gazettes qui avaient cours en Pologne, que la Porte avait déclaré par écrit qu'elle les regardait comme des sujets rebelles; qu'elle leur avait refusé hautement sa protection, et qu'elle avait ordonné à tous les gouverneurs de ses frontières de leur interdire tout asile dans ses états. C'est ainsi que Repnine avait exagéré à dessein , dans une traduction infidèle , les expressions modérées dont les ministres turcs s'étaient servis.

Quoique ces nouvelles falsifiées fussent répandues dans tout le royaume ; et que les confédérés n'eussent plus d'autres ressources que dans leur désespoir, leur ligue devint bientôt véritablement formidable. La seconde confédération se forma sous le comte Potocki , grandéchanson. Toute sa famille et les femmes même de son nom le pressaient de se déclarer. Il avait vu dans sa jeunesse ses deux oncles prendre les armes pour défendre la liberté de la république contre l'élection illégale du roi Auguste , et, quoique vaincus , se soutenir par la faveur de la nation contre les ressentiments d'une cour ennemie. Leur grandeur conservée après leur défaite avait élevé son courage et nourri son ambition. Il se jetait dans les confédérations avec le désir d'en devenir le chef, et malgré quelques disgrâces de la nature, on ne peut

nier qu'il n'eût des talents pour remplir une si grande place. Ses alliances et sa fortune étaient aussi considérables que son nom. Il avait épousé la nièce et l'héritière du grand-général Branicki , et ce vieillard lui avait confié des ordres adressés à tous les régiments de la couronne , pour leur enjoindre d'obéir à Potocki. Il prévint les confédérés de Barr de son dessein ; il leur demanda le titre de régimentaire général, et quoiqu'on eût résolu dans les premières assemblées de la confédération de se tenir en garde contre l'ambition des plus grandes familles, Pulavvski fit taire cette crainte, et lui envoya au nom des confédérés le titre qu'il sollicitait. On l'avertit que le régiment du palatin de Cracovie, un des sénateurs enlevés, allait passer près de ses terres , pour joindre les troupes du roi , qui avaient ordre de combattre les confédérés. 11 se présenta devant ce régiment avec les troupes de sa maison. Au nom illustre de Potocki, au cri de vengeance sur l'enlèvement de leur colonel , aux ordres du grand-général, ce régiment mit bas les armes, et prêta serment à la confédération. Potocki se trouvant à la tête de quinze cents hommes, revint aussitôt chez lui pour arranger ses affaires domestiques, envoyer, s'il était possible, sa femme et ses enfants en quelque lieu sûr, résolu de ne

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plus rentrer dans sa maison que la patrie ne fût libre. 11 se rendit ensuite dans la petite ville de Podhaiez; et en ayant fait sa place d'armes, il fit former sous cet appui la confédération de tout le district d'Halicz. Dans le même temps Rozewski, homme presque inconnu , ayant formé une confédération le 23 avril dans le voisinage de Lublin , entra dans cette ville pour faire prêter serment de fidélité aux magistrats. Pendant le tumulte de cette cérémonie , un lieutenant-colonel russe qui commandait dans les environs, informé de cet événement, rassembla cinq cents hommes de ses troupes, entra dans un faubourg, somma Rozewski de se rendre, fit jeter sur la ville quelques bombes qui mirent le feu aux maisons , et fit en même temps tirer du canon à cartouche sur ceux qui accouraient pour éteindre les flammes. Les confédérés, malgré leur petit nombre , tiraient aussi sur les Piusses; mais aux instances des habitants qui craignaient le sac de leur ville , ils sortirent par la porte opposée au côté de l'attaque, prirent la route de Kelm pour se réunir à la noblesse de ce district, et en appuyer la confédération.

Toutes les terres de ceux qui se joignaient aux confédérés , dans quelques parties du royaume qu'elles fussent situées, étaient aussitôt ravagées par des détachements russes: mais si c'était des

Slarosties ou terres du domaine qu'ils possédaient, alors elles étaient regardées comme vacantes; et ces généraux russes, que la dernière diète avait reconnus gentilshommes polonais, en obtenaient la concession de Pvepnine, devenu l'unique administrateur des grâces. Ces nouveaux Polonais montaient aussitôt à cheval pour aller enrichir leurs nouvelles possessions par la dévastation des terres voisines.

11 y avait à peine deux mois que ces pillages étaient commencés, quand les équipages de l'un d'eux tombèrent entre les mains des confédérés. Ils y trouvèrent les vases sacrés de l'évêché de Cracovie , la vaisselle aux armes de toutes les grandes familles , quarante mille ducats en espèces , des diamants, de riches tapis et des meubles que cet homme envoyait en Russie , comme un convoi.

La faveur pour les confédérés était si grande, que la noblesse de Podlachie, en apprenant que les Ptusses ravageaient une terre du comte Potocki, s'attroupa pour en empêcher le ravage, attaqua les Fuisses et se confédéra. Il s'agissait de former la confédération générale ; mais les Piusses couraient d'un bout du royaume à l'autre, et, dans un pays absolument ouvert et sans défense, ils s'emparaient avec facilité des points où la noblesse de chaque district eût pu se réu-

nir. Leurs marches rapides et leurs prompts retours répandaient par-tout la terreur. Sur les plus simples soupçons les seigneurs étaient enlevés dans leurs terres, et traînés à la suite de ces troupes. Des cosaques amenaient, des provinces, au palais de l'ambassadeur russe, des gentilshommes liés à la queue de leurs chevaux, Les Puisses s'étaient emparés de tous les lieux où on pouvait déposer les actes publics. Les habitants des villes, sous peine de voir leurs villes brûlées, étaient forcés de dénoncer toute assemblée qui s'y faisait ; et en effet , si on apprenait qu'il se fût formé une confédération dans une ville , elle était aussitôt brûlée. Si quelques gentilshommes, avant d'éclater, tâchaient de se pourvoir d'armes et de munitions, le dépôt était presque toujours découvert et saisi. Les confédérations mêmes qui parvenaient à se former, après avoir employé à leur réunion un courage héroïque , étaient pour la plupart aisément dispersées , parce que , sans armes et sans aucune habitude de la guerre , elles n'employaient pour se garder aucune des plus simples précautions.

Malgré ces désavantages et ces pertes, chaque moment faisait sentir un accroissement de vigueur. La confédération croissait au milieu de ses désastres. Les cruautés des Ptusses enflam-

maient le désespoir de la nation, et plus il périssait de confédérés, plus il s'en reproduisait. On essaya alors d'opposer aux Polonais des moyens pareils à ceux qu'ils employaient, et de former une confédération en faveur de la cour, des nouvelles constitutions et de la garantie ; mais les émissaires qui se présentèrent dans deux endroits pour exécuter ce projet furent massacrés. Quelques créatures du roi tentèrent d'en faire une en sa faveur, et en même temps contre la garantie russe. Pas un gentilhomme n'y voulut souscrire; le seul nom de ce prince rendait suspect tout projet auquel il prenait part.

La cour craignant la nation, cherchait à la désarmer, et le roi ayant eu avis qu'en échange des grains envoyés cette année à Dantzick , les seigneurs des terres qui y faisaient vendre leurs récoltes, avaient secrètement acheté tout ce qui s'y trouvait d'armes à feu, ce prince fit saisir ces armes sur la route par les officiers de ses douanes. Mais si la cour craignait la nation et voulait la désarmer, les Russes craignaient également la cour. Ptepnine envoya des détachements s'emparer des munitions de guerre , poudres, boulets, cartouches, auxquelles, par les ordres du ministère polonais, on travaillait avec activité. Il fit par tout le royaume enlever de

tous les châteaux, l'artillerie, les munitions, les armes. Les Puisses, dans toutes les provinces, s'emparèrent des moulins à poudre : il y avait peine de mort contre tout marchand qui vendrait de la poudre à tirer.

Ainsi on voyait un peuple désarmé > dont le territoire dans toute son étendue était occupe par une armée ennemie, nombreuse, disciplinée , formidable , et sans cesse recrutée ; un peuple trahi par son roi et par une partie de son sénat, dans un pays sans forteresses et même sans montagnes, ces asiles naturels de l'indépendance, se soulever de toutes parts, et attaquer à coups de sabre des batteries de canon. Ils étaient souvent dispersés ; ils se ralliaient à quelques lieues de là ; et ces nombreux avantages que les Russes avaient soin de publier pour contenir les esprits, se réduisaient à ce que les troupes confédérées, n'ayant pas quelquefois de quoi charger un fusil , n'ayant souvent point d'autres armes que des barres de fer, se dispersaient lorsqu'elles étaient attaquées par de l'artillerie.

Ce ne furent point les chefs de la nation qui jouèrent ces rôles hasardeux. Ceux que leur grand nom et l'étendue de leurs possessions rendaient plus redoutables , étaient gardés à vue dans leurs châteaux. D'un autre côté, Tes-

clavage rendait inutiles à la défense de l'état tous les paysans polonais.

L'esclavage de la glèbe est établi en Pologne comme en Russie de temps immémorial , et avant toute espèce de civilisation : mais aucune superstition n'y altère dans les esclaves le penchant naturel des hommes à la liberté. Ils ne connaissent point cette insensibilité stupide avec laquelle les Russes se laissent ôter leur misérable vie dont ils ne croient pas avoir la propriété. Ils ressemblent à cette multitude prodigieuse de serfs qui couvrent la terre, assujettis par la force, ployant avec douleur sous la dure nécessité de leur condition , habitués par leurs parents à supporter patiemment le triste hasard de leur naissance , et capables, par l'impulsion même de la nature, d'ouvrir leurs cœurs a l'espérance d'une révolution. Mais les désordres , les pillages , les cruautés des troupes russes empêchaient ces esclaves même de se joindre à elles; de sorte que cette partie de la nation restait véritablement neutre entre ses maîtres et les oppresseurs de ses maîtres. Ce sont au contraire les esclaves russes qui font la force des armées de cet empire. Abrutis et féroces, ils regardent leur esclavage comme l'état naturel des hommes ; ils bénissent Dieu de leur étatf et croient gagner le ciel, en subissant la mort

pour obéir au czar. C'était donc un empire de plusieurs millions d'hommes mis en mouvement par une seule volonté,, qui en attaquait quelques milliers épars, sans union, sans armes, et dont la plus grande partie n'osait encore se déclarer. Aussi les romans n'ont-ils rien imaginé de plus extraordinaire que les aventures de quelquesuns de ces hommes adroits et audacieux, en qui l'anarchie avait développé toutes les qualités et toute l'industrie dont l'humanité peut être capable.

L'un d'eux, le comte Beniowski, d'une famille originairement hongroise, atteint d'un coup de canon dans les reins , et échappé de ses fers en Russie même, reconnu à Pétersbourg, et d'abord accueilli , mais bientôt indigné des infâmes propositions qu'il y reçut, pour acheter sa liberté par la promesse de retourner parmi les confédérés et d'y assassiner Pulawski ; transporté ensuite au Kamtschatka, à l'extrémité orientale du continent, employé avec les plus vils malfaiteurs à faire du charbon dans les forêts, y trame une conjuration, y réunit cent cinquante hommes audacieux, et, sans autres armes que les instruments de leur travail et quelques fusils de chasse, escalade la forteresse, se rend maître de la ville, fait prêter serment par les habitants à la confédération de Pologne ;

DE POLOGNE. 5o,

€t prévoyant l'impossibilité de se soutenir dans cette capitale d'une province russe, se jette avec sa troupe dans un mauvais navire, le conduit avec habileté sur cette mer inconnue, cherche, en remontant vers le nord ; ce passage de l'Europe à l'Asie, objet de tant de voyages ; repoussé bientôt par les glaces revient vers le midi, découvre quelques îles, leur donne son nom, livre plusieurs combats à des sauvages , aborde au Japon, à l'île Formose, à la Chine, parvient auxétablissements des Européens dans les Indes, ramène en Europe , sur un vaisseau français , quatre-vingts compagnons de son infortune et de son courage, parmi lesquels se trouvaient deux Suédois, six Hongrois, dix Polonais, sept Prussiens, deux Hollandais, un Suisse, deux Danois, plusieurs Allemands, quelques Ptusses, des Kamtschatdales, des gens des frontières de la Chine , et un sauvage de l'Amérique ; et enfin, pour prix de l'accueil qu'il reçoit en France, y remet entre les mains du ministère toutes les archives du Kamtschatka enlevées de cette province. 11 s'y trouvait un projet d'invasion de la Chine, et tout le plan de ce que les gouverneurs des provinces limitrophes, et les commandants des frontières devaient faire d'avance pour préparer l'exécution de ce jprojet; et par une suite de cette destinée qui enchaîne les uns

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aux autres tous les événements de l'univers, les ministres français profitèrent de l'étendue de leurs correspondances pour faire parvenir cet avis jusqu'à Pékin, et remettre une copie du projet entre les mains de l'empereur même de la Chine.

Il y avait parmi les chambellans du roi de Pologne , un homme que les hasards de sa vie avaient porté dans presque tous les pays du monde. Dzirzanouski avait quitté sa patrie pour venir en France , au temps où le célèbre Lowendall venait d'entrer au service de cette puissance , et composait de Polonais le régiment qu'il commandait. La frégate sur laquelle Dzirzanouski s'était embarqué à Dantzick avec un grand nombre de ses compatriotes, fut prise par les Anglais. Il fut mené à Londres, y obtint sa liberté , et vint faire en Flandre deux campagnes dans les armées françaises , qui, sous deux généraux étrangers, étaient alors la meilleure école de la guerre. Dzirzanouski, à la paix, revenu en Pologne , trouva sa famille en désordre. Un sentiment d'équité dominait en lui au milieu des plus terribles passions. Il ne put voir sans fureur une belle-mère ruiner sa famille et dépouiller ses sœurs. Il alla reprendre de vive force une somme de i5,ooo florins que son père avait donnée à cette femme, ne s'en

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appropria rien -, porta à ses sœurs cet unique reste de leur fortune, et troublé cependant par des remords sur cette révolte contre l'autorité paternelle , il partit pour s'en aller à Rome en pèlerin. Il revint par la France sous le même habit ; mais l'extrême police qui règne dans ce royaume n'y permettant pas de pareils voyages, il fut arrêté et enfermé comme un homme sans aveu. Quelques-uns de ses compatriotes le réclamèrent, et les protections qu'il trouva lui obtinrent de la cour de France un emploi aux Indes orientales. Il y parvint, au grand étonnement de tout le pays, à faire combattre de pied ferme et manœuvrer à la manière européenne un corps de Cipayes, dont il avait le commandement. Il les mena plusieurs fois au feu, sans que jamais ils aient plié ; et les Anglais reconnurent en plus d'une occasion combien ces Cipayes étaient supérieurs aux leurs , qu'ils s'étudiaient à former à la même discipline. Mais il se brouilla bientôt avec le commandant, et revint en France pour y suivre un procès contre lui. Le vaisseau qui le ramenait ayant touché aux îles de l'Amérique , il y eut, comme officier français, une grande liberté, dont il se servit pour lever tous les plans et noter tous les ancrages. Son procès en France n'ayant pas eu le succès qu'il en attendait, le ressentiment le fit

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passer en Angleterre , où il traita* avec le ministre Pitt de tous ses mémoires sur la Martinique. Un Portugais célèbre qui était alors à Londres l'engagea à passer en Portugal pour y servir dans l'armée qu'on envoyait au Paraguay. Mais à peine arrivé à Lisbonne, la licence de ses discours le fit mettre à l'inquisition. Une telle sévérité révolta son esprit naturellement indépendant ; il passa en Espagne , où le gouvernement paraissait s'adoucir et favoriser les étrangers. Le frère d'un favori du comte Brulh y était résident de Saxe; Dzirzanouski, mécontent de quelques propos que le Saxon tenait contre les Polonais,lui donna un soufflet. Malgré les traverses que cette vivacité lui occasiona , il obtint de cette cour un brevet de colonel, et partit pour aller lever un régiment en Pologne. Cet homme , content et amusant , y plut au nouveau roi, qui se l'attacha par un emploi de chambellan ; mais un violent amour pour sa patrie se mêlait à toutes ses vertus et à tous ses vices, et la hardiesse des discours qu'il tenait à ce prince fut bientôt remarquée. Un jour entre autres, il prétendait avoir été élu roi en Amérique par des sauvages. « Comment, lui répondit » le roi, avez-vous perdu cette couronne ? » Il reprit : « Sire, j'avais été élu par un peuple » libre : il s'aperçut que je pensais à l'asservir.

» je fus chassé comme tous les tyrans doivent » l'être. » L'espèce de faveur dont il continuait de jouir à la cour ne l'empêcha pas de se lier avec tous les hons citoyens, et pendant la dernière diète , il avait montré pour eux du zèle et de la vigilance. C'était lui qui, par ses avis et ses instances, avait empêché Pévêque de Cracovie de se rendre à la comédie, où le projet de son enlèvement devait être exécuté. Le roi, qui l'en soupçonna, lui montra depuis ce temps un visage glacé. Dzirzanouski osa lui demander une explication. La profonde dissimulation du prince excita la noble franchise du chambellan. Le roi, dans cet entretien, demanda ce que le public pensait de lui. Dzirzanouski ne lui cacha point « que la nation lui imputait toutes les » humiliations qu'elle éprouvaitsous son règne; » que son intimité avec Piepnine le faisait re- » garder comme complice de tous les attentats » de cet ambassadeur; qu'il avait, avant d'être » roi, donné une autre opinion de lui ; qu'alors » ses plus cruels ennemis ne lui refusaient point » des talents, des connaissances, des sentiments » élevés ; qu'aujourd'hui ses partisans même » s'étonnaient que toutes ses heureuses qualités » se fussent éclipsées, et qu'il fût monté sur le » trône pour y être un instrument dont la ty- » rannie se servait contre sa nation ; qu'un petit

» nombre de gens, il est vrai, avaient encore » suspendu leur opinion, et disaient que près » d'être détrôné, il avait ménagé leslvusses pour » se soutenir; qu'élevé dans toutes les intrigues » de la république et des cours , il n'était pas » novice dans l'art de dissimuler , et qu'on » pouvait encore excuser sa conduite, ou plutôt » lui pardonner de n'en avoir aucune, d'avoir » abandonné le gouvernail, et en quelque sorte » cédé à la tempête , dans le temps où il ne pou- » vait entrevoir aucune voie de salut ; mais » qu'aujourd'hui sa route était tracée, et que » les sentiments de la nation, ceux de l'Europe » entière et ceux de la postérité allaient être » fixés sans retour. » Le roi, les larmes aux yeux, demanda ce qu'il y avait à faire. Dzirzanouski répondit : « La nation s'étant soulevée » contre les Russes , elle vous pardonnera tout » si vous vous réunissez à elle. Par nos consti- » tutions, l'autorité du roi, quoique indirecte , » est très-étendue ; il représente l'idole de la » fortune : une foule de gens , enchaînés par » l'espérance des emplois, hésiteront à se dé- » clarer tant que vous-même vous ne vous » déclarerez point; par-là les difficultés de cette » entreprise se multiplieront ; la confédération » désavouée passera pour une révolte ; mais ne » vous flattez pas qu'il y ait aucune conciliation

» à espérer : la plus grande partie de la no- » blesse veut être libre ou exterminée. Il ne » vous reste plus pour régner avec honneur » que d'être le libérateur de votre royaume. » Vainqueur avec les Russes, si le malheur de » la nation le veut ainsi, que vous restera-t-il ? » un pays dévasté, l'esclavage sur le trône, » quelques lâches pour sujets, et une honte » éternelle attachée à votre mémoire. » Le roi se rejeta sur l'espèce de captivité où Repnine le retenait. Dzirzanouski lui représenta que le droit des gens n'existait plus à l'égard d'un tel homme, proposa de l'enlever et se chargea de l'entreprise. Le roi lui demanda son projet par écrit. A cette proposition , Dzirzanouski le regarda fixement. Le roi sentit tout ce que ce regard lui exprimait de défiance : il rassura le chambellan par les serments les plus sacrés. Le projet fut écrit et confié au roi : tout était prêt pour l'exécution. Dzirzanouski avait eu l'adresse de tirer de Repnine lui-même une somme d'argent assez considérable. Le complot était formé dans le régiment des gardes dragons, quoique tout composé de dissidents. Repnine devait être enlevé au retour d'une maison de débauche, où le public savait que cet ambassadeur devait passer la soirée ; mais Dzirzanouski, ce même jour, étant à dîner dans une 3: 5

maison ouverte à toute la noblesse, un gentilhomme arriva avec empressement, et dit comme une nouvelle répandue dans la ville , « qu'il y » avait un complot pour enlever Repnine; que » ce complot était découvert, et Tordre donné » pour en arrêter Fauteur. » Dzirzanouski, sur ce récit , sentant tout le péril où il se trouvait , demanda une bouteille de vin de Champagne , la but tout entière , s'échauffa encore de plusieurs tasses de café qui donnassent à ses esprits toute l'exaltation dont ils pouvaient être susceptibles, et sortit pour aller aux nouvelles. Il alla dans une promenade publique, y rencontra un de ses amis qui se promenait avec un général russe. Ce général était celui même qui avait l'ordre de l'arrêter. Les plus sûres précautions étaient déjà prises pour l'enlever à l'entrée de la nuit. Dzirzanouski les aborda, en disant qu'il méditait un projet utile et pressé, pour lequel il avait besoin d'un passe-port. Il était connu pour un des favoris du roi ; son aminé l'appelait, suivant l'usage du pays, que du nom de son emploi, et le hasard voulut qu'il obtînt le passe-port dont il avait besoin de cet officier même chargé de l'arrêter. Cependant la troupe qu'il avait formée se présenta le soir devant la porte de l'ambassadeur; mais la grille qui en défendait l'entrée se trouva

fermée : la garde donna l'alarme ; et cette troupe se trouvant sans chef, se dissipa d'ellemême.

Sur la nouvelle de son évasion, Repnine fit afficher la promesse de cinq mille ducats à quiconque amènerait Dzirzanouski vif ou mort. Celui-ci avait choisi sur toute la troupe dont il s'était assuré les sept hommes qu'il crut les plus déterminés, et s'étant sauvé avec eux, il rassembla bientôt une troupe de vingt ou trente hommes. En passant dans une petite ville où la noblesse du voisinage était assemblée pour quelque fonction de judicature, il entra le sabre haut, et prenant en main le crucifix qui était devant les juges, il force cette noblesse assemblée de rélire maréchal, et fait serinent entre leurs mains dans la même forme que les confédérés de Barr. Ayant ainsi acquis un titre dans la confédération et une autorité dans la république , il se fit suivre de quelque noblesse. Les Russes le poursuivaient avec acharnement, et l'atteignirent bientôt. Il chargea les sep t hommes déterminés qu'il avait choisis , de défendre le passage d'un pont. Ils le défendirent avec un courage héroïque , et lui donnèrent le temps de sauver sa troupe, en la dispersant. Il ordonna à un homme de chaque peloton, de dire qu'il était Dzirzanouski. Ceux-ci en acquéraient plus

de considération dans leur fuite , et lui plus de sûreté dans la sienne. On le poursuivit à-la-fois sur plusieurs routes différentes. On écrivait de tous côtés à Repnine, l'un qu'il avait pris Dzirzanouski , l'autre qu'il l'avait tué , un autre qu'il était près de le prendre; et lui, déguisé en moine , traversait la Pologne pour aller se mettre à la tête de quelque autre parti , né doutant pas qu'il n'eût été trahi par le roi , et nourrissant contre ce prince une haine capable de se porter à toutes les extrémités. Il publia un manifeste où il rappelait que Jean Casimir voyant combien son règne était funeste, et désespérant d'apporter remède aux maux de la patrie, avait mieux aimé abdiquer la couronne, que de rester roi pour le malheur public.

Repnine, effrayé du danger qu'il venait de courir, fit entrer dans la ville de nouveaux détachements russes. Auteur de tous les maux qui rendaient exécrable dans tous les esprits la nation et la domination russe, il cherchait maintenant à s'en justifier; il s'était conformé, disait-il, aux principes du roi, qui, ne pouvant se faire aimer, avait du moins voulu se faire craindre. Telle était la société de ces deux hommes ; telle était leur reconnaissance mutuelle des services faux ou vrais qu'ils se rendaient réciproquement. Ils s'accusaient l'un

l'autre de tout ce qu'ils avaient concerté ensemble. Le primat commença aussi à se faire garder dans son palais. On se barricada dans presque toutes les maisons de la ville. Tous ceux qui avaient trahi leur patrie, rassemblés dans la capitale, s'y méfiaient les uns des autres, et ne s'y croyaient plus en sûreté. Le primat, dont les funestes intrigues avaient amené les affaires à cette horrible confusion , écrivit à l'impératrice pour s'en disculper. « Ce n'était, lui disait- » il, ni l'admission des dissidents à l'égalité, ni » la garantie des nouvelles lois qui suscitaient » les confédérations, et soulevaient tout le » royaume. L'unique source du mal était que » la Russie eût manqué de parole à la noblesse, » en conservant le roi sur le trône. » Il assurait qu'en sacrifiant ce prince , il était encore temps de tout pacifier. Quelle que fût l'intention de la czarine, soit d'intimider le roi, soit de lui prouver la générosité qu'elle avait dele soutenir contre tant d'ennemis, soit enfin de déchaîner à-la-fois toutes les furies dans cette déplorable cour, elle lui envoya ces lettres même en original.

Le roi consultait ceux qu'il croyait ses amis. Il ne savait s'il devait abdiquer, faire un manifeste, se retirer en* Angleterre. L'impératrice, qui lui avait donné un royaume , n'aurait osé

lui donner un asile. Dans ce manque total de refuge, il parut enfin résolu de ne point quitter Varsovie, quels que fussent les événements, et de s'abandonner, s'il le fallait, à la merci des confédérés.

Les Russes avaient alors remporté un avantage considérable, mais qui devenait l'occasion de nouvelles craintes.

La petite armée du comte Potocki avait été entièrement dispersée. Quatre cents Russes , pendant qu'il s'occupait à enlever les compagnies polonaises, saisissant le temps de son absence, surprirent et emportèrent la ville de Podhaiez, dont il avait fait sa place d'armes. C'était le poste le plus avancé des confédérés de la Podolie. A son retour, il voulut attaquer ces quatre cents Russes dans cette même ville ; mais ceux-ci, pendant l'obscurité de la nuit, feignant de capituler, firent une sortie. Cette attaque imprévue jeta l'épouvante dans ses troupes ; tout prit la fuite. Potocki tâcha vainement de les rallier, la déroute fut totale. La plupart des compagnies polonaises l'abandonnèrent en l'accusant de leur avoir montré de faux ordres pour les engager à se joindre à lui. Il se sauva audelà du Niester avec le peu de troupes qui lui restaient fidèles, espérant trouver dans sa défaite l'occasion de compromettre la Russie avec

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les Turcs, et en effet il fut poursuivi jusque sur le territoire ottoman. Le colonel russe, trompé par les gazettes, où Repnine avait fait publier que la Porte ne prenait aucun intérêt aux confédérés, et avait défendu aux gouverneurs des provinces frontières de leur donner asile , écrivit au bâcha de Choczim et au prince de Moldavie pour demander de faire désarmer les troupes de Potocki , et de lui livrer leurs armes. « Il attendait , disait-il , de pied ferme , et les » avertissait que désormais il poursuivrait ses » ennemis par -tout où il les trouverait, si » Fhospodar n'avait pas soin de prévenir de pa- » reilles irruptions. » Ce colonel était un étranger d'une grande bravoure , d'une naissance distinguée, mais sans bien, et qui cherchait fortune dans les armées russes. Il désirait d'engager la guerre dans laquelle il s'acquit bientôt un grand nom. 11 tenta cependant d'éteindre la confédération d'une manière plus sûre et plus prompte. 11 envoya de secrets émissaires au hacha de Choczim et à Fhospodar de Moldavie , chargés d'offres d'argent pour les engager à lui livrer les confédérés et le comte Potocki. Le bâcha se laissa corrompre à vil prix ; mais Fhospodar espérant de sa fidélité de plus grands avantages, envoya à Constantinople et la lettre insolente de l'officier russe , et le récit des pro-

positions secrètes qu'il en avait reçues. Nonseulement les confédérés trouvèrent asile sous la protection de l'hospodar, mais ils traversèrent librement avec armes et bagages une partie de cette province. Un frère du comte Potocki, avec quelques centaines d'hommes, s'y étant aussi réfugié , ils se rejoignirent. Les Turcs . leur aidèrent à repasser le Niester sur leurs prames. Potocki, ainsi rentré en Pologne, prit à dos les Russes qui l'avaient poursuivi, les attendit et en massacra une partie au passage du Niester.

Cependant on croyait en Russie et à Varsovie même, que d'exterminer les confédérés de Barr, ce serait pacifier le royaume, parce que la plupart des autres confédérations avaient simplement adhéré à celle-ci, et lui avaient par-là confié en quelque sorte tous les pouvoirs de la république. Les Russes avaient réuni leurs plus grandes forces dans cette province. Eranéki venait d'y arriver, à la tête des troupes royales. On s'attendait à Varsovie à la nouvelle d'une victoire complète ; mais on en reçut une qui remplit tous lesespritsd'épouvante et d'horreur. Près des contrées où la confédération avait éclaté, vers l'orient de la Pologne, habite le plus exécrable des peuples, si on peut donner le nom de peuple à un ramas de brigands de

toutes les nations, échappés la plupart au supplice. Ils se rassemblent dans des lieux inaccessibles, au milieu des cataractes du Borysthène, à cinquante lieues de Kiof, en descendant le fleuve. Dans les premiers temps de l'empire grec, ces îles étaient déjà connues pour un repaire de pirates, et cette demeure sauvage entre des rochers escarpés, toujours battus par la chute des cataractes, endurcirait seule les hommes des mœurs les plus douces. Elle pourrait nourrir avec abondance ses féroces habitants, par l'étendue de ses pâturages, parla chasse et la pêche; mais ils préfèrent de vivre de rapines sur tous les pays voisins. Ils sortaient autrefois par les embouchures du Borysthène, côtoyaient tous les rivages de la mer Noire , pillaient les villes et les bourgs, et souvent ils ont répandu la terreur jusque dans Constantinople. Les premières lois observées parmi eux, sont depuis plusieurs siècles , de professer la religion grecque, et de temps immémorial, de ne recevoir aucune femme. Us se perpétuent, tant par Taffluence de nouveaux scélérats, que par la quantité d'enfants qu'ils enlèvent dans leurs incursions pour les former à leurs mœurs, et il est remarquable que cette étrange république se soit établie vis-à-vis de la côte où la fable avait placé le séjour des Amazones.

L'horrible événement que nous devons ra-^ conter, nous forçant à bien faire connaître cet exécrable ramas de brigands, nous ajouterons encore ici quelques détails.

Leurs biens et leurs pillages sont en commun ; ils logent ensemble dans de vastes granges ; aucun vœu ne les attache à cette société , ils la quittent à volonté ; mais tant qu'ils vivent parmi ses membres, il leur est absolument défendu de lire et d'écrire. Un officier public en a seul le droit ; tout papier lui doit être remis, et en cas de contravention, il est juge souverain de cette espèce de délit. Quand les Turcs conquirent tous les pays voisins, ces îles qui jusquelà n'avaient été que l'asile de l'impunité , devinrent le refuge de l'indépendance, et le zèle de la religion se joignant à l'amour de la piraterie, ils ne reçurent plus parmi eux que ceux qui firent profession de la religion grecque opprimée dans les pays tombés au pouvoir des Turcs. Ils se disaient prêts à mourir pour leur foi; d'autant plus superstitieux qu'ils croyaient, par un zèle fanatique, expier tous leurs crimes.

Ce fut de ces îles trop peuplées par l'affluence des brigands que sortit, il y a deux siècles, la nation des Cosaques , lorsque la plupart d'entre eux, enrichis de butin et rappelés par le désir de la société des femmes, acquirent des terres

dans les plaines qu'arrose le Borysthène, et se marièrent dans les villes de Pologne et dans les domaines de la noblesse polonaise. C'était aussi dans le même temps que la noblesse polonaise commençait à faire cultiver les rives de ce même fleuve auparavant désertes, vastes plaines connues sous le nom de l'Ukraine, et que la crainte des incursions des Tar tares avait fait abandonner depuis plusieurs siècles. Ainsi les querelles des Polonais avec cette nation nouvelle, commencèrent dès son origine. Le roi Etienne Bathori parvint à y établir quelque discipline et des lois qui ont subsisté plusieurs années à l'avantage des deux nations ; mais les habitants des cataractes étaient toujours regardés comme les premiers citoyens de ce peuple nouveau dont ils étaient en effet la tige. Ils avaient le premier rang à l'armée, la principale influence dans les conseils et dans l'élection du capitaine-général ou hetmane. Eux seuls avaient droit d'élire leur hetmane particulier. Cependant les seigneurs polonais et les administrateurs des biens royaux, habitués à traiter les paysans en esclaves , ne connaissant point de condition entre esclave et maître, s'efforçaient de réduire les Cosaques à la même servitude. Ils prétendaient les charger des mêmes redevances que les paysans polonais, les assu-

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jettir aux mêmes corvées. Les juifs qui de tout temps ont fait valoir ]es biens de la noblesse polonaise, voulurent ajouter cette nouvelle richesse au profit de leurs fermes. Les Cosaques se révoltèrent souvent, et l'horreur que les chrétiens grossiers ont contre les juifs, étant redoublée par la haine de ces exactions , ils commençaient toujours leurs soulèvements par égorger tous les juifs. Ils empêchaient aussi quelquefois les seigneurs de rentrer dans leurs terres ou les y massacraient , et quand une armée trop nombreuse venait les attaquer, ils fuyaient dans les îles.

Quelques années avant l'établissement de ces Cosaques dans l'Ukraine, les Polonais avaient été forcés de donner des armes aux paysans des provinces voisines, pour qu'ils pussent se garantir des incursions des Tartares. La plupart de ces paysans se joignirent aux Cosaques. Le désir de la même liberté, le zèle de la même religion, les fit souvent, dans le dernier siècle , livrer en commun des combats à la noblesse polonaise. Ceux même qui ne prenaient pas les armes avec les Cosaques, cachaient leurs marches, leur donnaient des avis ; en un mot, ils avaient eu de tout temps la faveur de tous les paysans de ces contrées. Enfin après de longues guerres, une partie de ces Cosaques étant

restée sous la domination polonaise, où elle se vit perpétuellement exposée à l'esclavage domestique, et l'autre partie étant passée sous la domination russe, où elle fut bientôt dépouillée de toute liberté civile, toutes deux furent également mécontentes de leur sort. Entre ces deux nations opprimées, les îles du Borysthène, leur ancien asile , continuèrent d'être fréquentées ; il y eut toujours dans ce refuge ouvert à tous les mécontents et à tous les crimes, une espèce de nation. Elle conserve encore aujourd'hui son institution primitive , zèle pour la religion grecque, exclusion des femmes et amour pour le pillage , et peut-être ne sera-t-il pas inutile, pour marquer l'opinion qu'on a dans les pays orientaux des établissements que nous respectons le plus, de rapporter qu'on y appelle quelquefois cette société de brigands , une espèce de chevaliers de Malte. L'impératrice et le grand-duc de Ptussie sont, depuis une trentaine d'années, inscrits les premiers sur la liste de cette confrérie militaire. On ne sait pas précisément leur nombre , et eux-mêmes n'en sont jamais assurés : on le croyait, au temps dont nous parlons, de quarante à cinquante mille; mais ils sont aujourd'hui extrêmement resserrés par cette ligne de forteresses dont la Russie enferme tout ce qu'elle a envahi dans les déserts

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qui les entourent. Les Russes cherchent tous les moyens d'affaiblir et de subjuguer cette redoutable société. Ils se sont emparés de quelquesunes des îles; ils violent souvent à main armée le territoire de toutes les autres, pour enlever de vive force les esclaves russes qui s'y réfugient; ils tiennent des femmes dans le voisinage, cherchant ainsi à attirer ces brigands hors de leur repaire , à les mettre à la solde et à les subordonner à la même discipline que les autres Cosaques. Cependant ces hommes presque assujettis par le gouvernement russe, et qui conservent en Russie leur ancien nom de Zaporoves , ce qui signifie les habitants des cataractes, mais qu'on nomme Haydamacks cheztousleurs autres voisins, ce qui signifie les scélérats, ravagent encore , tous les étés , cette frontière de Pologne. Ils attendent exprès, pour faire leurs incursions , le temps où la richesse des campagnes les attire, et où l'épaisseur des bois favorise leurs marches et leurs retraites. Us se partagent d'ordinaire en petites troupes, et se suivent un a un sur une seule file pour se cacher plus sûrement, cherchant plus à voler qu'à combattre. Ils obligent par leurs incursions tous les gentilshommes de ces contrées à se tenir toujours sous les armes, sont empalés aussitôt qu'ils sont pris, et souffrent toujours cette horrible mort avec

un courage incroyable. Ils entretiennent des correspondances avec les paysans de Podolie , et la menace ordinaire des esclaves de ces provinces, dans leurs mécontentements contre leurs maîtres , c'est d'appeler les Haydamacks.

La plupart des gentilshommes avaient alors abandonne leurs maisons et leurs familles pour aller combattre les Russes ; d'autres avaient eu le courage d'envoyer à la confédération les cosaques par lesquels ils se faisaient auparavant garder. Les Russes eux-mêmes avaient enlevé toutes les petites garnisons particulières que les seigneurs entretenaient dans ces contrées pour la sûreté de leurs terres. Cette province était absolument sans défense , quand les Russes conçurent l'horrible dessein de faire massacrer dans ses maisons toute la noblesse qui avait signé l'acte de confédération. Ils annonçaient de toutes parts qu'il leur arrivait du côté de l'Ukraine un secours de cinquante mille hommes. C'était l'annonce de ces affreuses calamités.

Les Zaporoves , que la crainte des Russes avait cette année contenus dans leurs îles , furent avertis de ces désordres, par les édits mêmes de l'impératrice. Elle se plaignait dans ces édits du soulèvement excité en haine de la religion grecque , ayant soin d'unir les juifs

aux Polonais, afin que ceux-ci se trouvassent confondus dans la même haine. Les Zaporoves sortirent donc de leurs retraites, sous le commandement de Zelesniak, leur chef. C'est presque toujours quelque hardi aventurier, célèbre chez les nations voisines, par les écarts de sa jeunesse ou par quelque grand crime. Ils montrèrent aux officiers russes les édits de l'impératrice qui autorisaient leurs incursions. Ils étaient précédés de missionnaires russes qui allaient par-tout prêcher le même évangile aux paysans polonais. Ils avançaient en les soulevant. Les Zaporoves fournissaient des armes aux paysans, et ceux-ci les conduisaient de maisons en maisons. Tout ce qui n'était pas de la religion grecque , vieillards, femmes, enfants, gentilshommes, valets, moines, artisans, juifs et luthériens, tout fut massacré. Toute la noblesse éparse dans ses maisons en Ukraine y fut égorgée. Les juifs plus haïs à cause de leurs concussions, furent presque tous brûlés vifs. Ces scélérats s'amusaient à pendre aux mêmes potences, un gentilhomme, un moine, un juif et un chien, avec cette inscription : C'est tout un. On vit à un même gibet, une mère entourée de ses quatre enfants. Une de leurs troupes enterra tout vifs , et près les uns des autres , plusieurs centaines d'hommes , de manière que

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les têtes de ces malheureux passassent hors de terre , et ensuite ils les fauchèrent comme les herbes d'un champ. Oserai-je l'écrire, et la plume ne va-t-elle pas me tomber des mains ? Ils ouvraient le ventre des femmes grosses, et à la place des enfants qu'ils en arrachaient, ils y enfermaient des chats vivants. Il y en avait d'âgés à peine de dix ans ; ils étaient conduits à ces meurtres par leurs pères ; ceux-ci tenaient les mains des malheureuses victimes liées derrière le dos pendant qu'ils exerçaient ces enfants à égorger, à poignarder, à faire souffrir des morts lentes. Si un inconnu leur tombait entre les mains, et qu'ils le soupçonnassent de cacher sa naissance ou sa religion, ils le forçaient à massacrer de ses mains des gentilshommes et des prêtres. Tout ce qui pouvait fuir prit la fuite. On ne rencontrait plus dans les villages que femmes égorgées, enfants écrasés sous les pieds des chevaux. Un malheureux échappé de ce carnage traversa des villages dont les puits étaient comblés de cadavres d'enfants. Trois villes, cinquante bourgs et plusieurs milliers de maisons éparses dans les campagnes furent brûlés. Il restait encore la petite ville d'Humane, un peu fortifiée , appartenant au palatin de Kiovie. Une foule de femmes, d'enfants et de vieillards abandonnés sans défense, parce que 3. 6

tout ce qui était en état de porter les armes avait joint les confédérés, s'était réfugiée dans les murs de cette ville. C'était le dépôt de tous les effets précieux de cette province. On fit un horrible complot pour surprendre ces infortunés. Le général russe, commandant alors dans cette contrée, fit secrètement avertir un major prussien qui y était avec cinquante hommes pour acheter des chevaux, de s'en retirer. On avait fait soulever tous les Cosaques polonais, en leur donnant à entendre que l'admission des Grecs à toutes les dignités de la république , allait eux-mêmes les associer au gouvernement. Le complot se forma entre Zelesniack, chef des Zaporoves, et un autre chef des Cosaques polonais. Celui-ci se présenta sous les murs d'Humane, se fit connaître pour le chef des troupes du palatin à qui la ville appartenait : il demanda du pain, en disant que la dévastation des terres et l'incendie des maisons en faisait manquer ses troupes. On lui ouvre pour lui porter des vivres. 11 se rend maître de la porte. Les Zaporoves accourent : on ordonne aux malheureux habitants d'apporter sur la place publique tous leurs effets, tout leur argent pour racheter leurs vies. Cet ordre exécuté , le massacre commence avec le pillage de tout ce qui était resté dans les maisons. Seize mille

personnes de tout âge , de tout sexe , furent égorgées. Enfin, un évêque vint de Russie établir sa religion dans cette malheureuse contrée, dont la possession avait toujours été ambitionnée par la Russie, et ce fut ainsi que toutes les autres religions y furent éteintes, et la domination russe établie.

Il est impossible de savoir avec exactitude le nombre de ceux qui périrent dans ces massacres. Ceux qui en échappèrent, et à qui Feffroi en a, sans doute, fait exagérer le nombre, le font monter à deux cent mille personnes. Ceux qui ont présidé aux informations juridiques qu'on essaya ensuite de faire contre ce soulèvement, et dont l'intérêt était d'en diminuer l'horreur, ne font monter ce nombre qu'à cinquante mille.

Pendant ce temps, les confédérés, contenus par les troupes russes , ne pouvaient aller au secours de leurs familles qu'on égorgeait. Potocki , au retour de la Moldavie , était tombé dangereusement malade, et Pulawski était allé avec quinze cents hommes accueillir les débris de cette armée battue. Les généraux russes, et Branéki joint avec eux, saisirent ce moment pour mettre le siège devant la ville de Barr. Elle était à peine fortifiée contre un coup de main. Quelques ouvrages de terre, un fossé sec

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et une palissade, en faisaient toute la force. Le Père Marc, ce religieux dont le zèle, poussé jusqu'au fanatisme , avait tant contribué à former la confédération, monta sur le rempart au moment où les Russes eurent établi leur première batterie, et, avec une sainte confiance, il saisit l'instant où ils mettaient le feu à un canon , et fit un signe de croix. Le canon creva. Tous les assiégés crièrent miracle, et crurent voir la main de Dieu s'armer pour leur défense. D'autres tentatives de ce fanatique n'eurent pas autant de succès. Une sortie qu'il conduisait , et qui avait en première ligne des prêtres en chappes et en surplis, portant des images de saints et des hosties consacrées, fut repoussée avec un grand carnage. Le Père Marc disait alors aux confédérés que leurs divisions empêchaient le ciel de les bénir, et, en effet, les commandants ne l'étaient que de nom. Tout ce qui leur devait être subordonné, était dans l'opinion qu'on ne devait obéir à personne , mais simplement se concerter avec ses chefs. Il y avait dans une ville assiégée les mêmes divisions que dans une diétine ; enfin , après quelques jours de siège, cette ville, le chef-lieu de la confédération, fut emportée d'assaut. Les confédérés, au nombre de douze cents, fuient mis aux fers et conduits en Russie. Le Père Marc

tomba entre les mains des Russes. Son air saint et inspiré en imposa à ce peuple superstitieux. Les généraux ordonnèrent sa mort, les soldats se prosternèrent en lui demandant sa bénédiction. Il se mit à leur faire des prophéties. Il leur annonça que sa mort serait la fin de leur empire : ils le gardèrent avec un respect infini, et ils ne tardèrent pas à raconter des prodiges arrivés dans sa prison.

Dans le même temps Casimir Pulawski avait été forcé de se jeter avec treize cents hommes dans le monastère de Berdichef. Il y fut assiégé. Outre les grandes richesses que la piété de plusieurs siècles avait amassées, la noblesse de ce canton l'avait choisi pour y déposer ce qu'elle avait de plus précieux. Casimir se défendit plusieurs semaines. Le secours qu'il attendait fut battu; et, pour lui ôter toute espérance, les généraux russes lui envoyèrent ceux des prisonniers qui ne pouvaient lui être suspects. Le manque de vivres le força de capituler. On ne viola que pour lui seul la promesse signée généralement pour tous les assiégés, de les laisser libres. Il fut retenu contre la foi donnée ; mais bientôt on lui proposa sa liberté, sous la condition d'aller porter aux principaux chefs des confédérés des paroles de conciliation. Il partit en effet, chargé des plus grandes promesses pour

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son père et tous les autres chefs , s'ils consentaient à mettre bas les armes.

La nouvelle de ces victoires se répandit avec le bruit des massacres , et la cour n'osa se livrer ouvertement à la joie. Toute la Pologne frémissait. Chacun dans Varsovie cherchait à se disculper d'avoir attiré les Russes dans le royaume. Tous rejetaient ce crime les uns sur les autres. Repnine, voyant l'horreur qu'inspiraient ces affreux désordres , dit avec tranquillité qu'il les ferait cesser quand il voudrait ; et il menaça la noblesse de tous les palatinats voisins des malheureuses contrées baignées dans le sang, d'exciter de pareils soulèvements, si elle remuait. En effet, des émissaires étaient envoyés dans toute la Pologne pour y soulever les paysans : tout était fureur, désolation, désespoir: on n'entendait par-tout que des lamentations sur l'indifférence avec laquelle toute l'Europe regardait l'état d'oppression où la république était réduite : les uns, alarmés de cette indifférence, n'osaient défendre leur liberté, de peur de perdre tout-à-fait le peu qui en restait : les autres s'animaient par la perspective de gloire que s'acquerrait la nation, en se procurant elle seule, et par la réunion de ses propres efforts, le bien qu'elle ambitionnait de recouvrer. Un grand nombre de dames polonaises envoyaient

en Turquie, en présent aux sultanes, tous leurs bijoux, tous leurs effets. Malgré cet abandon, ces désastres et ce désespoir, il se formait encore de nouvelles confédérations ; et même, en Lithuanie,près des frontières russes, un grand nombre de gentilshommes, après avoir acheté secrètement toutes les armes à feu qui se trouvaient dans la province, se confédérèrent et se retirèrent dans des bois environnés de marais. Ils avaient pour chef un jeune homme plein d'activité et de ressources, celui même qui , peu d'années auparavant , pendant qu'une armée de quinze mille Russes bloquait le duc Charles de Courlande dans son palais , était parti de Lithuanie, à la tête de cinquante gentilshommes , était entré dans Mittau , le sabre haut , avait traversé l'armée russe étonnée de cette audace , et les avait conduits dans le palais du prince pour lui servir de garde. Ce jeune homme , nommé Kosakouski , fit des courses heureuses sur les frontières de Russie , et jeta l'alarme jusque dans le palais de Mittau. Mais il s'agissait moins à présent de combattre les Russes , que de former cette autorité souveraine dune confédération générale qui pût rassembler la nation et en diriger tous les efforts. Si, de toutes les maisons éparses dans les campagnes, la noblesse se trouvait rassemblée le

dimanche dans l'église, elle saisissait cette occasion pour se confédérée Les Russes occupaient les Grods ; on s'assemblait dans les bois du voisinage ; on signait l'acte de confédération ; on revenait dans sa maison, en attendant qu'on pût former une troupe armée. Leurs manifestes étaient des harangues mâles , arrachées à l'indignation , et pleines de traits de la plus sublime éloquence ; ils protestaient devant toute la postérité contre la tyrannie ; c'était sur l'aliénation du pouvoir législatif que portait sur-tout le cri de la nation. La plus singulière de ces confédérations se forma dans la ville de Zakroczim , à dix lieues de Varsovie , en descendant la Vistule. Cette confédération, si voisine de la capitale, et environnée de tous côtés par les troupes russes, se soutenait en se dispersant à propos. Chacun de ceux qui la composaient retournait sur les terres des gentilshommes voisins , qui paraissaient les soudoyer, sous le prétexte de la garde de leurs maisons. Un grand nombre habitait dans Varsovie même. Ils étaient instruits par -là des moindres mouvements des Russes, et, se rassemblant à propos, ils mettaient à contribution toutes ces contrées. Ils faisaient passer aux chefs des autres confédérations l'argent qu'ils levaient par ce moyen, et des avis sûrs de tous les mouvements des en-

nemis. Leurs principaux rendez-vous étaient dans les îles de la Vistule, d'où ils faisaient payer une forte contribution à tout le commerce de la Pologne. Ils alarmèrent plus d'une fois Varsovie ; et il est remarquable que, jusqu'à la fin des troubles , ils ne furent jamais trahis malgré leur nombre, ni découverts malgré leur hardiesse. Ils n'eurent qu'une seule affaire avec les Russes , où ils remportèrent un avantage considérable. Ils avaient pour chef un gentilhomme nommé Zakrevvski , un de ceux qui , à la diète de 1766, étaient entrés dans le complot de massacrer, en pleine diète, le roi et tous ses adhérents ; et ce fut dans cette même confédération que se forma , dans la suite , une conjuration pour l'enlèvement de ce prince.

Une autre confédération, plus audacieuse, se forma à Cracovie, daus la seule province où il se trouve des montagnes favorables à une guerre défensive; et elle rendit l'espoir à la nation. Depuis l'élection du roi, les Russes étaient restés maîtres de cette ville, l'ancienne capitale du royaume. Ils venaient enfin de l'évacuer, afin de seconder le projet d'une confédération qu'on voulait y tenter en faveur de ce prince : mais la noblesse assemblée adhéra au contraire à la confédération de Barr , et força les émissaires du roi de signer cette adhésion. Les Russes ac-

coururent, et furent repoussés avec une perte de quelques hommes. Ils se campèrent non loin de la ville , et menacèrent de la bombarder ; mais l'incendie de la première ville de la Pologne eût été un événement trop remarquable pour le pallier aux yeux des Turcs, On publia que les ministres polonais veillaient encore sur les malheureux débris de leur patrie, et qu'ils avaient obtenu de Repnine que cet ordre ne fût pas donné. La ville fut assiégée : on accourut de toutes les parties du royaume pour la défendre. Elle devint le point de ralliement de toutes les confédérations. Les Puisses accoururent aussi de toutes les provinces où ils croyaient avoir dissipé tout ce qui avait pris les armes. L'évêque de Kaminiek écrivit aux assiégés pour leur recommander d'épargner les dissidents qui, en grand nombre, habitaient dans cette ville. « C'était, leur disait-il, une » occasion de détromper l'Europe entière , que » leurs persécuteurs cherchaient à abuser, et » de prouver que leur résistance n'était point » une guerre de religion. »

Pendant que l'attaque et la défense de Cracovie fixaient ainsi l'attention générale, un grand nombre de Polonais échappés aux massacres d'Ukraine, femmes, vieillards et enfants, erraient

dans les campagnes de la Moldavie , chargés de

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tout ce qu'ils avaient pu sauver de leurs effets. L'hospodar reçut ordre de les faire retirer de cette province. Ces malheureux allaient manquer d'asile ; mais , par une suite de la politique que les Turcs avaient embrassée, le prince moldave leur fit insinuer de s'avancer davantage dans l'intérieur du pays pour être moins observés par les Russes. Comme ils s'enfonçaient dans cette province, les Puisses au contraire firent publier le retour de la tranquillité en Ukraine , afin, disaient-ils, que ceux qui y possédaient des terres, prissent soin de les faire régir, et qu'elles ne fussent pas envahies par le premier occupant. Tout ce qui avait échappé au premier carnage revint peu-à-peu. Ces infortunés dans toute l'étendue de ce pays si florissant, il y avait quelques semaines , ne virent qu'un vaste désert sans autres traces de ses habitants que le sang et la cendre confondus ensemble ; et à peine furent-ils revenus que les soulèvements et les massacres recommencèrent. On voulait exterminer tout ce qui avait signé les confédérations.

Il y avait sur les frontières de cette province, du côté de la Bessarabie , la petite ville de Balta, appartenante au kan des Tartares. Elle est séparée de l'Ukraine par un ruisseau qui marque les limites. Le hetman , ou gouverneur tartare

de cette petite ville , cherchait depuis longtemps tous les moyens d'engager la guerre entre les Russes et les Turcs; il se nommait Jakoubaga. 11 avait été secrétaire de Crim Gueray, ce kan , irréconciliable ennemi des Russes, qui attribuait son exil à leurs intrigues, et qui attendait des premières hostilités son rétablissement sur le trône. Jakoubaga, pendant le règne de Crim Gueray, était souvent venu en Pologne pour s'informer sur les lieux mêmes de toutes les affaires de cette république; il y prenait véritablement intérêt. Il s'était lié d'amitié avec un grand nombre de Polonais. La disgrâce de Crim Gueray avait non-seulement ruiné toutes les espérances de Jakoubaga , mais ce secrétaire trop fidèle à son maître , était devenu victime de son attachement. Le kan actuel le regardant de mauvais œil avait épié une occasion de le perdre, et en avait enfin saisi une de le faire jeter dans les fers. L'émissaire de France découvrit ce Tartare, le visita dans sa prison , le vit déterminé à tout faire , s'il retournait dans son gouvernement pour engager la guerre. Cet émissaire parvint à apaiser la colère du sultan. Jakoubaga , sorti de prison et retourné à Balta dont il était gouverneur, entra en liaison avec les confédérés. Il savait que l'aie oran défend aux peuples qui suivent cette religion (c'était la sienne à lui-même)

de déclarer la guerre , à moins qu'ils n'aient été attaqués dans leurs frontières. Ils peuvent menacer, faire des dispositions défensives, mais leur religion ne leur permet pas d'être les agresseurs. Il s'agissait de faire attaquer à main armée le territoire ottoman. Jakoubaga exhorta une troupe de confédérés à se sacrifier s'il le fallait pour procurer cet avantage à leur patrie, et ceux-ci, de concert avec leTartare, attaquèrent une de ces troupes errantes de Haydamacks auxquels s'étaient jointes alors quelques troupes russes. Elles étaient commandées par ce même colonel , qui avait déjà fait une irruption dans la Moldavie, cet étranger, qui servant dans les armées russes ne pouvait attendre sa fortune que delà guerre. Il poursuivit jusque dans Balta les confédérés qui y fuyaient à dessein. Les Russes forcèrent aisément cette ville. Un grand nombre de musulmans périrent dans le massacre, et l'on prétend que Jakoubaga en tua plusieurs de sa main et mit lui-même le feu à la ville. Les Russes croyant alors la confédération éteinte dans ces contrées , enveloppèrent les Zaporoves , les dépouillèrent de tout leur butin qui se montait en espèces à plus de cent mille ducats, et cherchant toujours à subjuguer cette exécrable société de brigands , ils n'en renvoyèrent qu'une faible partie dans les îles, per-

mirent à une autre de s'établir dans l'Ukraine polonaise, et forcèrent le plus grand nombre à s'enrôler parmi les Cosaques russes. Ils livrèrent à Branéki les paysans polonais. Il en fit pendre plusieurs milliers. Il en conserva huit cents poulies employer aux travaux publics. La moitié de ce nombre fut conduite à Léopol , où le tribunal de la couronne commença leur procès; mais on reçut ordre de Varsovie d'interrompre les interrogatoires, de brûler toutes les pièces et de les livrer aux supplices sans faire de plus amples informations. Ils furent tous abandonnés aux bourreaux , pêle-mêle , comme du bétail.

Cependant Jakoubaga avait rendu au kan des Tartares et au grand-seigneur un compte trèsexagéré de Fincendie de Balta. Cette relation , apportée à Constantinople la nuit du i3 au 14 juillet 1768, annonçait la violation du territoire ottoman, le sang musulman versé, le souverain outragé , trois motifs de guerre également sanctifiés par cette même loi religieuse dont les ministres ottomans s'étaient fait un prétexte pour conserver la paix. Mustapha indigné de ce que son empire avait reçu cette insulte sous son règne, se reprocha d'avoir donné trop de confiance à la sagesse timide de ses visirs. Ses ministres eux-mêmes crurent les hostilités déjà

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commencées. Tous les ordres furent donnes pour faire marcher les troupes , armer les janissaires, établir les magasins, mettre en ordre les arsenaux. Le sultan ouvrit avec joie ses trésors amassés depuis tant d'années. Le peuple s'émut au bruit de ses préparatifs. Son inclination belliqueuse parut se réveiller, et de toutes parts on se pourvut d'armes avec un égal empressement. Cependant Mustapha, qui ne voulait régner que suivant les maximes musulmanes, qui n'exerçait aucun autre despotisme que celui dont sa religion lui confiait le pouvoir, subordonnant toujours toutes ses volontés aux décisions des interprètes de la loi , en convoqua aussitôt l'assemblée : mais sûr de la justice de sa cause, il prononça une malédiction formelle contre tous ceux qui entreprendraient de s'opposer à la guerre. La frayeur suppléa au courage. Le grand-conseil opina pour la guerre. Il prononça que les traités avaient été formellement enfreints par la Russie, et que la religion et la loi autorisaient le sultan à venger cet outrage dans le sang de ses ennemis.

Mais ce premier mouvement donné à la peur et à l'orgueil fit bientôt place à des réflexions plus tranquilles. Ces vieillards amollis virent avec regret l'obligation de quitter les délices de leurs sérails pour le tumulte des camps, et

dès qu'ils entendirent le ministre russe parler encore de paix, offrir des satisfactions, promettre des explications, assurer que les coupables avaient été punis , ils se reprochèrent d'avoir précipité leurs mesures , d'avoir pris conseil de cette impétuosité qui tient à la fierté musulmane, et d'avoir en quelque sorte réveillé tout l'empire par le bruit d'une prochaine guerre. Ils se montrèrent contents de cette prompte justice faite par la Russie , et parvinrent à remettre cette affaire en négociation. La guerre ou la paix furent laissées au choix de la Russie ; mais il fallait, pour conserver la paix , qu'elle se soumît à la satisfaction la plus éclatante, et qu'elle retirât sans le moindre délai toutes ses troupes de Pologne.

Catherine , de son côté, dans les premières inquiétudes que lui causa cet événement, chercha à la hâte s'il existait quelque moyen de pacifier la Pologne. Repnine reçut ordre de tenter toutes les voies d'accommodement, et cet ambassadeur manda précipitamment tous les chefs des dissidents à Varsovie. Il voulait, afin de pallier la honte de rétracter les lois qu'il avait imposées, les engager, ou, s'il le fallait, les forcer à supplier eux-mêmes la czarine de les laisser renoncer aux prérogatives qu'elle avait obtenues pour eux. Il proposa à l'homme

que sa vertu et sa fermeté faisaient le plus respecter de tous les partis, à l'ancien grand-chancelier Zamoiski, de se charger de celte négociation ; mais deux nouvelles qui survinrent dans ce temps, rendirent aux Russes toute leur fierté, l'une que les ministres turcs reprenaient sur l'esprit du sultan leur ascendant accoutumé, l'autre que la ville de Cracovie était tombée au pouvoir des assiégeants.

Cette ville, enfermée d'une simple muraille, avait soutenu un siège de six semaines. Les secours qu'elle attendait avaient été coupés. Un grand nombre de confédérés, sortis pour prêter la main à ces secours, n'avaient pu y rentrer. Ceux qui y restaient, manquant de munitions, chargeaient leurs fusils avec des pièces de monnaie, et la nuit du 17 au 18 août, ils furent emportés d'assaut. Aussitôt que les Puisses furent dans la ville , leurs officiers se présentèrent devant eux pour prévenir le pillage. Les confédérés n'avaient pu se réfugier dans le château, et s'étaient jetés dans quelques églises où ils s'étaient barricadés. On les somma à son de trompe , on leur promit la vie et la liberté s'ils mettaient bas les armes; mais après quelques jours de bons traitements assez marqués pour que la nouvelle en fût généralement répandue en Europe et parvînt à Constantinople, ces in-

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fortunés furent mis aux fers et conduits enchaînés dans les provinces les plus reculées de la Piussie. Une autre confédération, plus formidable que toutes les précédentes, éclata, il est vrai, alors dans la Grande-Pologne; mais les ministres russes exagérant à leur souveraine les nouvelles heureuses , et affaiblissant , suivant l'usage de toutes les cours , l'impression de celles qui l'étaient moins, ne lui représentèrent ces nouveaux mouvements que comme les dernières agitations d'une tempête qui finit. Un renfort de troupes russes entra en Pologne pour accélérer la soumission totale de cette république, et Catherine suivit avec chaleur la négociation ouverte avec les ministres ottomans. Elle offrit de livrer vivants deux cents Zaporoves, et de les abandonner à la vengeance des Turcs. Elle fit remettre à Constantinople une copie fausse ou vraie du compte rendu par le commandant de ses troupes, dans laquelle il s'excusait de l'incendie de Balta, sur l'ignorance des limites. Tout ce qu'il y avait de troupes russes en Pologne reçut défense, sous peine de mort, d'approcher des frontières ottomanes; et quant à leur retraite prompte et entière de toutes les terres de la république, elle demandait un peu de temps. Elle démontrait la prétendue impossibilité de livrer les Polo-

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nais à eux-mêmes dans la situation où étaient les affaires : elle offrait d'exécuter cette condition aussitôt que les troubles seraient pacifiés.

Ces offres étaient accompagnées de présents, et les dispositions des ministres turcs étant bien connues à Pétersbourg, on ne doutait pas que cet orage ne fût déjà entièrement calmé. On ne fit aucune sorte de préparatifs pour la guerre. On eût craint d'alarmer la nation russe , et peut-être d'exciter des soulèvements par la seule apparence d'une guerre odieuse à tout l'empire.

Mais la distance des lieux empêchait que les conseils du cabinet ne pussent suivre la rapidité des événements. Quand cette réponse de la czarine arriva à Constantinople , les conjonctures étaient changées. Une révolution dans le ministère ne laissait plus aucun accès aux intrigues des Russes. Le sultan s'était aperçu avec colère que le grand-visir cherchait à lui opposer le suffrage des gens de loi. Il avait déposé ce vieillard , le 5 de septembre. Sa disgrâce avait entraîné celle du reys effendi, et le changement du ministère avait déedié sans retour le changement de système. Le sultan nomma un nouveau visir , dont l'élévation rapide avait commencé sous le règne présent, et qui ne

pouvait opposer aux vues de son maître celte considération d'une longue expérience acquise sous les administrations précédentes ; considération que lui avaient jusqu'alors opposée tous ses visirs.

On apprit dans le même temps à Constantinople que la révolte des Monténégrins était apaisée ; que ces peuples avaient été vaincus; qu'on avait pénétré dans leurs vallées , qu'on s'était emparé des couvents qui leur tenaient lieu de forteresses. L'artillerie du sérail et du port annonça cette victoire au peuple. Vingtdeux tètes des principaux rebelles furent exposées aux portes du sérail. Ce fut au milieu de cette joie, et pour ainsi dire de ce triomphe, qu'on reçut la réponse des Russes. Un grand conseil fut de nouveau assemblé. Le résultat de toutes les opinions fut encore que les refus de la Russie n'étaient pas assez constatés pour légitimer la déclaration de guerre , et , d'après la décision de cette assemblée, le résident de Russie fut mandé à l'audience du nouveau visir. Les portes en restèrent ouvertes à tout le peuple. Cette publicité annonçait des résolutions fermes. Le premier ministre ottoman commença par tirer de son sein les articles signés en 1764. « N'avez-vous pas, dit-il au résident » russe , en lui montrant cette convention ,

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» promis et signé au nom de votre souveraine » qu'elle ne laisserait en Pologne , et pour » très-peu de temps seulement, que sept mille » hommes de ses troupes, tout au plus, et sans » canons : à préseni n'y en avez- vous pas un » plus grand nombre? — Il est vrai, répondit le » ministre russe , que les circonstances Font » exigé ainsi. — Combien y en a-t-il, répliqua le » grand-visir ? — Environ vingt-cinq mille , lui » répondit Obreskoff. — Eh bien ! parjure, ne » faites-vous pas l'aveu de votre infidélité ? » Ne rougissez-vous point devant Dieu et de- » vant les hommes des horreurs, qu'au mépris » de toutes les lois divines et à la honte de » l'humanité, vos troupes ont commises dans » un pays qui ne vous appartient pas ? Et vos » canons, ne les a-t-on pas vus sur nos fron- » tières abattre un palais du kan des Tartares ? » Le résident répondit avec embarras. « Laissons » tout cela , interrompit le grand-visir ; une » pareille conduite n'est-elle pas opposée aux » capitulations, et une infraction manifeste des » traités ? » Le résident russe demeura en silence. « Je vous demande aujourd'hui une ré- » ponsc formelle, et si vos troupes, conformé- » ment aux engagements signés par vous-même, » ont reçu ordre d'évacuer entièrement le » royaume de Pologne. — Je ne crois pas, ré-

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» pondit Obreskoff, que cet ordre soit donné: » — Prendrez-vous , au nom de votre souve- » raine, rengagement nouveau qu'elles l'éva- » cueront sans aucun délai ? » Obreskoff ayant répondu qu'un pareil engagement passait ses pouvoirs, le chef de la loi, qui était dans un appartement voisin , envoya au grand-visir le consentement à la guerre , et ce ministre la déclara au résident russe. Celui-ci , troublé , voulut répliquer. Le grand-visir lui imposa silence, et le fit retirer. On le conduisit dans un appartement voisin, d'où, après que, suivant l'usage de ce pays, on lui eut servi le café, il fut enfermé au château des Sept-Tours. Le drapeau rouge /signe de la guerre , fut déployé dans toutes les villes, et on se pressa de faire passer cette nouvelle en Pologne , avec un manifeste où l'élection de Poniatouski était nommément attaquée, et ce prince déclaré indigne de régner.

Le premier ordre que donna le grand-seigneur fut de rappeler Crim Gueray de l'exil. Le sultan pensa avec raison qu'il devait armer contre la Russie un prince qui aimait la guerre qui l'avait faite avec succès, que les Tartares suivaient avec confiance , et qui , par son ressentiment personnel contre les Russes, était devenu pour eux un ennemi irréconciliable. Crim

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Gueray revint de Natolie, eut avec l'empereur plusieurs entretiens publics et secrets, fut comblé d'honneurs et de présents. Sa bravoure déjà éprouvée, sa prévoyance justifiée par les événements, ses projets, son air audacieux, inspirèrent une juste confiance à Mustapha, et Crim Gueray reçut une autorité souveraine sur les Turcs même , et le commandement absolu de cette guerre. Il ne perdit pas un instant, et partit pour la Bessarabie. Il y trouva ce qui restait des confédérés de Barr, au nombre de quinze cents, tous gentilshommes de quelque nom , et dépouillés de tout. Il se mit à la tête de son armée, dès la fin de 1768, et, malgré la rigueur de l'hiver, il entra enfin dans la Nou~ velle-Servie , cette province envahie par les Russes contre la foi des traités. Les malheureux colons ne furent point défendus. Les Tartares les emmenèrent en esclavage. Tout fut détruit par le fer et le feu, à l'exception de trois forts, dont les Tartares, dépourvus d'artillerie, n'osèrent approcher. Trois cents soldats russes étaient sortis du fort Sainte-Elisabeth, et rangés en bataille sous le canon de ce fort. Les Tartares les regardèrent de loin. Crim Gueray admira leur contenance, et, sans les attaquer, les laissa rentrer dans le fort.

Ni l'un ni l'autre des deux empires n'était

Iû4 HISTOIRE DE L'ANARCHIE

prêt à cette guerre qui les menaçait tous deux depuis si long- temps; et, à la nouvelle de cette irruption des Tartares, l'alarme fut générale en Russie. La terreur s'étendit à plus de cinquante lieues des lignes. Tout ce qui habitait dans cette étendue prit la fuite. On tremblait jusque dans Moscou , et tous les habitants de cette grande ville coururent en foule dans les églises. On envoya précipitamment des troupes, des munitions , de l'artillerie ; et la facilité des transports, par cette incroyable rapidité avec laquelle les traîneaux volent pour ainsi dire sur la neige servit à mettre ces contrées en état de défense.

Les Tartares brûlèrent tous les villages qui étaient sur la frontière. Ils emmenèrent trentecinq mille prisonniers, tous malheureux Européens trafiqués en Hollande, déserteurs français ou allemands, paysans arrachés à leur sol natal par la séduction. Tout fut vendu à quatre-vingts piastres par tête. Le kan choisit deux cents belles fdles , les fit revêtir d'habillements turcs , et les envoya en présent au grand-seigneur et à quelques autres de ses amis à Constantinople. Pendant cette expédition, qui dura six semaines, les chevaux des Tartares n'eurent pour nourriture que ce qu'ils trouvèrent sous la neige ; et l'on sait, par des témoins oculaires, qu'il

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n'en périt aucun. Crim Gueray, sans prendre aucun repos à son retour, annonça à toutes ses troupes le dessein d'aller aussitôt chercher les Russes en Pologne.

Cette guerre si redoutée de la nation russe, et qu'en Russie même, tous les ennemis du gouvernement se vantaient d'avoir prévue, éclatait enfin, et surprenait cet empire sans aucun préparatif pour sa défense. Catherine n'avait pu parvenir ni à se faire aimer du plus grand nombre de ses sujets , ni à leur faire prendre aucun intérêt à ses desseins. Il y avait encore peu de mois qu'elle s'était vue en quelque sorte forcée à fuir de Moscou, pour échapper au danger d'une révolution; et, après ce départ précipité, les mêmes sentiments qui, au commencement de son règne , avaient éclaté contre elle dans cette ville, s'y étaient reproduits d'une manière terrible. Le peuple en foule était venu supplier le comte Panine, gouverneur du grand-duc, de faire monter son pupille sur le trône , d'armer cet enfant contre sa mère, et de rendre ainsi à l'empire son légitime souverain.

Panine leur avait représenté l'extrême jeunesse du grand-duc. On lui avait répliqué, en le suppliant du moins de veiller sur la vie de cet enfant, que cette mère parricide était capable, disaient-ils, de poignarder entre les bras

Io6 HISTOIRE DE L' ANARCHIE

de son gouverneur. Dans toutes les villes de l'ancienne Moscovie, sur le passage de ce prince pour retourner à Pétersbourg, le peuple avait fait éclater les mêmes sentiments; et, dans plus d'un endroit, Panine avait été obligé de rappeler à la foule qui l'environnait, les bornes de l'obéissance, et le respect dû à celle qui occupait le trône. Tout le peuple nommait le grand-duc son unique souverain , et Panine le père et le protecteur de la nation.

Depuis ce temps les nouvelles de Pologne avaient encore irrité les esprits. Les troubles de cette république avaient jeté beaucoup d'embarras et de divisions dans le ministère russe , et même parmi les courtisans. Tous ceux qui voyaient avec envie le crédit des ministres, avaient saisi ce prétexte pour déclamer contre eux, et renouvelaient sans cesse la proposition d'abandonner la Pologne. Les parents des officiers russes tués en combattant contre les confédérés en déploraient hautement la perte, pour un objet , disaient-ils , qui n'intéressait que la vaine gloire de l'impératrice et ses passions personnelles.

Dans ces conjonctures, Catherine menacée par les Turcs , mais craignant d'effrayer ses peuples, n'avait fait aucun préparatif pour la guerre. Elle croyait la paix solidement raffer-

mie par ses intrigues, et en recevant la déclaration de guerre , elle ne put dissimuler ni son étonnement ni ses craintes. Ses pleurs la suffoquèrent. Panine, huit jours avant, l'avait assurée que les Turcs ne rompraient certainement pas avec elle. Elle reçut en même temps une lettre de Repnine qui, pour réponse au reproche quelle lui avait fait de l'avoir mal informée des véritables sentiments de la nation polonaise, lui citait quelques lettres dont cette princesse n'avait aucune connaissance ; et on découvrit qu'elles étaient restées depuis six semaines sans être lues, et encore toutes cachetées sur le bureau du comte Panine.

La disgrâce de ce ministre parut certaine. Cette foule d'ennemis cachés qui environnent toujours les hommes en place, tous ces rivaux de son crédit , tous ces envieux de leur fortune , tous ces courtisans inutiles et sans faveur, mais jaloux par caractère et mécontents de tous les ministres, saisirent cette apparence de disgrâce et se déchaînèrent contre des fautes si palpables et si funestes. Lui-même ne pouvait dissimuler ses craintes, et l'embarras de son maintien décelait celui de sa position : mais Catherine, après lui avoir marqué le plus vif mécontentement, le conserva dans tous ses emplois , satisfaite de s'être ainsi justifiée elle-même aux yeux de son

peuple, en rejetant toute la faute de la guerre sur cet homme qui en était véritablement l'idole ; et après ce premier moment , au milieu de ses embarras les plus cruels , elle ne montra plus que de la sérénité et de la joie.

Si de nouvelles confédérations n'avaient cessé d'éclater en Pologne malgré tous les désastres que les premières avaient éprouvées, et dans le temps même où ces infortunés républicains paraissaient abandonnés de l'Europe entière , comment peindre la fermentation qu'excita dans la république la nouvelle de cette déclaration de guerre des Turcs? L'espoir de rester libre devenait certain; mais la crainte de voir les armées tartares et ottomanes inonder toutes les provinces, et d'être en proie à tous les désordres que la barbarie de ces peuples ajoute aux calamités de la guerre, modérait cette joie. Le vœu de la nation fut de se délivrer par ses propres efforts pendant que les armées ottomanes attaqueraient directement l'empire de Ptussie. L'évêque de Kaminiek accourut de France pour diriger dans la crise actuelle les affaires de sa patrie. Ses correspondances s'étendirent bientôt dans toutes les provinces. 11 fit passer des sommes plus ou moins considérables entre les mains des citoyens les plus accrédités pour les aider à se pourvoir d'armes ,

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à faire des recrues, à rassembler des munitions. Lui-même établit sa résidence à Teschen, ville de la Silésie autrichienne , voisine des frontières de Pologne, et, dans ce refuge, les principaux confédérés et ceux qui méditaient de le devenir se rendirent auprès de lui. Là s'établit ouvertement le conseil qui dirigeait toutes les affaires des confédérations, n'ayant encore aucun asile en Pologne , dont toutes les villes étaient occupées par les Russes, et dont toutes les provinces étaient ouvertes et sans défense. C'est de là que Févêque de Kaminiek, avec un zèle infatigable, luttait contre tous les vices de sa nation, ne se rebutant jamais, et parvenant à mettre une espèce d'ordre dans l'anarchie, de la prudence dans les passions les plus inconsidérées , réunissant les esprits divisés , employant dans des lieux éloignés ceux dont les haines étaient irréconciliables. Il représentait dans tous ses entretiens, dans toutes ses lettres , que les armées russes destinées à combattre les Turcs allaient s'assembler en Pologne; que ce serait se sacrifier imprudemment que d'éclater avant l'ouverture de la campagne ; que ce serait tout perdre au moment de la plus grande espérance. Mais comment, dans une nation pareille, au milieu d'une si confuse anarchie , dans un moment où toutes les passions étaient si vive-

110 HISTOIRE DE l'àNvVRCHIE

ment excitées, où l'ambition personnelle pouvait prendre des prétextes si honorables, où chaque citoyen, pendant que deux empires si redoutés allaient combattre pour la destinée de la république, voyait son sort dépendre en quelque sorte de sa propre résolution, comment pouvoir espérer une conduite si mesurée et si patiente, et tant de prudence avec des intérêts si pressants? Une foule de confédérations éclataient avec témérité, et s'exposaient à être écrasées avant d'avoir acquis quelque force. Quelquefois dans les mêmes districts deux ou trois confédérations formées indépendamment l'une de l'autre, à cause du profond mystère qu'elles étaient obligées d'observer, éclataient séparément, et chacune prétendait que les chefs qu'elle s'était donnés étaient les véritables représentants du district. Des traîtres se mêlaient aisément dans ces nouvelles confédérations. Quelques-uns, il est vrai, étaient massacrés aussitôt que soupçonnés ; mais ces massacres même répandaient une défiance générale; et parmi les confédérations, celles qui étaient assez habiles ou assez heureuses pour se soutenir contre les incursions des Russes devenaient suspectes de collusion avec eux. La cour de Saxe commençant à entrevoir de plus près l'espérance du renversement de Poniatouski, chercha aussitôt

à former de plus intimes liaisons avec les confédérés ; mais cette cour intrigante, soupçonneuse, versée dans l'art de semer des défiances, peu contente de la réserve noble et digne de citoyens libres, avec laquelle les premiers confédérés lui avaient fait espérer la couronne, plus portée enfin, suivant l'esprit de toutes les cours, à se confier à de vils flatteurs qu'à des hommes vertueux et vrais, employâtes médiocres secours quelle fit passer aux confédérés à discréditer leurs principaux chefs, et à tâcher d'élever à leur place des hommes livrés à ses intérêts.

Cependant Pulawski, animé par le succès qui suivait enfin son entreprise , impatient de rentrer en Pologne , publia, des frontières de Moldavie où il était réfugié , une déclaration par laquelle il annonçait l'approche de l'armée tartare et la rentrée des confédérés sur les terres de la république. 11 priait ceux de ses concitoyens qui habitaient près des limites, d'amasser des vivres dans leurs châteaux , afin que le soldat trouvât une subsistance suffisante, n'ayant point de paie et n'apportant, disait-il, que son sang et sa vie pour la défense de la liberté; mais ce moment vit éclater aussi parmi les confédérés de Barr de funestes divisions. Depuis long- temps Potocki travaillait à s'emparer de toute l'autorité, et la vacance du trône, re~

I l 2 HISTOIRE DE L'ANARCHIE

gardée comme prochaine , donnait alors le plus grand motif à son ambition. Il voyait avec douleur le commandement des troupes entre les mains de Pulawski. Dans ses désastres même il avait sauvé presque tout son argent, et celui-ci, au contraire , qui soutenait la guerre depuis plusieursmois, avait épuisé toutes ses ressources. Déjà les confédérés étaient entrés en fureur contre lui en apprenant que son éclat imprudent avait fait avorter tous les desseins de l'évêque de Kaminiek. Le peu d'estime que sa vie passée avait inspiré pour lui, avait rendu ses moindres fautes suspectes de trahison. Il retrouvait en faisant les plus grandes choses la peine de cette espèce d'avilissement dans lequel il avait volontairement vécu. Potocki parut embrasser l'opinion de ceux qui craignaient l'invasion des armées turques et tartares en Pologne, et qui travaillaient à faire tomber ce fléau uniquement sur les provinces russes. Dans ces entrefaites arriva le jeune Casimir Pulawski, chargé de porter aux confédérés des paroles de paix. 11 avait écrit, il est vrai, à Repnine qu'il ne se croyait point tenu à une parole arrachée par la violence; qu'il n'exhorterait point son père à poser les armes, et qu'il comptait lui-même non-seulement les porter contre les Russes, mais conduire quelque jour les Polo-

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nais en Russie. Toutefois Potocki s'attachant à rendre cette famille suspecte, profita de cette commission à laquelle Casimir devait sa liberté, pour répandre par-tout les plus odieux soupçons. Casimir, impatient de s'en laver, obtint de son père quelques troupes, prit un long détour, passa le Niester, battit un détachement russe, ramassa des fourrages, leva des contributions , et revint au camp, ramenant des prisonniers, des vivres et de quoi équiper les troupes. Une seconde incursion eut encore un succès plus heureux. Il s'établît en Pologne et s'y fortifia dans un poste avantageux. Son père vint l'y rejoindre, et tous deux concertant leurs incursions se rendirent maîtres d'une grande étendue de pays, et préparèrent des magasins pour la subsistance d'une armée. Mais bientôt le séraskicr tartare qui commandait sur ces frontières prêtant l'oreille à de perfides insinuations, manda au vieux Pulawski de le venir trouver, pour apaiser, disait -il, les divisions qui régnaient parmi les confédérés. Il s'y rendit : et on apprit ensuite qu'il était étroitement gardé. Il écrivit à ses fils d'être tranquilles sur son innocence ; mais, quelle que fût sa destinée, de sacrifier leurs ressentiments, de ne jamais songer qu'à la patrie , et de justifier sa mémoire par leur conduite.

Il4 HISTOIRE DE l' ANARCHIE

Parmi les confédérations imprudemment formées, il y en eut une dont le mauvais succès exige , par l'importance de ses suites, une attention particulière. Elle priva la république d'une de ses plus grandes ressources.

Radziwil, rétabli dans ses biens et ses dignités par des moyens que lui-même détestait, avait enfin quitté Varsovie, le i3 mars, et était venu en Lithuanie, dans la forteresse de Niesvitz, qui lui avait été rendue. Ses sentiments étaient si connus, malgré le personnage odieux qu'il avait été forcé de revêtir, que les premiers confédérés l'avaient destiné à être le chef suprême des confédérations. En effet, ce prince, au désespoir d'avoir été indignement trompé, d'avoir servi d'instrument au malheur de son pays, était impatient de se justifier aux yeux de l'univers, et ne respirait que la vengeance. Mais toutes ses terres avaient été ravagées, son artillerie prise , ses troupes dispersées , tous ses biens au pillage. Il lui fallut l'espace de quelques mois pour rassembler l'argent et les troupes nécessaires à une pareille entreprise.

Les Russes cependant faisaient épier chacune de ses démarches; ils étaient instruits de toutes ses actions, de ses moindres discours, et, il faut l'avouer, son ivresse presque perpétuelle

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ne lui permettait pas de les mesurer sur le danger de sa position.

Un grand nombre de gentilshommes lithuaniens se rendaient avec empressement dans cette forteresse ; c'était à qui s'emparerait de la confiance de Radziwil et de ses troupes. Le comte Pac, sur-tout , homme d'une sagesse consommée, d'un très -grand nom, et d'une fortune médiocre , frère d'un homme qui avait toujours servi ce prince , qui en avait partagé les revers, et qui avait refusé son établissement particulier avant le rétablissement de Radziwil, semblait destiné, par le vœu des plus sages Lithuaniens, à diriger leur confédération. Il avait pour concurrent ce jeune Kosakouski, lequel avait le premier formé des confédérations en Lithuanie, avait jeté l'alarme dans la Courlande et sur les frontières russes, et s'était déjà assuré de plusieurs maréchaux pour former des confédérations dans tous les districts. La plupart des grandes dames de la province s'étaient réfugiées dans cette forteresse. Chacune voulant faire de son amant le libérateur de la patrie , tramait des intrigues pour décider le choix du prince ; et Radziwil, dans ce tourbillon d'affaires et cette affluence de monde, était incapable d'en soutenir l'agitation.

Il6 HISTOIRE DE L'ANARCHIE

Dans ces conjonctures, une confédération de .trois cents gentilshommes , la plus florissante jeunesse de Lithuanie , se forma dans le voisinage, sous la direction d'un nommé Kominski. Ils vinrent aussitôt se présenter devant cette forteresse, et sommer le prince au nom de la république. On leur laissa l'entrée libre; mais pendant le trouble qu'y causa leur arrivée et les délibérations tumultueuses qui en furent la suite, un général russe accourut avec six cents hommes, et annonça que plus de trente mille Russes répartis dans cette province, allaient se rassembler autour de cette forteresse. Radzi^ wil, dans la confusion où tout se trouvait encore, ses nouvelles recrues peu exercées, ses munitions incomplètes, crut que le plus sûr parti était de ne point hasarder une résistance inutile. Les Russes s'emparèrent une seconde fois de cette forteresse , la seule qu'il y eût en Lithuanie. Ils désarmèrent quatre mille soldats qu'il avait déjà rassemblés, en prirent la plus grande partie à leur service : ceux qui refusèrent de s'y enrôler eurent la tête rasée, et furent ainsi renvoyés dans leurs villages. Enfin, après avoir forcé tous les gentilshommes qui étaient présents de signer une promesse de ne point prendre parti dans les confédérations, ils laissèrent se disperser toute cette assemblée,

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cl forcèrent Radziwil à se retirer dans une terre plus voisine de \arsovie.

Cependant Catherine continuait d'employer toutes les ruses de sa politique et toutes les ressources de son génie, pour sortir avec honneur d'une position si embarrassante, ou si la guerre devenait inévitable, pour la soutenir avec gloire. Elle faisait publier en Pologne, par tous les organes qui lui étaient vendus, que la paix avec les Turcs était prochaine , et tâchait , par ce bruit, de faire craindre aux Polonais qui oseraient s'armer contre elle , d'être abandonnés à toute sa vengeance. Cette paix, en effet, n'était pas hors de vraisemblance. Les Anglais négociaient avec activité pour l'obtenir. Le grandvis ir, qui avait déclaré la guerre, homme ferme et altier, voyant l'autorité suprême sur les armées confiée au kan desTartares, avait abdiqué le ministère; et on tentait auprès du nouveau visir tous les moyens de persuasion, d'intrigue et de corruption.

Le bonheur qui avait toujours accompagné l'impératrice dans toutes ses entreprises, ne l'abandonna pas dans ces conjonctures, s'il est vrai qu'il ne faille donner que le nom de bonheur à l'événement qui suivit. Crim-Gueray cet imp!acable ennemi des Russes , ce fidèle allié des Polonais, au retour de son expédition

Il8 HISTOIRE DE L'ANARCHIE

dans la Nouvelle-Servie , après le long repas de son exil, au moment où il se préparait à venir attaquer les Russes en Pologne , fut attaqué d'une fièvre jaune , non sans soupçon de poison, et mourut dans la ville de Cautchan , qu'il avait bâtie. L'émissaire de France vit ce prince mort. Son visage et son corps étaient couverts de taches livides; les poils de sa barbe restaient à la main dès qu'on y touchait ; ses ongles tombaient ; tout marquait le poison : on montrait publiquement le Russe soupçonné de ce crime. Mais enfin, ce descendant de Gengiskan , cousu dans un sac de maroquin, et lié de grosses cordes , fut mis sur un petit chariot , et, sous l'escorte de six Tartares, fut conduit à Backserai ; et toute cette armée qu'il allait conduire à la délivrance de la Pologne, resta en proie aux divisions qu'y firent naître la vacance du trône et les factions en faveur des différents concurrents.

On employait , dans le même temps, tous les moyens de terreur pour désarmer les Polonais. Des ordres de sang étaient donnés contre toutes les confédérations; et, pour les désarmer plus sûrement encore par une sorte de satisfaction , il fut annoncé, de toutes parts, que l'ambassade de Repnine allait finir. Catherine affecta de se plaindre hautement d'avoir toujours été mal in-

formée des dispositions des Polonais. Cétait depuis long-temps le cri de ces infortunés. Dans ce mécontentement feint ou réel, on annonça l'arrivée prochaine d'un autre ambassadeur, vieux courtisan d'Elisabeth , dont l'esprit était doux, dont les manières étaient polies, et qui, sous cet autre règne, s'était fait chérir des Polonais. Mais en attendant son arrivée, Repnine, qui avait conduit les affaires à cette horrible confusion , continua encore de les gérer ; et il osa donner à cette princesse l'espérance d'armer contre les Turcs la nation polonaise. 11 comptait faire cette proposition dans la diète , dont l'époque était prochaine , et dont cet extravagant croyait l'assemblée possible. Catherine agréa ce projet ; et il reçut l'ordre d'offrir au roi, à cette condition, le commandement des armées. Il fallait que les préjugés du despotisme , le profond mépris des hommes et le respect religieux pour l'autorité fussent bien profondément enracinés dans l'esprit de cette princesse et de son ambassadeur, pour qu'ils crussent encore que la volonté d'un roi pouvait changer à ce point toute une nation. Le roi répondit à Piepnine par ce vers :

Connais-tu quelque Dieu qui fasse un tel prodige ?

En vain, Piepnine lui dit : « Vous voyez comme

» les Turcs vous traitent ; c'est contre vous » qu'ils ont pris les armes ; c'est à vous nom- » mément qu'ils déclarent la guerre : justifiez » le choix qu'a fait de vous votre protectrice , » en devenant vous-même aujourd'hui son dé- » tenseur. » Poniatouski se refusa à ce rôle dangereux, mais dont la seule tentative, quoique hasardeuse par elle-même , n'eût peut-être pas été sans honneur. Il se renferma dans les principes d'une politique circonspecte et timide. L'abandon total que la czarine lui fit annoncer en vengeance de ce refus, et les outrages de Repnine qui eii furent la suite , ne purent ébranler sa résolution.

Tout dans Varsovie opposa une égale résistance au projet insensé de Repnine. Les princes Czai torinski répondirent que dans la situation actuelle, où deux empires formidables prenaient une part aussi active aux affaires de la république , il ne s'agissait plus que d'attendre et de recevoir la loi du plus fort.

Pendant qu'on agissait à Varsovie pour chercher des moyens de concilier les esprits, et pour armer, s'il était possible, la nation polonaise contre ses défenseurs, les Russes, tâchant dans toutes les provinces d'assoupir tous les troubles et d'étouffer jusqu'au moindre germe de soulèvement, exerçaient les plus horribles

cruautés contre tous ceux des confédérés qui avaient le malheur de leur tomber entre les mains. On vit alors tous les usages par lesquels les nations les plus barbares ont adouci le fléau de la guerre , violés à l'égard des confédérés : toutes les capitulations devenues des pièges ; la foi donnée aux prisonniers toujours trahie ; un colonel russe, nommé Drewitz, massacrant de sang-froid des gentilshommes qui s'étaient rendus prisonniers de guerre, faisant expirer les chefs dans les supplices inventés enRussie pour les esclaves, les faisant quelquefois lier à des arbres, pour les exposer comme un but à l'adresse de ses soldats ; d'autres fois les faisant enchaîner, pour que leurs têtes, enlevées avec dextérité au bout des piques , représentassent tous les jeux d'un carrousel. On vit ainsi le carnage, qui n'a pour excuse que la nécessité des combats, devenu par ces horribles variétés l'amusement des vainqueurs. La barbarie fut encore poussée plus loin. Cet homme laissait errer dans les campagnes des troupes entières à qui il avait fait couper les deux mains ; d'autres fois, par une inconcevable férocité , joignant l'ironie et l'insulte à la cruauté la plus inouïe, il faisait écorcher ces malheureux tout vivants , de manière que leur peau représentât sur eux l'habillement polonais. Il est remarquable que cet

homme si atroce, et qui fut alors le héros des Piusses, était un homme sans courage. 11 était fin et patient ; il passait quelquefois deux mois entiers à guetter un parti, à s'assurer de quelques traîtres, à se pourvoir d'espions, et quand ce parti, après quelques courses heureuses, commençait à être moins sur ses gardes, il le surprenait, ne combattant jamais de sa personne , et revenant toujours aux mêmes manœuvres. Il fut plus d'une fois battu dans la suite par le jeune Pulawski, et perdit tout le renom qu'il avait d'abord acquis par ses effroyables succès.

Mais l'épouvante qui se répandit en Pologne suspendit ces émeutes téméraires , et les plus impatients sentirent enfin la nécessité d'attendre l'ouverture de la campagne , et de recourir à des desseins mieux concertés.

Avant de commencer le récit de cette guerre terrible où le trône des Ottomans fut ébranlé, où les habitants de la zone glacée allèrent combattre des hommes nés près de l'équateur, où laPiussie, devenue plus illustre par des victoires inespérées, se trouva cependant incapable d'achever ses conquêtes et de poursuivre ses entreprises , examinons quel était l'état intérieur de cet empire. Cet examen paraît nécessaire pour apprécier ses vastes projets, et pour nous

donner l'intelligence des principaux événements qui nous restent à raconter.

La Russie peu fréquentée des voyageurs, n'était connue en Europe que par la voie des panégyristes , par des relations de succès toujours exagérés, par les efforts excessifs qu'elle avait faits depuis soixante ans. L'enthousiasme qu'avait excité dans les esprits le règne extraordinaire de Pierre-le-Grand, durait encore. Du sein de l'ignorance et de la pauvreté, un peuple nouveau s'élevait à l'empire sans que les peuples riches, polis et savants en eussent témoigné ni jalousie , ni inquiétude. Cet exemple est unique dans l'histoire. Au lieu de ce dédain que toutes les nations ont tour-à-tour éprouvé dans le premier éclat de leur puissance , de ces railleries trompeuses que des villes plongées dans le luxe faisaient autrefois contre Rome bâtie de bois et de briques, au temps où elle commençait à donner des lois à l'univers ; au lieu du ridicule que des courtisans asiatiques s'efforçaient de jeter sur les mœurs des Spartiates dont ils sentaient avec dépit l'ascendant, et dont ils méconnaissaient les vertus; les Russes, au contraire, éprouvaient en Europe une faveur générale. Les causes n'en sont pas difficiles à saisir. Le soin qu'ils avaient eu de prendre nos manières et d'imiter nos usages, l'accueil que

Pierre Ier avait fait aux sciences, et qui attachait à sa gloire ceux qui dispensent la louange ou le blâme, l'amour du merveilleux qui se trouvait dans ces exagérations , cette espèce d'intérêt qu'on prend même involontairement à voir réussir de grands desseins, et peut-être, enfin, notre haine contre notre gouvernement, tout avait contribué à donner aux esprits cette singulière disposition, On applaudissait aux entreprises de cet empire. On le voyait avec plaisir se porter pour rival des puissances les plus considérées ; mais au moment où d'imprudentes démarches l'engagèrent dans de nouveaux efforts, quel était en effet son état intérieur? Les desseins conçus par Pierre Ier pour faire passer par son empire le commerce du monde , n'avaient point eu d'exécution. Les canaux qu'il avait commencés pour la jonction des mers, restaient interrompus; la ville de Cronstadt, premier port de cet empire, et située près de sa capitale , demeurait déserte ; le port construit sur une rivière dans laquelle les eaux de la mer ne remontent point , voyait se pourrir dans l'eau douce le peu de vaisseaux échappés aux tempêtes de la mer Baltique, ou plutôt à l'ignorance de leurs conducteurs ; la ville de Pétersbourg n'avait point été achevée sur les plans de son fondateur; on n'y voyait plus que les

vestiges des canaux qu'il avait creusés pour la rendre semblable à Venise ; cette chaussée fameuse entre Pétersbourg et Moscou si vantée dans quelques relations, et comparée aux voies romaines, n'était qu'une misérable route dans des sables , sur des fascines, au travers de vastes solitudes , et l'admiration avec laquelle les Russes ne cessaient d'en parler, provenait de l'étonnement où ces barbares étaient encore d'avoir vu ouvrir ces longues forets. Il est vrai que Moscou, leur ancienne capitale, était d'une immense étendue, et ne cessait de s'agrandir. C'était l'effet d'une étrange superstition. Jamais en Russie une église n'a été abattue; achever de la démolir quand elle menace ruine, serait un sacrilège ; on l'abandonne , et à côté on en bâtit une nouvelle. Les Moscovites racontent sérieusement qu'ils ont seize cents églises dans leur ville. Ce calcul est exact ; mais, pour peu que leur superstition dure , ils auront bientôt une ville toute d'églises.

La plupart des nations ayant reçu dans leurs mœurs des influences étrangères, sont perpétuellement en contradiction avec elles-mêmes, et n'offrent aux observateurs qu'un tableau variable ; mais la discordance actuelle des mœurs du peuple russe passe ce qu'il y a jamais eu de plus bizarre. Leur antique pauvreté et le faste

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asiatique, les superstitions judaïques et la licence la plus effrénée , la stupide ignorance et la manie des arts , l'insociabilité dans une cour galante , la fierté d'un peuple conquérant et la fourberie des esclaves ; des académies chez un peuple ignorant ; des ordres de chevalerie dans un pays où le nom même de l'honneur est inconnu ; des arcs de triomphe , des trophées et des monuments de bois ; l'image de tout et rien en réalité ; un sentiment secret de leur faiblesse, et la persuasion qu'ils ont atteint dans tous les genres la gloire des peuples les plus fameux : voilà ce qui résulte après un demi-siècle de ces étonnants travaux de Pierre Ier, parce qu'il ne songea point à donner des lois, qu'il laissa subsister tous les vices, et qu'il se pressa d'appeler tous les arts avant que d'avoir réformé les mœurs. On croirait voir les matériaux d'un superbe édifice épars, dégradés et noircis par le temps avant que d'avoir été employés, parce qu'un architecte imprudent les avait préparés sur de fausses mesures, et que par cette faute, l'ouvrage à peine élevé au-dessus de ses premiers fondements , et abandonné sans pouvoir être fini, n'offre déjà plus qu'un spectacle de ruines.

Ce qui restait de ce règne célèbre, ce n'était pas un empire policé, comme les panégyristes

de Pierre ne cessaient de le répéter ; c'était un peuple féroce armé de tous les arts de la guerre.

Cependant leur état militaire était présenté sous leurs yeux d'une manière trompeuse, et qui donnait une fausse idée de leur puissance. Tout ce qui recevait du czar quelques appointements, chambellans, médecins, comédiens et valets , tout se trouvait écrit sur l'état de la guerre. Quatorze éléphants , autrefois envoyés de Perse à cette cour, étaient pour leur entretien inscrits sur la liste militaire au grade de lieutenants-généraux. Ainsi était composée cette formidable liste de huit cent mille combattants qui leur donnait tant de confiance et de vanité, mais qui était véritablement réduite à cent cinquante mille hommes sous les armes. La discipline de ces troupes, facilitée par l'esclavage, n'avait pas corrigé tous leurs anciens vices; et la plus infecte comme la plus dangereuse malpropreté régnait encore dans leurs camps ainsi que dans leurs palais.

Pour entretenir cette armée , les provinces continuaient de se dépeupler. Dans celles du nord , les fdles ne trouvaient plus de maris. Quand il y naissait un enfant mâle , on voyait aussitôt vingt filles nubiles accourir et s'offrir à F envi pour prendre soin de cet enfant , en restant servantes dans la maison où il était né , sans

aucun autre salaire que la promesse de l 'épouser un jour.

On réparait, il est vrai, cette dépopulation en attirant sans cesse des étrangers ; mais les colonies fondées parleur affluence étaient bientôt dévastées par l'autorité tyrannique des gouverneurs. LaNouvelle Servie, florissante dans les premières années, parce que les Grecs y accoururent en foule, était déjà tombée avant l'incursion des Tartares ; et la plupart des colons grecs , préférant leur ancien esclavage , étaient déjà retournés dans leur pays.

Catherine connaissait si bien cette dépopulation, qu'à son avènement au trône elle fit répandre par toute l'Europe , et imprimer dans tous les papiers publics, une espèce d'état des déserts de son empire , offrant des possessions à quiconque voudrait les venir cultiver.

L'Europe , depuis que le luxe s'y est généralement introduit, a vu passer entre les mains de quelques heureux la fortune des peuples, et tous les états sont pleins dune multitude sans possessions et sans patrie. Une foule de ces infortunés vint alors chercher quelque propriété en Russie. Les Russes n'épargnaient aucun artifice pour ces sortes de séductions. Leurs ministres dans toutes les cours avaient dans leurs instructions un ordre particulier à ce sujet. Ils

annonçaient le dessein d'attirer des artistes dans

tous les genres ; mais tout homme était bon pour eux , et sous quelque prétexte qu'il eût été attiré en Russie, s'il avait des enfants, c'était autant d'esclaves pour les maisons des seigneurs russes. Tout voyageur de cette nation se livrait à ces manœuvres. Ils avaient par-tout de ces émissaires auxquels on donne le nom d'embaucheurs. Il se trouvait même en Hollande un Français nommé Beauregard, établi auprès d'Utrecht, qui avait traité publiquement avec l'impératrice pour lui vendre des hommes, et qui avait dans toutes les parties de l'Europe des correspondants chargés de débaucher des paysans , des artistes et des soldats. Les Hollandais, sous un pareil entrepreneur,- faisaient avec la Russie le commerce d'aventuriers européens, comme on fait la traite des nègres.

En quittant les belles provinces que la Piussie possède en Europe , pour pénétrer dans le nord de l'Asie , on croirait du moins trouver dans ces pays inconnus la nature encore innocente et neuve , spectacle doux et consolant, que les observateurs attentifs ont plus d'une fois opposé aux maux qu'ils voyaient plus près d'eux ; mais que trouve-t-on dans ces vastes contrées ? Des milliers de soldats épars à la garde des prisonniers; des cachots où la disgrâce et le crime 3. 9

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sont punis des mêmes peines ; des sauvages nés doux et bienfaisants, que le plus féroce des peuples prétend civiliser; des pays presque déserts et de plus en plus dépeuplés par l'exploitation des mines , et sur- tout par cette horrible maladie apportée d'Amérique, et déjà parvenue si loin sans qu'on y ait acquis la connaissance du remède.

La révolution entreprise par Pierre Ier n'a point franchi les limites de l'Europe. Les pays éloignés de la capitale ignorent les arts les plus nécessaires. Au delà de Moscou , en avançant vers l'Asie , vous rencontrerez à quatre-vingts lieues des nations sauvages qui errent dans des forêts inconnues. On peut assurer , sur la foi de témoins oculaires, qu'au nord de la Sibérie, dans une peuplade nommée la ville de Tomski, un couteau apporté par quelque hasard, il y a peu d'années, y passa pour une merveille , et fut , par une délibération publique , attaché solennellement à un tronc d'arbre au milieu de la ville , pour l'usage commun de tous les habitants.

La plupart de ces nations sont uniquement occupées à la chasse des animaux qui portent les fourrures précieuses. Elles en échangent les peaux contre des merceries, et les Russes donnent à ce commerce le nom insolent de tribut.

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Mais si ces fourrures abondent dans un pays nouvellement découvert , il en sera bientôt épuisé, comme le sont à présent les autres pays où le luxe les cherchait autrefois. Ces sauvages n'ayant plus alors aucun objet de commerce, il est vraisemblable que la Russie éprouvera au sein de son empire, ces petites guerres dont l'Amérique fut long-temps le théâtre. Elle voudra asservir ces nations qui se croient encore indépendantes , et qui déjà revenues de la première terreur que les armes à feu leur avaient inspirée , se défendront avec le désespoir où les réduira la vue prochaine de l'esclavage. Cet exemple est déjà donné, et ces petites guerres commencent avec des succès balancés.

Les frontières exposées aux incursions de toutes les nations lartares, sont bordées de redoutes élevées à la distance de huit lieues l'une de l'autre. Quinze mille hommes un peu disciplinés ont suffi long-temps à garder cet espace immense. Les Ptusses , qui doivent cet avantage à la supériorité de leurs armes et de leur discipline , portent une attention rigoureuse à empêcher nos arts militaires de pénétrer chez ces peuples; mais ceux auxquels le voisinage de la Chine a communiqué les armes à feu, attaquent à présent les Piusses avec égalité.

Los frontières de ces deux empires se trou-

vent aujourd'hui contigues dans une étendue de mille lieues ; et de toutes les affaires des Russes en Asie , les rapports qui subsistent entre ces deux états les plus grands de l'univers, étant les plus intéressants, nous en donnerons ici quelques idées.

Leurs guerres et leurs correspondances commencèrent aussitôt que les Tartares Mongous se furent rendus maîtres de la Chine. Le pays qu'ils habitaient auparavant, étant limitrophe des Russes, ceux-ci , en parcourant les armes à la main toutes les contrées du nord, arrivèrent à l'ancienne patrie de ces Tartares, que leur émigration récente avait rendue presque déserte. Après quelques hostilités entre les deux empires, il fut réglé par un traité solennel , que . le fleuve Amour leur servirait de limites. Les Russes n'observèrent point le traité et bâtirent une ville sur le bord qui appartenait aux Chinois. Ceux-ci la détruisirent, et la guerre recommença; c'était à la fin du dernier siècle.

La Russie semblait encore balancer sur quelle partie de l'univers tomberait sa puissance , également attirée par les trésors de la Chine, les délices de la Perse et les arts de l'Europe ; vaste repaire de barbares qui , par sa position singulière , pouvait menacer à-la-fois sur toute la surface du globe tous les peuples policés. Pierre

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soutenait alors en Europe ses guerres les plus difficiles. Cette circonstance et la sagesse du négociateur qu'il envoya à la Chine , le comte Sava, natif de Raguse, firent prendre le parti le plus utile et le plus sage. Au lieu de continuer les hostilités contre cet empire si riche, si peuplé , si florissant , et dont toutes les puissances maritimes de l'Europe se disputent le commerce, il fut résolu de détourner ce commerce, et de lui faire prendre un nouveau cours au travers de la Russie. Le comte Sava consentit donc à resserrer les frontières russes en les éloignant du fleuve Amour; mais il régla qu'une

nombreuse caravane de marchands russes irait

tous les trois ans à la Chine. Il établit à Pékin une maison russe sous l'administration d'un de leurs archi-mandarittes ; il prit les plus sages précautions pour le succès d'une entreprise qui devait produire une si grande révolution dans le commerce général. Les Russes cependant ne virent dans cette négociation que l'abandon de quelques déserts, et ils accusent encore aujourd'hui le comte Sava de s'être laissé corrompre par l'or des Chinois : mais Pierre en jugea mieux que so-n peuple , et pour le succès d'un si grand projet, il travailla pendant tout son règne à assurer la route de ces caravanes. Les deux empires devaient, suivant leur traité de

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paix, s'envoyer mutuellement des ambassades au renouvellement de chaque règne* A la mort du czar, les Chinois, fidèles observateurs du seul traité qu'ils eussent jamais eu avec aucune nation , envoyèrent complimenter Catherine Ire. Leurs ambassadeurs ayant appris en chemin la mort de cette impératrice, retournèrent chez eux et revinrent pour complimenter Pierre II. Ils apprirent encore sa mort en chemin ; mais cet événement étant alors prévu dans leurs instructions, ils continuèrent leur route et arrivèrent sous le règne de la czarine Anne. Ces -hommes, parus des contrées les plus peuplées de l'univers, ne purent s'empêcher de marquer leur mépris en arrivant à cette cour, après avoir traversé ces immenses solitudes qui composent presque toute l'étendue de l'empire russe. On les força d'adorer l'impératrice, selon toutes les cérémonies du rit chinois. Ils s'en plaignirent; et la vanité russe, pour conserver l'avantage de ces adorations , n'envoya à Pékin que de simples députés. Les Chinois se croyant insultés, cessèrent de protéger les caravanes. Le gouvernement les abandonna aux vexations des mandarins et à la friponnerie des marchands. Elles languirent jusqu'à la fin du règne d'Elisabeth* Un nouvel événement les fit alors entièrement cesser,

Des Tartares nommés Kalmouks - Zingors , qui occupaient un pays intermédiaire entre ces deux empires, leur étaient devenus également formidables. Quelques officiers suédois envoyés en Sibérie parmi la déplorable colonie des prisonniers de Pultava, étant parvenus à passer chez cette nation , y avaient été accueillis. Le kan connu en Asie par le surnom de Contaient, qui signifie sage prince , commença, avec leurs secours, à policer ses sujets, à les discipliner, à leur apprendre à cultiver la terre. Ces malheureux Suédois, devenus créateurs d'un peuple nouveau, se formaient ainsi des vengeurs. Les Russes voyaient, malgré leurs sévères précautions , et par leur cruauté même , nos arts militaires portés chez ces nations belliqueuses; événement qui tôt ou tard doit amener le terme fatal de l'empire russe sur le nord de l'Asie. Mais Contaicht, plus attiré vers les Chinois par leurs richesses et par la douceur de leur climat, leur causait alors plus d'inquiétude. Chaque course qu'il faisait sur leurs frontières , ils lui payaient des sommes immenses pour acheter leur tranquillité , et le faire retourner sur ses pas. Mais sous le règne de son successeur, des divisions intestines s'élevèrent parmi ces Kalmouks. Ce prince appela les Chinois à son secours , et par une horrible perfidie ,

l3G HISTOIRE DE L' ANARCHIE

après avoir vaincu avec eux , il fit massacrer leur armée auxiliaire. Les Chinois envoyèrent contre lui une autre armée , qui , trouvant encore cette nation divisée, se vengea avec fureur, et l'extermina presque tout entière. Les Russes, suivant la politique qu'ils ont toujours eue de recueillir dans leurs limites les hordes de Tarlares battues et fugitives , donnèrent asile au fils de Contaicht, et à seize mille de ses sujets , restes infortunés de cette belliqueuse nation. Ce fut, dit-on, une grande faute du règne d'Elisabeth , de l'avoir laissé détruire. Les Chinois, par cette victoire, se sont rendus maîtres de la Petite-Boucarie, ancienne patrie de ces Tartares. Leur empire s'étend ainsi jusqu'auprès de la mer Caspienne. Ils sont voisins des sources de l'Irtish , où sont les mines d'or le plus anciennement connues qui soient dans l'univers , indiquées par Hérodote dans le pays des Massagètes, et devenues aujourd'hui un sujet de discorde entre un peuple de l'Europe et un autre des extrémités de l'Asie. Les Chinois poursuivant leur vengeance, demandèrent aux Russes de leur livrer Contaicht. Sur la nouvelle de sa mort, ils envoyèrent des commissaires pour la vérifier, et l'usage étant parmi eux de conserver long-temps les corps sans les inhumer } ils finirent par exiger qu'on

leur livrât les os de ce traître. Cette contestation aigrissait toutes les autres difficultés qui s'étaient élevées entre ces deux empires. Les hostilités étaient recommencées. Les caravanes, le grand objet des travaux de Pierre Ier, étaient entièrement cessées, lorsque Catherine II parvint au gouvernement , et l'un de ses premiers soins fut de nommer une ambassade solennelle, que les Chinois refusèrent.

Les Puisses affectent un grand mépris pour la nation chinoise ; mais ceux qui ont commandé sur cette frontière (et on tient tous ces détails d'eux-mêmes) n'ont pas à beaucoup près le même mépris pour les Tartares soumis à ceux qui régnent à la Chine. Les Saulons ont étendu au loin leurs conquêtes ou plutôt leurs ravages. D'autres peuplades tartares réfugiées en Russie et renfermées dans les limites russes se voyaient avec désespoir tombées dans l'esclavage , et n'attendaient qu'une occasion favorable pour recouvrer leur liberté, soit en se soulevant contre leurs oppresseurs , soit en franchissant les limites pour retourner dans les vastes plaines de la Tartarie. L'une et l'autre de ces dispositions ne tardèrent pas à éclater pendant la guerre , (Tune manière funeste à l'empire russe. En un mot, le déclin de cet empire en Asie était devenu si sensible, que des gens sages avaient pro-

posé à cette cour d'en faire revenir ses troupes, en chassant devant elles les sauvages habitants de ces climats, et de laisser ces contrées ou absolument désertes, ou abandonnées aux peuples qui s'y défendent.

Mais l'esprit qui régna toujours parmi les Russes était bien éloigné d'une semblable modération". Jamais aucun état, pour réparer ses maux intérieurs, n'eut un plus grand besoin de la paix, et ne fut plus heureusement situé pour conserver cette paix nécessaire. Jamais au contraire aucune nation ne forma des projets plus immodérés d'ambition et de conquête. Les uns partant en imagination du Kamtschatka, croyaient traverser aisément ces mers inconnues, se voyaient déjà établis en Amérique, et s'attendaient à disputer un jour aux Anglais l'empire du Canada. D'autres prétendaient qu'avec trente mille hommes de troupes européennes , ils iraient conquérir la Chine, qu'ils en ramèneraient des millions d'hommes dont ils peupleraient leurs déserts, et qu'ils en rapporteraient des sommes immenses dont ils achèteraient l'Europe. Tel fut le projet que le comte Beniowski trouva dans les archives du Kamtschatka , dont il remit les originaux entre les mains des ministres de France , et que ceux-ci ont fait parvenir entre les mains de l'empereur de la

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Chine. Depuis quarante ans, la Pologne n'était déjà plus aux yeux des Russes qu'une de leurs provinces sous le nom de royaume , et tous les régiments attendaient avec impatience Tordre d'aller en partager le pillage. Quelques-uns pensaient qu'il fallait établir à Constantinople le siège de l'empire russe, et racontaient comment cet événement avait été sur le point d'arriver dans leur dernière guerre contre les Turcs. Cet esprit général dominait dans leurs conversations, dans leurs livres, dans leurs minces tragédies, soit que ces imaginations démesurées vinssent du caractère ordinaire de ce peuple toujours emporté au-dessus des nues dans la prospérité, soit que les esclaves prennentdans leur aveugle obéissance une idée excessive du pouvoir de leur prince , soit enfin qu'une impulsion volontaire porte toujours les peuples du nord à désirer des climats plus heureux lorsqu'ils les connaissent, et que tous ces projets ne vinssent que du désir vague d'une émigration.

Parmi tous ces projets, il y en avait un auquel le cabinet de Pétersbourg paraissait s'attacher de préférence, parce qu'il pouvait s'accorder en même temps avec une excessive ambition et une extrême faiblesse. C'était le projet de s'ériger en protecteur de la religion grecque r

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dans tous les pays de l'Europe et de l'Asie ou elle est répandue.

Les anciens czars étaient si éloignés d'une pa reille ambition, que pour se procurer quelque alliance en Europe , ils se montrèrent plus d'une fois disposés à embrasser la religion romaine. Mais Pierre- le-Grand s'étant formé des nœuds plus réels avec la république européenne, laissa tomber cette vieille ruse politique. Il réunit le pouvoir du patriarcat à celui du trône ; il devint en Russie le chef de sa religion ; il en décida ainsi pour jamais la séparation d'avec l'église de Rome. On voyait même à sa cour un de ses bouffons porter le nom de pape, jouir en cette qualité d'un palais et d'un revenu, et sous l'autorité de ce bouffon , on y parodiait dans les plus folles débauches toutes les cérémonies de l'église romaine. Mais son génie violent et hardi ne fit jamais servir à son ambition l'avantage d'être devenu un patriarche dans l'église grecque , et d'être le seul souverain puissant qui professât cette religion. En étouffant autant qu'il le put la superstition parmi ses sujets, il n'imagina point d'exciter le fanatisme chez ses voisins. Mais le clergé grec, ignorant, superstitieux et pauvre , ne tarda pas à chercher de la protection et des aumônes à la cour de Russie ; et dès le règne suivant, cette cour, plus

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par superstition que par politique , entretint de pareilles liaisons dans la plupart des provinces soumises aux Turcs. Ceux-ci n'en conçurent point d'ombrage, et, accoutumés à voir les princes catholiques protéger les moines de Jérusalem , ils ne virent pas plus de danger dans cette protection nouvelle.

Les Grecs, cependant, sur la foi d'une vieille prédiction accréditée parmi eux, « Que l'em- » pire turc sera détruit par une nation blonde,» s'accoutumèrent à regarder les Moscovites, chez lesquels cette couleur domine , comme devant être leurs libérateurs. Munich songea le premier à profiter de cette singulière disposition des esprits ; la paix rompit son dessein , avant que l'exécution en fût assez avancée pour avertir les Turcs du danger qu'ils avaient couru, et qui allait toujours menacer leur empire. Depuis ce temps, une nouvelle conjoncture favorable aux Russes, cimenta de plus en plus leurs liaisons avec les sujets de l'empire ottoman. Ces anciens peuples Esclavons, de même origine que les Russes, attachés à la même religion, parlant le même langage , apprirent avec plaisir qu'une de leurs peuplades était devenue puissante ; et jusque sur les bords du golfe de Venise , dans les vallées du Monténéro, les aumônes de la Russie allèrent chercher leurs prêtres , décorer leurs

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églises, et fomenter la haine de ces peuples contre leurs maîtres. Par une particularité remarquable , l'ancienne langue esclavonne se trouve précisément la même dans ces vallées et dans la Moscovie. Les Puisses et les Monténégrins retirent cet avantage d'avoir si longtemps conservé leur barbarie, qu'aujourd'hui ils s'entendent comme un même peuple.

Cependant , au milieu de tous ces projets d'ambition et de conquête , il était impossible que les Russes se dissimulassent les maux intérieurs de leur empire. Depuis long-temps chacun de leurs souverains en arrivant au trône, avait paru sentir que le soin de remédier à ces maux devait être son premier objet. On les avait vus depuis quatre règnes , condamner à leur avènement, la guerre qu'ils trouvaient entreprise , la regarder comme étrangère aux véritables intérêts de l'état, se presser de la terminer, et tâcher de remédier au désordre général, jusqu'à ce qu'une ambition personnelle ou de nouvelles intrigues les engageassent à leur tour dans la même faute. Ainsi , Anne avait mis fin à la guerre de Perse, Elisabeth à celle de Prusse, et Catherine à celle de Holstein. Un grand dessein , celui de réparer l'erreur de Pierre 1er, et de donner enfin des lois à la Piussie, occupait alors le génie de cette princesse. Nous l'avons

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vue convoquer tous les députés de toutes les provinces de son empire. Ils travaillaient sous sa dictée à la rédaction d'un code général et uniforme. Elle avait, à son avènement, trouvé les finances dans un extrême désordre. Elle s'occupa d'abord de les rétablir, tant par une économie sévère, que par la réunion de presque tous les biens de l'église au domaine impérial ; mais cédant bientôt à un désir immodéré d'illustrer son règne , elle les avait épuisées de nouveau par des fondations éclatantes , par des établissements de tous les genres, par la construction de superbes quais sur la rivière qui traverse la capitale.

Ces dépenses avaient absorbé la plus grande partie des sommes destinées aux militaires , et dans la profonde sécurité où était cet empire , tout ce qui était relatif à la défense de l'état avait été sacrifié pour ces embellissements. Le grand-maître de F artillerie, qui ne devait cette place qu'à la faveur, uniquement occupé de, plaire, rapportait tous les ans à Catherine la glus grande partie des sommes destinées à l'entretien de la milice. Le ministre de la guerre , qu'un zèle imprudent, ou plutôt une jalousie indiscrète contre le favori, avait d'abord fait disgracier, rétabli dans son ministère, imita la conduite de son antagoniste, et laissait Farm de

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sans recrues , sans habillements et sans armes. Rien n'était prêt pour la guerre, ni l'armée, ni l'artillerie, ni la flotte. Toutes les caisses étaient vides, et à cette déclaration inattendue, tous les travaux furent suspendus. Les députés même pour la législation furent congédiés. On rassembla à la hâte tout ce qu'on put trouver d'ouvriers, et l'on précipita tous ces préparatifs pour la guerre , sans discontinuer les négociations pour la paix, qui pouvaient jeter plus de lenteur dans les préparatifs des Turcs.

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