LIVRE X
Le grand-visir eût risqué sa tête en écoutant des propositions de paix ; et si la fermeté du sultan se fût démentie après avoir armé dans tout son empire une multitude fanatique et. avide de butin , il eût lui-même risqué sa couronne et sa vie.
Aux approches d'une guerre qu'il était impossible de prévenir, et qui devait influer sur le sort de tant de nations , la conduite du roi de Prusse fut digne de son génie. Trente années de travaux, de succès et de gloire, une armée de deux cent mille hommes aguerrie sous ses yeux , et perpétuellement exercée sous ses ordres, et un trésor de plus de cent millions mis en réserve, et sans cesse accru par son économie le rendaient maître de ne suivre désormais, dans toutes les agitations de l'Europe que sa seule volonté. 11 ne craignit point d'annoncer hautement ses intentions pacifiques, et le dessein d'éviter soigneusement tout ce qui pourrait étendre plus loin le fléau de la guerre. Toutefois il résolut d'être fidèle à tous les engage- 3. 10
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ments de son alliance avec la Russie , de lui payer annuellement trois millions de subsides stipulés pour l'occasion actuelle par le traité qui les unissait, et de contenir par la terreur de ses armes quiconque voudrait augmenter les embarras de cet empire. Il écrivit à la reine de Suède sa sœur, « que les liens du sang et la » tendre amitié qu'il avait pour elle ne le dé- » tourneraient pas d'attaquer les Suédois, s'ils )> voulaient profiter de cette occasion pour se » venger de leurs anciennes défaites. » De fortes patrouilles tenaient éloignées de ses frontières toutes les troupes errantes des confédérés polonais; mais sans prendre d'ailleurs aucune part aux troubles de Pologne, afin de ne pas donner aux Autrichiens l'exemple et le prétexte d'y prendre part eux-mêmes, et sans déclarer ouvertement cette espèce de neutralité, afin de ne pas trop rassurer les confédérés, et de leur laisser, par égard pour la Piussie, une crainte perpétuelle de voir tomber sur eux toute sa puissance. On sait aujourd'hui, par une confidence de ce prince, que son intention secrète était de laisser laPvussie consumer ses forces pendant quelques campagnes, et, pour rapporter ses expressions, « de laisser mater la czarine. » 11 prévit dès ce premier moment, que son entremise et celle de la cour de \iennc devien-
tiraient enfin nécessaires pour rétablir le calme en Pologne, et la paix entre les deux empires ; et s'occupant à préparer de loin un concert que les ressentiments de cette cour contre lui rendaient si difficile à former, il prit soin de lui faire beaucoup d'avances, il n'épargna rien pour lui inspirer toute la confiance qui peut subsister entre des ennemis éclairés. Enfin , il rechercha aussi l'envoi réciproque de ministres à Versailles et à Berlin, espèce de rapprochement qui n'avait point eu lieu depuis sa rupture avec la France ; et il se mit ainsi de toutes parts en état de n'être point entraîné par le cours des événements, et d'y donner plutôt lui-même la direction qui conviendrait à ses intérêts.
De son côté la cour de Vienne, en opposition au roi de Prusse, tint une conduite également mêlée de circonspection et de fermeté, Sans crainte pour la plupart des pays de sa domination par une suite de son alliance avec la maison de Bourbon, elle rassembla toutes ses forces dans les seules provinces voisines de la guerre. Près de deux cent mille hommes furent répartis en Hongrie , en Bohême et dans la Haute-Silésie. Mais elle prit soin de faire rassurer les Turcs sur la grandeur de ces préparatifs. Elle leur promit de nouveau la plus exacte
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neutralité. Elle ne fit pour les confédérés rien de plus que de laisser leurs chefs se rassembler sur ses frontières, et y tenir leurs conseils; ne s'expliquant point en leur faveur, mais évitant de les décourager, et s' occupant, au contraire, d'entretenir et d'animer leurs espérances. Enfin, pour éviter les discussion» dangereuses que pouvaient occasioner l'incertitude des limites dans les provinces qui allaient servir de théâtre aux hostilités, elle fixa les bornes de sa domination par une ligne tracée dans toute Ja longueur de ses provinces. Des poteaux marqués des aigles autrichiens furent élevés sur cette:: ligne de distance en distance ; et elle fit notifier à la Ptussie, aux Turcs et aux confédérés, que tous les partis qui passeraient les limites désignées de cette manière, seraient aussitôt désarmés ; sévérité qui fut quelquefois secrètement adoucie en faveur des confédérés.
Ainsi les spectateurs du combat étaient non moins formidables que les combattants euxmêmes ; et pendant que les armées russes et ottomanes s'assemblaient à l'orient et au midi de la Pologne pour décider par la guerre le sort de cette république , quatre cent mille hommes des meilleures troupes qu'il y eût alors au monde, commandées par d'habiles généraux, sous les ordres de deux souverains ambitieux .
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dont l'un, mûri par une longue expérience de la guerre, en avait perfectionné Fart, et dont l'autre, dans le feu et l'impatience de l'âge , paraissait aspirer à la même gloire , bordaient de l'occident au nord toutes les autres frontières de ce malheureux pays.
Déjà la fin de l'hiver approchait, et les hostilités entre les deux empires ennemis demeuraient encore suspendues. Une fausse politique du grand-visir avait arrêté les incursions des Tartares, que ni la stérilité de la saison, ni les neiges , ni les glaces , n'auraient point retenus. Les Russes étaient retardés par la disette des moyens, par la difficulté des préparatifs. La Pologne même , après de si violentes tempêtes, ne paraissait plus que faiblement agitée, quoique les cruautés exercées par les Puisses au commencement de cet hiver eussent répandu plus d'indignation que de terreur. Mais les sages conseils que l'évêque de Kaminiek avait fait parvenir à toute la noblesse et aux troupes errantes dans les provinces, de réprimer leur zèle, de se disperser pendant cet hiver, d'attendre, pour achever les confédérations particulières et former la confédération générale, que les Turcs fussent entrés en campagne , avaient été généralement suivis. Quelques-uns cependant avaient répondu à ces conseils « que le temps de la
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» prudence était passé ; que s'ils posaient les » armes , ils ne sauraient plus que devenir ; » qu'ils manqueraient d'asile ; que de retourner » dans leurs maisons , c'était se livrer aux mains » de leurs ennemis, ou plutôt aux mains des » bourreaux ; en un mot, qu'il n'y avait plus » de salut pour eux que dans la guerre. » Mais les Russes, dans toute l'étendue de la Pologne , étant maîtres des forteresses , des châteaux et des villes, et ayant défendu à tout gentilhomme de donner refuge aux confédérés, sous peine d'emprisonnement et du saccagement de ses terres, ceux qui se soutenaient encore avaient hiverné au fond des bois. Les habitations qu'ils s'étaient faites dans les endroits les plus inaccessibles des forets, ressemblaient à des hameaux de sauvages ; et , quelques unes de leurs troupes, se fiant avec trop de sécurité à la difficulté de découvrir leur asile et à celle d'y pénétrer, y ïurent surprises et égorgées.
Les seuls Pulawski avaient passé l'hiver dans une situation moins déplorable. Ces trois jeunes confédérés, à la tête de huit cents hommes, s'étaient maintenus dans deux postes avantageux sur la rive polonaise du Niester. Ils comptaient faciliter, par la position qu'ils avaient prise , le passage du fleuve aux armées turque et tartare, quand elles marcheraient à la déli-
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vrance de la Pologne. Ils avaient, sur l'invitation du séraskier tartare qui avait commandé en Moldavie au commencement de l'hiver, amassé des magasins considérables pour la subsistance des troupes alliées. Mais dans les premiers jours du printemps, les Russes, malgré la faiblesse où était encore leur grande armée , reçurent ordre de prévenir les ennemis. Ils s'avancèrent par toutes les routes à-la-fois, et formèrent d'abord un cordon, à quelques milles du Niester. Le plus jeune des Pulawski, âgé de dix-sept ans, tomba entre leurs mains. Il fut envoyé prisonnier à Casan; et telle est l'influence de la fortune sur la durée des empires, que bientôt après il contribua au salut de cette ville , et par-là au salut de l'empire russe, lorsque le soulèvement des paysans armés de toutes parts contre la noblesse, fit éprouver aux provinces intérieures de la Russie des calamités qui la menaçaient de son entière ruine. Six mille Russes s'approchèrent ensuite des deux postes que les deux autres Pulawski occupaient encore.
Dans le nombre presque infini de combats qui furent livrés pendant cette guerre , ceux que des actions extraordinaires ont rendus plus dignes d'attention, et sur-tout ceux qui pourront servir à faire bien connaître et les nations et les hommes, sont les seuls que nous présen-
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terons sous les yeux du lecteur. Le combat que nous allons raconter doit intéresser à ces deux titres.
Des deux postes occupes par les deux Pulawski, l'un était l'ancienne forteresse d'Okopé, où il ne restait depuis un siècle que les ruines de vieilles fortifications. Au commencement des troubles, le gouverneur de Kaminiek avait retiré la garnison de cette petite place , et achevé de la ruiner. Les remparts étaient éboulés par le temps et les pluies, les fossés comblés, les portes brûlées, les tours démolies; mais l'assiette en était forte, et la situation singulière. Elle était située sur une colline qui borde le Niester, et qui, du côté de ce fleuve, s'élève sur un roc escarpé et inaccessible. Deux autres côtés sont embrassés par une rivière profonde et marécageuse qui va tomber dans le fleuve. Sur le sommet de la colline , et derrière les ruines de la forteresse , est une petite plaine fertile qui suffirait à la nourriture d'une garnison peu nombreuse. Le seul côté qui ne soit défendu ni par les rochers elle fleuve , ni par les marais et la rivière , offre une pente douce et unie , sur laquelle Casimir avait élevé des redoutes. Il résolut de ne point abandonner les magasins amassés dans ce poste, et s'attacha d'autant plus fermement
à ta résolution de s'y défendre , que les Turcs pouvaient facilement le secourir. Le passage le plus fréquenté entre la Pologne et la Moldavie est à peu de dislance en descendant le fleuve ; la facilité de cette communication entre deux provinces étrangères Tune à l'autre , y a fait bâtir , sur la rive polonaise , la petite ville de Zwaniek , presque en opposition de Choczim , forteresse turque située sur une hauteur de l'autre côté de la rivière. Le passage du côté de la Pologne est défendu par un ancien palais de briques , entouré de fossés secs et de murailles terrassées , bâti sur un coteau qui commande les deux rivages. François Pulawski , frère de Casimir , s'y était posté. Aux premières nouvelles de l'approche des Russes , celui-ci traversa le fleuve et courut à Choczim demander du secours , et représenter au pacha de quelle importance étaient pour les Turcs eux-mêmes et ces deux postes et le passage qu'ils défendaient et les magasins qui y étaient rassemblés. Pendant ce temps, les Piusscs, après avoir occupé la petite ville de Zwaniek, et masqué par un détachemen t le château qui la commande, attaquèrent la vieille forteresse d'Okopé. Les redoutes élevées sur la pente de la colline furent défendues jusqu'à la nuit; et alors les assaillants mirent le feu à la ville de Zwaniek .
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afin que cet incendie, voisin d'Okopé, en éclairât l'attaque. Les Polonais, pour éclairer le front des Russes, mirent aussi le feu à quelques maisons d'Okopé, et on combattit à la lueur de ces embrasements voisins ou éloignés. Les Russes se rendirent enfin maîtres des redoutes, et tout le front de la forteresse ne leur présentait plus que des ruines hors de défense. Les Polonais, réduits au nombre de deux cents, accablés par la muliitude de leurs ennemis, sans espoir de retraite , trompés clans l'attente du secours qu'ils avaient espéré, enfermés de tous côtés par les Russes, par les précipices, le marais et le fleuve , semblaient destinés à la captivité ou à la mort. Pulawski et ses compagnons forcés, après quelques heures de combat , se réfugièrent tous à cheval dans cette petite plaine sans issue , qui avait un quart de lieue en tout sens. La forteresse encore embrasée , et désormais tombée au pouvoir de l'ennemi, semblait leur couper toute retraite. Il restait une espèce de chemin, un sentier étroit, et qui pouvait à peine être reconnu pour un sentier sur la crête de ce rocher à pic qui bordait le fleuve. Pendant que les Russes, ne sachant ce qu'étaient devenus leurs ennemis, s'occupaient à les chercher dans les ruines, et que ceux-ci, au fond de cette plaine, étaient prêts de s'abandonner au
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dernier désespoir, Casimir leur dit : « Suivez- » moi, et faites en silence ce que vous me verrez » faire. » Il prend du côté du fleuve , s'avance vers le sentier, descend de cheval, et, le menant par la bride, il entre dans cet effroyable chemin. Tous l'imitent et le suivent un à un. Le bruit du fleuve , qui dans cette saison charriait de grands monceaux de glace , cachait le bruit de leur marche. Le feu des maisons incendiées commençait à s'éteindre , et ne jetait plus que des lueurs incertaines au travers d'une profonde obscurité. Tous avaient la vue encore éblouie des flammes qu'ils avaient eues si long-temps dans les yeux. Quelques chevaux et quelques hommes tombèrent du haut du précipice, et roulèrent dans le fleuve. Au bruit de leur chute et a leurs cris qui se confondaient avec le tumulte des glaces, les Puisses dans les ténèbres , croyant que les Turcs accouraient sur l'autre bord du fleuve, et ne soupçonnant point cette fuite téméraire, amenèrent à la hâte quelques canons sur le rempart, et tirèrent de l'autre côté de la rivière. Les boulets passaient sur la tête de ces hardis fugitifs. Le chemin s'élargissait vers le front de la ville ; mais là étaient en bataille les troupes russes qui avaient soutenu les assaillants. Les Polonais, en arrivant un à un , mais protégés par les ténèbres, se forme-
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rent en escadron, et, sans perdre un instant, avancèrent au galop , et en poussant les cris que les Turcs ont coutume de jeter, en courant au combat. Les Russes étonnés crurent qu'une armée turque ou tartare avait traversé le fleuve à la nage; et cette petite troupe, profitant de ce premier effroi de ses ennemis, passa ainsi à travers leurs escadrons.
Pendant ce temps, le pacha de Choczim refusait le secours sollicité par François Pulawski. Ce pacha avait reçu du grand-visir une défense absolue d'envoyer aucune troupe en Pologne, et Tordre de veiller seulement à la sûreté de sa place. Les Piusses avaient joint leurs présents à cette défense et achetaient de lui comme une trahison ce qui était de sa part une obéissance exacte aux ordres du grand-visir. Mais quarante janissaires du district de cette ville, indignés de l'abandon où leur chef laissait ces jeunes confédérés dont ils aimaient le courage et dont ils plaignaient le malheur, se rassemblèrent d'euxmêmes, et sans respecter la défense du pacha , ramenèrent vers le point du jour François Pulawski dans le château de Zwaniek. Ils firent aussitôt, suivis des troupes polonaises, une sortie avec toute l'impétuosité de ces dévoués qui sont la principale force des armées musulmanes. Un si léger secours ne servit qu'à favoriser la
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retraite de François , qui abandonna un poste devenu trop dangereux, et que la conduite des généraux turcs rendait désormais inutile. lise réfugia dans un village voisin de Choczim et sous le canon de cette place.
L'armée russe, composée de vingt -quatre mille hommes, en s1 avançant toujours vers le fleuve, se trouva réunie dans un même camp, dès le 22 avril. La plupart des colonels étaient des jeunes gens parvenus par la faveur, et qui ne connaissaient encore que le service du palais dans les régiments des gardes. Presque tous les officiers subalternes étaient nés dans l'esclavage. Le corps de l'artillerie était plein de jeunes gens protégés du favori, et qui devaient leurs emplois et leur avancement à la recommandation des femmes. Un prince Galitzin, devenu par son service à la cour, le plus ancien des lieutenants-généraux, commandait cette armée. Tous les chefs des différents départements militaires s'étaient réunis en faveur de ce choix , parce qu'ils avaient tous un désir égal que l'armée fût aux ordres d'un courtisan qui ne formât aucune plainte sur le mauvais état des troupes, des munitions et de l'artillerie , qui s'en accommodât sans murmurer, sans élever aucune prétention. Sa famille , ancienne , nombreuse et considérée autant qu'on peut l'être dans un tel
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pays , pouvait , en reconnaissance d'un choix qui rhonorait, contribuera apaiser les mécontentements et les murmures publics contre une guerre odieuse à toute la nation. D'ailleurs Galitzin n'était pas sans vertu. A cette résignation servile, qualité si nécessaire dans les cours, et qui presque toujours y ob lient la préférence sur les talents, il joignait toute la probité qui peut être compatible avec cette souplesse, ou , si Ton veut, avec cette réserve ; et contre le caractère ordinaire de sa nation , que le malheur atterre et que la prospérité enivre, il se montra dur et fier dans le malheur, poli et affable dans la prospérité. Il avait dans son état-major quelques officiers d'un mérite éprouvé et qui s'étaient formés pendant la dernière guerre en servant tour- à-tour et selon la variation des alliances de leur cour, dans les aimées prussiennes et autrichiennes. L'on espérait de la faiblesse même de Galitzin, et de sa droiture, qu'il obéirait aveuglément à tous les ordres du ministère, et que dans leur exécution, il prêterait l'oreille avec docilité aux conseils des autres généraux.
L'impératrice avait fait recueillir avec soin les mémoires, les plans, les ordres donnés autrefois par le maréchal de Munich dans une guerre pareille. Ce grand homme revenu d'un 4ong exil, était mort dans l'oubli; et maintenant
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on recueillait ses moindres pensées. Lar proposition qu'il avait faite aux Tartares de se soustraire à la dépendance de l'empire ottoman, et son dessein de soulever la Grèce, devinrent la base de tous les projets. On prit de lui l'usage perpétuel des chevaux de frise dans les campements comme dans les combats, et la division constante de l'armée en plusieurs grands carrés qui pussent en un instant faire front de tous côtés. En un mot ce fut encore son génie qui conduisit cette nouvelle guerre.
Outre l'armée de Galitzin, destinée à l'attaque de la Moldavie, on assembla une seconde armée uniquement destinée à couvrir l'Ukraine contre les incursions des Tartares, et composée en grande partie de Cosaques, de Haydamacks et de Kalmouks.
Les ordres de l'impératrice étaient d'ouvrir la campagne par la surprise de Choczim. Après avoir remonté le bord du Niester assez loin pour dérober cette marche aux Turcs, on jeta rapidement des ponts sur le fleuve. Quelques volontaires étrangers, envoyés par leurs souverains à l'armée russe, virent alors avec un singulier étonnement qu'un peuple si célèbre par la guerre n'observait pas les règles militaires les plus communes. Aussitôt que les ponts furent construits, toute l'armée y défila en désor-
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dre. Ces étrangers remarquèrent pendant tout le cours de cette campagne , que les Russes ne s'attachaient à aucun des principes établis dans les armées européennes pour la salubrité des camps , pour le soin des vivres , pour placer leurs grand'gardes, et pour établir des postes de communication. Leurs vedettes n'occupaient jamais les hauteurs. Dans les marches ils ne se servaient jamais de patrouilles sur leurs flancs. Toute la sûreté de leur armée dépendait de leurs Cosaques, dont chacun, au déclin du jour, se plaçait à son gré autour du camp ; troupe sans discipline, qui faisait ce service avec une extrême négligence. Mais ces mêmes étrangers admirèrent la force, la patience et la résignation du simple soldat, qui soutenait, sans vivres et sans se plaindre, des marches de vingt heures , dont la dernière se fit dans un désert où on manquait entièrement d'eau. Les Piusses étaient alors dans leur semaine sainte; et ils en observent les jeûnes avec une rigueur inconnue à tous les autres chrétiens. Cette superstition ajoutait encore à leur patience. Toutefois l'armée était suivie par un grand nombre de chariots chargés de provisions, enlevés de force, ainsi que leurs conducteurs , dans les provinces polonaises; et les Moldaves, qui, pour la troisième fois depuis ce siècle , espéraient que la
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"Russie les délivrerait du joug ottoman, avaient fait de grands amas de grains et de fourrages dans les endroits les plus cachés des forêts. Ils en avaient donné connaissance aux généraux russes. Mais la rapidité de cette marche, dans un pays coupé de forêts abandonnées et sauvages et de hauteurs escarpées , faisait éprouver les horreurs de la disette au milieu de cette abondance.
On croyait à Constantinople n'avoir rien à redouter pour la Moldavie. Le grand-seigneur , qui veillait par lui-même à tous les préparatifs de la guerre , avait donné les ordres les plus précis pour y faire passer beaucoup de troupes. Mais ce prince avait adopté dès le commencement de son règne la maxime de ses derniers prédécesseurs , de laisser diminuer le nombre des janissaires et dégénérer leur discipline. Il composait son armée d'une milice enrégimentée pour le moment, et d'un ramas de volontaires attirés par le fanatisme de leur religion , ou par l'espoir du butin. La plupart de ces nouveaux soldats , tirés de la populace des grandes villes, n'avaient pris le chemin de la frontière que pour piller les villages sur leur route , et retourner chez eux aux premières incommodités. Il avait même fallu pour prévenir cette désertion user d'une rigueur jusqu'alors inconnue 3. ii
chez un peuple où tout soldat est supposé marcher volontairement. Quelqiues-uns de ces déserteurs, à leur retour dans leurs villes , avaient été punis de mort ; sévérité dont il n'y avait aucun exemple dans les fastes de l'empire ottoman. Les Tartares désunis entre eux , et dans l'attente de leur nouveau prince, n'étaient point encore sortis de leurs limites; et la Moldavie, malgré les ordres du grand -seigneur, était presque sans défense.
Les Russes avancèrent donc avec sécurité. Us comptaient sur la vénalité du pacha de Choczim. Us ignoraient que la garnison de cette place en avait massacré le gouverneur. En effet , pendant que François Pulawski attendait sous le canon de Choczim l'occasion de rentrer en Pologne , sa vigilance lui fit découvrir un espion des Russes , Juif de nation , qui avoua avoir porté à ce pacha une somme en or. Cet espion fut remis entre les mains des Turcs ; et quelques-uns de leurs généraux s' étant rendus en force dans Choczim , sous le prétexte d'y tenir un conseil , avaient livré à la fureur de la garnison ce gouverneur infidèle. Les Russes étaient tellement persuadés que le passage du fleuve suffisait pour assurer la prise de la ville, qu'ils se pressèrent d'en publier la conquête. L'impératrice impatiente de justifier cette guerre par
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des succès, ordonna des réjouissances dans tout son empire, et répandit en Europe le bruit de cette victoire, pour accélérer des emprunts qu'elle y négociait dans les grandes villes commerçantes.
Mais pendant qu'on célébrait en Russie des fêtes pour la conquête de Choczim, l'armée russe s'avançait pour la conquérir. Cette forteresse est située sur une hauteur qui domine le rivage du Niester. Tous les ouvrages en sont vieux et trop étroits. Elle a de bonnes mines poussées jusqu'à quatre-vingts toises au-delà des glacis, mais qui n'étaient point chargées. On a construit autour de cette place un camp retranché pour enfermer quelques éminences qui la commanderaient , et pour donner de l'espace à la garnison. A l'approche des Russes, quelques milliers de Turcs bordaient ces faiblesretranchements. Un nouveau commandant était arrivé avec un nombreux corps de troupes ; et le projet des Russes, à qui tout manquait pour une attaque en règle , fut dès lors entièrement déconcerté. Ils arrivèrent devant Choczim au lever du soleil , le jour de Pâques. Les prêtres , dès l'aube du jour, parcoururent tout le front de la ligne pour bénir l'armée, en l'honneur dune fête si solennelle parmi tous les chrétiens. On n'entendait de toutes parts que félicitations
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sur ce que Jésus- Christ est ressuscité. Cette cérémonie annuelle chez les Ptusses, cet acte de dévotion et d'enthousiasme préparait les soldats à combattre les ennemis de leur foi. Dans cette sainte ardeur , ils s'avancèrent , roulant devant eux leurs chevaux de frise, pour rompre l'impétuosité de la première attaque des Ottomans, dans le cas où ceux-ci sortiraient de leurs retranchements. Mais tous les Turcs, aux premières décharges de l'artillerie russe , s'enfuirent avec une telle précipitation , qu'ils abandonnèrent leurs canons et leur camp. Les généraux russes se persuadèrent d'abord que cette fuite tenait à la trahison sur laquelle ils avaient fondé toute leur espérance , et ne prirent la résolution de poursuivre l'ennemi et de tenter d'entrer dans la ville avec les fuyards, que quand cette première terreur des Turcs se fut dissipée , qu'ils se furent jetés dans un bois entre le retranchement et la ville, et qu'ils eurent mis le feu au faubourg. Quelques-uns des Turcs en fuyant forçaient les habitants du faubourg à les suivre dans la forteresse. Ceux de la forteresse en chassaient les malheureux habitants. Des corps entiers de la garnison, craignant les fatigues et les dangers d'un siège, se retiraient par tous les chemins opposés à l'attaque , tandis que de nouveaux corps accou-
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raient par les mêmes chemins pour se jeter dans la ville. Les Russes dressèrent quelques faibles batteries de leurs canons de campagne , plutôt pour attendre que pour décider l'événement, Mais bientôt ils apprirent par des espions moldaves qu'un gros détachement de volontaires turcs s'assemblait dans Yassi , capitale de la province , pour secourir Choczim ; et à cette nouvelle ils partirent sans délai pour repasser le fleuve.
Quelque rapide que fût leur retraite , elle fut troublée par ce détachement turc qui avait fait le chemin d'Yassi en moins de trois jours. 11 était composé de trois mille volontaires , auxquels- s'étaient joints trois pachas avec leurs troupes particulières. Ils accouraient avec une aveugle témérité sans aucun concert formé avec la garnison de Choczim. Ils rencontrèrent les bagages de l'armée russe , qui , dans la sécurité où était cette armée , marchaient devant avec une faible escorte. Quelques familles infortunées de Grecs et de Juifs chassés de Choczim et emmenés par les Russes , et un grand nombre de ces malheureux paysans polonais forcés de conduire les chariots , furent sabrés , et leurs têtes enlevées. Les fuyards se précipitèrent vers le gros de l'armée , où les bêtes de somme et les valets effrayés se jetant au milieu
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des colonnes , portèrent la terreur et la confusion. Pendant que les troupes de l'escorte se défendaient entre des chariots , le gros des Turcs continua d'avancer , et se forma sur une hauteur vers le front de l'armée. On y fit marcher deux régiments de cavalerie. Les Turcs , en jetant le cri du combat , ou plutôt d'horribles hurlements , fondirent sur eux , les renversèrent , les mirent dans une déroute totale , et plusieurs centaines de tètes furent enlevées. Leur usage, en effet, est de fondre sur leurs ennemis avec cette effrayante rapidité. L'espérance d'enlever des tètes , qui leur sont ensuite payées par leurs généraux, les anime , et tant qu'elle subsiste, leur courage se soutient. Mais si la troupe ennemie reste dans un ordre inébranlable , si chacun voit une trop grande difficulté à emporter du combat cet horrible trophée , la seule espérance qui les conduisait disparaissant à leurs yeux , ils ne se font point une honte d'abandonner le combat , de se réserver pour une occasion plus heureuse, et tout fuit avec une rapidité égale à celle de leur attaque. La contenance de l'infanterie russe arrêta les vainqueurs , et aussitôt que l'armée se fut remise en ordre, et que de nombreux corps marchèrent ensemble vers la hauteur , les Turcs disparurent , et la précipitation de leur retraite
leur fit laisser derrière eux tout le convoi qu'ils s'étaient charges de conduire à Choczim. Enfin l'armée russe , après une semaine d'incroyables fatigues supportées sans murmures, repassa le Niesler, rentra en Pologne , et s'éloigna même des frontières. Mais la confusion de l'armée ennemie , et la conduite vague de ses chefs avaient été remarquées des moindres soldats russes, et de cette entreprise manquée il resta du moins l'avantage de leur avoir appris à ne pas craindre le courage indiscipliné des Turcs et leur attaque tumultueuse.
Ce retour précipité ressemhlait trop à une fuite pour ne pas animer les espérances des Polonais; mais il augmentait le danger actuel de leur situation. Toutes les provinces étaient prêtes à se soulever au moment où les confédérés de Barr, suivis de quelques troupes auxiliaires, reparaîtraient sur les terres de la république. Ce concert secret et presque unanime avait été formé par les soins infatigables de l'évêque de Kaminiek. Ce prélat, avec le courage d'esprit le plus ferme , s'attachant toutefois en toute occasion à choisir le parti le moins périlleux , avait constamment travaillé à faire suspendre tous les desseins de ses compatriotes, à s'assurer des dispositions secrètes de toutes les provinces, et à tout préparer pour un éclai
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subit et général aussitôt que la guerre commencerait réellement entre les deux empires. Mais ce qui restait des confédérés de Barr, n'avait encore obtenu de l'empire ottoman qu'un asile. La défense envoyée de Constantinople à toutes les troupes turques et tartares de passer leurs frontières, et l'éloignement de l'armée turque qui s'avançait de Constantinople avec lenteur sous les ordres du grand-visir, laissait ces premiers confédérés loin de leur patrie, dans un abandon total et dans une entière incertitude de ce qu'ils devaient espérer. Ceux qui avaient entrepris la guerre dans l'intérieur de la Pologne , se trouvèrent alors dans une situation bien plus désavantageuse encore que dans la première campagne. Quelques-uns de leurs partis qui s'étaient avancés au dos de l'armée russe pour en intercepter les communications, surpris par le soudain retour de cette armée, furent coupés de toutes parts et détruits. Dans les autres provinces , ces malheureux républicains , la plupart sans armes, et tous sans munitions, sans aucun moyen de s'en pourvoir, sans aucun autre refuge que les bois, n'avaient d'autres secours pour se soutenir et pour vivre, que les contributions levées de gré ou de force par-tout où leurs incursions pouvaient atteindre. Mais ces espèces d'exécutions militaires, justifiées par
leur motif et par l'obligation même de sauver la patrie, la première de toutes les lois, ces impositions arbitraires et violentes , toujours employées dans les anciennes confédérations , et qui avaient en effet plus d'une fois dans d'autres siècles contribué à sauver la république , entraînaient de nos jours, et dans un siècle de luxe, de corruption et d'avidité, de trop funestes inconvénients. Des troupes de brigands profitaient de cette confusion universelle, et usurpaient le nom de confédérés pour faciliter leurs brigandages. Quelques-uns même de ceux qui avaient pris les armes avec les intentions les plus droites , tentés par la facilité de ces extorsions, se livraient à une criminelle avidité, ne songeaient plus qu'à s'enrichir des dépouilles de leur patrie , et à se procurer sur les frontières quelque retraite où ils pussent cacher leurs pillages. La plupart de ces troupes errantes étaient devenues justement suspectes à la nation; et la noblesse, éparse dans ses châteaux, craignait en se joignant à l'une ou à l'autre de ces confédérations particulières, de tomber dans quelque piège. Cette méfiance était entretenue par de secrets émissaires de la cour et des Puisses, et donnait un nouveau motif aux meilleurs citoyens pour suspendre toutes leurs démarches jusqu'à la rentrée des confédérés de
Rarr. Les intentions de ceux-ci étaient connues, et en se réunissant à eux on se fût joint sans défiance aux véritables défenseurs de la nation. Dans celte attente générale, les grands ne pouvaient prendre aucun parti ; ils se fussent exposés aux plus rigoureux traitements s'ils eussent donné le plus léger soupçon. Ceux que la vivacité de leurs ressentiments avait suffi pour rendre suspects se tenaient dans quelque château voisin des frontières, prêts à rentrer au moindre avantage, et de là ils tâchaient de correspondre avec quelques troupes de confédérés, afin de conserver une influence secrète dans ce parti. Le fanatisme même, dans une guerre où les intérêts de la religion se mêlaient avec ceux de la liberté, ne prêtait pas aux confédérés tout le secours qu'ils en avaient attendu. C'était l'effet nécessaire, mais imprévu, d'un événement étranger à ce pays. Les jésuites, accrédités dans la plupart des grandes maisons polonaises, chargés presque seuls d'élever toute la jeune noblesse de la capitale et des provinces, se trouvaient à la même époque exposés , dans tous les autres états de la chrétienté, à la persécution la plus violente , et menacés de leur entière destruction. Accusés dans les républiques de favoriser l'autorité arbitraire , accusés dans les monarchies de lever sur les rois une main parri-
cide, cette double accusation ne leur laissait le choix d'aucun parti dans les troubles qui déchiraient la Pologne. La crainte de fournir un nouveau prétexte aux souverains qui sollicitaient ouvertement la dissolution de cet ordre , réduisait à la plus timide circonspection ces religieux, qui, en d'autres temps, auraient eu un si grand créditdans ces troubles; et cette société autrefois si remuante, si mêlée dans toutes les guerres de religion, et qui pendant deux cents années avait le plus contribué par la ferveur de son zèle à faire dépouiller les dissidents des plus belles prérogatives de la noblesse polonaise, aujourd'hui que cette déplorable querelle avait conduit la république sur le penchant de sa ruine, près d'éprouver elle-même les plus funestes revers, demeurait muette, et se renfermait uniquement dans le soin de sa propre conservation.
Par toutes ces conjonctures, un parti favorisé de toute une nation, et qu'elle eût suivi tout entière à la première lueur d'espérance, paraissait alors au milieu de cette nation désarmée un parti faible et presque anéanti. Un inconvénient plus funeste encore contribuait à ses fréquents désastres. Ceux qui couraient le pays les armes à la main, sans asile dans leur patrie malgré cette faveur générale , étaient
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obligés de traîner à leur suite tout ce qu'ils possédaient de munitions, de vivres, d'armes, de meubles précieux et dont la richesse pouvait leur servir de ressource dans quelque besoin extrême. Par cette fatale nécessité, chacune de leurs troupes menait toujours avec elle plus de chariots qu'elle n'avait de combattants.
Les Russes, au contraire, s'étaient fortifiés dans tous les postes importants. Ils étaient maîtres de tous les passages des grandes rivières. La jonction de leurs différents corps contre les troupes éparses des confédérés était toujours prompte et facile. Un général habile, expérimenté, plein de finesse et de ruse, chargé de conduire cette guerre , résidait dans la capitale du royaume. C'est là que tous les avis lui étaient adressés. C'est de là qu'il envoyait tous les ordres. Une subordination sévère établissait un concert unanime entre tous les détachements qui d'un poste à un autre, de ville en ville, de province en province, correspondaient avec célérité, se relevaient mutuellement, marchaient sans aucun embarras, se séparaient ou se rejoignaient avec une incroyable rapidité, tenaient ainsi tout le royaume en alarme ; et le comte Yeymarn, c'était le nom de ce général, placé au centre du royaume, dirigeait seul tous leurs mouvements. Il était l'âme de ce corps im-
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mense. Les exactions même des Russes semblaient moins odieuses que celles des confédérés. Ils paraissaient dans leurs brigandages, exercer chez une nation ennemie le droit rigoureux de la guerre. Leurs cruautés avaient pour prétexte la nécessité de contenir toute cette nation par la terreur. Quelques troupes de confédérés parvinrent cependant à se rendre redoutables. Il y eut dans le courant du seul mois d'avril treize combats , dont cinq à leur avantage, six à l'avantage des Puisses, et deux dont chaque parti s'attribua la victoire. Les Russes publièrent que dans ces treize combats, les confédérés avaient eu onze cents hommes tués, et deux mille prisonniers, et qu'eux au contraire n'avaient eu que trois hommes tués et vingt-neuf blessés. Mais en supposant cette relation exacte, il fallait y ajouter que dans la plupart de ces combats, les Polonais n'eurent à opposer à la mousqueterie des Russes et à leur artillerie , chargée à cartouche, que deux ou trois coups de fusil.
Parmi ceux de leurs chefs qui se distinguèrent le plus à cette époque, et dont quelques-uns parvinrent enfin, malgré tant d'obstacles, à faire espérer ou craindre la prochaine délivrance de leur patrie, on nommait avec honneur Sava, nom redouté depuis plusieurs générations par-
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mi les brigands qui infestent la frontière d'Ukraine. C'était un officier cosaque; et cette nation sans écrivains et sans histoire, conservant encore l'usage des anciens peuples, d'immortaliser ses héros par des romances et des chansons populaires, Sava et ses ancêtres, par leurs victoires sur lesHaydamacks, avaient donné plus d'un sujet à ces chants de triomphe. Les Polonais avaient depuis long-temps promis la noblesse à cette famille ; mais les désordres du dernier règne et la rupture de toutes les diètes avaient empêché l'accomplissement de cette promesse ; et, tandis qu'à la faveur de ces mêmes désordres , une foule de gens sans mérite et sans nom avaient usurpé la noblesse, ceux qui ne voulaient devoir cet honneur qu'à des titres légitimes , n'avaient eu aucune voie pour y parvenir ; l'éclat même qu'avait acquis le courage de cette famille lui avait fermé tous les chemins obscurs et douteux. Sava, depuis le nouveau règne, toujours attaché au parti opprimé, n'avait pu réclamer les récompenses promises à ses ancêtres. Il voulait les mériter par lui-même en travaillant à rendre libres les citoyens dont il espérait devenir l'égal. Une troupe brave et nombreuse s'était attachée à sa fortune , et l'espèce d'avantage qu il se proposait d'acquérir, le garantissait de cette ambition insensée qui
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perdait tant de chefs de confédérations. Il joignait volontiers sa troupe à des troupes plus nombreuses ; il ne cherchait point à s'approprier tout succès et toute gloire. 11 employait souvent son industrie et son audace à procurer des secours aux autres chefs. Il osa plus d'une fois venir jusque dans Varsovie chercher de l'argent et des recrues. Cette ville étant environnée de grandes forêts, il s'en approchait par le plus épais des bois , laissait sa troupe à quelque distance , entrait sous quelque déguisement, et faisait passer aux confédérés des recrues enrôlées sous les yeux même de la cour et des Russes. Un dénombrement fait dans cette capitale en 1769, prouva que deux mille pè res de famille avaient abandonné leurs femmes et leurs enfants pour se joindre aux confédérations.
Birzinski avait dans ce même temps plus de réputation encore. C'était un gentilhomme du palatinat de Siradie, d'une fortune médiocre, souple avec les grands, fanatique avec la multitude. Il portait toujours suspendue au cou une grande croix ; il la prenait en main pour exhorter la petite noblesse à tout sacrifier pour la religion ; mais il n'était véritablement ni fanatique , ni citoyen ; c'était l'émissaire d'un grand seigneur polonais attaché à la maison de Saxe,
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et qui , habitué depuis son enfance aux viles intrigues de là dernière cour, cherchait à former dans les confédérations un parti dont la vieille électrice de Saxe pût disposer. Il tâchait même de rendre ce Birzinski un des principaux chefs des confédérations ; afin qu'elles ne reçussent d'impulsion que de cette princesse, il voulait réunir, sous l'autorité de cet émissaire, tous les autres maréchaux. Birzinski faisait par un lâche dévouement à ce protecteur, ce qu'il paraissait faire par zèle pour sa patrie. Ses troupes marchaient toujours en désordre ; elles étaient souvent dispersées ; mais ce faux enthousiasme qui lui tenait lieu d'éloquence, lui servait toujours à rassembler une nouvelle troupe , à prendre quelque autorité sur d'autres maréchaux, et il avait toute la dureté d'âme nécessaire pour mettre sans aucune pitié les villages à contribution, et laisser ses soldats s'enrichir de butin.
Mais celui dont le nom obscurcit bientôt tous les autres, et qui devint une des plus sûres espérances de la nation, quand les fautes multipliées des Turcs ne permirent plus d'attendre leurs secours, ce fut le jeune Casimir Pulawski, toujours plein de ressources dans les revers, et d'activité dans les succès. Après cette fuite audacieuse sur la crête d'un rocher à pic et à tra-
vers l'armée russe, il se joignit à d'autres partis polonais , recueillit les débris de quelques confédérations battues, et tantôt par son adresse, tantôt par son courage, échappa enfin aux ennemis qui s'étaient attachés à le poursuivre. Dans une de ces poursuites, son arrière-garde ayant été vivement poussée , il entendit un officier russe demander à quelques prisonniers, ouest Pulavvski ? Il se retourne, et lui dit : « Me voici, » en le jetant mort sur la place.
Toutefois, par un malheur inséparable de cette anarchie, plusieurs confédérations instruites des soupçons répandus à dessein contre le vieux Pulawski, regardaient le fils comme doublement suspect. Quelques-unes même voulurent l'attaquer ou lui enlever ses troupes ; mais tous ses soldats lui étaient dévoués. Sa vigilance ne laissait aucune occasion aux surprises , et cet homme intrépide et terrible dans les combats, à qui on reprochait d'aimer trop les périls, était par-tout ailleurs doux, facile, conciliant, et toujours au-dessus de tout ressentiment personnel. Après quelques entretiens avec ceux même dont les mauvais desseins auraient pu justement l'irriter, il les amenait à l'engagement réciproque de concerter dorénavant leurs opérations avec lui, et de saisir toutes les occa^ sions de se seconder mutuellement.
Les Russes qui n'hésitaient jamais, quel que fût leur petit nombre , à marcher au premier avis contre tout parti polonais, étaient pJus retenus à son seul nom. Ils rassemblaient alors de plus grandes forces. Casimir instruit de la terreur qu'il inspirait , prenait quelquefois à dessein le nom de quelque autre chef, afin que ses ennemis fussent moins précautionnés et marchassent à lui avec plus de négligence et moins d'avantage. Il s'avançait ainsi vers la petite ville de Sambor , sous un autre nom que le sien , lorsqu'on vint lui rendre compte qu'un parti polonais occupait cette ville, et se préparait à s'y défendre. Sambor appartenait au roi , et Casimir fit aussitôt des dispositions pour l'emporter de vive force. Il était loin de soupçonner qu'elle était occupée par la troupe de François Pulawski. Chacun des deux frères croyait son frère péri dans le double incendie deZwaniek et d'Okopé. Un bruit vague de quelques avantages remportés par les partis que l'un et l'autre commandaient, était la seule nouvelle qu'ils eussent eu l'un de l'autre. Mais les émissaires envoyés mutuellement pour s'éclaircir de ces bruits, n'étaient point revenus; et chacun d'eux donnait des larmes à la mort de son frère. En avançant vers les murs de Sambor, on aperçut avec surprise sur les remparts de cette ville,
quelques drapeaux portant des marques de deuiL On crut voir un nombre de turbans ; et dans un détachement qui sortit de la ville et s'approcha avec beaucoup de bravoure, on distingua une compagnie turque. En effet , quelques soldats de cette nation s'étaient attachés à la fortune de François Pulawski. Nous avons raconté comment ce jeune Polonais s'était retiré de Zwaniek, sous le canon de Choczim. Il n'avait pas tardé à rentrer en Pologne. Nonseulement les mêmes volontaires turcs qui s'étaient joints à lui quand pour la première fois il était revenu de cette ville, avaient continué de le suivre ; mais leur troupe s'était d'abord augmentée jusqu'au nombre de quatre cents. Ces barbares incendiaient les villages, en massacraient les habitants pour leur enlever la tête , s'en retournaient ensuite par troupes plus ou moins nombreuses, emmenaient en captivité les femmes et les enfants, et se pressaient d'aller vendre , pour des têtes de Russes , au commandant de Choczim, celles de ces malheureux paysans. S'ils traversaient des villages déserts, ils déterraient dans les cimetières les corps fraîchement enterrés, pour en couper les têtes, et chargés de cet horrible butin, ils retournaient de même à Choczim pour se le faire payer. François se débarrassa aussitôt qu'il le
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put d'une escorte si barbare ; il en garda seulement cent cinquante plus sages et plus humains. Mais après un combat avantageux contre un parti russe, sous les murs de la petite ville de Coty, la plupart de ceux-ci le quittèrent encore pour reporter au pacha de Choczim de vraies têtes de Russes. Quarante seulement étaient restés avec lui. Il était enfin parvenu après quelques occasions périlleuses, dans la province où l'armée russe venait de rentrer, à s'éloigner de cette armée, et s'était rendu maître de cette petite ville de Sambor. A peine un léger combat se fut-il engagé entre les troupes avancées des deux partis, que les uns et les autres se reconnaissant mutuellement, firent cesser le feu avec une égale précipitation, et coururent se mêler et s'embrasser. François apprit alors à Casimir la triste destinée de leur père , mort dans la prison où les nouveaux chefs des confédérés de Barr l'avaient enfermé. Il ajouta qu'on ignorait le genre de cette mort, et que leurs amis parmi les confédérés en prenaient occasion de noircir de la manière la plus cruelle la réputation du comte Potocki. Mais tous deux dans ce même entretien , s'accordèrent à penser que la plus noble manière de justifier la mémoire de leur père , c'était d'achever son entreprise. Le plus sublime effort dune vertu qu'ils avaient ap-
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prise de lui, celle du sacrifice des ressentiments personnels à la cause publique , fut de suspendre toute vengeance de sa mort. Chacun d'eux répondit constamment à tous ceux qui s'efforcèrent de le soulever contre les nouveaux chefs des confédérés : « Le temps viendra où on » rendra justice à mon père ; aujourd'hui c'est » uniquement à la délivrance de la patrie qu'il » faut songer. »
Après avoir pris de concert une résolution si vertueuse et comparable à tout ce que l'antiquité nous a laissé de plus beaux exemples , tous deux pensèrent également que ce qu'ils pouvaient alors entreprendre de plus important et de plus décisif, c'était d'achever de confédérer entièrement toutes les provinces de la république. Leur opinion qu'ils avaient prise d'après les sentiments et la conduite de leur père , mais qui se trouvait opposée aux sentiments et à la conduite de l'évéque de Kaminiek, était que cette grande opération ne pouvait se faire que les armes à la main, et au prix du sang des Polonais et de leurs ennemis. Et nous verrons bientôt , malgré la contrariété de ces deux opinions , que toutes deux tendant au même but , produisirent enfin, par des efforts divers, le succès de cette difficile entreprise. Ce que les jeunes Pulawski concertèrent alors, contribua
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sur-tout à ce succès. Ces deux frères me'ditant une marche longue, difficile et périlleuse, engagèrent tous leurs officiers à se séparer des nombreux équipages qui suivaient leur petite troupe. Ils composèrent un détachement des hommes les plus faibles, de ceux dont la santé avait quelque altération, et donnèrent au commandant un billet cacheté qu'il ne devait ouvrir qu'à une grande distance de leur camp. Ce billet contenait Tordre de conduire par des routes détournées et qu'il indiquait, tous les équipages en Hongrie.
Ils longèrent ensuite , au nombre de six cents hommes, une forêt d'une immense étendue, et bien assurés , par toutes les précautions qu'ils avaient prises , que leur marche n'avait pu être ni épiée , ni trahie , et qu'ils pouvaient gagner beaucoup d'avance sur les Russes, ils se jetèrent dans l'épaisseur des bois, les traversèrent par des routes inconnues , et entrèrent en Lithuanie dans les premiers jours de juin.
Il faut d'abord exposer l'état de cette vaste province et la situation particulière des grands et de la noblesse qui l'habitaient. Depuis qu'une nombreuse partie de la noblesse lithuanienne rassemblée auprès du prince Piadziwil et surprise par les Russes dans la forteresse de Niezwits, s'était vue forcée d'abjurer toute confédé-
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ration, s'était dispersée dans ses terres, et que cette forteresse, la plus considérable, ou plutôt la seule du pays, était demeurée au pouvoir des Russes, un calme profond paraissait régner dans cette province. Quelques gentilshommes connus pour les plus entreprenants , avaient été enlevés la nuit , après que sur la foi de cette capitulation chacun se fut retiré sur ses terres. D'autres avaient fui. Les Lithuaniens, par cette perfidie de leurs ennemis , se croyaient déliés d'un serment arraché par la force , violé par ceux qui en avaient dicté les conditions, et nul en soi, puisque son exécution eût entraîné l'esclavage de leur patrie. Ceux qui avaient fui, avaient publié du milieu des forêts une protestation éloquente. Ils disaient dans ce manifeste , « que plus de vingt mille citoyens , ou massa- » crés ou détenus dans les fers depuis le com- » mencement des troubles, s'écriaient du sein » de leur captivité et du fond même de leurs » tombeaux : non , nous n'avons pas consenti » aux lois que la tyrannie s'efforce de nous im- » poser. » Mais les Lithuaniens dépourvus de tout moyen de s'armer et sans occasion de se réunir , dans un pays entouré en partie par les provinces de la domination russe , attendaient que les événements de la guerre leur procurassent ces moyens et cette occasion.
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Radziwil , après la saisie de sa forteresse et l'enlèvement de ses troupes, s'était retiré dans un château qui n'était véritablement qu'une maison de plaisance. Il y avait rassemblé près de six cents hommes sous le prétexte de sa garde. Mais sa résolution était prise de les employer au service des confédérations \ aussitôt qu'il le pourrait sans témérité.
En avançant dans la Lithuanie, et vers les limites qui séparent ce grand-duché de la Pologne proprement dite , le château de Bialistok , où résidait le grand-général Branicki , par sa position au centre du royaume et par la singularité des conjonctures, servait à la correspondance secrète de tous les partis. D'un côté, la vénération publique pour le grand - général si long-temps le conseil, le protecteur, le chef de tous les bons citoyens , et que la dernière vieillesse empêchait seule aujourd'hui de marcher a leur tête; d'un autre côté, une juste considération pour la grande-générale son épouse, sœur et amie du roi, mais pleine de douceur et d'humanité , et qui ne donnait à ce prince que les plus sages conseils, rassemblaient autour d'eux les esprits les plus opposés. Les deux époux ne prenant l'un et l'autre que ce qu'il y avait de vertueux dans les sentiments qui les désunissaient, leur tranquillité intérieure n'était point
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troublée ; leur réserve était imitée par la foule de noblesse qui se rendait de toutes parts dans leur résidence ; et par un exemple rare dans les dissensions civiles, cette petite cour était paisible au dedans par les égards mutuels ; et dans un pays qui fut bientôt couvert de sang et de ruines, toujours également respectée de tous les partis, elle seule parut toujours en paix. Branicki cependant employait toute sa fortune à secourir celte multitude de citoyens dont les terres avaient été dévastées. Désarmé lui-même par la vieillesse et n'ayant plus aucun parent de son nom , il avait mis les armes aux mains du comte Potocki, mari d'une de ses nièces, l'un des chefs de la confédération de Barr. Il avait appelé auprès de lui un jeune prince Sapiéha, mari de son autre nièce, et il attendait avec impatience le moment où ce jeune prince céderait à un pareil sentiment et ambitionnerait d'être l'un des chefs de la confédération de Lithuanie.
En avançant encore dans cette province , et vers les frontières de la Prusse , vivait dans une petite terre et dans une médiocre fortune , un homme de la plus grande naissance , du mérite le plus distingué , le comte Pac , désigné depuis long - temps , par le vœu unanime , pour maréchal-général de la confédération de Li-
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thuanie, aussitôt qu'elle pourrait se former. Il ne s'était exercé que dans les emplois civils. Ses vertus y avaient brillé avec autant d'éclat que ses lumières- Retiré aujourd'hui sur ses terres, la sagesse de sa conduite l'avait dérobé jusquelà à la vigilance des oppresseurs de son pays : l'étude des plus grands modèles de l'antiquité consolait son esprit, affermissait son âme. Il méditait ces difficiles questions, agitées dans les anciennes républiques et proposées par les anciens sages : « Si tout est permis contre les » tyrans ; si un bon citoyen , pendant ces temps » de troubles , et quand il voit peu d'espérance » de succès, a droit de se tenir dans quelque » lieu écarté ; si , pour sauver son pays oppri- » mé, on peut employer des moyens qui l'ex- » posent évidemment à sa ruine; si , pour chas- » ser de son pays des troupes étrangères qui » servent la tyrannie, on peut appeler d'autres » troupes étrangères qui commettront d'af- » freux désordres. » Et il se déterminait sur toutes ces questions, comme l'eussent fait les plus sévères des anciens sages.
Les Russes n'avaient alors que cinq cents hommes répartis dans les postes les plus importants de cette grande province. Mais elle était perpétuellement traversée par les régiments qui allaient de Russie joindre leur armée ; et ils
avaient jeté la terreur dans ce pays, en laissant entrevoir qu'au premier mouvement ils auraient recours à cet exécrable moyen du soulèvement général des esclaves contre leurs maîtres, employé Tannée dernière avec un si horrible succès. Dans d'autres provinces, les paysans lithuaniens étant comme ceux de Podolie et d'Ukraine , de la religion russe , paraissaient accessibles aux mêmes séductions. Des écrits séditieux étaient les avant-coureurs de cette effrayante catastrophe. Des placards avaient été affichés aux portes des églises, dans lesquels on invitait ces paysans à ne point négliger l'occasion de s'affranchir. Ainsi, la crainte des calamités que venaient d'éprouver ces deux provinces , et d'un massacre général de toutes les familles nobles, avait saisi tous les esprits, et retenait les gentilshommes dans leurs châteaux, occupés à contenir leurs esclaves.
Quelques troupes en petit nombre, et formant l'armée particulière de ce grand -duché, étaient dispersées dans leurs différents quartiers , sans solde , sans recrues ; et par les lois établies sous le nouveau règne , elles étaient aux ordres du conseil de guerre qui résidait à Varsovie , et qui était au pouvoir des Ptusses. Une partie de cette armée avait été mise par ces mêmes lois sous le pouvoir immédiat du roi ; et
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ce prince observant aujourd'hui une espèce de neutralité entre sa nation et les Russes, l'employait uniquement à garder les terres de son domaine.
Telle était la situation de cette grande province, quand les deux Pulawski y parurent. Les hulans lithuaniens, troupes composées de Tartares mahométans , habituées depuis plusieurs siècles en Lithuanie , et qui , en toute occasion, ont bien servi la république , vinrent aussitôt les joindre au nombre de trois cents, les uns volontairement , les autres d'après une sommation. Les deux frères s'avancèrent versBress, capitale du premier palatinat. Ils entraient dans les châteaux sur leur route , afin de persuader aux vieillards et aux mères de laisser leurs fils pi^endre parti dans la confédération, et de leur donner, malgré cette crainte générale du soulèvement des esclaves, quelques-uns des soldats employés à la garde des familles.
Des lettres écrites de toutes parts avaient rendu ces deux frères suspects dans toute la province, et empêchèrent Radziwil de leur confier ses troupes. On faisait valoir contre eux non -seulement les mêmes soupçons répandus contre leur père , mais le ressentiment qu'on leur supposait du traitement rigoureux que celui-ci avait éprouvé. On les représentait
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comme des hommes vendus aux Russes , et qui ne portaient en apparence les armes contre eux, que pour les servir plus sûrement. La présence de ces deux jeunes confédérés et leurs actions eurent bientôt dissipé presque tous ces nuages. Casimir s'avança à la tête des troupes, afin de protéger et de couvrir les opérations de son frère. Il se chargeait seul de tous les soins de la guerre, et laissait à celui-ci tout le soin des négociations. Celui-ci en effet, par son esprit, sa fermeté et sa franchise mêlée de douceur, persuadait ceux qui d'abord lui paraissaient le plus opposés. Une première confédération se forma à Bress , de la manière la plus solennelle , en présence du palatin de la province et des principaux officiers du palatinat. François s'était procuré des connaissances exactes sur les dispositions des gentilshommes les plus distingués. Il écrivit au jeune prince Sapiéha, dans le château de Bialistok. Il lui manda « que la voix » publique le lui avait annoncé comme un bon » citoyen, et que le temps était venu de prou- » ver ses sentiments. »
Sapiéha , conduit par sa jeune épouse , et cette lettre à la main , alla trouver le grand-général, qui, dans un transport mêlé de douleur et de joie , le serra dans ses bras, regretta , en versant des pleurs, que le poids de ses longues
années lui ravît à lui-même l'honneur de délivrer son pays, se félicita de ce que du moins les deux seuls héritiers de sa fortune étaient dignes, parleurs sentiments, du choix qu'il avait fait d'eux ; et il acheva ainsi de déterminer ce jeune prince. Mais Sapiéha n'avait eu jusqu'alors aucune occasion de se faire connaître. Tout ce qu'on présumait de lui était dû au soin perpétuel que prenait sa jeune épouse de l'annoncer et de le faire valoir. 11 ne manquait ni de résolution ni de courage. Ses sentiments ne le rendaient point indigne de son nom ; mais élevé dans la mollesse , dès qu'il fut abandonné à son propre caractère , il se trouva au-dessous du rôle qu'il avait entrepris. L'auteur de cette histoire s'entretenant , quelques années après , avec Sapiéha lui-même , des combats qui suivirent, reconnut avec le dernier étonnement que ce qui avait le plus frappé ce jeune prince, était « que les Russes étaient venus attaquer , » dès la pointe du jour, et toute la terre étant » encore couverte d'une rosée fraîche. » Telle était l'horrible mollesse dans laquelle avait été élevée presque toute la génération actuelle des grands seigneurs polonais. En un mot, le grandgénéral Branicki eut bientôt regret à un choix que lui-même avait cru devoir favoriser. Sapiéha s'étant rendu sur ses terres, François
Pulawski lui envoya cent vingt hommes tout armés et tout équipés , pour être entièrement à ses ordres. Sapiéha y joignit trente gentilshommes qui lui étaient attachés, et cinquante hussards qu'il avait à sa solde. Sous cet appui, la noblesse d'un district voisin s'étant assemblée , il en fut élu maréchal.
Les Russes accoururent de toutes parts en Lithuanie. Une première troupe de mille hommes vint attaquer Casimir dans le poste qu'il avait choisi , en avant de la ville de Bress. Son frère eut le temps de l'y joindre. Mais celui-ci, dont l'habileté conduisait toutes les négociations, laissait entièrement à Casimir le commandement militaire , et obéissait modestement dans un combat à tous les ordres qu'il en recevait. Casimir força les ennemis d'abandonner le champ de bataille , après leur avoir tué deux cents hommes. Il poursuivit le gros de leur troupe , les atteignit dans une petite plaine environnée de bois, et leur montrant par des trouées beaucoup de têtes de troupes et plus de monde qu'il n'en avait, il les somma de mettre bas les armes. Ils s'engagèrent à ne plus servir contre les confédérés , et à retourner en Russie par le plus court chemin.
Le bruit de cette victoire , en promettant un appui aux Lithuaniens , les encouragea à former
les confédérations particulières de tous les districts. La troupe des Pulawski grossie de toutes celles des confédérations, forma bientôt une petite armée. On marcha vers Slonim , dans l'intention de pénétrer jusque dans la capitale de la Lithuanie, afin d'y former la confédération générale de tout le grand-duché. Mais un corps nombreux de Russes arriva près de Slonim aussitôt que les Polonais. Ce même détachement qui avait capitulé, violant toute foi publique , s'était joint à d'autres détachements, et ils venaient ensemble fermer ce passage aux confédérés.
Pulawski plaça ses troupes entre des marais , des rivières et des bois. Les Pvusses parurent à la pointe du jour. Les Polonais connaissaient tous les gués , et présentant au delà des marais leur cavalerie tartare , qui se replia à l'approche de la cavalerie russe , celle-ci la suivit avec vivacité , tomba dans le marais , et la plupart y périrent.
Casimir voulait aussitôt attaquer F infanterie, et ensuite marcher rapidement aux différents corps qui accouraient dans cette province , pour les attaquer avant qu'ils eussent pu se réunir. Mais tous les autres chefs lui représentèrent \ « Qu'il fallait suivre le plan général secrète- >) ment adopté dans toutes les provinces, atlen-
« drc que F approche de la grande armée tuiv » que eût forcé les Russes de quitter les postes » qu'ils occuapient, et d'en retirer leurs déta- » chements , pour couvrir leurs propres fron- » tières ; qu'on devait jusque-là s'occuper » uniquement à former les confédérations , ne » rassembler de forces que pour protéger et » assurer les assemblées où la noblesse nom- ♦> mait ses députés , et se disperser ensuite ; que » l'excellence de l'infanterie russe contre des » troupes peu aguerries rendait le sort des » combats encore trop incertain, pour y ex- » poser la destinée de toute la république, et » qu'il ne fallait les risquer qu'aux dernières •> extrémités. »
On se détourna donc pour s'enfoncer vers le nord de la Lithuanie ; mais les Puisses renforcés de tous leurs détachements prirent aussitôt la même route. Cette infatigable infanterie, suivant sans relâche la cavalerie lithuanienne , appesantie par la quantité d'équipages que le manque d'asile obligeait de traîner après soi , il y avait chaque jour quelque nouvel engagement; et quoique Casimir se fit joindre par les troupes domestiques de tous les châteaux où il passait , et qu'il eût à ses ordres près de quatre mille hommes , il reconnut bientôt que ces troupes en effet étaient trop peu aguerries. Il regardait 3. i3
comme un bonheur d'échapper par ses manœuvres à cette poursuite obstinée de trois mille Russes , et de les arrêter à propos , en ne présentant au combat que ses meilleures troupes. On parvint dans les bois d'Augustof , non loin des frontières de Prusse , par des routes si détournées , qu'on échappa entièrement à cette poursuite ; et les Lithuaniens y procédèrent tranquillement aux élections qu'ils avaient à faire.
Cependant ceux qui avaient tâché de rendre les Pulawski suspects, et empêché Piadziwil de leur confier ses troupes, voulurent profiter de ce mouvement général excité en Lithuanie , et donner à un homme plus dépendant et plus soumis l'honneur du succès. Ils mandèrent à Radziwil de confier ses troupes à Rirzinski , ce faux enthousiaste que nous avons déjà fait connaître , et que les partisans de la maison de Saxe voulaient rendre le chef suprême des confédérations. Celui-ci accourut , se présenta en forces devant le château que Radziwil occupait. Le prince, feignant d'être abandonné par ses troupes, lui livra six cents hommes déjà un peu exercés * six pièces de canon et quelques chariots de munitions. Radziwil craignit toutefois d'être soupçonné par les Russes de cette collusion , et d'être enlevé pour la Sibérie.
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Il partit aussitôt par les routes les plus détournées, gagna la frontière, et se rendit en droiture à Teschen, où se tenait, sans aucun secours d'aucune puissance , le conseil général des confédérations. Ce conseil était composé de citoyens nés la plupart dans l'opulence , mais dont les terres avaient été ruinées en vengeance de la résolution qu'ils avaient prise. Radziwil y fit parvenir ce qui lui restait des trésors amassés par ses ancêtres , consacra à secourir ces généreux citoyens toutes ces richesses accumulées pendant tant de siècles. Toujours conduit par les intentions les plus droites, par les sentiments les plus élevés, mais destiné par une suite de son peu de lumières et de tous les vices de son éducation à être un des plus funestes instruments des malheurs de son pays ; dans les efforts même qu'il fit à trois reprises pour défendre ses concitoyens, il eut toujours l'infortune de lever des troupes pour recruter les armées ennemies.
En effet, l'imprudent auquel il avait confié cette nouvelle levée de six cents hommes, s'avança sans aucune précaution en Lithuanie , s'engagea au milieu de tous les détachements russes , combattit avec courage , mais fut enfin mis en déroute. Une partie de ses troupes éparses après le combat, fut surprise la nuit
dans les villages , et égorgée par les Ptusses ; une autre partie prit service avec eux, et quelques-uns seulement conduits par un habile officier, nommé Schutz, parvinrent à se réunir, et formèrent une des meilleures troupes que la confédération ait eue à son service. D'un autre côté, les desseins des Pulawski n'étaient point conformes aux résolutions des autres chefs. Ces deux jeunes confédérés ne soutenaient leur considération et leur parti que par la guerre. Ils persistaient à penser que la Pologne ne pouvait être délivrée que par ses propres armes. C'était uniquement par déférence pour l'avis général qu'ils avaient conduit les confédérés lithuaniens dans un lieu éloigné de tous les détachements russes, et ils ne songèrent plus qu'à quitter cette province. Un respect pour des lois long-temps utiles, mais qui, dans les conjonctures actuelles, fuient peut-être un obstacle à la délivrance de la Pologne, contribua encore à cette séparation. LesPulawski n'étant point Lithuaniens, ne pouvaient être revêtus d'aucune dignité, d'aucun commandement dans cette province. Les vieillards soutenaient que les Lithuaniens devaient combattre seuls dans leur pays, ou avoir sous leurs ordres les troupes polonaises. On se sépara donc. Sapiéha devint chef de cette petite armée ; il la conduisit vers les terres du comte
Pac, et ce fut du moins une obligation que lui eut sa patrie , d'avoir employé les forces qu'elle lui confiait à faciliter l'élection de cet illustre citoyen , pour maréchal de toutes les confédérations de cette province. Les Lithuaniens, sans autre projet que de former leur confédération générale, s'aperçurent bientôt qu'ils étaient côtoyés par mille Russes , et que d'autres corps cherchaient à les environner. Ils se pressèrent de conclure cette confédération, et d'en rédiger tous les actes, dans un bois voisin des frontières prussiennes. On élut tous les représentants de la Lithuanie qui devaient aller joindre à Teschen les représentants du reste de la Pologne. Ces opérations faites, et les nouveaux chefs étant revêtus de tous les pouvoirs de leur province, la noblesse et les troupes se dispersèrent. Quelques soldats et même quelques gentilshommes tombèrent entre les mains de sRusses ; d'autres, qui avaient cherché asile sur les frontières du roi de Prusse, furent enrôlés dans ses troupes.
Les deux Pulawski avaient près de trois cents lieues à faire pour aller rejoindre leurs équipages sur les frontières de Hongrie. Six cents hommes étaient encore sous leur commandement. Plusieurs détachements russes avaient eu ordre de s'attacher uniquement à les poursuivre. Une considération particulière, à laquelle
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Casimir s'est toujours reproché d'avoir cédé, l'engagea à traverser un pays de plaines. Il voulait conduire vers Ulodova un homme dont le grand nom pouvait servir aux confédérations. Cet intérêt politique l'emporta sur des vues plus militaires, et l'empêcha de prendre une route entre des rivières, des marais et des bois » qui eût favorisé son évasion. Dans le pays ouvert où il se hasarda par cette faute que luimême avouait dans la suite avec une généreuse franchise , il fut attaqué par trois détachements réunis. Les Polonais firent retraite quelque temps. Casimir conduisait l'arrière-garde ; son frère avait gagné beaucoup d'avance : la troupe, de Casimir vivement poursuivie, fut dispersée et se jeta en déroute par des chemins détournés. François Pulawski reçut la fausse nouvelle que son frère était prisonnier. 11 revint précipitamment sur ses pas pour le dégager, et se jeta sur les Russes avec fureur. Sa troupe fut renversée, lui-même disparut. On ignore quelle fut sa destinée. On sait seulement que les Russes, peu de jours après, mirent en vente dans une ville voisine ses habits déchirés et sanglants.
Casimir se sauva avec dix hommes , vers les frontières de Hongrie, à l'endroit où ses équipages avaient eu ordre de se rendre. 11 restait
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seul de cinq parents du même nom, qui, depuis un an , avaient pris les armes pour la délivrance de leur patrie : leur père était mort dans les fers ; un jeune frère était prisonnier en Russie ; un autre parent avait été tué dans un des combats livrés en Lithuanie ; François venait de se sacrifier pour le salut de son frère. Tous deux , dans cette course en Lithuanie , avaient fait, en six semaines, plus de cinq cents lieues, livré cinq grands combats , et contribué à former toutes les confédérations du grandduché. Casimir ne resta pas long-temps caché dans son asile ; nous le verrons bientôt en sortir avec éclat, et se rendre de jour en jour plus redoutable.
Trois cents mille Turcs étaient alors en pleine marche vers la Moldavie ; et nous ne pouvons mieux commencer le récit des grands événements qui vont suivre, qu'en jetant un coupd'œil sur cette marche même et sur cette armée. Les principaux corps étaient sortis de Constantinople le 9 avril, avec la pompe, les cérémonies et le désordre accoutumés. Tous les artisans de cette capitale, rangés en soixante et dix classes, précédaient les troupes, chaque communauté suivie d'un simulacre de sa profession , de derviches en prières, et de bouffons en masque ; institution qui tient à l'origine
même de cet empire , uniquement fondé par la guerre, dont le camp était autrefois la seule capitale, et où le départ d'une armée était une émigration générale , mêlée de réjouissances publiques et de cérémonies religieuses. Une foule de dévotes, la tête couverte de leur voile, distribuaient pieusement aux soldats des mouchoirs et des pièces de monnaie , en leur recommandant la gloire de leur prophète. L'étendard de Mahomet, reçu au sérail par le grandvisir, des mains du sultan, et confié au chef des spahis , était environné de la foule des émirs, répétant à haute voix des imprécations contre les infidèles : et ces imprécations furent écoutées par la populace avec tant de fanatisme, que tout ce qui se trouva de juifs et de chrétiens dans les rues, payèrent de leur vie leur indiscrète curiosité.
Les ministres de tous les départements marchaient à la suite du visir, et devaient, selon les anciennes coutumes , transporter réellement à l'armée toute l'administration de l'empire. Un sultan qui ne conduit pas ses armées, semble déposer l'autorité tout entière, et ne conserve plus auprès de sa personne que des viceministres pour l'expédition des affaires courantes.
Les officiers de tout grade, dans la pleine
confiance qu'ils marchaient à des victoires , et que la vente des esclaves les dédommagerait des frais de la guerre , avaient fait travailler à de superbes tentes tissues de soie et d'or.
Toutes les routes qui conduisaient à l'armée étaient couvertes de troupes de volontaires qui, par-tout sur leur passage ; pillaient les villes , brûlaient les villages, dévastaient les campagnes, massacraient les Grecs ; et par ces effroyables désordres, toutes ces troupes se privaient par-tout des ressources de chaque pays, et du service des paysans.
Les janissaires étaient plutôt rassemblés en cohue que formés en troupe militaire. Aucun d'eux , depuis trente ans que durait la paix , n'avaient manié aucune arme ; les patrouilles dans les villes se faisant toujours le bâton à la main, et les parades n'étant qu'un simple dénombrement pour la distribution de la paye. Mais ce qui mérite encore plus d'être observé, ce corps n'avait plus rien de sa constitution primitive. On sait que les janissaires, nom composé des deux mots yen/ tchery , qui signifient nouvelle milice , ne furent d'abord et dans leur première origine , avant la conquête des provinces grecques, qu'un ramas de jeunes esclaves chrétiens enlevés dans ces provinces, et enrégimentés sous la plus rigoureuse discipline»
Après rétablissement des Turcs en Europe , cette nouvelle milice devenue la principale force de l'empire % fut annuellement recrutée d'enfants que les chrétiens livraient en tribut , et qui bientôt n'avaient plus d'autre famille , d'autre patrie , d'autre loi que le camp, l'obéissance et la guerre. Vers la fin du siècle dernier , la nécessité de réparer promptement les pertes énormes que ce corps avait souffertes, força de le recruter à la hâte parmi les Turcs, et peu-àpeu cette méthode a prévalu. Différents prétextes d'utilité publique , tirés la plupart de ce que la population diminuait parmi la nation conquise , la seule assujettie au tribut en argent et adonnée aux travaux de l'agriculture , ont maintenu cette grande altération dans la constitution de cette troupe célèbre. Mais depuis ce temps, tout y a dégénéré. Dès lors le célibat, la simplicité de l'habillement, l'habitude des grands travaux et d'un violent exercice, la résidence dans les casernes, l'éloignement de tout autre profession que celle des armes, tant d'autres sages règlements qui avaient rendu ce corps si propre à la guerre, et qui en avaient fait pendant trois siècles une des meilleures infanteries qu'il y ait jamais eues chez les nations les plus belliqueuses , ont cessé d'être observés. Si on voulait comparer les anciennes
mœurs des janissaires avec leurs mœurs actuelles, un seul exemple suffirait. L'usage de leur donner d'avance en un jour le prêt de plusieurs mois , fut sans inconvénient pendant trois cents années , parce que la sévérité de leur discipline y maintenait avec toutes les autres vertus d'un soldat, celle d'une exacte économie. Ce même usage aujourd'hui conservé, accroît leur dégénération, parce que , payés en un seul jour pour plusieurs mois , ils se plongent à cette époque dans tous les excès de la débauche , et restent ensuite dans tous les embarras de la misère et des dettes. D'autres causes accroissent encore cette dégénération. Leurs privilèges consacrés par la religion ne pouvant être violés, leur nombre dans chaque compagnie n'étant point fixé, leurs officiers, pour s'approprier la solde des absents , accordant tous les congés qu'on leur demande , des gens de tout état s'y font inscrire à l'envi, et quelquesuns même à force d'argent, afin de profiter des privilèges, sans être astreints à aucun service. Le nom de janissaires s'est donc multiplié et répandu dans toutes les provinces : mais ce ne sont par-tout que des hommes oisifs , ou distraits de la vie militaire et de la discipline par des occupations sédentaires, quoique le gouvernement ait cru nécessaire de leur donner
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des chefs dans chaque district. Les sultans eux^ mêmes ont favorisé les commencements de cette révolution; et afin d'affaiblir un corps dont ils redoutaient les mécontentements et les séditions, ils ont ruiné, et pour ainsi dire fait écrouler, ce principal appui de leur empire.
Un autre ramas non moins vil composait encore cette armée. C'étaient des levées nouvelles, conduites par des centeniers, et enrôlées uniquement pour cette campagne. Le sultan, afin d'avoir un plus grand nombre de troupes , avait préféré ce moyen à celui d'une augmentation dans chaque compagnie de janissaires, parce que les privilèges de ceux-ci les mettent à l'abri des réformes quand le retour de la paix rend ce grand nombre de troupes inutile. Mais chacun de ces nouveaux soldats , ramassés parmi la populace des capitales, avait reçu à-la- fois le salaire de toute la campagne; cette somme, dissipée par la débauche, n'avait pu être remplacée que par le vol et l'assassinat. La plupart désertaient pour venir sous un autre nom, recevoir le prix d'un nouvel engagement, et revenaient à l'armée en recommençant sur leur route les mêmes brigandages. Cette troupe était grossie par un autre ramas d'hommes qui se donnaient eux-mêmes le nom de gens sans aveu ; espèce de volontaires attirés
par la soif du butin ou par le fanatisme de leur religion, et dont les uns se dévouant au martyre, les autres n'ayant d'objet que le pillage, portent toujours l'indiscipline dans les armées turques, ne consultent que leur aveugle témérité ou l'inspiration de leur fanatisme, marchent à l'ennemi sans aucun ordre du général, vont éprouver, à ce qu'ils croient, si le moment que la destinée doit avoir marqué pour la victoire est enfin venu, et fuient à la moindre résistance , ou , le sabre en main , se font écraser sous le feu des batteries ennemies.
Chaque pacha avait encore à sa suite les troupes particulières de sa maison , sans aucune liaison avec le reste de l'armée ; autre genre de soldats indisciplinables , et qui, sous l'abri d'une protection puissante, donnaient par-tout l'exemple du désordre.
Toutes ces troupes différentes, tant les vo^ lontaires que les nouvelles milices , et les janissaires eux-mêmes, étaient armés à leurs frais et à leur gré; un très-petit nombre s'était pourvu de baïonnettes , arme si terrible , qu'on ne peut lui résister qu'en l'opposant à elle-même. Les calibres des fusils n'étaient point uniformes; en un mot, il régnait une telle diversité dans la manière dont chaque troupe et même chaque soldat était armé, que des moyens si différents
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ne pouvant produire les mêmes effets, il était impossible qu'il se formât le moindre ensemble dans leur manière de combattre.
Les spahis seuls paraissaient dignes de leur ancienne réputation ; mais quelle que lût au premier coup-d'œil la légèreté et même la grâce de ces troupes brillantes , et l'adresse de chacun de ces cavaliers fréquemment exercés dans des espèces de tournois et de jeux militaires, aucun d'eux n'était ployé au mouvement et à l'ensemble de l'escadron , aucun de leurs chevaux n'était formé aux différents bruits de guerre.
L'artillerie, si perfectionnée chez les nations chrétiennes, et dont le service est devenu parmi nous si facile et même si sûr, consistait en desmasses informes de métal qui écrasaient de lourds affûts, dont la pesanteur et la grossièreté nuisaient à leur service et n'ajoutaient rien à leur force ; aucun des canonniers qui la suivaient ne savait les moindres règles de cet art. Les bombardiers, formant un corps séparé ainsi que les mineurs , n'avaient pas la plus légère notion du travail auquel ils étaient destinés.
L'armée partait chaque soir au coucher du soleil , et marchait toute la nuit jusqu'au lieu indiqué , sans aucune sorte de précaution pour les routes, sans aucun ordre pour les équipages. Le camp se dressait avec une horrible
confusion , chacun se plaçant au hasard. Toutes les querelles qui naissaient des embarras inévitables dans cette innombrable cohue, se vidaient à coups de sabres et de pistolets; et le gouvernement ne fournissant point les cartouches et ne croyant pas avoir droit d'en empêcher l'inutile consommation , on entendait de perpétuelles et confuses décharges dans les marches et dans le camp.
C'était à ce point de désordre, d'indiscipline, d'ignorance de tout art militaire, qu'était parvenue une nation célèbre par ses conquêtes, qui fut pendant trois siècles la terreur de la chrétienté, et dont l'industrie excitée autrefois par un continuel usage des armes, a perfectionné les plus difficiles parties de cet art, la défense des places qu'ils ont changée tout entière en donnant à l'Europe le premier modèle des bastions, et leur attaque, qu'ils ont rendue plus méthodique et plus sûre par l'invention des parallèles dans les tranchées. Cette armée fut jointe dans sa marche par un nombreux corps de Tartares ; et plus de cent mille hommes de cette nation qui, depuis son assujettissement aux empereurs turcs, servaient de cavalerie légère aux armées ottomanes , devaient successivement s'y joindre. Les Tartares campaient toujours à quelque distance du camp des Turc*,
et faisaient toujours leurs opérations à leur manière, et séparément. Cette nation formidable à ses ennemis , soumise à ses chefs , et qui dans sa fidélité à l'alcoran, ne méprise ni ne hait les nations chrétiennes, était bien moins dégénérée que les Turcs. Mais son adresse dans l'usage des flèches , l'incroyable vitesse de leurs chevaux , leur manière de combattre si célèbre dans l'histoire des anciens peuples , et qui a suffi pour défaire les plus florissantes armées romaines , est bien moins à craindre depuis que la double invention des armes à feu et de la baïonnette a mis entre les mains des troupes régulières une arme qui sert en même temps à combattre de près et de loin. Leur pauvreté, leur habitude de passer leur vie sous des tentes, et d'errer dans les déserts pour y trouver de nouveaux pâturages, leur a conservé des tempéraments durs, robustes et infatigables. Mais cette longue paix qui n'avait point amolli leurs mœurs, leur avait ôté toute l'habitude des périls. Us étaient commandés par leur nouveau kan ; les anciens usages n'obligeaient point le souverain des Tartares à marcher dans une armée qui n'était point commandée par le souverain des Turcs. Mais une guerre contre l'empire de Russie, sollicitée depuis trente ans par tous le* princes qui s'étaient succédés sur le trgne
de Tartarie, paraissait leur être personnelle ; et celui-ci ne s'était point renfermé dans la vanité du cérémonial. Mais c'était un prince sans expérience , peu connu de ses sujets , qui avait presque toujours vécu dans ses maisons de plaisance près de Constantinople , et qui avait été choisi comme devant être facilement maintenu dans une entière soumission.
Un marchand circassien, nouvellement devenu grand-visir, conduisait toute cette armée , et devait à son esprit son élévation récente. MéhémetEmin, c'était son nom, avait suivi les caravanes à Suez et sur les bords de la mer Rouge , comme facteur de son père pour le commerce des soieries. Ce commerce l'avait amené depuis neuf ans à Constantinople , où pendant deux années, il avait vendu des étoffes. Un secrétaire d'état amusé par l'esprit de ce négociant, lui avait donné un emploi dans les bureaux, où il était devenu en peu de mois premier commis , et ensuite reys-effendi ou secrétaire d'état des affaires étrangères. 11 occupait cette grande place, pendant la vacance du trône de Pologne. Nous avons raconté comment le grand-visir de ce temps-là, après avoir éclairé le sultan sur le rapport des événements de Pologne avec les intérêts de l'empire ottoman, était tombé dans un discrédit total, avant-cou- 3. i4
a H) HISTOIRE DE L' ANARCHIE
reur d'une prochaine disgrâce. Les opinions de Méhémet Emin commencèrent alors à prévaloir dans le divan. Cette assemblée de vieillards indolents et timides, conseillers pusillanimes d'un maître sévère , dont aucun n'osait ouvrir un avis remarquable , de peur d'être rendu responsable des événements, laissa prendre une entière prépondérance à ce nouveau ministre parvenu trop rapidement pour avoir encore adopté leur lâche circonspection. Il fut l'auteur de l'exclusion au trône de Pologne , secrètement donnée au comte Poniatouski, réunissant dans cette politique bizarre l'esprit pacifique des bureaux où il s'était formé , et l'adresse d'un courtisan qui cherchait à flatter la vigilance du sultan pour les intérêts de son empire. Les événements qui suivirent ce conseil, engagèrent, comme nous l'avons vu , de vives discussions entre les deux cours On s'en remit encore à lui pour imaginer de nouvelles ressources, et elles se bornèrent à obtenir de la Ptussie , par de secrètes menaces , de nouvelles promesses également secrètes, et à lui accorder de jour en jour des délais pour y satisfaire. Il sentit dès lors, cependant, où la force des conjonctures le conduirait. « C'est moi, disait-il, qui » irai conquérir quelque province polonaise. » Car toute sa politique se bornait à confondre
dans La même haine les opprimés avec les oppresseurs. Mais un nouveau grand-visir ayant alors été nommé , Méhémet Emin perdit son emploi , suivant l'usage de cet empire , où le premier ministre répondant sur sa tête de tous les événements , a droit de composer tout le ministère à son choix. Méhémet qui perdait sa place sans disgrâce, passa à un autre emploi de l'intérieur du sérail, qui lui conserva sa voix dans les conseils, et lui donna encore plus d'accès auprès du sultan. Dans cette nouvelle position, il proposa le plan que la Porte avait embrassé, de favoriser les confédérations de Pologne sans y prendre part , de mettre aux prises les Russes et les Polonais, et d'acheter ainsi la sécurité de l'empire ottoman, au prix du sang de deux nations qu'il regardait comme également ennemies. Enfin, la suite inévitable des événements regardée à Constantinople comme la suite des avis qu'il avait successivement proposés , ayant engagé la guerre, ce fut lui-même qui fut chargé de la conduire. Jeune encore pour une si grande place, puisqu'il avait à peine quarante-cinq ans, n'ayant jamais eu aucune sorte de commandement, n'ayant aucune idée de la guerre , mais hardi, présomptueux, se flattant que le nombre suppléerait à la discipline, se fiant à la destinée qui l'avait, .
dans l'espace de sept ans, élevé de si bas à la seconde place d'un si puissant empire , songeant toutefois à conclure promptement la paix, afin d'assurer sa tête et sa fortune, mais gêné par la vigilance du sultan qui, du fond de son sérail , entretenait avec lui une correspondance exacte , et peu ordinaire aux empereurs turcs.
Le premier soin de Méhémet Emin avait été de faire suspendre les hostilités , de défendre au dernier kan des Tartares d'entrer en Pologne , soit qu'en affectant des scrupules sur l'entrée des troupes ottomanes dans un pays qui n'avait point attaqué l'empire , il cherchât à s'insinuer de plus en plus dans l'esprit de son maître, dont il connaissait l'attachement rigoureux aux préceptes de la loi musulmane, soit que ces scrupules n'eussent été pour lui qu'un de ces artifices que les ministres dans toutes les cours savent si bien employer pour traverser les généraux, et les empêcher d'acquérir trop de crédit auprès du souverain , ou enfin qu'il se fût uniquement proposé de faciliter la paix, en simplifiant la querelle des deux empires.
Tels étaient le général et l'armée qui s'avançaient vers la Moldavie. Des difficultés inattendues multipliaient à chaque pas les embarras que
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faisait naître l'indiscipline de pareilles troupes, et l'inexpérience de tous les chefs. On découvrit à Andrinople un complot pour empoisonner les farines de l'armée. Le dépôt du poison fut trouvé, et trois Grecs punis de mort. Leur supplice répandit la terreur dans l'armée. On craignit une secrète conjuration de tous les Grecs. Leur patriarche fut arrêté à Constantinople : mais après de sévères perquisitions, l'innocence de ce vieillard fut reconnue. 11 fut cependant destitué de son emploi, et envoyé en exil par Tunique motif de ne pas rétablir dans un poste éminent un homme que cet injuste traitement pouvait avoir irrité. L'armée, après quelques jours de marche, éprouva toutes les horreurs de la disette. Les ordres donnés par le grand-seigneur pour les approvisionnements avaient été mal exécutés; les fonds en avaient été détournés par des malversations de tout genre. La plupart des magasins qu'on avait crus remplis, se trouvèrent vides. Ceux même qui se trouvèrent pleins furent bientôt épuisés par un horrible dégât dans les consommations, et par l'arrivée imprévue d'un beaucoup plus grand nombre de troupes qu'on n'en avait demandé, la plupart suivies d'une multitude de valets qui passait de bien loin le nombre des combattants.
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Au milieu de tant de désordres, Mëhémet Emin, audacieux et infatigable, portait seul dans son armée tout le poids du généralat et du ministère ; envié de tous les pachas, brouillé avec tous les ministres, qui semblaient plus occupés d'augmenter ses embarras que de les soulager : lui cependant, simple et sans orgueil dans son élévation, cherchant à plaire aux subalternes, encourageant leur familiarité, méprisant la haine des grands, rejetant avec colère leurs dangereux avis , donnait sa confiance à une foule d'interprètes grecs, la plupart vendus aux Russes, et qui l'entretenaient de la chimérique espérance d'une paix facile à conclure après les premiers avantages. Il expédiait chaque jour des courriers au grand -seigneur, en recevait des ordres fréquents et directs , affectait publiquement d'y obéir avec la plus scrupuleuse exactitude , et rendait ainsi sa propre autorité plus sacrée , en laissant toujours croire que l'ordre qu'il donnait était émané de l'autorité suprême. Et en effet, Mustapha, retenu dans son sérail par l'avis unanime de ses ministres, et par les soins d'une santé, que vingtsept ans d'une prison rigoureuse avaient rendue faible et languissante, s'y occupait sans distraction des affaires de son empire. Toujours défiant et sévère, il ramenait à lui seul toute l'au-
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torité ; et contre les mœurs ordinaires de cet empire, le ministère de Constantinoplc, composé de simples substituts, prit bientôt un entier ascendant sur le ministère de l'armée.
Le gros des troupes n'avait pas encore passé le Danube, lorsqu'on apprit cette première entrée des Russes en Moldavie, dont nous avons raconté le peu de succès, leur vaine tentative sur Choczim, et le combat qui s'était donné pendant leur retraite. Cette victoire exagérée , suivant l'usage de toutes les nations, par les pachas qui avaient combattu , le fut encore à dessein par le gi and-visir. On répandit que l'armée vaincue était soutenue par quatre -vingt mille Polonais. Les équipages russes qui avaient été pris ou pillés par les Turcs, étant la plupart conduits par de malheureux paysans enlevés en Pologne, et qui sous le sabre turc s'étaient dits Polonais , pour trouver plus aisément pitié aux yeux du vainqueur , ce fut le léger fondement de cette fastueuse exagération.
Le canon du sérail annonça cette prétendue victoire au peuple de Constantinople ; et le sultan, dans toute la pompe des grandes cérémonies, fut proclamé à la mosquée du titre de gazi. c'est-à-dire, victorieux pour la foi, le plus beau titre d'honneur que les sultans puissent obtenir, et que Mustapha avait toujours vivement désiré.
2lG HISTOIRE DE l' ANARCHIE
MéhémetEmin se persuada que l'ambition de son maître était satisfaite, et que la paix allait suivre ce facile avantage. Il se pressa d'écrire à ceux des ministres étrangers qui, avant les hostilités , n'avaient cessé de solliciter la paix. Il manda dans son camp les interprètes d'Angleterre et de Prusse. Mais depuis plusieurs mois, ces deux ministres n'avaient plus à ce sujet ni commission ni pouvoir , et la Russie avait entièrement cessé de parler de paix. Le grand-seigneur lui-même n' avait pas obéi à un simple mouvement de vaine gloire , comme son visir l'avait espéré. Le titre de victorieux ne satisfaisait pas aux justes motifs qui l'avaient déterminé à cette guerre ; et pour toute réponse il envoya à son visir le fetfa du mufti , qui autorisait l'entrée des troupes ottomanes en Pologne. L'armée continua donc de s'avancer ; mais en arrivant en Moldavie, après avoir traversé le Danube , on trouva vides tous les magasins sur lesquels on avait compté. Ce fut l'effet d'un concert criminel entre le souverain de cette province et le premier interprète de la Porte, tous deux de nation grecque , et qui payèrent bientôt de leur tête cette coupable intelligence. La Moldavie fut bientôt couverte de troupes errantes et affamées, qui ne savaient plus à quels chefs elles devaient obéir, ni les chefs à quelles troupes
ils devaient commander. La disette générale les empêchait de marcher en avant , et les retenait près des rives du Danube, où les subsistances, amenées chaque jour sur le fleuve , étaient consommées, à mesure qu'elles arrivaient. Le soldat mécontent ne tarda pas à rejeter sur le seul général tous les maux qu'éprouvait l'armée. On prétendait que les magasins étaient remplis, mais que sa criminelle avarice laissait régner la disette, afin de maintenir la cherté. On l'accusait d'avoir détourné à son profit les sommes immenses que le sultan avait tirées des trésors du sérail. Le manque de vivres, le soin d'y pourvoir, et de faire venir des blés des provinces autrichiennes, retardantleurs opérations, ce retard passait pour une trahison ; et le grandvisir qui, seul et sans secours , avec une grande force d'esprit et de santé , tenait tète à tous ces embarras , et réparait tous ces malheurs , était hautement accusé d'avoir vendu son inaction aux ennemis. Il reprochait aux grands leur connivence à ces dangereux murmures ; et ses emportements contre eux furent près de lui coûter la vie dans deux émeutes, qui ne furent apaisées que par la terreur générale des maux irrémédiables qui auraient suivi de pareilles séditions. Bientôt des multitudes de volontaires reprirent d'eux-mêmes le chemin de leurs pro-
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vinces , tandis que de nouvelles multitudes, parties des provinces les plus éloignées de l'Asie , arrivaient encore chaque jour. Les soins infatigables du visir mirent cependant l'armée en état de faire quelques marches. On s'avança jusqu'à Kantépessy, en laissant tous les gros équipages sur les bords du Danube.
L'approche d'une pareille armée remplit toute la Pologne d'une juste épouvante. Ceux même des Polonais qui désiraient le plus la délivrance de leur patrie, tremblèrent d'y voir entrer de pareils libérateurs. L'évêque de Kaminiek écrivait au comte Potocki, « qu'attirer » les Turcs pour chasser les Russes , ce serait » mettre le feu à la maison pour en chasser » les insectes. » Cette horrible indiscipline et cette férocité auraient fait préférer le secours d'une armée tartare ; mais ce premier dessein ayant échoué par la défense expresse que le grand-visir avait faite aux Tartares d'entrer en Pologne , la confédération de Barr avait dès lors formé le projet d'éloigner , autant qu'il serait en elle , le théâtre de la guerre des terres de la république , et de l'établir en Moscovie. Elle espérait que les troupes russes évacueraient la Pologne pour courir à la défense de leurs propres foyers. C'était l'objet de toutes les négociations que le comte Potocki avait jus-
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que-là traitées par des émissaires adressés au grand-visir ; il avait proposé au général turc de faire passer en Pologne un corps peu nombreux de troupes auxiliaires pour s'y joindre aux confédérés , tandis que le gros de l'armée ottomane prendrait , pour attaquer la Russie , les routes de Bender , de la Nouvelle-Servie , du Borysthène et de Kiof. Il demandait sur-tout que le détachement destiné à entrer en Pologne fût aux ordres des Polonais aussitôt qu'il serait entré sur le territoire de la république , et qu'il eût une défense rigoureuse de faire des esclaves dans un pays allié et ami. Potocki vint luimême au camp du grand-visir pour faire agréer ce plan de campagne. Ce chef des confédérés croyait représenter une nation amie des Turcs, et que ceux-ci avaient intention de défendre et de secourir. Mais le grand-visir affecta de ne voir en lui qu'une espèce de transfuge d'une nation en guerre avec la Porte Ottomane. « Je » ne reconnais , disait-il , la république que » dans le corps dominant à Varsovie. Ces con- » fédérés sont tous des fuyards qui peuvent » périr au coin d'un bois , tandis que la répu- » blique subjuguée contracte et agit de gré ou » de force. N'avons-nous pas vu dans l'affaire » de Choczim , vingt-cinq mille Russes soute- » nus par quatre-vingt mille Polonais. Que
» m'importe s'ils sont libres ou non ? Je re- » garde la Pologne comme ennemie ; et je dois » seulement accorder grâce aux confédérés dès » qu'ils demanderont quartier , parce que la loi » sacrée l'ordonne ainsi. » Ce fut sur -tout dans une audience publique que le ministre turc fit éclater toute la violence de son caractère et de sa politique. Potocki ayant réclamé le traité qui subsistait entre les Polonais et les Turcs, le grand-visir l'interrompit : « Ce Polonais ne sait- » il pas que je ne connais en rien ce traité , » qu'il a été rompu par les Polonais, qu'ils ont » renouvelé une alliance offensive avec les » Moscovites contre la sublime Porte , qu'ils » ont porté les armes contre elle , et qu'elle est » en droit de tirer vengeance de ses ennemis , » quels qu'ils soient : que ce Polonais ne s'ima- » gine pas que nous prétendions donner du se- » cours à ses compatriotes ; la loi sacrée nous le » défend. Ce sont nos ennemis que nous cher- » chons ; la loi nous y autorise. Nous les com- » battrons par-tout, et nous ne ferons grâce » qu'à ceux qui, le mouchoir sur le cou, de- » manderont quartier, tels que ces confédérés » que vous voyez ici , et qui sont les tristes » victimes de la mésintelligence , de la folie et » de la faiblesse d'une nation vile et incons- » tante. » Quelques pachas cherchèrent à mo-
dérer cette fureur du visir, et les interprètes dissimulèrent au comte Potocki ce que ces propos avaient de trop injurieux. Celui-ci ayant répliqué que tous les vrais citoyens , dont il était l'organe , se flattaient « qu'en cette fâ- » cheuse conjoncture la Pologne éprouverait » la même assistance que la Porte lui avait ac- » cordée en tant d'occasions, et que les armes » des Turcs l'aideraient à recouvrer sa liberté. » Il croit, reprit Méhérnet, que nous ne savons » pas notre histoire. Apprenez-lui que la Porte » n'a jamais soutenu les infidèles, et se sou- » vient d'avoir eu souvent à se plaindre des » Polonais. Il s'imagine traiter ici avec une » puissance chrétienne, accoutumée à se jouer » de la vérité et du mensonge. Savez-vous , » ajouta-t-il , en se tournant vers les pachas , » ce que ces gens-ci appellent leur liberté? » c'est le droit de vivre sans lois. » Le visir parut enfin se calmer , et le plan d'opérations proposé par le chef des confédérations polonaises fut fortement appuyé par le kan des Tar tares. Ce prince , que sa faiblesse même avait rendu docile aux avis des principaux chefs de sa nation, commençait, au milieu des embarras de Méhérnet Emiu , à s'arroger la voix prépondérante dans les conseils.
Il fut donc décidé qu'une armée de Turcs
et de Tartares , conduite par le kan, s1 avancerait sur la droite de la Moldavie , vers les rives du Borysthène , pour attaquer l'empire russe , qu'en même temps les confédérés, avec une armée auxiliaire , marcheraient à la délivrance de leur patrie, et enfin que le grand-visir, avec le camp impérial, s'avancerait jusqu'à Bènder, dans une position intermédiaire entre ces deux grands détachements, d'où il pourrait se porter aisément où les plus grands efforts des ennemis appelleraient les plus grandes forces ottomanes.
Mais cette condescendance apparente du grand-visir cachait les plus funestes desseins ; rien ne put dissuader Méhémet Emin de publier contre la république de Pologne une déclaration de guerre adoucie seulement par la promesse de ne faire aucun mal à ceux des Polonais qui demanderaient grâce. Et le premier interprète de la Porte confia au premier interprète de France, « que la haine de ce visir ». contre les Polonais était toujours la même ; » que son plan était de faire entrer successi- » vement, soit cette année, soit l'année sui- » vante, trois ou quatre cents mille hommes » en Pologne , d'y ruiner le pays de fond en » comble, d'y faire un désert où il n'y eût plus, » disait-il, aucune matière ni à l'avidité, ni à
j> la jalousie, ni à la guerre; que le système » de protéger la Pologne, et de s'allier avec » elle, pour s'en faire un rempart contre l'am- » bition des Puisses, était bon pour les cours » chrétiennes qui, par des alliances variables » qu'elles font et défont à leur guise, tournent » et retournent la face de l'Europe comme il » leur plaît; mais qu'un plan pareil ne pouvait » jamais entrer dans les conseils d'un empire » qui ne fait dépendre ses opérations que de » sa volonté et de sa puissance, et dont la poli- » tique a toujours été de s'environner de toutes » parts de déserts. »
Mais pendant que Méhémet Emin projetait d'assurer ainsi après cette guerre la durée de la paix et celle de sa fortune, le grand-seigneur était bien éloigné d'un parti si violent et si opposé à cette droiture religieuse dont il voulait faire la base de son gouvernement. Il ordonna à son visir de rétracter solennellement le manifeste qui déclarait la guerre aux Polonais. Mustapha, solitaire dans son sérail, uniquement occupé des affaires de son empire , impatient de ce que les événements ne répondaient pas à ce qu'il attendait de la protection du ciel sur l'équité de sa cause , voulut dans ce même temps se rendre à son armée pour y rétablir l'harmonie parmi les chefs, et la discipline par-
mi les soldats. Tout le divan s'opposa de nouveau à cette résolution , et il céda encore aux représentations de ses ministres ; mais il sentit que l'extrême dépendance de ses ordres, à laquelle il avait astreint son visir, lui ôtait une autorité nécessaire à la discipline , pouvait apporter dans les opérations un retard préjudiciable, et que lui-même demeurait ainsi responsable de tous les événements. En adressant à Méhémet Tordre de rétracter ce manifeste injuste , il lui envoya sur tout le reste un pouvoir absolu. Cette résolution étonna dans un prince défiant et jaloux de son autorité , qui jusque-là n'avait laissé aucun pouvoir à ses ministres ; mais cette espèce de confiance si étrangère au caractère du sultan, était bien loin d'annoncer de la faveur. En paraissant abandonner son autorité, il devait en demander bientôt un compte plus rigoureux. Le grandvisir ne s'y trompa pas ; il ne vit dans cette grâce nouvelle et inattendue , que la chute de son crédit, l'approche de sa disgrâce; et une profonde mélancolie se joignant à ses incroyables fatigues, eut bientôt affaibli la vigueur de sa tête , et miné entièrement ses forces. La ruine de sa santé ajouta encore au désordre général.
Cependant le plan concerté s'exécutait. L'ar-
mée du grand-visir, partie pour Bender le 26 juin 1769, avait établi le camp impérial près de cette ville. Les deux détachements destinés à entrer l'un en Russie, sous les ordres du kan, et l'autre en Pologne, sous les ordres d'un sérasquier, avaient pris leurs différentes routes , quand une seconde entrée des Russes en Moldavie déconcerta toutes ces mesures. Le général russe avait reçu de Pétersbourg Tordre de s'emparer de Choczim, à quelque prix que ce fût. Cet ordre connu de toute son armée , y avait répandu la dernière consternation. On obéissait avec terreur , mais on obéissait sans délai, sans représentations et sans murmures.
11 est triste pour un historien d'arrêter les regards de ses lecteurs sur les détails d'une pareille campagne ; et sans l'importance des événements qui ont suivi, il suffirait de faire connaître ce qu'ont pensé de toute cette guerre quelques officiers expérimentés, envoyés à 1 armée russe par leurs différents souverains. Vingt mille hommes bien conduits auraient pu, selon eux, dissiper cet innombrable attroupement des Turcs, et s'avancer sans obstacle au travers des provinces ottomanes, jusqu'au milieu de Constantinople; mais d'un autre côté, trente mille Turcs, aguerris, disciplinés, munis d'une 3. i5
bonne artillerie et conduits par un chef habile, auraient également suffi pour terminer en peu de mois cette longue querelle , et pénétrer jusque'à la capitale de l'empire russe. Toutefois les vicissitudes de cette campagne, et les alternatives de fautes et de revers mutuels ont tellement influé sur l'événement général de cette guerre et sur la destinée présente et future d'un grand nombre de nations, que nous sommes obligés d'entrer ici dans quelques détails.
L'armée russe montait alors à trente mille hommes. L'arrivée de quelques officiers étrangers en augmentait véritablement la force. Il y était venu de Sibérie le lieutenant-général Rennecampf qui se rendit bientôt remarquable par sa fermeté, ses connaissances militaires et la justesse de son coup-d'œil. C'était un Livonien qui avait servi sous Munich et suivi en France Lowendal ; mais quand les Piusses s'allièrent aux ennemis de la France , il fut rappelé , et, soit faveur, soit disgrâce, il fut envoyé commander une garnison en Sibérie, où il parvint à s'enrichir. Froid, taciturne, occupé de bien faire, ne songeant plus à se faire valoir, il gagna bientôt la confiance de l'armée, et n'eut jamais la faveur de ceux qui disposaient des grâces.
On s'avança vers la Moldavie avec aussi peu de précautions qu'à la première tentative. Les camps étaient toujours choisis avec une extrême négligence , et quelquefois à la vue de camps inattaquables qu'avaient occupés dans des marches semblables Sobieski et Munich. On. était inquiété même en Pologne par des apparitions subites de ïartares qui passaient le Niester à la nage, et qui, après une attaque impétueuse sur quelque corps détaché , disparaissaient avec la même rapidité. Le kan apprit par quelques-unes de ces troupes la marche de cette armée. Il en instruisit le visir; mais soit qu'une nouvelle si importante eût été interceptée par la trahison des subalternes, soit mépris du visir pour les avis du kan avec qui il était ouvertement brouillé, soit que sa langueur ne lui permît plus aucun soin , cet avis fut négligé. Les Russes remontèrent le long du Niester et passèrent ce fleuve en face d'une grande forêt qui pouvait cacher leur marche, mais qui devait ensuite la rendre plus pénible. Le passage fut souvent interrompu par les accidents qui survenaient au pont sans que les Turcs profitassent de l'avantage qu'ils auraient pu saisir. Les deux armées qui s'avançaient, l'une vers la Moldavie, et l'autre de cette province vers la Pologne , ignoraient mutuellement leur approche. L'artillerie
russe souvent portée par les soldats, passait sans aucune précaution pour sa sûreté, de hautes montagnes et des marais presque impraticables, où quelques centaines d'hommes eussent suffi pour arrêter toute une armée. Le pont qu'ils laissèrent loin derrière eux demeura sans autre garde que quelques hussards.
Le détachement turc, commandé par le pacha de Homélie , et qui était destiné à entrer en Pologne , suivait avec la même imprudence la route d'Yassi à Choczim. Ce pacha apprit avec étonnement, par un avis envoyé de Pologne aux confédérés , que les Russes avaient passé le fleuve. Il sut bientôt qu'ils n'étaient pas à huit lieues. Il marcha aussitôt avec toute sa cavalerie au-devant d'eux , les rencontra en pleine marche. Le sérasquier et le comte Potocki, son guide et son conseil, saisirent d'une manière fort dangereuse pour les Russes la faute que ceux-ci firent dans leur première surprise, de ne pas s'emparer d'une hauteur qui dominait leur centre. Ils saisirent ensuite avec la même intelligence quelques autres fautes que le désordre de l'armée russe y occasiona. Mais aux premières décharges de l'artillerie russe, une telle épouvante se répandit parmi les Turcs, que tout fuit sans qu'il fût possible de les rallier. Toute celte armée frappée de
terreur , se dispersa tout entière. Ils furent si étonnés de ce que des troupes en marche étaient si promptement défendues par une nombreuse artillerie, ils avaient si peu d'idée de la facilité du transport des pièces légères et de la célérité de leur service , que dans leur effroi ils ne doutèrent pas qu'un pouvoir infernal ne se fût armé contre eux, que les canons des Russes ne fussent des armes magiques ; et cette opinion s'accrédita tellement parmi eux pendant la durée de cette guerre, qu'un pacha prisonnier demanda un jour pour unique consolation , qu'on lui fit voir « ces canons enchantés qui se trans- » portaient, disait -il, par des paroles, et ti- » raient plus de cent coups, sans être rechar- >> gés. » Dans la soudaine dispersion de ce détachement turc, les uns s'enfuirent vers Yassi, les autres vers Bender. Quinze mille prirent le chemin de Choczim , où le comte Potocki entraîné dans cette fuite, se jeta avec les Polonais et le général turc. Potocki au commencement de l'action avait combattu près de ce pacha, et avait montré une valeur si brillante que celui-ci lui abandonna tout le soin de soutenir le siège.
Les Russes investirent aussitôt cette ville, et le retour imprévu de cette armée qu'on croyait avoir fui au loin, et qu'on prétendait s'être ca-
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chée dans les forêts au delà du fleuve , jeta la consternation parmi toutes ces troupes turques, errantes dans la Moldavie.
Dix mille Tartares qui arrivaient de l'autre côté de Choczim pour se joindre à l'armée du pacha de Romélie, se trouvèrent sans aucun avertissement , au milieu des corps avancés de l'armée ennemie. L'étonnement et la terreur s'emparèrent de leurs premières troupes. Leur fuite précipitée entraîna les corps qui suivaient. La déroute devint générale, sans que le gros des Tartares en sût la cause. Neuf cents confédérés , commandés par le comte Krasinski , lesquels s'avançaient avec ces Tartares pour se rejoindre au comte Potocki, et rentrer avec lui en Pologne, furent ainsi abandonnés au milieu de ces déserts. Ces infortunés , sans aucun guide, voulurent prendre du côté de Bender, pour se jeter alors dans le camp du grandvisir. Ils traversèrent au hasard de vastes solitudes, et perdirent par la lassitude, la soif et la faim, près de quatre cents hommes, qui, restés en arrière et couchés sur la terre, y moururent d'épuisement et d'inanition.
Les Pvusses, maîtres de tous les environs de Choczim, en achevèrent l'investissement, le 14 juillet : et le général llennecampf , resté avec dix mille hommes, et la grosse artillerie, de
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l'autre côté du Niester, approcha aussitôt son camp, et dressa des batteries sur un coteau qui de ce rivage opposé domine quelques quartiers de cette ville.
Mais du côté de la Moldavie , les Russes n'avaient que des pièces de campagne , et même, afin de ménager la poudre dont ils étaient près de manquer, et de la réserver pour une bataille à laquelle on s'attendait, ils ne tiraient qu'à demi-charge. Potocki encourageait la garnison turque , et commandait toutes les sorties. Elles étaient si vives et si fréquentes , que les Russes, après avoir perdu beaucoup de monde, prirent bientôt la résolution de changer le siège en blocus. Ils ne tinrent plus la ville enfermée que par des postes de cavalerie , et fortifièrent un camp entre la forêt et la ville, pour y attendre l'armée du grand-visir. Mais Rennecampf , posté de l'autre côté du fleuve, et qui n'avait point à craindre les sorties, continua de faire feu sur la ville ; et ses batteries enfilant toutes les rues basses , chaque boulet faisait un ravage terrible entre les chevaux et les chameaux dont toutes ces rues étaient remplies. On y manquait d'eau et de fourrages; et bientôt l'infection y devint insupportable , hommes et bêtes y restant sans être enterrés. Mais la situation des Russes , dans le camp qu'ils avaient choisi ,
n'était pas moins fâcheuse. Les pluies étaient continuelles, les nuits froides. Le soldat couchaitsans paille, et lesmaladiesruinaient l'armée. Enfin après trois semaines , une armée s'avança au secours de Choczim, sous le commandement de Moldavangi, homme intrépide , et qui devait son élévation aux preuves de courage et d'intelligence qu'il avait souvent données dans une troupe particulièrement destinée à la police de Constantinople. Le grand-visir l'avait envoyé à la tête de quatre mille hommes, élite de l'armée ottomane, pour défendre contre les ravages des Turcs eux-mêmes, les deux provinces de Moldavie et de Yalachie. Ce pacha, de son propre mouvement , avait marché vers Choczim, et tout ce qui avait fui se réunissant sous ses ordres , composa une armée nombreuse. Une multitude de volontaires s'y joignirent, ainsi que beaucoup de pachas et de beys, chacun à la tête de ses troupes particulières et de sa propre maison. Le grand-visir prit également soin de faire filer vers cette ville un grand nombre de troupes , et le kan des Tartares, en route pour pénétrer en Russie, revint précipitamment sur ses pas. Soixante mille spahis et tartares, vingt mille hommes d'infanterie et soixante pièces de canon arrivèrent donc au secours de la place. Cette armée parut le
soir du 5 août, forma ses lignes à peu de distance du camp des Russes, et resta cette nuit sous les armes. Ceux-ci firent rentrer tous leurs détachements, rassemblèrent toutes les troupes. Rennecampf passa le fleuve et vint joindre Farinée. Tous les défauts du camp que les Russes avaient choisi frappèrent alors les yeux des moins expérimentés. La seule approche de l'armée turque avait sans aucun combat délivré la place ; et malgré les redoutes dont ce camp était environné, ils y demeuraient exposés aux plus extrêmes périls. Les Turcs ne purent , il est vrai, emporter aucune des redoutes, malgré la bravoure avec laquelle ils en renouvelèrent fréquemment l'attaque pendant quatre jours. Mais pendant ce temps, ils s'enfermaient euxmêmes de profonds retranchements. Ils établissaient sur toutes les hauteurs des canons du plus gros calibre, et ils étaient prêts à foudroyer le camp des Russes.
Ceux-ci n'occupaient en Moldavie que le terrain où ils campaient. Il fallait envoyer chercher les fourrages à six lieues au delà du Niester. Les courses des Tartares inquiétaient cette communication , et les Turcs maîtres de toute la campagne, après avoir tenté inutilement de passer entre la forêt et les redoutes, pour aller rompre les ponts et enlever ainsi aux Russes tout moyen
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de subsister et d'échapper , pouvaient enfin prendre une route moins exposée et plus sûre. On se détermina à repasser le fleuve ; malgré le danger de cette retraite en présence d'une armée si nombreuse. On partit dans la plus profonde nuit. Il fut défendu aux soldats, sous peine de la vie , de prononcer le moindre mot, ni de faire le plus léger bruit. L'ennemi ne s'aperçut de cette marche qu'au point du jour. Quand ses premières troupes accoururent, la plus grande partie de l'armée russe avait déjà passé le fleuve. Rennecampf qui commandait l'arrière-garde , se conduisit avec tant d'habileté, replia ses postes avec tant de promptitude, et fut si bien obéi, qu'un corps de cavalerie turque et tartare qui le chargea en désordre , ne put l'entamer. Les difficultés du terrain avaient retardé la marche des Turcs, et dans le moment où leur armée entière parut sur les hauteurs, au nombre de cent vingt mille hommes, l'armée russe, de l'autre côté de la rivière, était rangée en ligne sur les hauteurs opposées. Elle y avait établi plusieurs batteries qui foudroyaient tout ce qui approchait du bord. Les Russes, sous la protection de ces batteries, replièrent leur pont et s'enfoncèrent en Pologne. Quelques troupes tartares passèrent à la nage, . et suivirent cette armée sans rien entreprendre.
Pendant ce temps [ la tête de Méhémet Emin était exposée à Constantinople aux portes du sérail. En effet , les désordres du camp de Bender avaient surpassé ceux des autres camps. Les troupes oisives et loin de l'ennemi , étaient devenues plus séditieuses. Dans la disette générale de fourrages et de vivres , de nombreux corps reprenaient chaque jour le chemin de leurs provinces. Plus de vingt mille de ces déserteurs , en traversant Constantinople pour retourner en Asie , avaient rempli la capitale du bruit de leurs mécontentements. Le grandseigneur ne mettait aucun obstacle à leur retour , et prenait soin au contraire d'accélérer leur passage , afin de prévenir tout ce que le séjour de ces troupes mécontentes pouvait avoir de dangereux pour cette ville et pour lui-même. Mais ce prince , mieux instruit par leurs plaintes unanimes que par les relations infidèles de ses généraux, résolut de sévir contre les principaux chefs de son armée. Méhémet Emin s'était ache miné lentement avec les restes de ses troupes au secours de Choczim , et avait déjà atteint son ancien camp de Kantépessy , lorsque les capigis vinrent y chercher quatre têtes , celle de ce premier ministre, celle de son premier interprète , celle du prince de Moldavie et celle du lieutenant-général des janissaires. Mais dans les
écriteaux qui furent attachés avec ces têtes aux portes du sérail, les trois derniers seuls étaient accusés de trahison , et Méhémet Emin de s'être laissé conduire par leurs perfides insinuations. Moldavangi , ce même pacha qui avait laissé échapper l'armée russe , mais qui se préparait à la poursuivre en Pologne, fut revêtu de la première dignité de l'empire. Ce nouveau grandvisir avait été bostangi ou jardinier dans le sérail, et ensuite simple kasséki dans la garde du grand-seigneur. On donne ce nom de kasséki à tout ce qui approche du sultan pour son service personnel. Ainsi, parmi les sultanes, celles qui ont été honorées de sa couche se nomment les sultanes kasséki. Parmi les bostangis, troupe créée pour l'entretien des jardins du sérail, mais qui contribue à la garde de Constantinople en opposition des janissaires, ceux qui méritent par leur bravoure d'être destinés à la garde personnelle du grand-seigneur , prennent ce même nom. L'intrépidité de Moldavangi dans les occasions périlleuses que présente fréquemment la police dune grande ville , l'avait fait remarquer du sultan. Il était devenu chef des bostangis, et dès loi s le sultan toujours occupé de chercher et d'encourager le mérite, l'avait flatté de le faire un jour grand- visir. Le gouvernement d'une petite province avait été le
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premier et jusque-là le seul degré de son élévation.
Moldavangi fit aussitôt travailler à construire un pont sur le fleuve, assez près de Choczim pour que le canon de cette forteresse protégeât les travailleurs, et assurât le passage de l'armée turque. Les pontons manquaient ; mais on y suppléa par des radeaux, des tonneaux, et tout ce que le voisinage de la ville et de la forêt put fournir de moyens à des ouvriers ignorants et maladroits. Il fit venir du camp impérial, qu'il laissa à Kantépessy , plusieurs caisses de ces aigre Ltes que les généraux turcs ont droit de distribuer comme prix de la valeur, et sur-tout des vivres et des fourrages qui manquaient à son armée, mais dont le camp impérial éprouvait la même disette. Il publia un manifeste sur la prochaine entrée des troupes ottomanes en Pologne, absolument opposé à celui qu'avait publié son prédécesseur. « La Porte, disait-il, » s'était abstenue jusque-là de faire entrer ses » troupes sur le territoire de Pologne , pour » ne point ajouter aux malheurs de cette ré- » publique ; elle se voyait forcée d'y poursuivre » ses ennemis : mais les ordres les plus sévères ;> étaient donnés pour traiter les Polonais » comme les fidèles alliés des Turcs. » Potocki publia un manifeste pareil. 11 régnait entre le
nouveau grand- visir et le chef des confédérés, cette confiance que les braves gens s'inspirent mutuellement. Toute l'armée ottomane attribuait au comte Potocki la défense de Choczim. La garnison lui en avait rendu un témoignage public par un armazar, ou écrit authentique adressé au grand- seigneur : et le sultan, pour prix d'un si grand service , lui avait envoyé les marques d'honneur que les usages de cet empire accordent aux étrangers: Un grand- officier du sérail était venu le revêtir , au nom du sultan , d'une superbe pelisse ; et ce prince avait joint à ce présent celui de trois cents bourses, récompense que les besoins des confédérés rendaient bien plus importante.
Aussitôt que les Ottomans eurent commencé à construire un pont sur le Niester, l'armée russe se rapprocha de ce fleuve , et se retrancha à sept mille pas du rivage, mais sans occuper les terrains qui le dominaient, dans la crainte d'y être trop exposée au canon de Choczim, Elle occupa les bois voisins ; elle construisit des redoutes ; elle s'environna d'abatis, et multiplia les défenses d'une manière dangereuse pour elle-même , parce que , ne pouvant les garder toutes , elles pouvaient devenir favorables à l'ennemi. Sa position n'empêchait ni la construction du pont, ni le passage du fleuve.-
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Cinquante mille hommes pouvaient se former entre la hauteur qui suivait le cours du fleuve, et les bas-fonds du rivage , s'y ranger en bataille sous la protection du canon de la ville , et marcher ensuite, à la faveur d'un ravin et d'un bois, jusque sous les retranchements des Russes. Les batteries turques , établies sur les coteaux de la Moldavie, envoyèrent même quelques boulets dans le camp russe , et y tuèrent quelques hommes dans leurs tentes.
Chaque jour, selon l'usage de toutes les armées turques , des détachements de volontaires partaient de leur camp sans ordre , traversaient le fleuve à la nage, attaquaient le camp russe, se précipitaient sur les abatis , en coupaient les branches à coups de sabre, avec une bravoure capable de tout vaincre, si elle eût été mieux conduite. Leur première impétuosité était toujours formidable, et souvent heureuse. Un petit nombre forçait les premiers retranchements. Les soldats russes opposaient une fermeté inébranlable , et la supériorité de leur feu arrêtait les assaillants, et les forçait de se retirer avec perte.
Le pont fut achevé le itr septembre, et aussitôt six mille Turcs s'établirent sur la rive polonaise, dans un retranchement construit à la tête du pont. Les escarmouches devinrent
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alors plus fréquentes, et les détachements turcs plus nombreux. Ils vinrent pendant plusieurs jours fourrager avec audace à la vue de l'armée russe. Ils arrivaient à toute heure par toutes les routes qui pouvaient conduire au camp , et en reconnaissaient ainsi toute la position. Galitzin prit le parti de leur tendre des embuscades. Mais ce jour-là, un si grand nombre de volontaires passa le fleuve, et se répandit par tant de routes à-la- fois, que toutes les embuscades se trouvèrent trop faibles, et que la plupart furent coupées. Plusieurs régiments d'infanterie russe, cachés dans les bois voisins du camp, n'eurent pour ressource qu'une prompte fuite. Les Turcs les poursuivirent, se jetèrent avec eux dans les premiers retranchements, s'emparèrent d'une batterie. L'armée russe était dans un extrême péril. Mais quelques troupes qui sortirent des retranchements en imposèrent aux vainqueurs; et sans être ni attaqués, ni poursuivis , ils abandonnèrent les retranchements qu'ils avaient forcés, et emmenèrent huit pièces de canon dont ils s'y étaient emparés. L'armée russe remercia Dieu de leur retraite , comme d'une victoire ; mais pendant ses chants d'actions de grâces et de triomphe , elle voyait de son camp les tentes du grand-visir environnées d'une forêt
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de piques , dont chacune portait des têtes de Russes.
Dans ces entrefaites, Galitzin reçut Tordre de son rappel, mais sans éprouver la même rigueur que Méhémet venait de subir. Cette disgrâce était adoucie par les expressions mêmes de cet ordre. L'impératrice lui écrivit qu'ayant besoin de lui dans le conseil , elle avait ordonné à un autre généraTd'aller incessamment prendre le commandement de l'armée. Cette princesse était dans les plus cruelles alarmes ; le plus morne silence régnait alors à Pétersbourg; personne n'y avait aucune nouvelle ni de ses parents, ni de ses amis; on avait pris d'incroyables précautions pour empêcher tous les particuliers d'y recevoir aucune lettre ; qui que ce fût n'avait encore porté le deuil ; et en évitant ainsi le spectacle de la désolation et des regrets de quelques familles, on laissait la nation entière livrée aux plus vives inquiétudes. Quelques officiers des régiments des gardes avaient été arrêtés, pour avoir osé interpréter le secret absolu et impénétrable qui régnait sur les affaires. Le mécontentement devenu général pouvait, aux premières nouvelles de revers décisifs, se porter aux plus violentes extrémités.
La cour de Pologne éprouvait les mêmes 3. i(]
craintes. On ne doutait plus que Poniatouski ne fût renversé du trône. 11 se tenait prêt à fuir de Varsovie. L'ambassadeur russe se préparait à le suivre. On ne savait où serait l'asile de cette cour fugitive.
L'époque dont les principaux chefs des confédérés étaient convenus dans leur concert secret, était enfin arrivée ; et la plupart des détachements russes , abandonnant les provinces polonaises pour voler au secours de leur grande armée, les Polonais profitaient de toutes parts de cette liberté pour se réunir et former celles des confédérations particulières qui manquaient encore, et qu'on avait jusque-là suspendues. Déjà on ne craignait plus dans toute la Pologne que les dévastations des Turcs. On s'écriait : « Nous serons pauvres , mais nous ,» serons libres. » Tous les maréchaux étaient convenus de se rendre à Gliniani, petite ville voisine de la frontière où le comte Potocki était attendu. Des différentes provinces du royaume, plusieurs troupes avaient déjà pris cette route. L'évêque de Kaminiek avait tout prévu, tout préparé ; et, dès leur arrivée dans cette ville, la confédération générale allait se trouver formée par leur seule réunion.
Jamais aucun citoyen libérateur de sa patrie ne fit aucune entreprise plus grande et plus
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difficile que celle de cet évêque ; et si dans l'occasion actuelle les revers des Turcs, et dans la suite l'ambitieuse politique des puissances voisines lui ont ravi cette gloire, la plus belle que les hommes puissent acquérir, le devoir d'un historien est de lui en restituer du moins la plus grande partie. Nous n'entrerons point dans le détail de ses immenses travaux ; mais afin de faire connaître ce qu'ils eurent de plus épineux , nous raconterons seulement que les amis de la maison de Saxe en paraissant d'abord le seconder, ne s'étaient véritablement occupés qu'à lui susciter les plus cruelles traverses. La Saxe n'avait rien fait en faveur des confédérés. Constamment sollicitée de leur envoyer des armes, elle venait récemment de se déterminer à faire passer en Pologne six cents fusils , mais comme une restitution qu'elle devait à l'arsenal de Varsovie ; et les confédérés avertis devaient les enlever sur la route. La perspective d'un succès qu'on n'avait point osé espérer, et qui paraissait si prochain, l'emportant sur l'irrésolution et sur la détresse de cette cour, elle venait enfin de laisser une modique somme à la disposition de la vieille électrice. Mais les agents de cette princesse , si habiles autrefois à semer les défiances et à ruiner les réputations , cherchaient à exercer ce talent
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funeste contre Févêque de Kaminiek, parce que son unique but était de rendre la liberté à son pays, parce qu'il écartait de sa conduite toute animosité particulière, et qu il ménageait les anciens ennemis de cette cour, dans Tunique vue de ne pas réduire au désespoir les restes d'un parti encore assez nombreux. Tous ces agents réunis s'efforçaient de donner en Pologne pour principal chef aux confédérés le comte Vesel, homme doux, modéré, sans génie, et comme disaient les princes saxons, en croyant faire de lui le plus grand éloge , « homme qui » ne contredisait jamais. » C'était cet ancien courtisan d'Auguste qui tramait de sourdes cabales parmi les confédérés. C'était lui qui dirigeait le faux enthousiasme de ce Birzinski que nous avons fait connaître. Il avait ses propres émissaires dans plusieurs cours, destinés à rendre suspects les autres chefs. Il n'osait toutefois cabaler contre l'évêque de Kaminiek, qu'en l'absence de ce prélat. Dès qu'ils se retrouvaient ensemble, l'ascendant de celui-ci subjuguait facilement son adversaire. La différence de leurs caractères personnels ne permettait pas, partout où ils se rencontraient, que l'un disputât à l'autre aucun genre de supériorité. Cet éveque s'indignait de ces sourdes manœuvres ; il gémissait de voir ces anciens courtisans d'Auguste
ne pouvoir se soustraire à cette habitude de bassesse , et capter d'avance, par de si dangereuses intrigues, la faveur d'une cour qui n'était encore rien pour eux. « Hélas! s'écriait-il, les » Polonais n'ont-ils donc pas assez souffert » pour avoir appris à sacrifier de si vains in- » térêts au salut de leur patrie ! » Au milieu de ces contradictions, cet évéque luttant avec un courage infatigable contre les périls et les difficultés réelles de cette grande entreprise , et contre les difficultés plus décourageantes peutêtre que lui suscitaient tant de viles intrigues, passant alternativement des frontières de Silésie aux frontières de Hongrie , étendant de là ses soins, ses correspondances, ses conseils dans toutes les provinces, sacrifiant à cet unique objet sa fortune entière et celle de quelques généreux citoyens, avait tout préparé, tout dirigé. Il avait profité, sans aucune jalousie, de tous les succès étrangers au plan qu'il s'était prescrit ; tels que la course d'abord si heureuse des jeunes Pulawski en Lithuanie , qui avait confédéré ce grand-duché. Dans tout le reste de la Pologne, toutes les assemblées, non-seulement des districts, mais les assemblées générales des provinces étaient faites. On avait eu soin pour y parvenir et pour détourner l'attention des Russes, d'indiquer publiquement de faux ren-
dez-vous , et par de secrets émissaires on e'tait convenu de tenir les assemblées dans d'autres lieux. Là furent élus les maréchaux-généraux de chaque palatinat. Enfin, toutes les voix des cent soixante-dix-neuf districts qui composaient alors la république, avaient, été amenées d'avance au point du concert unanime ; et la confédération générale ainsi secrètement formée dans les premiers jours de septembre , allait se produire tout-à coup dans cette ville de Gliniani , élire pour chefs les confédérés de Barr, qui s'y rendaient de leur côté, et prendre en main le gouvernement de la république. Tout était en route. Tout ce qui s'était réfugié sur les frontières, rentrait en Pologne. L'évêque de Kaminiek, l'âme de cette grande opération, accourait pour assister à l'ouverture de cette assemblée nationale.
Le camp russe, parle peu de soin que donne cette nation à tout ce qui intéresse la propreté , et par l'infection que répandait la multitude de cadavres enterrés dans le voisinage avec négligence , était devenu si malsain que l'armée, en proie à une contagion mortelle, était menacée d'y périr. Mais d'un autre côté les horreurs de la disette commençaient à se faire sentir \ dans les trois camps turcs ; c'est-à-dire, le camp du visir, sur les bords du INiester; le camp
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impérial, à Kantépessy, et l'ancien camp sur les bords du Danube , où les gros équipages avaient été laissés dès le commencement de la campagne. La saison s'avançait pour, ces climats, et de ce dernier camp il fut envoyé au grand -visir une information publique par laquelle on le prévenait que les eaux du Danube grossissaient d'une manière dangereuse, et qu'il y avait à craindre , s'il tardait à faire repasser l'armée , que ce premier pont soulevé par l'eau ne se rompît. Ce bruit courut dans l'armée turque et inquiéta tous les esprits. Le grandvisir n'y trouva qu'un motif de presser ses opérations ; et le 16 de septembre, il passa le pont du Niester , entra en Pologne , et vint dans l'après-midi reconnaître la position des Russes. On traîna pour sa défense d'énormes pièces de canon , et aux troupes qu'il avait commandées pour son escorte il se joignit une telle multitude de volontaires , que près de soixante mille hommes passèrent le pont à sa suite, et vinrent braver l'armée russe dans ses retranchements. Les escarmouches commencèrentdetoutesparts. Les Turcs , attirés toujours en plus grand nombre, engageaient de plus en plus le combat avec l'ardeur qui entraîne ces troupes fanatiques, quand elles suivent un premier succès, et qu'elles croient obéir à la voix de la destinée,
qui leur indique ainsi le moment de la victoire, Cependant les pluies continuelles et la chute des torrents dans les monts Krapacks avaient depuis quelques jours enflé le cours du Niester. Une crue subite accélérant la rapidité des eaux , elles ébranlèrent alors ce mauvais pont. De gros troncs d'arbres amenés par le courant venaient frapper avec violence tous ces radeaux mal liés les uns aux autres, et firent appréhender qu'il ne se rompît. L'épouvante se répand parmi tous ceux qui avaient suivi le grand-visir. Le combat cesse, tout s'empresse de repasser le pont ; il peut à peine contenir la foule qui se précipite. Bientôt la pesanteur des canons et la fuite de cette multitude achevant de l'ébranler, il se rompt, et la rapidité du torrent en emporte les débris. Six ou sept mille hommes restaient sur l'autre bord ; une partie dans le retranchement qui défendait la tête du pont, une autre partie au dehors de ce retranchement. Moldavangi se presse d'envoyer au camp impérial pour faire venir ce qui restait de pontons. Mais cet autre camp était à plusieurs journées de distance. Le lendemain se passa dans l'attente , et le corps de Turcs resté sur le rivage polonais y demeurait entièrement séparé de leur armée. La nuit venue , huit bataillons de grenadiers russes et douze compagnies
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marchent en silence vers ceux que le sort leur avait abandonnés, et qui Savaient ni secours à recevoir, ni aucun moyen de salut. Les différentes troupes russes en avançant franchissent avec peine les fossés, et les terres devenues mobiles par l'abondance des pluies; mais enfin elles se précipitent dans le retranchement. Les Turcs , exténués par la faim , se défendent toutefois avec courage, ou plutôt avec désespoir. L'armée ottomane entendait, au travers de l'obscurité augmentée par la violence de la pluie , les hurlements de ceux qu'on massacrait et qu'elle ne pouvait secourir. Ceux qui étaient hors du retranchement furent poussés sur un ravin , entre le bois et le fleuve , s'y soutinrent opiniâtrement, et repoussèrent les Russes. Le jour fit cesser cette boucherie. LesTurcs s'étaient maintenus dans le retranchement, et le corps qui était à l'entrée du bois se tenant encore ensemble, les Russes s'éloignèrent.
Pendant le jour qui suivit, les eaux ne cessèrent de s'accroître. Ce qui restait de Turcs sur le rivage polonais, après avoir combattu toute la nuit, épuisé de faim et de fatigue, et quelques-uns grièvement blessés, criaient pour demander au camp les moyens de repasser. Le visir se montre sur la rive. Ni ses promesses ni ses exhortations ne calment leur désespoir. Plu-
sieurs repassent à la nage ; des Tartares en repassent quelques autres sur leurs chevaux. Le pacha de Natolie qui commandait ce détachement, ayant vainement tenté de passer à cheval, des nageurs arabes rattachèrent sur une planche et le conduisirent ainsi à la rive droite. Enfin vers midi , on ramène des débris du pont , un seul bateau ; et quoique l'intention du visir fût de conserver ce poste et de rétablir le pont, il céda aux cris du désespoir et envoya ce bateau à l'autre rive. Tout ce qui put être passé pendant le reste du jour, rejoignit le gros de l'armée, et à la nuit, le visir retint le bateau vers son camp. Mais pendant cette nuit, les Russes placèrent plusieurs pièces de canon sur une élévation en face des batteries turques établies sur le bord opposé. Ils aperçurent au point du jour le reste des Turcs qui se cachaient le long des bords du fleuve et jusque dans les eaux. Ils tombèrent sur eux, la baïonnette au bout du fusil. Ceux de ces infortunés qui tentèrent de repasser se noyèrent. Quelques-uns réfugiés sur les débris du pont, demandaient la vie et du pain. Les officiers russes, pour avoir des esclaves, les sauvèrent de la fureur des soldats. Ceux qui, pendant la nuit précédente, avaient été séparés du retranchement, s'étaient dispersés dans les bois. Quelques-uns se jeté-
rent dans les ruines du village de Braha, s'y défendirentopiniàtrémentet moururent les armes à la main.
Plusieurs étaient passés dans une petite île d'où ils espéraient parvenir à F autre bord. Tous ceux qui le tentèrent s'étant noyés, il en resta trente dans File : on envoya contre eux des troupes légères et du canon qui leur firent mettre bas les armes. Toutes les troupes éparses furent détruites. Quatre cents avaient pris la courageuse résolution de suivre les bords du fleuve et de passer vers Bender par la Pologne; mais trente -cinq seulement y parvinrent, le reste périt.
Pendant ce temps, le camp des Turcs était en proie à de violents murmures voisins de la sédition. Les uns rejetaient ce malheur sur Finjustice de la guerre, d'autres sur les brigandages qu'on avait commis pendant toute cette campagne. Presque tous les pachas, jaloux de Favancement subit de Moldavangi, encourageaient le mécontentement des soldats, Faccusaient d'avoir sacrifié volontairement l'élite des troupes, et disaient hautement que l'époque marquée par tous les anciens usages pour la fin de l'année militaire aurait dû être avancée dans ces climats rigoureux.
Dès que le jour fut devenu plus grand, les
IlSl HISTOIRE DE L'ANARCHIE
batteries russes commencèrent à faire feu , et clans le désordre où était l'armée ottomane, les batteries turques, dressées sur le rivage opposé, et celles de la forteresse , ne répondirent point. Quelques boulets ayant porté dans les tentes, les Turcs levèrent leur camp afin de le reculer derrière la ville. Mais ce mouvement tumultueux devint le signal d'une défection générale. Toute cette armée , animée à la désertion par ses pachas, se dispersa tout entière. Tous reprirent en foule le chemin du Danube. L'autorité du visir méconnue ne put arrêter cette déroute volontaire. Lui-même fut entraîné. La garnison de Choczim suivit l'armée. Le gouverneur, abandonné des troupes, prit, avant de sortir, la bizarre précaution d'apposer le sceau impérial sur tous les magasins , et suivit sa garnison.
Les Tartares pillèrent quelques tentes qui demeuraient désertes , et la forteresse qui restait vide. Quelques-uns d'eux s'occupèrent de sauver les malades, et prirent seuls le soin charitable de les emmener.
Les confédérés , si près de rentrer en triomphe dans leur patrie, s'éloignèrent les derniers du rivage , et cette petite troupe fit l'arrièregarde de cette innombrable multitude de Tartares et de Turcs. Ces généreux citoyens qui
avaient jusque-là éprouvé tant de fatigues , de périls et de désastres , avec un courage inébranlable , commencèrent de ce jour seulement à sentir leur infortune.
Le grand- visir envoya ordre au camp impérial d'y retenir les troupes. Mais elles ne connaissaient plus aucun ordre , et dans la détresse où était cet autre camp , les pachas qui y commandaient virent avec joie la désobéissance des soldats.
Moldavangi , réduit à sa propre garde, ne s'occupa plus que de sauver l'artillerie, s' arrêtant par-tout pour l'attendre , voulant qu'elle passât le Danube avant lui, ne perdant point courage , et attribuant ce revers aux fausses mesures prises par son prédécesseur, et sur- tout à la destinée, ressource ordinaire des Turcs dans leurs fautes et leurs malheurs.
Quelques Cosaques de l'armée russe passèrent le fleuve à la nage , et revinrent apporter ces nouvelles. On refusa de les croire. Les ennemis de Galitzin , affligés que de si grands avantages fussent arrivés tandis qu'il commandait encore l'armée , affectaient de jeter du doute sur ces rapports , et dans l'attente du nouveau général , auraient voulu laisser à celuici la gloire de les avoir produits par sa seule présence. Rennecampf, ce vieillard qui avait
conduit la retraite peu de semaines auparavant, et sauvé l'armée, et qui, peu connu à la cour, n'épousait aucune faction et ne cherchait plus aucune faveur , s'avança sur le rivage, et vit le bord opposé entièrement désert. Mais il n'y avait à l'armée russe ni pontons, ni bateaux. On avait brûlé les plus endommagés , et les autres étaient loin derrière l'armée. On construisit quelques radeaux. Ils ne purent résister à la violence des vagues , et s'ouvrirent au milieu du fleuve. Un Cosaque traversa à la nage , et amena le bateau turc resté à l'autre bord. Huit hommes y passèrent. Ils gravirent jusque dans la forteresse , ils la trouvèrent déserte.
Galitzin et tous les généraux, précédés de quelques soldats, passèrent successivement dans ce même bateau, et rendirent à Dieu des actions de grâces dans une église de la ville.
Un assez grand nombre de troupes les suivirent enfin sur deux radeaux. Quelques détachements furent envoyés avec précaution à la poursuite , ou plutôt à la découverte de l'ennemi. Mais les ordres que Moldavangi avait donnés pour la sûreté des deux provinces de Yalachie et de Moldavie n'avaient point été exécutés. On ne trouva à Yassi que trente Turcs ou Polonais, qui furent passés au fil de l'épée. Les Moldaves reçurent encore cette fois les
Russes comme leurs libérateurs. Ils bénissaient Dieu d'avoir suscité, disaient-ils, le génie de l'impératrice pour délivrer cette partie de l'église d'Orient. Un autre détachement pénétra jusqu'à Bucharest , capitale de la Valachie, Il surprit le peu de troupes qui y restaient, fit l'hospodar prisonnier, et les Russes se trouvèrent sans aucun obstacle maîtres de ces deux provinces jusques au Danube.
Le gros des troupes rentra aussitôt en Pologne ; et de forts détachements furent envoyés occuper de nouveau les postes importants, que la nécessité de voler au secours de leur armée les avait contraints d'abandonner.
Cette dispersion de l'armée turque changea tout-à-coup la face des affaires. Ceux des Polonais qui venaient de se déclarer dans la certitude d'un appui , se voyaient maintenant exposés sans défense J sans aucune autre ressource que leur courage , destitués de tout moyen de faire la guerre. Le concert unanime étant formé d'avance , il ne manquait plus pour achever la confédération générale, que des formalités. Mais sans aucun asile dans toute l'étendue de la république , comment remplir ces formalités? Si on y parvenait , ne serait-ce pas désigner aux ennemis pour victimes ceux que la république aurait reconnus pour ses chefs ? Et si le conseil
général des confédérations, aussitôt qu'il serait formé , était enlevé par les Russes, ne serait-ce pas perdre la dernière puissance de la république? On cherchait à se rassurer par des espérances éloignées. On ne trouvait qu'un coup de fortune dans l'événement inattendu qui venait de donner aux Russes le succès de la campagne. Toute la Pologne était remplie de fausses nouvelles sur les prétendus échecs qu'ils avaient reçus, disait-on, sur les bords du Danube. On parlait avec plus de vérité de l'énormité de leurs pertes, des maladies qui ravageaient leur armée , de la difficulté des recrues dans cet empire, de la disette d'argent qu'il éprouvait. Mais comment, sans armes, sans vivres, sans asile, attendre jusqu'au printemps prochain que les Turcs reparussent en campagne, et que leur retour réparât le malheur de leur déroute. Quatre puissances, la Turquie , la France, l'Autriche et la Saxe, semblaient s'intéresser au sort des confédérés. Ils ne demandaient que des armes et du pain : ils en demandaient vainement. Les Turcs avaient fui ; Vienne n'accordait qu'un refuge; la France, plus occupée d'affaiblir et d'embarrasser la Russie, que de secourir la Pologne , se contentait d'avoir armé les Turcs. Et d'ailleurs, l'ambassadeur de France à Constantinople , engagé par son devoir même dans cette
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intrigue mystérieuse que nous avons développée , obéissant aux ordres secrets qu'il recevait au nom du roi son maître , et qui rompaient toutes les mesures du ministère français, ne protégeait que faiblement auprès des Turcs les chefs de la confédération de Barr, leur rendait même avec adresse quelques mauvais offices , et en faisait à dessein de fâcheux rapports au ministre de France , afin de leur enlever cette protection. La Saxe, sous une administration nouvelle , n'avait aucun plan arrêté. On ne connaissait ni les desseins, ni le caractère du jeune électeur, parvenu à sa majorité depuis quelques mois, et qui avait pris en main les rênes de son électorat. Le silence absolu qu'il observait sur les affaires de Pologne, et son extrême réserve, ne laissaient apercevoir en lui aucun mouvement d'ambition. On ne pénétrait pas même s'il était irrésolu et timide , ou prudent et dissimulé. Les jésuites exerçaient quelque empire sur son esprit; et ces religieux, de jour en jour plus persécutés dans les autres états de la chrétienté, et voisins de Jeur ruine, n'avaient plus rien de ce fanatisme que leurs ennemis leur reprochaient alors avec tant de fureur et d'animosité. S'ils dominaient sur sa conscience, c'était en nourrissant ses scrupules. Ils lui persuadaient qu'il ne pouvait, sans crime, contribuer à dé- 3. 17
trôner un roi que lui-même avait reconnu, et que ses vues sur le trône de Pologne ne pouvaient devenir légitimes , que quand ce trône aurait été déclaré vacant. Le vœu unanime des Saxons était plus opposé encore aux instances des confédérés. Ce vœu était que toute liaison entre la Saxe et la Pologne fût entièrement rompue. Ils regardaient l'espoir de cette couronne comme le seul obstacle au retour de leur prince vers la religion luthérienne ; retour qui lui conciliait en Saxe Famour de ses sujets, et en Allemagne, la confiance du corps évangélique. La noblesse saxonne , si long-temps humiliée par le faste des seigneurs polonais, leurs prérogatives , leurs immenses richesses , se félicitait de n'avoir plus ni à soutenir cette concurrence, ni à redouter que l'électeur devenu roi héréditaire , ne regardât son électorat comme une province. L'épuisement et le désordre des finances ne laissaient entre les mains du prince ni argent ni crédit. La nécessité où il se trouvait de recourir à la générosité de ses sujets, redonnait aux états du pays une influence qu'ils n'avaient pas eue depuis long-temps sur les affaires publiques. Ils cherchaient à accroître leur autorité. Ils exigeaient des réformes dans tous les genres. Ils prescrivaient l'économie dans tous les départements ; et suivant l'esprit de ces
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assemblées nationales, entièrement opposé à l1esprit des cours, ils exagéraient peut-être le mal que celles-ci prennent toujours à tâche de pallier. Ils remettaient sans cesse sous les yeux du prince que les pierreries de sa couronne étaient engagées pour d'anciens emprunts ; que la dépense de son gouvernement en surpassait le revenu ; que sa maison domestique n'était point payée ; et tandis que les confédérés lui représentaient que le moment était décisif, que s'ils étaient abandonnés ils allaient être détruits, que le plus léger secours suffirait à leur courage , on fit à dessein trouver sur le passage de ce prince tous les gens de sa livrée, réunis pour implorer sa pitié , et demander à genoux le paiement de leurs gages.
Ajoutons encore que la Saxe, déchue de tout ce qu'elle avait été , n'avait plus en Allemagne même ni considération ni puissance. Les forces de ses voisins n'avaient cessé de s'accroître , tandis que les siennes avaient été ruinées par la folle ambition et le luxe insensé de ses derniers princes. Les aimées formidables entretenues dans son voisinage l'exposaient à un danger toujours si imminent, qu'elle ne pouvait plus rien oser. Les efforts que le régent avait récemment faits pour augmenter les troupes avaient achevé d'obérer l'état. La nécessité d'en diminuer le
nombre devenait pressante. C'était moins dan» ses forces que dans son extrême sagesse qu'elle devait chercher désormais sa défense, ou plutôt sa tranquillité.
Ainsi , ces longues et funestes liaisons entre la Saxe et la Pologne , ces liaisons qui duraient depuis soixante-quinze ans , et qui avaient tant contribué à la ruine mutuelle de ces deux états, étaient sur le point de cesser entièrement, et, selon toute apparence, pour jamais. Elles tenaient encore cependant à un léger fil qu'il est important de développer ici ; et ce sera, jusqu'à la fin de cette histoire , la dernière fois que nous aurons à fixer l'attention du lecteur sur cette cour. Le ministre qui conduisait en Saxe le département des affaires étrangères était un comte de Sacken, Courlandais d'une grande richesse , et dont les terres étaient situées en Courlande sur les frontières de Russie, conjoncture dont ses ennemis saisissaient le prétexte pour rendre sa politique suspecte d'intérêt personnel , et même de trahison. Ces odieux soupçons étaient injustes. Le comte de Sacken avait de la probité, mais la vanité et la fausse importance dominaient dans son caractère. Il avait commencé à servir la Saxe dans les temps heureux du règne d'Auguste. Les événements avaient trompé son ambition. Il voyait avec chagrin cette cour
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devenue pour lui un théâtre trop resserré et trop obscur, où il n'entrevoyait plus aucune perspective de grandeur. Il s'efforçait, par une suite de ce caractère, de donner aux négociations actuelles de cette petite cour une importance qu'elles n'avaient plus. Toutefois il était trop éclairé pour concevoir des desseins chimériques, et toute cette vaine ostentation était plutôt ridicule que dangereuse. Il servait l'électeur sans appointements; mais pour récompense des grands sacrifices qu'il croyait faire en daignant encore le servir, il prétendait à jouer le personnage de ministre favori. Les conseils qu'il lui donnait sur les affaires de la Pologne étaient de se conserver des amis dans cette république , sans s'occuper actuellement d'y avoir un parti, d'y verser avec modération quelques bienfaits cachés sur les anciens serviteurs de sa maison , de quelque parti qu'ils fussent , et seulement par reconnaissance , par générosité , et parce que cette conduite lui semblait digne d'un grand prince; et le jeune électeur, sans développer ses propres intentions, le laissait suivre cette politique.
Mais d'un autre côté, l'électrice douairière aurait voulu gouverner son fils ; et la jalousie de cette princesse tombait principalement sur le comte de Sacken. Elle s'efforçait de le sup-
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planter, de lui enlever une faveur dont il ne jouissait pas ; et les conseils qu'elle donnait au jeune prince étaient entièrement opposés à ceux de ce ministre. Non-seulement ces illusions que la vanité des femmes et celle des princes se forge si aisément , et que la flatterie de tout ce qui les environne entretient dans leur imagination, lui représentaient toute la Pologne prête à verser la dernière goutte de son sang pour rappeler la maison de Saxe sur le trône ; mais ce qu'elle voulait sur -tout persuader au jeune électeur, c'était que cette couronne dépendait des intelligences qu'elle-même entretenait dans cette république. Elle voulait paraître chef d'un parti en Pologne pour s'emparer en Saxe d'un crédit qu'elle se désolait de ne point avoir. Par-là en effet elle se conservait dans les affaires une sorte de département. Ces grands intérêts d'une nation à protéger, d'un parti à soutenir, d'un royaume offert par l'héroïsme et la reconnaissance de toute la noblesse polonaise, étaient un beau voile dont elle couvrait avec assez d'adresse tout ce vain manège de son ambition personnelle; et les affaires des confédérés ne servaient réellement en Saxe que de prétexte aux intrigues de cette petite cour. C'est dans cette vue que l'électrice douairière sacrifiait au soutien de ses amis dans les confédérations , tout ce
que ses profusions de tous les genres lui laissaient de son modique revenu. Son importunité arrachait quelquefois pour eux de légers secours à son fils ; et avec ces faibles moyens elle continua toujours d'entretenir parmi les conféde'rés les dangereuses intrigues que nous avons développées. Elle voulait pour déterminer son fils et en vaincre les scrupules, que dès lors on déclarât le trône vacant. Tous ceux qui s'opposaient à cette démarche précipitée, lui paraissaient autant d'ennemis déclarés ou secrets.Tout ce qui ne répondait pas à son impatience , lui paraissait une trahison ; et dès qu'elle eut su combien le comte Potocki s'était attiré de considération parmi les Turcs , elle se pressa d'envoyer en Turquie des émissaires chargés de présents pour seconder en apparence ce chef de confédérés , mais dont la commission secrète était de détruire ce Polonais dans l'esprit du ministre et des généraux ottomans.
Les confédérés , abandonnés de l'univers entier et plutôt trahis que secourus par la seule puissance que l'opinion de toute l'Europe regardait comme leur soutien, ne se découragèrent cependant point malgré leur détresse et leur dénûment presque total de tout moyen de résistance.
Ce fut dans les premiers jours de novembre
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que la plupart des maréchaux, conseillers et autres députés des confédérations particulières, se trouvèrent réunis à Biala sur les frontières de la Silésie. Biala ou Bilitz, car ce sont deux noms de la même ville , est la capitale d'un duché héréditaire dans la maison de Sulkoski, et dont une moitié est sur le territoire polonais et l'autre moitié sur le territoire de la haute Silésie. Cette séparation est marquée par une rivière qui coupe également la ville en deux parties. Elles appartiennent au même seigneur ; mais Tune est sous la domination de l'Autriche, et l'autre sous la domination polonaise. Cette position parut favorable pour une assemblée qui ne pouvait, suivant toutes les anciennes lois, exercer d'autorité qu'autant qu'elle rendrait ses décrets sur le territoire polonais , et qui toutefois dans les périls dont elle était menacée , n'avait encore d'autre moyen de se garantir que de se réfugier, s'il le fallait, sur un territoire dont ses ennemis respecteraient la neutralité.
Les députés des deux Polognes et ceux de la Prusse polonaise proclamèrent solennellement pour maréchal-général du royaume, le comte Krasinski, etpourrégimentaire-généralle comte Potocki. L'acte en fut dressé authentiquement en présence d'une assemblée nombreuse ; et il fut revêtu de toutes les formes exigées par les
anciennes lois, pour en établir la validité. Ceux des maréchaux qui n'avaient pu se rendre à Biala, avaient envoyé leurs voix par écrit.
La confédération du grand-duché de Lithuanie , dont les députés et les chefs étaient présents , se réunit aussitôt à celle de la Pologne par un acte également solennel.
Le comte Pac, maréchal de Lithuanie, fut nommé substitut des deux autres chefs, jusqu'à leur retour de Turquie , et on forma sous son autorité un conseil suprême chargé du pouvoir souverain dans toute l'étendue de la république. Cet acte fut aussitôt répandu et promulgué dans tout le royaume. Tous les camps épars des confédérés célébrèrent cette publication par des fêtes militaires. Dans les villes même occupées par les Russes , le peuple se livra aux démonstrations de sa joie ; mais sur-tout à Posnanie, la seule capitale que les confédérés occupassent encore, on donna à cette occasion des fêtes aussi éclatantes que les circonstances le permettaient. On opposa ces réjouissances à celles que les Puisses célébraient par-tout pour leurs faciles conquêtes.
Il avait fallu attirer du fond de la Lithuanie et des provinces les plus reculées, aux dépens du sang de plus de vingt mille gentilshommes , à travers mille périls , non-seulement ceux de la
mort, mais ceux de la captivité et des tortures, à travers mille pièges multipliés, malgré les trahisons, et les défiances non moins funestes peut-être que les trahisons, cette nombreuse assemblée de la noblesse des cent soixante-dixneuf districts d'un vaste royaume ; réunion nécessaire pour former cette confédération générale à qui toutes les anciennes lois donnaient désormais dans la république l'autorité souveraine. Les événements qui avaient terminé la campagne , firent renoncer dès lors au système de contenir les efforts des confédérés , de réprimer leur zèle , d'attendre les troupes auxiliaires des Turcs et des Tartares, d'attendre même que les Russes rappelés pour la défense de leurs propres foyers , eussent évacué sans coup férir les provinces polonaises. Tant de prudence céda à de plus généreux desseins ou plutôt à la nécessité. On résolut au contraire d'encourager les efforts de ceux qui avaient combattu jusqu'à présent, de réunir leurs troupes qui étaient actuellement éparses dans les forêts, dans de petites îles, ou réfugiées sur les montagnes qui séparent la Hongrie de la Pologne, de chercher d'abord à conquérir la province voisine de la frontière où se rassemblait la confédération générale , de se former , sous la protection de ces troupes , un arrondis
sèment qui pût les nourrir et servir à les recruter. On résolut enfin d'établir en Pologne le siège d'une véritable guerre; et loin de désespérer de la patrie , un des premiers soins de la confédération générale fut de consulter les meilleurs esprits de l'Europe pour savoir quelle forme de gouvernement les Polonais devaient donner à leur république après sa délivrance. Il est beau, il est consolant pour des citoyens, pour des hommes, de voir comment un peuple sans lois , sans union , sans gouvernement , amolli par le luxe, endormi par l'oisiveté, et qui, dans son engourdissement, paraissait mort aux grandes choses, s'est éveillé, s'est animé, au péril d'une oppression presque inévitable, s'est enflammé d'indignation, de courage; et seul, dénué de tout, abandonné pour ainsi dire de la terre et du ciel, a retrouvé en lui-même une force et des vertus qui l'étonnaient, et repoussé avec d'héroïques efforts un joug de fer imposé par des mains étrangères. Ce qui nous reste à raconter n'est plus que le jeu de la fortune, l'œuvre de la puissance, une image de ce qui s'est passé dans tous les temps ; mais si les causes de cette guerre, son origine et ses premiers détails sont des faits rares, précieux, remarquables , honteux à la tyrannie , honorables à l'humanité , dignes enfin d'entrer dans le dépôt
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sacré de l'histoire , les événements qui vont suivre, quoique d'un genre bien différent, ne sont pas entièrement indignes d'être conservés dans la mémoire des hommes.
Pendant que les confédérés trouvaient dans leur désespoir même une nouvelle espérance , le roi , craignant également d'être détrôné par sa nation, par la Russie et par les Turcs , entretenait de sourdes menées avec tous les partis , et employait tout son esprit à ne prendre aucune résolution publique et décisive qui l'empêchât de se laisser ramener par le cours des événements , à des résolutions contraires. Son unique soin , au milieu de ces calamités , était de maintenir la couronne sur sa tête. Le vain nom de roi lui servait de consolation ; et il répondait quelquefois aux outrages , dont il n'était pas exempt jusque dans sa cour : « Songez- » vous que vous parlez à un roi ? » Ses troupes, et il avait sept mille hommes à ses ordres , ne combattaient plus les troupes confédérées. Il était revenu à un parti si prudent, depuis que le vœu général de la nation en faveur des confédérés ne paraissait plus douteux. Elles gardaient son palais à Varsovie, ses domaines dans les provinces, leurs propres quartiers, les magasins des Russes , et dans ce qu'elles faisaient pour le service des Russes, elles paraissaient
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céder à la nécessité, et non pas obéir à ses ordres.
Un nouvel ambassadeur de Ptussie avait remplacé Repnine. C'était un prince Yolkonski , vieux seigneur timide et fainéant, qui avait eu, par une assiduité de courtisan , une faveur constante sous le règne d'Elisabeth; homme à qui la faiblesse de son caractère donnait cette sagesse des cours, cette conduite toujours égale, par laquelle un courtisan se maintient en liaison avec tous les gens en place , malgré leurs rivalités et leurs cabales, et se conserve en crédit au milieu des changements fréquents de favoris et de ministres. On l'avait cru propre à ramener par cette souplesse les esprits les plus aliénés , à réconcilier les ennemis les plus irréconciliables.' Déjà, sous la feue impératrice, il avait été ambassadeur à Varsovie. La douceur de son caractère l'y avait fait chérir. On s'était rappelé dans les tempêtes actuelles le calme de cette ancienne ambassade ; et parce qu'il avait cimenté autrefois l'intimité des deux cours, quand rien ne rompait leur bonne intelligence , on faisait honneur à son habileté, de ce qu'il n'avait dû qu'à cette faveur des circonstances. Mais, en effet, dans celles où il se trouvait aujourd'hui, il ne montrait que de la faiblesse et de l'ineptie. Il n'avait pas, comme Repnine, le commande-
ment des troupes ; son ministère en était moins odieux, mais son pouvoir en était moins considéré. Ses premiers desseins , avant les succès inespérés qui avaient mis fin à cette campagne, avaient été d'armer les Polonais contre les Turcs. Mais , sous un tel ambassadeur, toute cette cour se croyait affranchie du joug que Repnine lui avait imposé. Elle voulut, aussitôt que Repnine eut quitté Varsovie , se justifier aux yeux du monde entier, de tout ce que les violences, les menaces et les cruautés de ce Russe avaient arraché à la terreur et à la faiblesse.
La première démarche du roi fut de convoquer le sénat. Il avait tramé en Russie quelques intrigues , pour obtenir de l'impératrice cette permission. Mais la lenteur des formes ordonnées par les lois , et tout ce qu'il lui fallut employer d'intrigues à Pétersbourg , occasionèrent tant de retards , que cette assemblée ne put avoir lieu qu'après la dispersion de l'armée turque. Vingt-six sénateurs dont l'attachement pour la cour était connu , furent les seuls qui s'y rendirent. Les opinions qui y furent proposées , et qui formèrent le résultat des délibérations , étonnèrent tous les esprits , et on alla bien plus loin que les Russes ne s'y étaient attendus. On ne craignit point de dire que la pré-
cédente assemblée du sénat , qui avait imploré contre les confédérations le secours des troupes moscovites , répondrait de ce crime à la république. On se plaignit hautement de ce que, dans cette précédente assemblée , on avait donné aux confédérés le nom de rebelles. On nomma des ambassadeurs pour aller en Russie supplier l'impératrice , au nom de sa justice et de sa magnanimité , de désavouer et de réparer les violences de son dernier ambassadeur, non pas seulement les violences qui avaient attaqué de simples particuliers , mais celles qui avaient attaqué la nation polonaise dans sa religion et dans sa liberté , d'annuler les actes injustes et injurieux promulgués sous cette tyrannie , de rappeler ses troupes hors du royaume -, et enfin d'accorder à la nation un dédommagement des pertes qu'elle souffrait encore par les déprédations de tout genre que ces troupes ne cessaient de commettre. Un peu de ridicule entre quelquefois dans les plus graves et les plus importantes affaires. Un des principaux objets de ces délibérations , fut de réclamer contre cette déclaration de guerre faite à la république de Pologne par ce visir , dont la tête était alors exposée aux portes du sérail, et dont la cruelle politique avait été réprouvée par le sultan. On nomma des députés pour aller sup-
plier la cour d'Angleterre et la république de Hollande d'employer leur crédit à Constantinople pour faire révoquer cette déclaration.
Le plan qui dirigeait cette assemblée du sénat, et d'après lequel on avait pris des résolutions si inattendues, avait été tracé par les deux princes Czartorinski , et il était suivi par tout le ministère du roi. Un désaveu authentique , fait par la Russie elle-même , de tout ce que Repnine avait osé entreprendre , leur paraissait suffisant pour calmer la nation, et d'autant plus facile à obtenir de la czarine, que cet ambassadeur avait été rappelé avec toutes les marques de la disgrâce. Ils espéraient ensuite convoquer une diète de pacification , à laquelle les confédérés eussent été invités ; et, du milieu de tant d'orages, ces deux princes eussent fait sortir non-seulement le rétablissement de la tranquillité , mais le rétablissement de ce nouvel édifice de gouvernement et de lois qu'ils avaient créé , il y avait peu d'années , et que Repnine n'avait renversé que par le renversement total de l'état,
Mais la Russie , depuis ses derniers succès , n'était plus accessible à une résolution si timide. Toutes les voies qu'elle avait ouvertes à une conciliation étaient maintenant fermées. La czarine entra dans la plus violente colère contre
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le résultat de cette assemblée. Elle envoya aux commandants des frontières défense de laisser entrer l'envoyé polonais. Elle écrivit en Hollande et en Angleterre pour engager ces gouvernements à ne point admettre ceux qui leur étaient adressés. Poniatouski fut menacé d'être détrôné. Le nouvel ambassadeur russe , d'après un ordre formel de sa cour, le pressa de se déclarer totalement et sans délai en faveur des Russes , et d'abandonner aveuglément aux bontés de l'impératrice sa propre destinée et le sort de son royaume. Il lui fut enjoint d'employer ses troupes à combattre les confédérés; et après avoir vainement tenté d'armer les Polonais contre les Turcs, on voulait du moins les armer une seconde fois contre euxmêmes.
Le roi soutint avec fermeté ce nouvel orage. Il répondit « que son unique désir était de pa- » cifier la Pologne, et qu'il voulait, avant de » s'engager, savoir quelles lois seraient enfin » imposées à la république ; qu'il s'était livré » aux persuasions du prince Repniue ; que cette » confiance l'avait conduit au bord du préci- » pice , et quil fallait désormais l'excuser, s'il » voulait un engagement public et inviolable. » Volkonski continua d'exiger une entière soumission; il demanda expressément que les deux 3. i8
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oncles du roi et les autres ministres n'entrassent plus dans aucun conseil. Le roi refusa avec la même constance d'y consentir , et par leur conseil même, éluda cette fois la dangereuse résolution qu'on voulait lui faire prendre , et continua de demeurer neutre entre ses sujets et leurs oppresseurs.
Volkonski ne négligea rien pour faire changer cette résolution. 11 envoya séquestrer les terres de tous les ministres. Ils soutinrent ce revers avec constance ; rien ne put ébranler leur généreuse fermeté. Volkonski recommença alors, mais avec moins de violence et de perfidie que son prédécesseur, toutes les anciennes manœuvres de celui-ci. Il concerta toutes ses mesures avec le primat , dont la haine pour le roi était toujours inflexible. On s'adressa de nouveau à tous les grands de l'ancienne cour ; on les envoya inviter de se rendre à Varsovie, en leur garantissant , au nom de l'impératrice , leur libre sortie de cette capitale.
On fit dire à l'un d'eux que la czarine lui promettait ou la couronne, ou un pouvoir supérieur à celui même du roi, si elle se décidait à maintenir ce prince sur le trône.
Mais les grands ne se livrèrent point à des propositions que les événements passés avaient rendues si suspectes ; et la passion implacable
du primat , toute la fécondité de son génie inépuisable en projets et en ressources, échouèrent contre la difficulté des conjonctures. Il ne parvint à réunir aux projets de Yolkonski qu'un petit nombre de personnes sans considération et sans crédit, et qui, sous le nom fastueux de l'union patriotique, composèrent à Varsovie le vain simulacre d'un parti qu'on cherchait également à opposer à la cour et à la confédération générale.
Les troubles de cette république n'étaient plus alors dans le conseil de Pétersbourg le grand objet des délibérations ; et si la cour de Varsovie éludait toute résolution décisive et cherchait à gagner du temps, c'était, relativement aux affaires de Pologne, le nouveau système de la cour de Piussie. Les alternatives de condescendance et de rigueur ne naissaient plus , comme auparavant , de la rivalité du favori et du ministre, l'un toujours opposé au roi, l'autre toujours favorable à ce prince; elles naissaient de la vicissitude même des événements. On saisissait, sans avoir aucun plan, tous les moyens que les diverses occasions semblaient offrir pour faire tomber les têtes perpétuellement renaissantes de cette hydre. En voulant réparer une faute , on en commettait une autre : mais on se flattait de tout écraser
par la terreur, lorsque la fin de la guerre avec la Turquie aurait ôté aux Polonais leurs espérances , et rendu aux Russes l'usage libre de toutes leurs forces.
Cette guerre et les nouveaux avantages dont elle offrait la perspective fixaient toute l'attention de la czarine. Une ivresse de joie avait succédé à Pétersbourg à l'excès de l'abattement. Cette princesse venait de voir toutes ses entreprises près d'être renversées, sa gloire compromise , sa personne même exposée à tous les funestes effets d'un mécontentement général. Le soin qu'elle avait pris pour dissimuler ses cruelles inquiétudes , en avait rendu le sentiment plus profond, et six semaines de cette pénible situation avaient suffi pour marquer ses traits de toutes les empreintes de la vieillesse. En un seul événement elle avait tout recouvré ; son orgueil était d'autant plus satisfait, qu'ellemême , avec une sorte de justice , attribuait le succès à son propre bonbeur. Le général victorieux, rappelé de son armée, disparaissait pour ainsi dire au milieu des fêtes brillantes par lesquelles on célébrait ses conquêtes , et environné de la joie et des acclamations publiques , il était personnellement traité avec froideur et avec mépris. C'était uniquement le triomphe de la souveraine. Les deux souverains
de Constantin ople et de Pétersbourg étaient les seuls , dans les deux empires , qui eussent voulu la guerre ; mais avec cette différence , que le sultan toujours juste, toujours appliqué, avait appelé son peuple énervé et amolli à une guerre nécessaire , et qui plus tard eût été plus dangereuse encore. Catherine, au contraire , entraînée d'imprudence en imprudence par ses passions personnelles et par toutes les fautes de son conseil et de ses ministres, avait engagé dans une guerre injuste un peuple appauvri, épuisé, à qui le repos était nécessaire. Mais les Russes, malgré leurs mécontentements et leurs murmures , quittaient avec plaisir leurs climats rigoureux pour s'avancer dans les belles et riantes contrées où ils devaient chercher leurs ennemis, tandis que les Turcs ne voyaient devant eux que des déserts à franchir et s'avançaient à regret vers les froides contrées septentrionales. Catherine avait eu l'art d'intéresser à tous les succès de son ambition personnelle la religion de ses sujets, de donner pour motif à cette guerre la protection qu'elle avait accordée à l'église grecque ; et elle sut bientôt lui donner pour objet la délivrance même de la Grèce. Le sultan , au contraire , trouvait dans les maximes de morale et de justice imposées par la loi musulmane , qui ne
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justifie la guerre que par la nécessité de la défense, un prétexte que saisissait contre lui le mécontentement public.
D'ailleurs il était plus facile à la souveraine des Puisses d'entraîner tout son empire à la guerre, qu'il avait d'abord condamnée, qu'il n'était facile au sultan de vaincre la répugnance générale de son empire. Le czar est cent fois plus despote que le grand-seigneur, puisqu'il est despote en vivant avec ses sujets, sans qu'un mufti, Talcoran à la main, ait le droit de balancer ses volontés, sans avoir à garder le respect des anciennes coutumes , ni à ménager les mœurs d'une nation à qui la verge et la hache ont appris depuis quatre-vingts ans qu'elle en doit changer. Cette princesse si altière sut toutefois employer en cette occasion toute l'adresse dont elle était capable, et tous les ménagements pour ses sujets que sa position personnelle lui prescrivait d'employer. Une multitude de jeunes officiers, rebutée des fatigues de la campagne, et effrayée de cette bravoure téméraire que les Turcs avaient toujours montrée dans leurs premières attaques, ne craignit pas de demander à quitter le service. La plupart de ceux qui obtinrent ainsi leur congé , et qui par-tout ailleurs eussent été déshonorés, conservèrent en Russie les honneurs de leur grade , et quelques-uns
montèrent à ceux d'un grade plus avancé. Si l'état déplorable de l'armée , la dépopulation de l'empire, la difficulté de suffire aux dépenses, effrayaient; d'un autre côté, tout ce que la conduite des Turcs faisait envisager de succès et de conquêtes pour la campagne prochaine, imposait silence aux murmures, ou du moins la voix des flatteurs étouffait celle des mécontents. D'adroits courlisans demandaient d'avance le gouvernement des provinces qui devaient être conquises. D'autres parlaient hautement de la destruction totale de l'empire turc. On osait se flatter d'y réussir en une seule campagne. On redoubla tous les efforts , dans la confiance que ce seraient les derniers. La vanité russe s'augmentait en considérant que désormais elle pouvait concevoir cette superbe espérance, sans avoir besoin des secours que la maison d'Autriche avait refusés.
Une flotte déjà partie des ports de la Baltique , s'avançait vers les mers de la Grèce. L'invraisemblance du projet contribuait au secret de l'entreprise ; et toute l'Europe instruite du départ de cette flotte, la croyait uniquement destinée à croiser, non loin des côtes de la Ptussie , dans l'unique intention d'en imposer aux Suédois.
Des généraux étrangers, et parmi eux quel-
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ques-uns des plus estimés en Europe, et des hommes de mer avantageusement connus étaient arrivés pour servir, tant sur la flotte que dans les armées.
Le projet de la campagne de terre avait été formé par le plus grand homme de guerre , par le roi de Prusse. 11 avait conseillé à la czarine de se borner, vers le Danube, à conserver les provinces qu'elle avait si facilement conquises, à s'y établir solidement, à défendre les rives du fleuve , et tandis qu'une armée russe empêcherait les Turcs de le passer, d'employer une autre armée à conquérir la Tartarie- Crimée.
Catherine en adoptant ce projet, en fit précéder l'exécution de manœuvres de tous les genres parmi les nations tartares , et elle* n'était pas sans espérance de faire soulever à-lafois contre l'empire ottoman, et toutes les hordes des Tartares et tous les peuples de la Grèce.
Pour suffire aux frais de ces vastes entreprises, et suppléer à l'épuisement total de ses finances, elle avait osé, dès l'hiver précédent, risquer l'établissement d'une banque. Cette tentative étonna les autres nations; mais Catherine prouva en cette occasion qu'elle connaissait bien toute l'étendue de son autorité. Un pareil
établissement dans un empire despotique ne pouvait être l'effet d'une confiance réciproque entre le souverain et les sujets, confiance qui peut seule constituer le crédit public. Mais les Russes conséquents dans leur esclavage , n'ont pas cette avare défiance de quelques nations européennes qui, en abandonnant à leur souverain une autorité absolue, ne conservent d inquiétude que sur la propriété de leur fortune pécuniaire. Le souverain des Russes qui peut d'un mot disposer de leur vie, de leur liberté, de leur fortune , peut aussi établir à son gré une monnaie fictive , et lui donner un cours arbitraire. Son autorité suffirait pour donner à des feuilles d'arbres la valeur des plus riches métaux. Il serait plus facile et moins périlleux dans un tel pays d'en détrôner le souverain que d'en discréditer la banque. On sut bientôt que le gouvernement avait enlevé tous les fonds déposés, et que les billets se multipliaient sans équivalent. Cette découverte, qui par-tout ailleurs eût occasioné la chute rapide de la banque, ne causa aucune alarme au peuple russe. Les billets continuèrent d'avoir cours : ces papiers admis dans tous les paiements amenèrent dans les mains de Catherine tout l'argent de son empire. La soumission tint lieu de confiance ; et si la grandeur de ses entreprises To-
bligiv de verser tout cet argent dans les pays étrangers, et de passer toutes les règles qu'elle avait feint de se prescrire, elle répondit constamment aux représentations de quelques ministres timides : « La banque sera soldée par » les sommes que mes armées et mes flottes » arracheront au grand-seigneur pour sauver » son empire. »
Dans Constantinople, au contraire, le peuple, le ministère, la milice même, tout, à l'exception du sultan, ne respirait que la paix; et tous, si la guerre continuait, ne s'attendaient qu'à des revers. On se plaisait à raconter qu'un Turc, au retour de l'armée, interrogé publiquement sur les événements de la campagne, s'était borné à répondre : « Je me prépare pour le » baptême. » En vain le grand-seigneur avait ordonné que les troupes passassent l'hiver sur les bords du Danube, et pour les y retenir y avait laissé le grand-visir et même le grand étendard de Mahomet; les janissaires avaient repris en foule le chemin de leurs différentes villes , et l'armée était réduite à moins de quinze mille hommes. Le sultan assembla deux conseils nombreux pour délibérer uniquement sur les moyens de soutenir la guerre, et proposa d'aller commander ses troupes. Le mufti s'éleva encore contre cette proposition. Le peuple
instruit de cette disposition de son maître, osa dire dans tous les lieux publics que s'il s'éloignait il serait détrôné. On trouva dans les mosquées des écrits séditieux. Mustapha imposa silence aux murmures par les édits les plus sévères, et interdit au peuple tout entretien sur la guerre et sur la paix.
Le choix d'un nouveau grand-visir le tint long- temps irrésolu. Parmi les jeunes pachas dont il avait encouragé les heureuses dispositions en leur faisant espérer cette place, aucun n'avait encore acquis l'expérience qu'il leur désirait. Il fut sur le point de rappeler à cette dignité ce même grand-visir qui avait eu précédemment sa confiance , Moussun Ouglou , si long-temps opposé à la guerre , et destitué au moment où elle fut déclarée. Un officier du sérail était nommé pour lui porter les sceaux de l'empire. Mais le rappel de ce visir pacifique ayant persuadé au peuple que les inclinations du sultan étaient changées, et qu'il pensait à la paix, il se pressa de faire un autre choix.
Il fit partir avant le printemps quarante mille hommes, pour être répartis dans les villes de Bender et d'Oczakof , exposées aux premières attaques des Puisses. Il ordonna de nouvelles levées dans tout son empire , pour avoir à fou-
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verture de la campagne , une armée formidable sur le Danube , et de fortes garnisons dans les places qui bordent ce fleuve , et il demeura fidèle au serment de prendre tous les frais de cette guerre sur les trésors amassés dans le sérail , sans fouler son peuple d'aucun nouvel impôt. Mais une flotte russe dans l'Archipel, le soulèvement du Péloponèse et la défection d'une partie des Tartares allaient porter à cet empire des coups terribles , et auxquels le sultan ne s'était pas attendu.