‹ Œuvres posthumesChapitre 3 sur 7 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

Le projet de faire soulever toute la Grèce contre les Turcs, de soutenir par une armée et une flotte russe ce soulèvement général, de transportera Constantinople le trône des czars, et de réunir à l'immense étendue de la Russie les plus belles provinces de l'ancien empire d'Orient , est communément attribué à Pierrele- Grand. Ce prince ressemble en quelque sorte à l'Hercule de la Fable. C'est à lui seul qu'on donne tout ce qui s'est fait ou projeté de mémorable dans son empire pendant tout un siècle. Mais ceux qui croient l'honorer en faisant remonter ce dessein jusqu'à lui, ne font pas attention que pendant la durée de son règne , il n'y a pas eu un seul instant où il ait pu raisonnablement le concevoir. Une formidable ligue dans laquelle il se trouvait engagé à son avènement au trône, attaquait alors de toutes parts les Turcs fatigués par leurs précédentes victoires et par les sanglantes séditions de leurs armées. Et cependant à cette époque, à peine parvint-il à conquérir une ville au fond

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d'un golfe de la mer Noire. C'est là, il est vrai, le plus faible côté de l'empire ottoman ; c'est par cette mer qu'il aurait pu menacer et faire trembler Constantinople. Mais iii la force de ses armes, ni l'adresse de ses négociations ne purent lui ouvrir la sortie de ce golfe. Dans une seconde guerre il perdit en une seule campagne , et par une paix ignominieuse , ce même établissement maritime ; et enfin dans ses dernières années, quand sa puissance fut assurée par la mort de son rival , il s'allia au contraire avec l'empire ottoman , dans le dessein de conquérir et d^ partager quelques provinces du royaume de Perse.

Ce sont les Grecs eux-mêmes qui , long-temps avant Pierre Ier , et sur la*foi d'une vieille prédiction accréditée parmi eux (que l'empire turc sera détruit par une nation blonde) ont regardé les Russes , chez lesquels en effet cette couleur domine, comme devant être leurs libérateurs. Ceux même qui ne s'attachaient pas à une superstition si grossière , avaient la pieuse confiance que Dieu ferait triompher leur religion ; et dans leur attente ils ne pouvaient tourner les yeux que vers le souverain de Moscovie, seul prince de cette croyance qui ne Soit pas asservi aux Turcs. Mais les anciens czars étaient bien éloignés d'une pareille ambition. Pour ob-

tenir quelque alliance en Europe , ils se montrèrent plus d'une fois disposes à embrasser la religion romaine , et cette religion est tellement odieuse aux peuples de la Grèce , que le joug ottoman leur inspire moins d'horreur. Pierre s'étant formé des nœuds plus réels avec la république européenne , laissa tomber celle vieille ruse politique. On voyait à sa cour un de ses bouffons porter le nom de pape , et jouir en cette qualité d'un palais et d'un revenu. Il se rendit en Russie le chef suprême de sa religion. 11 en décida ainsi pour jamais la séparation d'avec celle de Piome ; et c'est véritablement la seule part qu'on puisse lui attribuer dans le projet d'étendre sur toute la Grèce la souveraineté des czars. Un autre événement, qui remonte à cette même époque, a sans doute contribué à faire naître cette ambition dans l'esprit de ses successeurs. Aussitôt que ses victoires eurent donné à la Ptussie un grand éclat de renommée, tous ces peuples esclavons, de même origine que les Ptusses, professant la même religion, parlant la même langue, et qui, descendus autrefois du nord de l'Europe , environnaient depuis mille ans presque toutes les frontières de la Grèce , apprirent avec joie qu'une de leurs peuplades était devenue puissante. Les Monténégrins sur-tout, qui, dans

des montagnes escarpées, sur les bords du golfe de Venise , ont maintenu leur indépendance contre les Turcs , envoyèrent lui offrir leur alliance, et depuis cette époque, la Russie a constamment entretenu des intelligences parmi eux.

Munich songea le premier à profiter de cette faveur générale des Esclavons et des Grecs. Nous avons raconté , dans le troisième livre de cette histoire , comment il y détermina le conseil de Pétersbourg, et comment une paix prématurée rompit son entreprise , avant que les Turcs eussent reconnu le danger qui allait toujours menacer leur empire.

Elisabeth, plus superstitieuse que politique , n'eut que de faibles liaisons avec ces peuples. Elle en attira quelques émigrations dans ses états. Ses présents allèrent décorer leurs églises, et ses aumônes chercher leurs prêtres ; elles se répandirent jusque dans les cellules du mont Athos, nommé aujourd'hui la Montagne sainte, et regardé comme le chef-lieu de la religion grecque. Cette montagne où, dans les derniers siècles de la Grèce, des philosophes s étaient retirés pour se livrer paisiblement à 1 étude, est aujourd'hui couverte de monastères et d'ermitages, où plus de dix mille moines de Saint- Basile forment une espèce de république sous

la garde des Turcs. Ils en achètent la protection et leur repos par un tribut onéreux , destiné en partie à un grand-officier du sérail, et ils recueillent l'argent de ce tribut par des quêtes dans toute la Grèce. Leurs quêteurs, et sur-tout les évêques tirés la plupart d'entre ces moines, ne tardèrent pas à porter dans toutes les provinces le bruit de la générosité et de la piété russes. Sous le même règne , au moment où les Turcs suscités par ces grandes intrigues du comte de Broglie, dont nous avons tant de fois parlé , étaient prêts à déclarer la guerre à la Russie, un prêtre russe vint dans les montagnes du Péloponèse, chez un peuple qui se prétend descendu des Spartiates, et qui, retiré dans des lieux inaccessibles , y défend encore sa liberté. Ce prêtre est le premier émissaire qui soit venu de Pvussie dans ces montagnes. Il n'était point accrédité auprès des chefs. Son unique objet était de prendre des informations; et les apparence d'une prochaine rupture entre les deux empires s'étant bientôt dissipées, cette intelligence n'eut alors aucune suite. Mais ces montagnards ne doutèrent pas qu'à la première occasion la Russie ne cherchât à employer leur courage.

A peine Catherine II fut-elle montée sur le trône , que ce projet fut présenté sous ses yeux, 3. »9

Grégori Papaz-Ogli, né à Larisse en Thessalie, et dont le nom composé du mot grec Papaz, et du mot turc Ogli, dénote qu'il était fils d'un papaz ou prêtre , était venu en Russie sous le règne précédent. Quelques désagréments éprouvés dans sa patrie, un esprit inquiet et le désir de faire fortune l'avaient amené à Pétersbourg. Il était devenu capitaine d'artillerie. Orlof servait dans ce même corps, avant la conjuration qui avait placé Catherine sur le trône , et dont la catastrophe , si heureuse pour elle , l'avait rendu lui-même le second personnage de l'empire. Cette haute fortune d'Orlof excita l'émulation de Papaz-Ogli. Assez connu du favori vpour en être protégé , mais non pas d'une manière à en attendre son avancement s'il ne se rendait utile , il lui parla du soulèvement de la Grèce. Orlof, récemment enhardi par le succès d'une conjuration, saisit avec ardeur un nouveau projet de révolution, qui pouvait placer sa maîtresse sur le trône de Constantinople et rendre l'empire de Russie le plus puissant, comme le plus étendu de l'univers. Mais le ministre Panine, soit timidité, soit prudence , soit haine personnelle contre le favori et ses protégés , trouva tous ces desseins prématurés ou chimériques. Le favori , dans une égale ignorance de l'état des nations étrangères et

de toutes les relations de l'empire russe , céda aux objections du ministre. Mais il céda également aux instances de Papaz-Ogli, qui se chargea de prouver la vraisemblance et la facilité de ce soulèvement. Orlof , devenu grandmaître de l'artillerie , lui donna la permission d'aller, sous des prétextes de santé et d'affaires, voyager pendant trois ans dans la Grèce.

Catherine qui avait apporté sur le trône une haute ambition, et pour ainsi dire une impatience de grandeur et de célébrité , mais qui , dans ces premiers mois de son règne , était encore incertaine dans toutes ses vues, s'occupa dès lors vaguement, et en secret de ces vastes idées. Elles ne tenaient encore à aucun système politique ; elles étaient subordonnées à la distraction de ses plaisirs, aux passions qu'elle portait dans les affaires, à la crainte qu'elle avait des Turcs, au système que suivaient ses ministres. Mais comme elles tenaient au fond de son caractère, et à une ambition qu'elle regardait comme attachée à sa couronne , elles se reproduisaient en toute occasion. Un de ses premiers soins fut de chercher à former des liaisons avec la république de Venise , ennemie ancienne et naturelle de l'empire ottoman. Cette tentative n'eut alors aucun succès. Venise s'est restreinte depuis long-temps au soin

unique de sa conservation. La jouissance de tous les avantages de la paix est devenue le seul objet de sa politique. Ces républicains précautionnés se refusèrent à une alliance, que les Ottomans n'eussent pas vue sans inquiétude. Bientôt après six jeunes Russes vinrent s'établir à Malte. Le prétexte qu'ils avaient pris pour y séjourner long-temps , était le dessein de s'instruire dans la construction et la conduite des galères , espèce de marine dont la Russie fait usage dans la mer Baltique. Mais ils cherchaient à connaître tous les passages de la Méditerranée , les mers de l'Archipel, à engager au service de Russie des hommes qui eussent fait la course dans le Levant.

Enfin deux navires russes, les premiers qui aient fait voir sur la Méditerranée le pavillon de cette marine naissante , arrivèrent en Toscane, chargés de toutes les productions du Nord. Orlof et Catherine avaient fait ensemble les frais de cette première tentative ; et l'avare jalousie des négociants se plaisait à calculer les pertes que ce commerce devait éprouver. Mais cet intérêt de commerce n'était qu'un voile pour d'autres desseins. Les sommes qu'il produisit furent secrètement remises à la disposition de Papaz-Ogli , et servirent d'abord à acheter en Italie pour les principales églises de la Grèce,

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des présents qu'il devait faire à son choix , et au nom de l'impératrice.

Pendant ce temps , Papaz-Ogli , embarqué à Venise, pris sur le golfe par des pirates dulcignottes, conduit dans leur ville, réclamé par le consul autrichien , et de là revenu à Trieste , port de Hongrie dans le voisinage de Venise , y trouva un grand nombre d'Esclavons et de Grecs , ou habitants de cette ville, ou attirés par le négoce. Il fit part à quelques-uns d'eux du véritable objet de sa mission. Divers agents se répandirent chez les peuples qui bordent la côte. Lui-même y fit quelques voyages. Deux de ces émissaires se rendirent successivement chez les montagnards du Péloponèse. Tous les rapports ayant été favorables , Papaz-Ogli envoya le détail de ces différents voyages au comte Orlof ; et sur les réponses encourageantes qu'il en reçut, il partit lui-même pour le Péloponèse vers la fin de l'année 1766.

En effet Orlof qui depuis le départ de Papaz-Ogli, avait vu, malgré la haute élévation de sa fortune , échouer ses plus hardis projets , celui d'épouser l'impératrice , celui de faire ériger sur sa propre tête un royaume dans les environs d'Astracan , entendit alors avec un nouvel enthousiasme parler de royaume à conquérir, de sujets qui ne demandaient qu'à se

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soumettre, et non-seulement de l'espérance de rétablir l'ancien empire d'Orient ; mais ce qui flattait bien plus son ambition et celle de sa famille, du projet de renouveler quelque jour , à la faveur de ce soulèvement, les royaumes de Macédoine et d'Epire. Orlof saisit donc avidement une si belle espérance ; et cet homme hautement déclaré contre toutes les opérations des ministres et contre toutes les querelles suscitées en Pologne par le couronnement de son ancien rival , vit au contraire avec joie , par une suite de ces mêmes querelles , la guerre contre la Turquie devenir inévitable. Catherine vit avec une joie égale les deux partis qui jusque-là avaient divisé sa cour , se réunir , quoique sans concert entre eux , dans une sorte d'émulation pour soutenir cette guerre. Un accord apparent régna dès lors dans cette cour, et des motifs différents faisaient concourir au succès général de la guerre ces deux factions constamment opposées, dont Tune avait toujours été maîtresse du cabinet et des affaires , et l'autre maîtresse du palais et des régiments des gardes, dont l'une s'attribuait toute la gloire du règne , et dont l'autre s'en attribuait toute la sûreté.

Mais deux années avant la guerre , et aussitôt que Papaz-Ogli eut quitté les rivages adria-

tiques pour aller former des liaisons dans le Péloponèse, d'étranges conjonctures , et telles que toute la prudence humaine ne pouvait les prévoir , occasionèrent le soulèvement particulier des Monténégrins. Ces peuples, dont le nom signifie les habitants de la Montagne noire, habitent en effet de hautes montagnes à l'extrémité septentrionale de l'Albanie , et près du golfe Adriatique. Cette horrible contrée peut être regardée comme une branche des Alpes , qui va s'unir aux montagnes de la Grèce , et elle fait partie de cette longue chaîne appelée par quelques géographes chaîne du monde. Les Monténégrins , du côté des terres , sont environnés de provinces soumises aux Turcs. Vers le golfe , ils sont séparés de la mer par les petits états de Ptaguse et par la ville de Cattaro , qui, avec sa banlieue ., appartient aux Vénitiens. Ceux qui habitent les revers extérieurs sont comptés parmi les sujets des gouvernements qui les avoisinent. Mais les habitants des vallées défendues par des gorges étroites, et ceux des hauteurs escarpées vivent dans l'indépendance. On y compte environ onze mille maisons et quinze mille hommes en état de porter les armes. Chaque bourgade obéit à un chef, qui rend la justice et conduit les expéditions militaires. Le plus grand objet de ces expéditions

est de piller les contrées voisines , de voler les caravanes, ou d'envahir sur les hauteurs de petites plaines fertiles , dont les bourgades se disputent la possession. La nécessité d'acheter du sel en Albanie les contraint de payer aux Turcs une douane, que ceux-ci regardent comme un tribut, et ils se contentent de cette redevance, regardant les Monténégrins comme une nation à moitié assujettie, dont la soumission totale ne vaudrait pas les efforts qu'elle coûterait. De son côté la république de Venise s'est fait de leurs montagnes un rempart contre les Turcs. Elle seule, pendant les derniers siècles, les a plus ou moins secrètement aidés à repousser les pachas voisins , quand ceux-ci ont tenté de les astreindre à un tribut plus régulier. Mais depuis la fin du règne de Pierre Ier, la cour de Russie est parvenue à se substituer aux Vénitiens dans l'affection de ces peuples. Elle en tire aujourd'hui, comme les Vénitiens, un grand nombre d'officiers et de soldats. Ceux même qui se destinent à la prêtrise ont été appelés à Pétersbourg pour y faire leurs études et y recevoir l'ordination. L'évêque du Monténéro va maintenant en Russie vse faire reconnaître du souverain , qui est lui-même un patriarche de cette religion , et se faire sacrer par les évêques russes.

Au commencement de 1765, cet évêque, qui jouissait dans la contrée d'une grande réputation de savoir et de piété, et qui portait sur sa poitrine, à côté de la croix épiscopale , un portrait de la czarine , se mit à prédire que les temps marqués pour la délivrance de la Grèce étaient près d'arriver. Tous les esprits étaient déjà frappés de cette prédiction, quand un jeune inconnu parut dans ces montagnes. C'était un simple caloyer, ou moine grec, à qui Fétude des simples et quelque usage de la médecine dans son monastère pouvaient ouvrir l'accès de toutes les maisons ; assez adroit pour profiter de cet avantage , s'insinuer dans les esprits , et pénétrer le secret des familles ; assez audacieux pour se revêtir de tous les personnages que les circonstances exigeraient, et dont la solitude avait exalté l'imagination au point de le rendre propre à échauffer le fanatisme populaire. Il fut accueilli avec une extrême considération par l'évêque ; et sous cette protection, il parcourut les différentes vallées, exerçant par-tout la médecine , et s'appliquant à réconcilier les familles, à réunir dans cette petite nation les esprits divisés par d'anciennes haines. Sa bienfaisance lui attira l'affection des peuples, sa piété celle des prêtres. Il é tait toujours couvert d'un énorme bonnet, dont l'épaisse et longue fourrure lui

tombait au-dessous des yeux, soit qu'il craignît d'être reconnu, soit qu'il voulût à dessein en affecter la crainte. Mais ce mystère même ayant fixé l'attention générale, le bruit se répandit parmi ces peuples, et jusque dans les contrées voisines, que c'était quelque grand prince russe. Cette rumeur s'accréditait de plus en plus, lorsqu'au commencement de 1767, il fit assembler, dans une des vallées, les notables des quatre cantons, et leur persuada de faire entre eux une trêve d'un an. Ce premier pas fait, et son crédit s'en étant accru, il les convoqua une seconde fois , et leur dit qu'une simple trêve ne convenait ni à leur position ni à la sienne , et que s'ils ne se juraient à l'instant une amitié éternelle, il allait s'éloigner d'eux pour jamais. Cette alliance fut jurée entre ses mains. L'autorité qu'il s'arrogeait avec confiance et par une sorte d'ascendant naturel, les respects que lui rendaient constamment tous ceux dont les liaisons avec les Russes étaient publiques , et le profond mystère dont il affectait de s'envelopper, persuadèrent enfin à ces montagnards ignorants et fanatiques, que cet inconnu était l'époux infortuné de Catherine, l'empereur Pierre III. Ils se figurèrent que les ennemis de ce prince l'avaient faussement fait passer pour mort , qu'il s'était évadé de sa prison, qu'il venait

chercher parmi eux un asile , et par leur secours un nouvel empire. Plusieurs Monténégrins qui avaient servi en Russie et dans la troupe la plus favorisée de ce malheureux empereur , crurent en reconnaître les traits. Ils prétendaient avoir eu l'adresse de découvrir sous cet énorme bonnet, dont l'inconnu avait toujours soin de se cacher le front, une veine d'une grosseur remarquable, et telle que Pierre III, selon eux^ en avait une au milieu du front. C'était, ajoutaient-ils, le même âge, la même popularité; c'était la même familiarité soldatesque dans ses manières comme dans ses propos, toujours voisins de la bouffonnerie.

Stéphano, c'est le nom qu'avait pris le jeune moine, profita avec habileté de cette illusion, qu'il n'accrédita cependant lui-même que par l'air mystérieux toujours mêlé à l'audace de sa conduite. On lui donna une nombreuse garde. Tous en sa présence se prosternaient le front en terre. L'évêque lui rendit hommage. Stéphano, bientôt dénué du peu d'argent que Papaz-Ogli lui avait confié, ne tarda pas à imposer des tributs ; et l'enthousiasme qu'il inspirait alla jusqu'à les payer avec un aveugle dévouement. 11 promettait à ceux qui le suivraient de les conduire avant un an dans les murs de Constantinople. Là, on saurait, disait -il, qui il était; et

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en attendant qu'il se fît connaître , ses édits portaient pour signature : « Etienne, petit avec « les petits, méchant avec les méchants , et » bon avec les bons. » D'où le nom qu'on lui donna plus généralement dans ces contrées fut celui de Stéphano Piccolo, ou Etienne le Petit.

Sous ces titres bizarres, il écrivit aux peuples limitrophes qu'il était envoyé de Dieu pour briser le joug de la tyrannie musulmane ; et le bruit des intrigues qui se tramaient dans les autres parties de la Grèce commençant alors à transpirer, on en faisait honneur à lui seul, on les attribuait à ses correspondances, et on disait qu'il devait être incessamment proclamé roi ou empereur des Grecs. Deux évêques voisins, celui de Sava et celui du Pech, pays soumis aux Turcs, et qui font partie l'un de l'Albanie, l'autre de la Bosnie, accoururent pour être des premiers à reconnaître le nouvel empereur.

L'autorité de Stéphano s'étant affermie dans l'intérieur des montagnes, il crut également dangereux ou de laisser refroidir dans l'inaction l'enthousiasme insensé de ces peuples , ou d'agir prématurément contre les Turcs, avant que les intrigues de Papaz-Ogli eussent suscité quelque grand mouvement dans la Grèce. Il sortit des montagnes, au mois d'octobre 1767, suivi d'un cortège nombreux et d'un gros corps

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de troupes. Il s'avança dans le district vénitien de Cattaro, et ne parla que de réconciliation et d'alliance entre les peuples des deux territoires. Ceux qui avoisinent Cattaro sont surtout composés de Grecs réfugiés du Péloponèse, qui ont porté dans les environs de cette ville leur bravoure , leur industrie , qui y ont bâti trois gros bourgs, dont le principal est nommé Maina, du même nom que portent aujourd'hui dans le Péloponèse , les peuples qui y conservent leur indépendance Cette émigration est ancienne. Une tradition confuse en a seulement conservé la mémoire. Ces peuples ont même oublié leur langue maternelle, et ne parlent plus aujourd'hui que l'esclavonne. Ils conservent beaucoup de privilèges, et semblent plutôt alliés des Vénitiens que leurs sujets. Stéphano leur promettait de les reconduire dans leur ancienne patrie, et choisit cette Maina pour sa résidence. Il y a aussi sur la côte , aux confins de Cattaro et de l'Albanie, un petit port de mer creusé par la nature dans les flancs d'une montagne escarpée. Il est occupé, ainsi que les hauteurs voisines, par un peuple très-peu nombreux , nommé Pastrovick. Venise , qui les compte au rang de ses sujets, n'a jamais tenté de les subjuguer entièrement, parce que leur férocité et leurs brigandages servent à répri-

mer d'autres peuples voisins, sujets de l'empire ottoman. Ces Pastrovicks, qui ne peuvent armer plus de six cents hommes, infestent cette mer, quand ils peuvent se dérober à la vigilance des galères vénitiennes. Us pillent et assassinent indifféremment toutes les nations et les Vénitiens eux-mêmes. Ils se soumirent volontairement à Stéphano , et, à la faveur de leur port , il reçut d'Italie quelques barques de munitions et de vivres.

Le général vénitien commandant sur cette côte envoya le prier de se faire connaître, ou, s'il s'obstinait à demeurer inconnu, le sommer de sortir lui et tout son cortège des états de la république. Stéphano répondit avec fermeté, et peut-être espérait-il, à la faveur de l'incertitude où sont toutes les limites dans ces contrées, parvenir à compromettre les Turcs avec les Vénitiens. Ceux-ci se conduisirent avec une extrême circonspection, ne voulant ni aliéner les Monténégrins , ni indisposer les Turcs , ni accréditer par de ridicules ménagements cette fable populaire, dont la singularité fixait les yeux de l'Europe entière. Ils sentirent qu'ils avaient aussi à craindre, quelles que fussent leurs démarches, de blesser l'impératrice de Russie, dont oh commençait à entrevoir clairement les sourdes menaces, au travers du

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nuage qui couvrait cette bizarre intrigue. Il régnait un si profond secret dans les conseils de cette république, qu'il lui fut toujours facile de tenir cette conduite équivoque et réservée qui satisfait à de doubles vues. Elle prit sur ses frontières toutes les précautions qui pouvaient contenir ses propres sujets. Elle mit à prix la tête de ceux qu'elle regarda .comme des rebelles. Elle fit de perpétuels préparatifs, sans jamais sortir de la plus exacte défensive ; et elle eut soin de donner à chaque puissance les avis secrets dont chacune d'elles devait lui savoir plus de gré.

Toute l'Europe attendait avec curiosité la conduite que tiendrait la czarine dans une si étrange conjoncture. Mais l'apparition lointaine de ce fantôme ne déconcerta point le plan secret que cette princesse commençait à se former. Elle ne se livra ni à une inquiétude pusillanime, ni à une colère de femme; elle profita au contraire avec une singulière adresse, de cette folle crédulité des Monténégrins, et tourna ce contre-temps à l'avantage de sa politique. Dans ce moment elle redoutait encore la guerre contre les Turcs ; et pour opprimer tranquillement les Polonais, elle cherchait tous les moyens d'endormir ou de distraire le sultan. Elle parut se concerter avec le sultan lui-

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même , et sous le spécieux prétexte de prendre les informations quelle désirait, ses émissaires chargés de grandes espérances et de légers secours, arrivèrent publiquement et de toutes parts dans les Montagnes noires. Le sultan averti du fréquent envoi de ces émissaires , répondit que personne n'était plus intéressé que la czarine à démêler le fond de cette aventure. Elle alla jusqu'à prier ce prince de faire marcher des troupes contre ces mêmes peuples , auxquels elle faisait passer de l'argent et des munitions.

Les Turcs avaient d'abord regardé Stéphano comme un fanatique isolé et peu dangereux. Un pacha voisin avait seulement envoyé pour s'en défaire un capigi, espèce d'huissiers qui, bien instruits du danger auquel ils s'exposent, s'introduisent dans les conseils des pachas suspects au gouvernement , ou des princes que les Turcs regardent comme leurs sujets, et déployant, quand ils en trouvent l'occasion, un ordre du grand-seigneur, saisissent le moment de poignarder ou d'étrangler le proscrit. Stéphano découvrit le capigi, et le fit enterrer vif. Mais déjà ses troupes se montraient sur les frontières d'Albanie , attaquaient les caravanes turques, pillaient quelques villages, enlevaient les tributs destinés pour Constant*-

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nople, et les présents même destinés pour le sultan.

Déjà il était aisé de prévoir que ce feu ne tarderait pas à s'étendre. Les peuples de la Servie et de la Bosnie, tous Esclavons d'origine, écrivirent à cet inconnu, que s'il était le czar Pierre III, il pouvait compter sur leurs secours. Les habitants des montagnes de la Chimère commençaient à sortir en armes de leurs rochers.

Ces montagnes qui s'élèvent à l'autre extrémité de l'Albanie , étaient nommées dans l'antiquité les monts Acrocérauniens , ce qui signifie les monts aux sommets orageux. Elles s'avancent des côtes de la Grèce vers la pointe de l'Italie, qui du côté opposé s'avance aussi dans la mer; et ces deux promontoires, distants l'un de l'autre de douze lieues, forment l'entrée du golfe Adriatique, et le plus court passage entre l'Italie et la Grèce. La ville ou bourgade de Chimerium subsiste sur ces montagnes de temps immémorial, et le nom qu'elle leur a donné, signifie dans la langue grecque , comme celui d'Acrocérauniens, les montagnes des Tempêtes. Leur aspect est si effroyable, que les fleuves auxquels elles donnent naissance , connus dans l'antiquité sous le nom de l'Achéron et du Cocyte , ont été décrits par les poètes comme les 3. 20

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fleuves des enfers. Dans ces montagnes habitent de petites nations, à qui l'horrible aspérité de ce séjour a conservé leur indépendance. On dit que ce sont les anciens Myrmidons, sujets d'Achille, amenés dans ces contrées par son fils ; mais comme ils furent ensuite compris dans le royaume de Macédoine , ils se prétendent descendus des Macédoniens. Ils se plaisent à conserver ce nom, qui aujourd'hui encore les rend recommandables. Ils n'ont point d'autre profession que celle des armes. La plupart vont servir les princes d'Italie. Un régiment au service de Naples y porte le nom de Gardes Macédoniennes, et passe pour le meilleur de l'armée. Mais sur-tout la république de Venise en a un grand nombre parmi ses troupes. Lorsque le temps de leur service est expiré , ils conservent une partie de leurs appointements , et reviennent avec joie dans leur triste patrie , pour laquelle ils sont toujours prêts à verser leur sang, ce qui les a fait nommer en Italie les Suisses de la Grèce. Ces Macédoniens , dont les plus grands exploits contre les Turcs se bornaient depuis long-temps à piller les caravanes, se montrèrent alors plus en force , et firent des incursions plus régulières. L'Albanie était en même temps menacée par ses deux extrémités, le Monténéro bornant cette province du côté

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de l'IUyrie, et les montagnes de la Chimère du côté de l'ancienne Grèce.

Le sultan sentit la nécessité d'écraser un soulèvement qu'une plus longue patience aurait rendu plus dangereux. Tous les pachas de l'Albanie reçurent ordre de prendre les armes. Les milices albanaises passent pour les meilleures de l'empire ottoman. La province qu'elles habitent est l'ancienne Epire , dont les habitants furent autrefois si renommés par la guerre. On y retrouve , après deux mille ans, les mêmes inclinations et le même courage. Et nous pouvons déjà remarquer ici ce que les récits suivants confirmeront encore, que dans la Grèce captive , de toutes parts couverte de ruines , dont tous les gouvernements ont été détruits, dont les révolutions successives ont transformé les temples en églises, et la plupart des^ églises en mosquées , après tant de siècles et de bouleversements, le génie de chaque lieu reste toujours le même. Les Albanais ne parlent ni turc , ni grec , ni esclavon , mais une langue composée de tous ces idiomes. Leur nom même est changé. Une ville anciennement bâtie dans les détroits qui communiquent de l'Epire à la Macédoine, sous le nom d'Albanopolis, leur a fait donner, sans qu'on puisse en marquer précisément Tépoque , ce nom d'Albanais qui se

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prononce en grec de deux manières, Albanitès ou Arvanêtès , et il est vraisemblable que la corruption de ce dernier nom a produit celui d' Arnautes , sous lequel ils sont également connus. Leur extérieur annonce leur férocité. Ils sont si exercés aux armes, que la plupart se font un jeu de tirer un œuf à deux cents pas, sur la tête de leurs enfants, de leur femme ou de leur mère. Ceux qui habitent les côtes se livrent à la piraterie. Ce sont les Dulcignottes , si redoutés dans le golfe Adriatique. Ceux de l'intérieur des terres s'adonnent souvent au brigandage. Toutes les relations disent qu'il n'y a guère dans la partie asiatique de l'empire ottoman, d'autres voleurs que des Arabes, et dans la partie européenne, que des Albanais. Leur révolte sous Scanderberg, qui à leur tête gagna vingt-deux batailles contre les Turcs, leur peu d'attachement à la foi mahométane qu'ils ont embrassée de force, lorsque cédant enfin aux armes ottomanes , il leur fut ordonné sous peine d'un massacre général , de se faire tous circoncire , le mélange qu'ils ont fait longtemps des deux religions , leur ancienne rivalité de courage contre les janissaires eux-mêmes, et le grand nombre de transfuges de cette nation qui passe des armées turques dans les armées ennemies, sont cause de la haine qui sub-

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siste entre eux et les autres Turcs. Aujourd'hui quelques-uns suivent encore le rit latin , d'autres le rit grec ; mais la plus grande partie et sur-tout les habitants des villes professent la religion mahométane.

Ces Albanais reçurent donc ordre de prendre les armes. A leur approche , les habitants des monts de la Chimère rentrèrent précipitamment dans leurs rochers. Douze mille Albanais s'avancèrent, de l'aveu des Vénitiens, sur le territoire de cette république, et se portèrent au pied des Montagnes noires , tandis qu'un égal nombre s'avançait du côté de l'Albanie, et que les troupes de Bosnie se portaient aussi vers le côté qui regarde leur province. Les asiles des Monténégrins se trouvèrent assaillis de toutes parts. Il y eut quelques actions indécises ; mais dans le temps où la guerre était près de s'allumer entre les deux empires russe et ottoman , les Monténégrins furent entièrement défaits ; les communications de leurs montagnes furent coupées , leurs villages incendiés , les plus braves tués ou pris ; leurs têtes envoyées à Constantinople furent exposées aux portes du sérail : et Stéphano , échappé au fer du vainqueur, demeura dans ces montagnes errant de caverne en caverne , en attendant que de plus heureuses conjonctures lui permissent de reparaître.

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Les forces des Monténégrins étaient donc presque détruites, les habitants des monts de la Chimère déjà repoussés entre leurs précipices, les Albanais rassemblés et en armes , quand au mois d'octobre de cette même année 1768, la guerre fut déclarée entre les deux empires.

Tous les Grecs, dans toute l'étendue des provinces ottomanes, furent aussitôt désarmés; précaution que les Turcs ont coutume de prendre au commencement de chaque guerre. Leurs armes furent vendues à vil prix dans les marchés publics , à quiconque porterait un turban. Les Albanais, sous prétexte de ces perquisitions, exercèrentde si cruels brigandages, qu'une multitude de Grecs effrayés se sauva dans les îles vénitiennes. Telle était la situation de ces contrées, quand le projet de faire soulever la Grèce fut adopté dans le conseil de Pétersbourg.

Le Péloponèse , où Papaz-Ogli s'était rendu dès la fin de 1766, fut choisi pour le foyer de ce nouvel incendie» Il faut , afin de bien entendre les intrigues que cet émissaire des Russes y avait tramées, jeter d'abord les yeux sur l'état de cette contrée.

On sait que le Péloponèse , pendant le retour de la barbarie en Europe , a perdu ce nom même rendu si célèbre par les anciens Grecs, et reçu le nom de Morée dont on ignore l'ori-

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gine. Il est aujourd'hui , et pour la seconde fois, soumis aux Turcs, à l'exception d'une seule province couverte de montagnes inaccessibles qui séparent les deux plaines où furent les deux villes de Messène et de Sparte. Ces montagnes servent de refuge à un peuple qui se maintient libre. Tout le reste du Péloponèse est divisé en vingt-quatre districts ou sandgiaks, gouvernés chacun par un bey turc. Un pacha gouverne la presqu'île, et prend le titre de beyler beyi, c'est-à-dire bey des beys. Tous les Grecs, depuis leur quinzième année, paient une modique capitation appelée kharadg, imposée dès le temps de la première conquête , d'après un dénombrement qui se montait alors à quatrevingt mille têtes de mâles : et depuis ce temps , sans que les Turcs s'informent si la population augmente ou diminue, la taxe générale est restée la même. Cette capitation, que la loi musulmane exige de tous les sujets de l'empire qui n'en professent pas le culte, devrait leur assurer la tranquille propriété du reste de leurs biens. Mais l'avidité des pachas et des beys trouve toujours mille moyens de sucer le sang des peuples. Autrefois les enfants des Grecs étaient décimés, et le dixième livré au tribut pour la recrue des janissaires, et pour d'autres emplois auxquels les destinait la vo-

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lonté du sultan. Les Turcs choisissaient avec soin les mieux constitués , et les plus beaux de toute la génération naissante. C'était du sein de la nation conquise que les oppresseurs tiraient ainsi leur principale force ; et cette élite des vaincus, se confondant parmi la nation victorieuse, contribuait à entretenir parmi celle-ci cette beauté et cette vigueur pour lesquelles les Turcs ont été si long-temps renommés. Mais ce tribut odieux a cessé depuis près d'un siècle. Le prétexte de laisser plus de bras à l'agriculture et plus de têtes au kharadg , mais véritablement le dessein d'altérer la constitution primitive des janissaires , a fait suspendre cette exaction tyrannique. L'esclavage des Grecs se trouve donc adouci dans ce qu'il avait de plus rigoureux, et l'intérieur des familles n'est plus désolé par ce perpétuel désespoir. Cependant aucune ordonnance n'a consacré cet affranchissement ; l'obligation subsiste; un usage nouveau , ou un abus , si on veut l'envisager sous cet autre jour, prévaut maintenant sur la loi.

Une vaine image de l'antique liberté subsiste encore dans l'élection que chaque communauté fait elle-même de son chef. Les Turcs nomment ces chefs codgia-bachi , et les Grecs , proestos ou primat. Ce ne sont réellement que des collecteurs, chargés de dresser les rôles de capita-

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tion , de taxer les contribuables pour la distribution des vivres toujours dus à la maison du pacha quand il voyage , et de répartir ce que chacun doit payer , quand celui-ci trouve quelque prétexte de fouler les peuples ; tristes fonctions uniquement ambitionnées par des hommes capables de seconder , pour leur avantage personnel , les vexations du gouvernement , et qui dans cette espérance comptent pour rien les bastonnades auxquelles peuvent exposer l'humeur et les caprices des beys et du pacha. D'autres Grecs sont attachés au service de celuici, en qualité de premier fournisseur de sa maison , ou de premier interprète , ou de premier médecin , emplois qui conduisent souvent à sa plus intime confiance. Telles sont aujourd'hui les plus hautes dignités auxquelles peuvent aspirer dans leur patrie les descendants de Lycurgue , de Philopœmen et d'Agis.

On voit ordinairement dans chaque ville deux ou trois vieillards à qui les habitants portent une sorte de respect fdial , et qu'ils se choisissent pour arbitres , afin d'éviter l'injustir e et la vénalité des tribunaux turcs. Le clergé et x . évéques ne sont pas sans crédit. Mais le clergé grec en général est bien loin d'avoir l'autorité et l'influence que les écrivains de l'Europe lui supposent. Ce préjugé, pris dans nos propres

3l4 HISTOIRE DE L' ANARCHIE

usages, a mêlé beaucoup d'erreurs à tout ce que les Occidentaux ont écrit sur les pays de cette religion. Au milieu de cette nation nombreuse et opprimée , les Turcs en petit nombre étaient presque sans armes et sans défense. La plupart de leurs forteresses étaient de vieux forts, construits au temps des croisades par les chevaliers français , qui se rendirent alors maîtres du Péloponèse. On avait seulement ajouté dans les temps modernes quelques bastions aux plus exposés de ces donjons antiques; et ces bastions eux-mêmes tombaient en ruines. On comptait à peine dans toute la province quinze mille Turcs , la plupart nés dans le pays, la plupart inscrits sur les rôles des janissaires, dans Tunique dessein de profiter des privilèges, et formant toutefois la seule garnison des villes où ils étaient établis avec leurs femmes et leurs enfants.

Presque toutes les richesses étaient entre les mains des Grecs , et leur nombre était de plus de cent mille en état de porter les armes. Eux seuls cultivaient les terres ; eux seuls s'adonnaient au commerce ; eux seuls se livraient aux travaux des arts nécessaires. Ce peuple esclave, avili et dégénéré , peut aujourd'hui être regardé comme le plus spirituel des peuples barbares. Mais il y en avait peu qui ne tremblassent à la

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seule vue d'un turban. Accoutumés dès l'enfance à cette crainte servilc, elle était devenue en eux un de ces sentiments naturels que la raison ne peut vaincre. Et toutefois ils ne haïssaient plus que faiblement leur joug. Us y étaient retournés avec joie, lorsque les Vénitiens , après s'être rendus maîtres du Péloponèse , à la fin du dernier siècle , reperdirent cette conquête au commencement de celui-ci. Ce n'est point ici le lieu de raconter comment , sous cette autorité passagère des Vénitiens, les terres étaient demeurées incultes, et le pays infesté de brigands. Mais ce qui était une suite des malheurs récents de la guerre, les Grecs l'avaient alors attribué au malheur d'avoir changé de maîtres. Venise n'avait point encore admis la tolérance religieuse ; et les Grecs, non moins superstitieux dans le christianisme qu'ils l'étaient sous leurs faux dieux , avaient à cette seconde conquête favorisé les armes des Turcs par animosité contre la religion romaine. Depuis ce temps, leur servitude leur paraissait moins pesante, et s'était véritablement adoucie. Leur retour presque volontaire sous la domination ottomane, leur avait acquis la faveur du gouvernement. Si le désordre général de l'empire en laissait toutes les provinces abandonnées à la tyrannie des gouverneurs, du moins la situa-

3l6 HISTOIRE DE 1,' ANARCHIE

tion de cette presqu'île, le petit nombre de Turcs qui l'habitaient, le voisinage de l'Albanie et de la Homélie, ne permettaient pas au pacha qui y commandait, ces fréquentes révoltes contre l'autorité impériale , qui désolaient la plupart des autres contrées. Une longue paix, et cet amollissement des mœurs générales, qui suit toujours une sécurité profonde, avaient porté plus de douceur dans le commerce de la vie. Une faible civilisation renaissait dans ces villes si anciennes , et qui furent autrefois le berceau de la première civilisation européenne. Quelque prospérité se faisait apercevoir dans les campagnes. Les Russes avouent que, quand ils arrivèrent dans cette presqu'île , elle leur présenta de toutes parts l'aspect riant et cultivé d'un jardin. En comparant les relations des voyageurs modernes avec celles du dernier siècle , on voit que la population était presque doublée. Au temps même dont nous parlons , un de leurs proestos, nommé Benaki, exerçait une sorte de puissance, et jouissait auprès des Turcs eux-mêmes de la plus singulière considération. Il était proestos de Calamata, ville située au pied des montagnes ; et sous le prétexte d'arrêter les incursions des montagnards, qui récemment encore avaient pillé et ruiné cette ville , la maison qu'il s'y était fait rebâtir était

une véritable forteresse. C'était un vieillard riche, d'une belle figure et d'un aspect vénérable, avantages toujours remarquables, et plus encore auprès des peuples barbares. 11 joignait à ces dons de la nature un esprit très-souple et très-rusé. 11 avait su se concilier la faveur successive de tous les pachas, par un moyen dangereux, il est vrai, et qui aurait pu le discréditer et le perdre dans l'esprit de ses concitoyens ; mais l'usage qu'il avait toujours fait de cette faveur, avait enfin justifié la manière dont il l'avait acquise. A l'arrivée d'un nouveau pacha, tous les primats étant obligés de venir rendre hommage et offrir chacun le tribut volontaire de son district, Benaki, venu pour la même fonction , se récriait sur la modicité de leurs offres, leur reprochait de déshonorer leur district, les excusait dans l'esprit du pacha sur la crainte qu'ils avaient eue de s'attirer l'animadversion de leurs concitoyens , et faisait porter leurs présents au double de ce qu'ils avaient offert. Il affermait, et quelquefois à perte pour lui-même , les revenus du pacha et les terres des Turcs les plus puissants, dans l'espérance de s'en dédommager par leur protection pour ses propres biens les plus considérables de la province. Parvenu ainsi à se conserver successivement la bienveillance de tous les gou-

3l8 HISTOIRE DE L' ANARCHIE

verneurs, il résidait presque toujours auprès d'eux, et la faveur qu'ils lui accordaient était pour tous les Grecs une protection assurée. Il portait leurs plaintes au pacha contre la tyrannie des subalternes. Souvent à ses seuls ordres, des Grecs accusés avaient été relâchés, et des Turcs coupables avaient été punis. Il s'était arrogé le droit de ne se montrer à la cour du pacha qu'avec une suite nombreuse ; et par les liaisons qu'il avait soin d'entretenir avec les montagnards indépendants, il avait eu l'adresse de donner à son autorité un fondement plus solide que la simple faveur du pacha. On lui supposait assez de crédit parmi ces montagnards, pour les faire soulever, ou les apaiser à son gré ; et les Turcs, mollement plongés dans toutes les délices de la vie, craignant tout ce qui pourrait les forcer à sortir de leur indolence, croyaient devoir à lui seul le repos dont ces peuples indomptables commençaient enfin à les laisser jouir. Ainsi les Grecs du Péloponèse avaient en quelque sorte dans cette grande presqu'île , un chef de leur nation.

ïl faut maintenant faire connaître ces montagnards qui , sous le nom de Maniotes , se prétendent et sont généralement crus descendants des anciens Spartiates, Commençons par jeter les yeux sur le pays qu'ils habitent. Un promon-

toire formé par de hautes montagnes, qui prend aujourd'hui le nom de Matapan, d'un mot grec qui signifie front, et que l'antiquité nommait le promontoire de Ténare, divise en deux golfes la côte méridionale du Péloponèse. Celui que rencontrent d'abord les vaisseaux qui arrivent de l'Archipel , reçoit encore aujourd'hui le nom de Colokithia, de l'ancien Gythium, port de Sparte ou de Lacédémone. L'autre golfe auquel la ville de Coron communique à présent son nom, était autrefois le golfe de Messénie, ou plutôt, suivant le dialecte admis dans le Péloponèse, Messania, dont la syncope produit, comme on le voit évidemment, le nom de Mania qui est resté à la partie orientale de cette côte. Une infinité d'exemples dans toutes les langues et dans tous les pays prouvent que la cause ordinaire et générale de la corruption des noms tient à l'usage populaire qui en abrège la prononciation. Le bras des monts Taygètes qui forme le promontoire de Ténare, est également appelé le bras du Magne, de la Mania ou du Maine , suivant les différentes abréviations auxquelles chacun s'est familiarisé d'après les prononciations diverses que le nom de la Messénie avait dans les différents dialectes de la langue grecque. Mais le nom le plus usité et le plus conforme au dialecte qui était en usage

dans le Péloponèse , est celui de Mania. Ces peuples habitent donc une partie du séjour des anciens Messéniens, et non celui des anciens Spartiates. Le nom de Maniotes, en passant parles syncopes barbares auxquelles ont été assujettis tous les noms de ces belles contrées , dérive du nom des anciens Messanioi, et cette conjecture deviendra évidente , si on ajoute que la plupart des désinences anciennes ont subi la même altération, et qu'on dit aujourd'hui les Cypriotes, les Céphaloniotes, et ainsi de beaucoup d'autres.

Jamais dans les beaux temps de la Grèce les habitants de ces rochers n'ont adopté la politesse et les arts des contrées voisines; les mêmes mœurs y subsistent depuis trois mille ans, triste avantage de la barbarie , qui n'ayant point de dégénération à éprouver, se perpétue pendant des siècles.

Ils vivent sur ces mêmes montagnes qui servirent autrefois de refuge aux Messéniens. Le seul changement que les siècles y ont produit, c'est qu'elles portent maintenant des noms de saints : elles les doivent à de petits couvents bâtis sur leurs cimes , habités en été par quelques moines, et abandonnés en hiver.

Il fallut autrefois toute la valeur des Spartiates pour chasser de ces lieux sauvages cette

indomptable nation, irritée par ses fréquentes défaites, animée par d'implacables ressentiments et par 1 horreur d'un prochain esclavage. Rappelons-nous en effet que les Messéniens, après s'être réfugiés sur ces montagnes, comme le sont aujourd'hui leurs descendants , en furent chassés , et pendant trois siècles ont erré hors de leur patrie ; que ceux qui ne prirent pas cette dure résolution furent réduits en esclavage ; que ces nouveaux esclaves encore indomptables sous le joug, saisissaient toutes les occasions de soulèvement , se réfugiaient dans les cavernes , s'emparaient à main armée des rochers inaccessibles, et mirent une fois Lacédémone ellemême en danger ; que ce fut la cause et l'époque de cet affreux genre de guerre fait par les Lacédémoniens dans ces montagnes , semblable à cette chasse que les colonies européennes font aujourd'hui contre leurs nègres - marons ; et qu'enfin , lorsque Lacédémone eut perdu sa puissance , les Messéniens qui avaient erré dans toute la Grèce , et conservé dans ce long exil l'amour de la patrie et les mœurs de la liberté , furent rétablis sur ce rivage , et s'y rejoignirent aux restes infortunés de leur nation. Ainsi la première origine des Maniotes remonte aux ennemis conjurés de Lacédémone, et non pas à ses habitants.

Mais dans les fréquentes subversions de l'empire grec, et surtout quand les Turcs ont eu subjugue' le Péloponèse, c'est une tradition constante dans le pays, avouée de tous les Grecs, confirmée par une multitude d'indices , que le plus grand nombre des Lacédémoniens se retirèrent successivement dans ces montagnes. Les rochers et les cavernes, qui autrefois avaient été le rempart de leurs ennemis et le refuge de leurs esclaves, devinrent l'asile de leur propre indépendance. A cette dernière époque, les plus braves d'entre les Grecs, les plus attachés à leur liberté , ce qui restait des familles impériales de Constantinople et de Trébisonde, échappés à la fureur des Turcs, se sauvèrent dans ces mêmes montagnes. Les Maniotes se vantent même d'avoir, malgré leur pauvreté, racheté pour d'assez riches rançons plusieurs de ces princes d'entre les mains des pirates. On trouve donc encore aujourd'hui parmi eux presque toutes les familles qui ont occupé les deux trônes de la Grèce , les Phocas, les Cantacuzène, les Comnène, les Lascaris, les Paléologue ; ils n'y sont connus, il est vrai, que par des surnoms, des dénominations de parti, dont les subdivisions et les changements perpétuels causent de grandes difficultés pour distinguer les familles. Mais on remarque avec étonne-

ment que ces familles étrangères conservent encore, après trois siècles, une physionomie différente de celle qui caractérise les originaires du pays. De ce mélange des anciens Messéniens, du reste des Spartiates , des familles les plus distinguées de la Grèce , et de toutes celles qui ont régné à Constantinople et à Trébisonde, s'est donc formée cette petite nation connue aujourd'hui sous le nom de Maniotes, divisée en plusieurs tribus , toujours libre dans ses montagnes, brave jusqu'à la férocité, fière de ce que le sang de tant de maisons impériales s'est confondu au sang de tous ses citoyens, plus fière encore après tant de siècles, et malgré son extrême ignorance, de s'être confondue aux descendants des Spartiates. Depuis trois siècles, et de nos jours encore, les assemblées générales de leurs vieillards ou gérontes s'intitulent elles-mêmes dans tous leurs actes, le Sénat de Lacédémone. Ce que leurs roches inexpugnables leur donnent de confiance contre les armées les plus nombreuses, ce que l'àpreté de leur vie a de véritablement mâle, ce que Ja liberté dont ils jouissent dans un pays pauvre et stérile leur inspire de mépris pour les richesses acquises par les autres Grecs dans l'esclavage , ce que l'habitude du péril a donné de dureté et d'audace aux femmes même, les a rendus,

ai.

324 HISTOIRE DE l' ANARCHIE

sinon dignes de cette gloire, du moins dignes d'y prétendre. Des traditions vagues conservent parmi eux le souvenir d'une éternelle indépendance. Ils disent qu'ils se sont maintenus libres du temps de tous les oppresseurs de la Grèce, du temps de tous les empereurs turcs, du temps même d'Alexandre, dont le souvenir , au delà de toutes leurs traditions , leur rappelle seulement un nom qu'ils ont en horreur ; et ils confondent ensemble dans leur ignorance actuelle toutes ces différentes époques.

Toute leur population consiste en cent vingt bourgs ou petites villes, dont la plus considérable n'a pas plus de quatre cents feux. Quelques maisons ont des tours, des murailles crénelées, et ressemblent à de petites forteresses. Ce sont les habitations des chefs. Cinq ou six forts qui bordent la côte , et qui ne peuvent recevoir de grands bâtiments, sont tellement commandés par les rochers qui les environnent , et par des hauteurs escarpées , accessibles seulement du côté des montagnes, que toute cette côte est en leur pouvoir. Les éveques , qui sont au nombre de cinq, n'exercent dans les affaires aucune autorité directe , ou qui soit attachée à leur dignité. Si quelqu'un d'eux y acquiert de l'influence , il la tient de son crédit auprès de

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quoique chef. Toutes leurs tribus ensemble composent environ quinze mille hommes sous les armes. Elles s'étaient réunies sous un seul chef, dans les deux premiers siècles qui suivirent la ruine de l'empire grec. Dans ces deux premiers siècles , attaqués sans relâche et sans trêve par les Turcs, à qui rien ne résistait alors, et qui s'indignaient de trouver cette résistance au sein même de leur empire , ils firent cesser dans ce péril commun toutes les querelles particulières. Ils élurent pour chef général sous le nom de Protogéras , ou chef des vieillards , un prince de la maison de Comnène, et ils sont restés plus de cent ans sous l'autorité de cette famille. Un usage immémorial et conforme aux lois militaires des Spartiates , leur défend de poursuivre l'ennemi après l'avoir mis en déroute. C'est par-là qu'ils se sont préservés des perpétuelles embuscades, que les Turcs leur tendaient pour les attirer hors de leurs rochers.

Les femmes accompagnaient à la guerre leurs maris et leurs enfants. Elles portaient les vivres; elles chargeaient les fusils. Elles s'applaudissaient des blessures honorables qu'avaient reçues leurs parents les plus chers ; quelquesunes se montrèrent dignes de commander à ces hommes indomptables. Aujourd'hui encore on apporte aux mères les habits sanglants et dé-

chirés de leurs fils tués dans un combat. Toutes les amies se rassemblent, et chantent autour de ces tristes vêtements des hymnes de consolation et de triomphe.

Par de telles mœurs plus encore que par l'avantage de leur situation, ils ont défendu constamment contre les armées et les flottes ottomanes, leurs défilés étroits et leurs côtes escarpées. Ils attribuent même , et nous ne le dissimulerons pas, le nom de Maniotes à cette espèce de courage , porté jusqu'à la fureur, avec lequel ils ont toujours combattu pour leur liberté. Ils disent que ce nom vient du mot grec mania, qui signifie fureur ou démence, et qu'au temps de la conquête du Péloponèse, ils se défendirent contre les Turcs avec cette furie qui les rendit invincibles , mais qui parut aux autres Grecs une véritable démence ; ce qui leur fit donner cette épithète injurieuse pour eux dans la bouche de ces autres Grecs, et qu'eux au contraire ont adopté dans le sens qui honore leur courage. Mais si l'étymologie évidente que nous avons trouvée à leur nom, aie double avantage d'expliquer pourquoi on les appelle également les Maniotes, et sur- tout si elle répand le plus grand jour sur leur histoire, ou du moins sur leur origine , on nous permettra d'y insister encore. Nous citerons à ce sujet un

poëme épique , apporté de Grèce en France et conservé en manuscrit à la bibliothèque du roi, sur la conquête du Péloponèse par les chevaliers français. Dans cet ouvrage, antérieur à l'arrivée des Turcs en Europe , l'auteur se sert du nom de Maina. 11 raconte, il est vrai, qu'il fut donné parVille-Iîardouin, son héros, gentilhomme de Champagne et conquérant du Péloponèse, à une roche escarpée, sur laquelle il construisit un fort pour contenir ces peuples , après qu'ils eurent consenti à le reconnaître pour seigneur, aux mêmes conditions, ajoute le poëte , qu'ils avaient précédemment exigées et obtenues des empereurs grecs. Mais observons qu'il écrivait dans la décadence entière et absolue de tous les arts , quand les Grecs euxmêmes avaient oublié leur ancienne histoire , un siècle après l'événement qu'il a choisi pour le sujet de ses vers, et cent cinquante ans avant la conquête du Péloponèse par les Turcs. On doit donc seulement inférer de cet ouvrage, avec une pleine certitude, que le nom de Mania n'a ni l'époque, ni l'étymologie récentes que se plaisent à lui donner les naturels du pays; qu'il a précédé la conquête du Péloponèse par les Turcs , et que les Maniotes , déjà connus sous ce nom , étaient libres avant cet événement et avant la retraite des Spartiates dans ces mon-

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tagnes. Peut-être ai-je trop insisté sur cette discussion, mais les plus légers fils qui peuvent attacher l'histoire moderne à celle des anciens T peuvent-ils être aperçus sans être saisis avec le plus vif intérêt ?

Les Turcs renonçant enfin au dessein de les subjuguer, et ne songeant plus qu'à les contenir, ont bâti sur les deux revers du promontoire de Ténare deux forteresses, aujourd'hui abandonnées et en ruine , auxquelles les voyageurs, les marchands, les soldats ont donné improprement le nom de châteaux du Maine, qui , dans le pays même , n'appartient qu'à la seule côte de Messénie.

Dix familles principales se disputent aujourd'hui la puissance. Quiconque peut faire armer un plus grand nombre de parents et d'amis, devient chef de sa tribu, et s'il le peut, chef des tribus voisines. Mais au milieu de ces divisions funestes , ils convoquent encore dans les occasions importantes, un conseil général des vieillards ou gérontes de toutes les tribus, et quiconque y a pris séance conserve tout le reste de sa vie le titre de sénateur de Lacédémone.

Craints et détestés des autres Grecs, ils les regardent comme des esclaves et des lâches. Ceux-ci les regardent comme des brigands ; ils

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ajoutent au nom de Maniotes une sorte de dicton populaire, dont le sens est que, dans l'opinion générale de ces montagnards, il vaut mieux dépouiller un ami que de le laisser voler par un ennemi. Ces imputations odieuses tombent principalement sur une de leurs tribus qui, au nombre de trois mille hommes , habite le promontoire Matapan, la partie la plus âpre de ces montagnes. On les appelle les Cacavougni , c'est-à-dire, les mauvais montagnards. Ces scélérats, dont la contrée s'avance au milieu de la mer, et y forme un dangereux écueil, exercent une piraterie cruelle. Les navigateurs jetés sur leurs côtes, sont inhumainement dépouillés. Les autres Maniotes , en convenant que le simple vol ne passe dans ces montagnes que pour un jeu d'adresse, qu'il n'est réprimé par aucune punition , ni flétri par aucune infamie , se vantent de mieux connaître l'hospitalité ; et en effet tous les infortunés qui, pendant les dévastations occasionées en Morée par l'expédition des Russes, ont cherché asile dans ces rochers, y ont trouvé sûreté pour leurs personnes et pour leurs biens. Mais ils se vantent plus encore de venger avec une rigueur excessive sur les villes voisines de leurs montagnes, les plus légères injures faites à ceux de leurs compatriotes que la nécessité de leurs affaires y conduit.

33o HISTOIRE DE l' ANARCHIE

C'est ainsi qu'ils se lavent des reproches que leur font les autres Grecs ; c'est ainsi qu'ils prétendent se faire respecter dans toute la presqu'île. Papaz-Ogli s'était rendu parmi ces montagnards dans l'année 1766, après s'y être fait annoncer, comme nous l'avons dit, par deux émissaires. 11 avait pris terre àTorto-Bétilo, résidence du capitaine le plus redouté. Plusieurs mois de séjour dans la maison de ce chef le mirent à portée de bien connaître ces peuples. Il leur répétait en toute occasion « que la czarine » avait commencé à protéger dans tous les pays » la religion grecque; qu'elle faisait passer de » nombreuses armées en Pologne, sans autre » ambition que d'y venger cette religion oppri- » mée ; que ses desseins avaient plus d'éten- » due, et qu'elle méditait l'entière délivrance » de la Grèce. Toutes les nations de l'Europe, » ajoutait-il, étaient d'accord avec elle , et lui » avaient secrètement promis de ne point s'op- » poser à la destruction de l'empire ottoman; » la France elle-même, ancienne alliée de cet » empire, consentait à l'abandonner, et son » alliance avec la maison d'Autriche était la » preuve évidente et le sceau de ce changement » dans sa politique. Dans une si heureuse con- » joncture c'était à ceux des Grecs qui avaient » su défendre leur liberté, à donner l'exemple

» à toute la Grèce, et à en être les premiers » libérateurs. » Ce principal chef, qui se nommait Mauro Mikali , et son frère Yovanni , étaient deux hommes d'un grand courage et d'une raison très-saine, quoique d'un esprit peu cultivé. Leur famille , dont le nom originaire estlatrani, prétend être la souche de la célèbre maison de Médicis. Et il est remarquable que le nom de Medicis en latin a le même sens que le nom ftlatrani en grec. Si la prétention de cette famille a quelque réalité , cette origine des Médicis expliquerait les liaisons qu'ils ont toujours entretenues dans la Grèce. L'accueil favorable qu'ils firent à tous les Grecs fugitifs aurait été un sentiment naturel pour des compatriotes infortunés ; et nous devrions en première cause à ces féroces montagnards l'heureuse transmigration de tous les arts de la Grèce dans l'Europe moderne.

Ces deux chefs exposèrent à Papaz-Ogli , avec une noble franchise, l'état de leurs forces et les divisions qui affaiblissaient leur pays. Ils lui dirent que « les Maniotes, invincibles s'ils sont » attaqués , étaient peu propres à attaquer eux- » mêmes ; que leurs divisions les empêche- » raient de se réunir dans un même dessein, » tant qu'un danger commun ne les menacerait » pas. Ils ne lui dissimulèrent point que les

» Puisses, s'ils portaient la guerre dans le Pé- » loponèse , devaient songer à le conquérir et » non pas à le soulever , parce qu'il n'y avait » point à compter sur les autres Grecs , accou- » tuniés à trembler et à fuir, aux premières me- » naces des Turcs. Ils l'avertirent de se méfier » de tous les discours de ces autres Grecs, qui » lui feraient de grandes promesses, soit par » une vaine présomption , soit par un aveugle » fanatisme, soit par une fourberie intéressée, » mais qui à l'événement ne tiendraient aucune » de ces paroles. » Papaz-Ogli n'ayant aucune lettre, aucun titre qui l'accréditât auprès d'eux, ils le regardèrent comme un simple émissaire sans aveu ; et en paraissant disposés à seconder les efforts des Piusses , ils ne prirent avec lui aucun engagement formel. Ils assemblèrent cependant tous les autres chefs pour conférer avec lui, et à quelque temps de là ils assemblèrent encore tous les gérontes. La réponse unanime de ce sénat fut la même que celle des deux Mauro Mlkali, une simple promesse de se concerter avec les Russes, quand on connaîtrait leurs forces et leurs projets , et un refus positif de traiter, à moins que ce ne fût sur des titres indubitables.

Cette sage réserve ne s'accordait pas avec le double dessein de Papaz-Ogli, qui d'un côté se

flattait d'engager la czarine dans cette entreprise par la perspective d'un succès facile , et de l'autre côté d'y engager les Grecs par des promesses exagérées. Au pied de ces montagnes, et dans l'enfoncement du golfe de Messénie, est située cette ville de Calamata don! nous avons parlé , nommée autrefois Calamée , à cause de la quantité de roseaux qui l'environnent. Elle conserve encore ce rapport avec la signification grecque de son nom, et c'est le seul vestige qui lui reste de son antiquité. Papaz-Ogli s'y rendait quelquefois secrètement , et parvint à y conférer avec le proestos de ce canton, Benaki, le plus riche des Grecs du Péloponèse , ce vieillard souple et artificieux: qui avait inspiré au pacha une aveugle confiance , à qui son crédit parmi les Maniotes , dont il descendait par sa mère , donnait une grande considération parmi les Turcs, et à qui son crédit parmi les Turcs donnait une grande autorité parmi les chefs de sa nation. Ses richesses le mettaient au-dessus d'un vil intérêt, et le zèle de la religion n'était pas un mobile qui pût le faire agir. Mais parvenu à ce haut degré de fortune, de considération et d'autorité, il se flatta qu'en affranchissant le Péloponèse du joug ottoman, il en deviendrait, sous la protection de la czarine, le véritable chef et peut-

334 HISTOIRE DE l' ANARCHIE

être le souverain. Cette ambition lui fit prêter Foreille au discours insidieux de Papaz-Ogli.

Ce fut donc avec ce proe'stos que Papaz-Ogli prit, à l'insu des Maniotes et au mépris de leurs avertissements, les plus intimes liaisons. Tous deux cherchant à s'engager mutuellement dans cette entreprise , l'un , pour attirer un grand nombre de Russes , promettait le soulèvement d'une grande multitude de Grecs; l'autre, pour faire soulever une multitude de Grecs, promettait d'immenses secours de la Russie. Il y eut à Calamata, dans cette espèce de citadelle où habi ait Benaki, une assemblée peu nombreuse de primats et d'évêques. Il s'y rendit aussi quelques Maniotes parents et amis de Benaki. On y signa l'engagement de faire soulever cent mille Grecs aussitôt qu'on leur apporterait des armes , et que les vaisseaux russes paraîtraient sur la côte. On contrefit au bas de ces écrits la signature des principaux chefs du Maina. Ces deux hommes, qui se regardaient déjà comme les maîtres de la presqu'île , et cette assemblée peu nombreuse qui se flattait d'en devenir le sénat, ne regardaient plus les chefs des Maniotes que comme des hommes dangereux, dont il était à souhaiter qu'on pût employer les forces, mais qu'il fallait d avance songer à subjuguer.

Papaz-Ogli, revenu du Péloponèse à Trieste, y recueillit toutes les relations de ses émissaires dans les autres parties de la Grèce. La plupart de ceux qu'il avait employés étaient des Grecs sujets de Venise. Leurs trames avaient été nouées avec plus de légèreté encore, soit qu'ils eussent craint de tomber entre les mains des Turcs en s'avançant dans l'intérieur du pays, soit par d'autres défauts qui se trouvent assez communément dans les agents subalternes de conjuration ; dont les uns agissant par enthousiasme, supposent trop aisément leurs sentiments dans ceux avec lesquels ils confèrent; dont les autres, pour augmenter le prétendu mérite de leurs services, et pour inspirer une plus grande confiance à leurs chefs , exagèrent à dessein leurs rapports; dont quelques-uns enfin, à la faveur du profond mystère qui couvre nécessairement ces intrigues, détournent à leur profit personnel les sommes qui leur sont confiées. Papaz-Ogli fit passer de Trieste toutes ces souscriptions fausses et vraies, et toutes ces relations à la cour de Russie.

Un jeune Ukrainien , élevé en Italie , et que la seule curiosité venait de conduire dans les plus célèbres contrées de la Grèce , avait observé à cette même époque l'état de ces provinces. 11 avait gravi sur les hauteurs des Chi-

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mériens. Il était passé en Morée ; il avait pénétré dans les montagnes. Il avait trouvé dans tous ces pays la fermentation singulière , suscitée par les émissaires de Papaz-Ogli , tous inconnus à ce jeune Ukrainien. Il avait trouvé par-tout l'espérance et l'attente d'une grande révolution, l'ancienne prédiction que les Russes détruiraient l'empire ottoman , redevenue une opinion populaire , le nom de la czarine partout en honneur , la protection qu'elle accordait en Pologne à la religion grecque , généralement connue , la superstition de ces peuples honorant cette princesse du nom de Sainte , et ceux qui étaient assez heureux pour s'en être procuré le portrait, l'exposant sur un autel à la vénération de leur famille. Cette fermentation occasionée par de secrètes intrigues , lui avait paru la disposition habituelle de ces peuples. Tamara , c'était le nom de ce jeune Ukrainien, rapporta en Russie toutes ces illusions , dont un œil plus expérimenté aurait eu peine à démêler le prestige. Un de ses protecteurs, admis dans les secrets du gouvernement, l'enhardit à présenter ses observations à l'impératrice ; et aussitôt , par un vice inhérent à tous ceux qui proposent à des souverains ces grands projets de révolutions et de soulèvements, et que l'enthousiasme , le désir de se faire écouter, l'am~

bition , l'espérance de s'y emparer eux-mêmes d'un premier rôle , portent toujours à en dissimuler les difficultés et les dangers, Tamara avait encore exagéré les forces des Grecs. Il n'avait fait aucune mention des pays et des villes où le nombre des Turcs surpasse de beaucoup le nombre de la nation conquise. Il ne fallait , selon lui , que faire passer aux Grecs, des armes et des munitions, et ces envois étaient faciles par les différents ports d'Italie, où, à certaines époques annuelles, tout entre et sort sans douane et sans visite. Par un moyen si aisé , disait-il , et dont le secret était sûr , il n'y aurait, dans un espace de quelques semaines, pas un Turc dans toute la Grèce, ils seraient tous égorgés. Quinze cent mille francs confiés à des mains fidèles suffiraient pour cette grande et soudaine révolution. « Mais, ajoutait-il, mal- » gré l'attente générale où sont tous les Grecs. » d'une révolution prochaine , malgré leur foi » aveugle aux prédictions répandues parmi » eux , ils ont été si souvent trompés , tant » d'imposteurs se sont enrichis aux dépens de » leur crédulité , tant de fois ils ont été vic- » times de leurs liaisons avec les princes chré- » tiens, et sacrifiés par leurs prétendus ven- » geurs , que toute cette nation est devenue > défiante et réservée. Le choix des émissaires 3. 22

338 HISTOIRE DE l' ANARCHIE

» décidera seul de F événement. Une parole de » l'impératrice suffit pour soulever la Grèce; » mais il faut que cette parole soit apportée » par des hommes sûrs , tellement choisis et » accrédités , que leurs promesses soient invio- » labiés , et que par-tout on croie voir et en- » tendre l'impératrice elle-même. »

Munis de pareilles instructions, et de quelques autres plus infidèles, ou moins importantes , deux frères du comte Orlof , Alexis et Théodore , arrivèrent à Venise dès la fin de 1768, aux premières étincelles de la guerre : Alexis, dans ce temps-là , le personnage le plus important de toute la Ptussie , connu pour le véritable chef de la faction des favoris, remarquable par sa force prodigieuse , par la beauté de ses traits, par la férocité de sa physionomie , adoré dans les régiments des gardes, où il avait tramé, comme simple soldat, et comme principal confident de son frère , la conjuration qui avait placé Catherine sur le trône ; on lui attribuait la gloire d'avoir pris dans les occasions les plus périlleuses de cette conjuration les résolutions les plus décisives; et son intrépidité à braver les supplices autorisait à lui supposer tous les genres de courage ; on savait que peu de jours après le détrônement de Pierre 111 , il avait été l'assassin , ou, si l'on veut, le bour-

DE POLOGNE. 33q

reau de ce malheureux empereur : mais la grandeur du service qu'il avait rendu en cette affreuse conjoncture faisait disparaître l'atrocité de ce meurtre ; il paraissait audacieux et refléchi , altier et populaire ; il retirait à lui seul la considération du crédit et des emplois de tous ses frères ; et quelque usage de la cour commençait à réparer en lui les vices les plus grossiers dune éducation négligée, sans en avoir réparé l'extrême ignorance : Théodore, le plus jeune des Orlof , le plus spirituel des cinq frères , le plus instruit , dont l'âge avait permis , après l'élévation de sa famille , de soigner un peu l'éducation ; d'une beauté plus efféminée que celle d'Alexis , mais d'un courage plus véritable ; son imagination était tout récemment remplie des plus beaux traits de l'ancienne histoire grecque ; mais ces vérités historiques s'y mêlaient à tout le merveilleux des contes orientaux , amusement toujours cher aux Russes, où chaque maison riche entretient de vieilles esclaves destinées à réciter pendant toute la durée de la nuit, aux pieds du lit de leurs maîtres ces contes tantôt ingénieux et tantôt puérils , dont on amuse en Asie l'oisiveté des sérails. Ce merveilleux romanesque se joignait dans son esprit aux prodiges de l'ancienne liberté. Il croyait retrouver sur tous les rivages de la

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Grèce des Miltiades et des Léonidas. Il avait sans cesse ces beaux noms à la bouche, et il se figurait que les mânes de ces grands hommes apparaissaient alors à leurs descendants , pour leur annoncer une prochaine délivrance. Un grand nombre d'officiers russes filèrent vers les différentes villes d'Italie , les uns inconnus , les autres sous différents prétextes d'affaires ou de curiosité. Des Russes même , tombés dans la disgrâce de leur souveraine , éloignés de sa cour, errants dans les différentes capitales de l'Europe, saisirent cette occasion de se concilier la protection des hommes en crédit, et accoururent en Italie. Ces dispendieuses intrigues, et la prochaine arrivée dans ces mers des escadres qu'on armait dans les ports de Russie , forçaient à faire passer beaucoup d'argent dans ces villes si étrangères à l'empire russe, et avec lesquelles ce pays n'avait aucune liaison ni de commerce, ni de politique. Mais tout cet essaim d'émissaires et d'officiers russes avait été précédé par le grec Maruzzi, d'une famille originaire de Thessalie , établie à Venise , où le négoce et la banque lui ont procuré de grandes richesses. Maruzzi , vain , comme le sont encore presque tous les Grecs , et flatté de pouvoir , par des titres et des décorations étrangères, se soustraire à l'orgueil des nobles véni-

tiens , avait rapporté de Pétersbourg à Venise l'emploi d'agent de Russie dans toutes Jes cours d'Italie , un cordon du troisième ordre de cçt empire , et le titre de marquis. Sa vanité satisfaite était prête à sacrifier son immense fortune, celle de sa famille, celle de tousses correspondants dans toutes les capitales et dans tous les ports, au succès des vues de cette cour. Les deux Orlof avaient pris le prétexte de faire en Italie un voyage desimpie curiosité. Mais pendant leur séjour à Venise, où la religion grecque est aujourd'hui tolérée, et où le commerce attire une affluence perpétuelle d'Esclavons et de Grecs, ils se montraient chaque jour aux églises de cette religion, et y affectaient une piété qui pût les faire regarder par ces peuples superstitieux comme les représentants du souverain protecteur de leur culte. Ils s'arrêtaient à la sortie de ces églises , et là , environnés de tout le cortège que leur formait cette affluence, ils puisaient dans leurs poches , l'une remplie de pièces d'or , l'autre de pièces d'argent , et les distribuaient avec une ostentation de charité et de magnificence. Tamara les avait suivis dans cette ville, Papaz-Ogli vint les y trouver. Celuici avait occupé son loisir à composer en grec , sur la tactique des Piusses , et sur leur constitution militaire , un livre destiné à être répandu

34^ HISTOIRE DE l' ANARCHIE

dans toute la Grèce, pour instruire d'avance tous ces peuples de la discipline , de l'armure et des manœuvres auxquelles on prétendait les accoutumer et les associer. Les différents émissaires qu'il avait jusque-là employés , vinrent faire leurs rapports aux deux Orlof. Mais Venise , toujours prudente et précautionnée , ne tarda pas à remarquer ces manœuvres , et fit insinuer à ces deux frères de choisir un autre séjour. La curiosité qui servait de prétexte à leur voyage, en servit également à leur départ, et ensuite à leur résidence dans les autres villes.

Quelques-uns de ces émissaires reçurent ordre de retourner dans le Péloponèse pour annoncer aux primats l'arrivée dans leur voisinage d'Alexis, l'envoyé de Dieu et de la czarine, pour la délivrance de la Grèce. Ils étaient chargés pour les peuples, du livre de Papaz-Ogli ; pour les évêques, de riches habillements d'église, et pour tous les chefs, de lettres d'Alexis, et de médailles d'or empreintes de l'effigie de l'impératrice. Tous ces chefs étaient autorisés à porter au cou ces médailles comme des marques d'honneur. Mais le premier et le principal objet de ces émissaires était de ramener avec eux en Italie des députés grecs, qui après avoir vu cet envoyé de Dieu, retournassent dans le Pélopo-

nèse pour assurer à leurs concitoyens toute la vérité des promesses de la czarine.

Ce n'était pas assez pour cette princesse de faire passer aux Grecs des munitions, des officiers et des armes. Ambitieuse de toute espèce de gloire, elle avait toujours vu avec jalousie les puissances maritimes étendre à leur gré dans toutes les parties de l'univers leur considération et leur pouvoir ; mais la marine russe existait à peine ; et Ton sent en effet que les habitants des immenses forêts du nord ont dû ignorer long-temps Fart de la plus simple navigation. Ce que les anciens Grecs nous ont raconté de Tétonnement, ou pour mieux dire de la sorte d'horreur que cet art causa au scythe Anacharsis, ressemble à l'impression qu'il causait à Pierre Ier et à tous les Russes , sous le règne de ce prince. Dans ces climats rigoureux, la navigation n'a point l'utilité qu'elle a par-tout ailleurs. Les mers et les rivières y sont gelées une grande partie de l'année. Non-seulement toute navigation s'y trouve alors interrompue, mais la facilité des charrois sur la glace, et la commodité de ce qu'on nomme le traînage , ne laisse dans toute l'étendue de ce pays aucun autre moyen à désirer. L'usage est d'y attendre la saison des gelées et des neiges, pour le commerce et les voyages. On n'a plus besoin ni de

344 HISTOIRE DE l' ANARCHIE

gués , ni de bateaux , ni de ponts pour traverser les rivières et les lacs. Il n'y a plus de lacs ni de rivières ; et puisque les arts naissent du besoin , celui de la navigation n'a point dû naître chez les Scythes. Aussi les Russes l'ignoreraient ils encore, si Pierre Ier, après avoir employé la force de son caractère à vaincre la terreur que la seule vue de l'eau lui inspirait, n'eût ensuite employé toute la rigueur de son despotisme pour forcer son peuple à s'exposer sur cet élément. Toutefois la marine russe n'était qu'un faste impérial, et ce peuple, malgré les efforts de son réformateur, n'était parvenu à exercer par lui-même aucun commerce. Le pavillon de cette nation n'était connu sur aucune mer. 11 y avait quelques vaisseaux dans les ports de l'empire. Des constructeurs anglais les renouvelaient d'année en année ; mais il n'y avait ni pilotes , ni matelots , ni officiers. Catherine ordonna à son ambassadeur à Londres d'engager à son service, par tous les appâts de l'ambition, les plus habiles marins de l'Angleterre. Quelques-uns, dans le loisir de la paix dont jouissait alors leur patrie , prirent parti dans cette marine étrangère.

Elle appela à Pétersbourg ces jeunes officiers russes , qui s'étaient rendus précédemment à Malte , sous le prétexte de s'instruire dans la

navigation des galères. A leur départ de cette île, quelques jeunes chevaliers plus ambitieux que politiques, leur remirent un mémoire pour demander l'envoi d'une flotte russe dans la Méditerranée. Ils indiquaient dans cet écrit tout ce qu'une longue étude et une expérience de plusieurs siècles avaient appris aux chevaliers de Malte , sur la manière de combattre les Turcs et sur tous les points de débarquement dans les différentes contrées de la Grèce. Ils entraient dans un grand détail sur l'état de la marine ottomane, toujours négligée dans les plus beaux siècles même de cet empire, et dont les fréquents revers avaient établi chez les Turcs l'opinion « que Dieu leur a donné la terre et a » donné la mer aux chrétiens. » Ces jeunes chevaliers pressaient leur grand-maître de préparer dans le plus profond secret un armement destiné à joindre la flotte russe , et à reprendre les anciennes possessions de leur ordre ; et les six officiers russes ayant adopté témérairement, suivant le caractère présomptueux de leur nation, l'espoir si léger et si frivole d'une alliance si avantageuse, portèrent cette fausse assurance à Pétersbourg.

Tout se préparait donc dans les ports de Russie avec autant d'activité que de secret ; mais les ministres russes étaient bien loin d'ap-

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prouver dans le conseil même de la czarine cet envoi des flottes russes dans la Méditerranée. Us disaient hautement à cette princesse , « qu'en voulant employer de si grands moyens, » elle serait nécessairement au-dessous de son » entreprise ; qu'elle ferait à-la-fois et beau- » coup trop et beaucoup trop peu ; que dans » l'extrême embarras de suffire à l'équipement » et aux recrues de ses armées, elle n'avait ni » assez de munitions, ni assez d'armes pour en » fournir aux Grecs, ni assez de troupes de dé- » barquement pour appuyer leur révolte ; que » ses armées de terre n'étaient pas dans une » position à favoriser ce soulèvement général; » que cet éclat imprudent et prématuré allait » exposer les Grecs aux derniers revers, et qu'il » résulterait de cette entreprise manquée, la » ruine totale de la marine russe , des frais im- » menses devenus inutiles, la risée de l'univers » et le ressentiment des Grecs trompés, sacri- » fiés et aliénés pour jamais. » Tous les minisires russes étaient de cette opinion, et soutenaient ainsi leur première opposition au projet de ce soulèvement qu'ils avaient contredit dès son origine. Toutefois la faction du favori ayant embrassé ce projet avec ardeur, en ayant conduit les intrigues ; et pendant la durée de celte première campagne , les malheurs de cette

guerre, occasionés par l'imprudence des ministres, paraissant rendre celte tentative nécessaire, ils avaient cessé de s'y opposer. Ils consentaient, disaient-ils, «à laisser échauffer » l'enthousiasme des Grecs, afin de produire » une diversion qui effraierait un moment les » Turcs, et qui pourrait occuper quelque par- » tie de leurs forces. » Ils semblaient seulement avec une pitié maligne , déplorer d'avance les calamités qui allaient fondre sur la Grèce ; et en considérant que ces calamités seraient une suite nécessaire de l'imprudence du favori, elles devenaient, pour ces ministres et leurs confidents, un sujet perpétuel de rires et de plaisanteries.

Une première escadre composée de sept vaisseaux de ligne, de quatre frégates et de quelques bâtiments de transport , chargés de douze cents hommes de débarquement, partit précipitamment des ports de Pvussie au mois de septembre 1769. On eût craint qu'en attendant plus tard, ces ports ne fussent fermés par les glaces. De fausses relations persuadaient à Pétersbourg que l'impatience des Grecs ne permettait aucun retard, et qu'on les exposerait à un massacre général, si on ne volait précipitamment à leur secours. C'était dans le temps où l'armée russe repoussée de Moldavie en Pologne, et enfermée

dans son camp sur les bords du Niester par soixante mille Turcs, au milieu d'un pays prêta profiter des moindres revers qu'elle éprouverait et à se soulever tout entier contre elle, était exposée au plus extrême péril ; et le dessein de faire révolter la Grèce paraissait être alors Tunique et dernière ressource de l'empire russe. Tout se réunissait donc pour accélérer ce départ. Cette escadre devait achever son armement dans les ports de l'Angleterre; et pour compléter à la hâte l'équipement des troupes qu'elle portait, on avait tiré des plus vieux arsenaux des armes antiques et qui n'étaient plus d'aucun usage dans l'armure moderne , de lourdes arquebuses auxquelles une baïonnette s'adaptait par un ressort, et des sabres massifs renfermés dans d'énormes fourreaux. Il semblait , disaient les témoins de cette armure bizarre, que les Russes allassent faire la guerre à des géants. Le prétexte de croiser dans la mer Baltique pour en imposer aux Suédois , servit pendant quelques jours à cacher la véritable destination de cette escadre ; et sa sortie des ports ne révéla point encore le secret de cette entreprise. Ces vaisseaux si long- temps négligés, et à cette époque conduits encore par des ignorants, traversèrent avec d'extrêmes périls la Baltique, déjà orageuse dans cette saison. Quel-

ques-uns périrent aux passages dangereux. Les autres arrivèrent dans les différents ports d'Angleterre , pour s'y préparer à faire voile vers les mers de la Grèce. Q*i représenterait difficilement avec quelles risées les Anglais accueillirent ces vaisseaux de sapin, l'énorme poids de leurs manœuvres, leurs poupes chargées de reliques, la maladresse des matelots, l'incroyable malpropreté des équipages, véritable cause d'une contagion qui les consumait. Quelquefois cinq ou six matelots anglais s'amusaient à faire manœuvrer, en un instant et avec une extrême vitesse , un vaisseau de même grandeur qu'un vaisseau russe , mis à peine en mouvement par deux ou trois cents matelots de cette nation. Mais on publiait qu'un chef d'escadre anglais devait bientôt arriver de Pétersbourg, prendre le commandement de cette flotte et la conduire dans l'Archipel. Cette espérance détermina un grand nombre de matelots anglais, quelques pilotes et quelques officiers à y remonter.

Elle était sous le commandement de l'amiral Spiritof, homme droit, simple et courageux, de mœurs grossières, mais faciles, long-temps bas-officier de marine, et en cette qualité ami des Orlof , quand ceux-ci n'étaient que sergents et soldats. 11 avait partagé leur élévation: et to-

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talement dépourvu d'expérience et de talent, il ne devait servir sur la flotte qu'à mettre le nom d'un amiral russe à la tête de tous les ordres , laisser le travail à un Anglais, le contre-amiral Gregg, et la gloire des succès au comte Alexis Orlof. 11 y avait sur chaque vaisseau quelques matelots de File de M yconi, dont les navigat eurs sont les plus renommés de l'Archipel. Le hasard avait voulu que les habitants de cette île eussent envoyé avant la guerre un navire dans le petit port de Tangarok, sur les Palus-Méotides, occupé par les Puisses au commencement de ce siècle, et que les traités les avaient forcés d'abandonner. Antonio Psaros, un des armateurs de ce navire, s'était rendu à Pétersbourg, afin d'y faire protéger cette nouvelle tentative de commerce. Accueilli par l'aîné des Orlof, et bientôt admis dans le secret de ce qu'on tramait dans la Grèce, il vit avec effroi sa patrie menacée des dernières calamités par le soulèvement téméraire que Papaz-Ogli cherchait à y susciter. Dans cette conjoncture critique, il se conduisit avec une franchise mêlée d'adresse. Il rejeta le peu de confiance que devaient inspirer toutes ces prétendues promesses des Grecs , sur le zèle aveugle qui leur déguisait à eux-mêmes leur faiblesse. Il sollicita pour eux les secours les plus puissants et les plus prompts, si on ne vou-

DE POLOGNE. 3jI

lait pas les laisser exposés à une ruine certaine. Instruit du prochain départ de l'escadre, il conseilla d'y emporter une grande quantité d'uniformes russes, parce que , disait-il , le vêtement ordinaire des Grecs leur inspire à eux-mêmes autant de crainte, qu'il donne contre eux de confiance aux Turcs , accoutumés à les traiter en esclaves sous cet habit, et accoutumés au contraire à trembler à l'aspect de l'uniforme et du casque russes. Par ses conseils on fit venir de Tangarok le petit nombre de marins qui étaient sur le navire de Myconi. Ils furent distribués sur chaque vaisseau de la flotte pour servir dans l'Archipel de pilotes-côtiers; et luimême placé sur le vaisseau amiral, comme lieutenant de la marine russe , fut chargé de donner à Spiritof tous les avis qui tiendraient à la connaissance des lieux. Les différents vaisseaux de cette escadre, après avoir séjourné plus ou moins de semaines dans les ports d'Angleterre , suivant le besoin plus ou moins grand qu'ils avaient de réparations, en repartirent séparément. Quelques-uns échouèrent à la sortie des ports, d'autres s'ensablèrent. Les Anglais les secoururent, et les conduisirent hors de la Manche.

Une seconde escadre composée de quatre vaisseaux, deux frégates et deux corvettes, se

3j2 histoire de l'anarchie

préparait encore avec la même célérité dans les ports de Russie. Forcer les châteaux des Dardanelles, franchir le détroit qu'ils défendent, entrer dans la mer sur laquelle Constantinople est bâtie, ouvrir l'autre entrée de cette mer à une flottille qu'on préparait aux embouchures duTanaïs, se faire joindre par ce nouvel armement dans le port même de Constantinople , bombarder cette ville et le sérail, telle était, disait-on alors plus hautement, la destination de cette seconde escadre. Elle était commandée par Elphinston, Ecossais, dans les premières années de la vieillesse, et nourri sur les vaisseaux, connaissant toutes les mers; et sans avoir jamais commandé en chef, ayant acquis une grande réputation dans les combats des flottes anglaises. C'était lui qui, au siège de la Havane , avait conduit les chaloupes du débarquement dans les plus dangereux parages. Le succès qu'il avait eu en cette occasion fameuse, lui persuadait qu'il pourrait franchir les Dardanelles. Il en avait répondu sur sa tête à l'impératrice, « pourvu, lui » disait-il, que vos misérables vaisseaux puisai sent arriver dans les mers de l'Archipel. » Il s'expliquait à Pétersbourg même avec le mépris le plus outrageant sur l'incapacité des mariniers russes, sur la mauvaise construction des bâtiments qu'on lui avait confiés. « La décadence

» de la marine ottomane , et l'impéritie de tous » ceux qui la commandaient, pouvaient seuls, » disait-il, égaler ce qu'il trouvait à Péters- » bourg. » Mais la czarine lui répondait « que » l'ignorance chez les Russes était celle de la » première jeunesse ; et l'ignorance chez les » Turcs celle d'une vieillesse imbécile. » On travaillait sous les yeux d'Elphinston à refaire toute son escadre ; et la fortune commençant des lors à favoriser cette expédition , qu'elle sembla s'attacher à protéger constamment , et qui a eu tant d'influence sur l'événement général de la guerre ; un hiver moins rigoureux que de coutume permit encore à Elphinston de sortir des ports de Puissie avant d'y être enchaîné par les glaces. Il conduisit son escadre en Angleterre , s'abandonnant sur ces vaisseaux aux mêmes violences dont il avait rendu témoin toute la cour de Russie , et ne commandant aux autres navires qu'en tirant à boulet sur eux. Il ne craignit point d'annoncer à Londres le dessein de franchir les Dardanelles, qu'une vieille réputation représentait encore comme inexpugnables , et de bombarder ensuite Cons- (antinople. 11 disait au milieu de Londres, avec la franche simplicité des marins de cette nalion : « 11 y aura d'abord un combat naval; » nous le gagnerons , si Dieu le veut ; et de là 3. 23

» nous passerons ces fameuses Dardanelles , » aussi facilement que je bois ce pot de bière. »

On demandera sans doute pourquoi les Anglais , rivaux naturels de toute puissance maritime , marquèrent, alors tant d'empressement pour créer une marine russe. Ils avaient vu cinquante ans auparavant , avec une jalouse inquiétude, Pierre Ier employer tous les moyens de faire naître dans son empire un commerce actif. Ils avaient, peu de temps après la mort de ce prince , armé une flotte pour détruire cette marine naissante. Mais les ministres actuels de l'Angleterre n'avaient plus la même prévoyance. Les derniers succès du peuple anglais lui avaient donné la plus aveugle présomption. D'ailleurs tous les projets de Pierre ICI paraissaient depuis long -temps retombés dans l'oubli. Les Anglais avaient repris tous leurs anciens avantages sur le commerce de Russie. Ils étaient presque les seuls qui revendissent, avec un profit immense , aux autres nations de l'Europe , les bois que fournissent pour la construction des vaisseaux ces antiques forets, si nouvellement découvertes, et toutes les matières premières dont ces climats abondent.

Les traités les plus avantageux à l'Angleterre avaient été successivement achetés de la vénalité des ministres russes. Ces traités de coin-

merce étaient alors expirés ; on négociait pour leur renouvellement , et la czarine en faisait envisager les concessions comme le prix des complaisances qu'elle exigeait. On négociait en même temps pour une alliance politique ; et les Anglais , dont le système d'alliance était entièrement changé depuis les succès de leur dernière guerre, possédant seuls l'empire des mers, avaient presque abandonné toute liaison sur le continent, ne voulaient point accorder de subsides pour s'assurer d'avance une alliance éventuelle, et toutefois, dans l'espoir de conclure cette alliance sans une charge nouvelle pour leurs finances déjà si obérées, ils se prêtaient à des complaisances d'un autre genre.

11 faut ajouter encore que , suivant l'opinion générale , la France ayant suscité cette guerre , secourir la Russie c'était humilier la France ; c'était suivre un mouvement de haine nationale contre la puissance rivale de l'Angleterre. Par toutes ces raisons, les Anglais, qui n'étaient plus alliés de la Russie, se prêtèrent à seconder son ambition , sans songer que , par la faveur même qu'ils accordaient à cette entreprise , ils allaient élever cet empire à ce même point que quarante années plus lot ils avaient vu avec tant d'inquiétude.

Pendant ce temps tout se préparait dans les

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différents ports d'Italie , où résidaient les émîs^ saires russes ; et malgré l'activité et l'étendue de leurs intrigues , étayées par l'argent de Maruzzi , et par les correspondances d'un grand nombre de consuls , de banquiers et de négociants anglais, le secret était encore gardé d'une manière étonnante. L'infidélité des relations de Papaz-Ogli commença cependant dès lors à se découvrir. Un député des Maniotes était venu trouver le comte Alexis pour lui exprimer l'élonnement de ces peuples, sur ce qu'une lettre à eux adressée et signée de lui, portait que la czarine les recevait au nombre de ses sujets. Ces hommes, fiers de leur éternelle indépendance, étaient indignés de ce titre , et leur député était chargé de le désavouer. Us offraient leur alliance ; ils promettaient de se concerter avec les Ptusses, quand ils en connaîtraient les véritables desseins ; et ils faisaient annoncer qu'on ne devait espérer aucun succès si on arrivait dans le Péloponèse avec moins de dix mille hommes : députation digne peut-être des Spartiates, dont ils prenaient le nom dans cette occasion même , en demandant que ceux dont ils rejetaient toute dépendance, arrivassent sur leurs côtes avec de telles forces. Les troupes envoyées de Russie sur la flotte étaient bien inférieures à ce nombre. Une contagion cruelle

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les consumait encore pendant leur longue navigation. Mais les deux Orlof ne négligeaient en Italie aucun moyen de suppléer à cette extrême faiblesse des armements russes. Les sommes que ces deux frères distribuaient par-tout , sous le nom spécieux de charités, leur avaient dans toute Tltalie attaché cette multitude de Grecs et d'Esclavons qui y est répandue. Ils avaient fait secrètement éclipser des grandes villes des gens de tous métiers , à qui, sous la fausse promesse de leur procurer un état en Russie, et de les y faire conduire, ils assignaient des rendezvous dans les différents ports. Toute cette contrée était pleine de cette espèce d'hommes qu'on nomme desembaucheurs, qui faisaient déserter des soldats, et sous prétexte d'engager des paysans pour leur donner en Russie des terres à défricher, les attiraient vers les côtes, où ils étaient embarqués de gré ou de force, et emmenés sur des frégates destinées à joindre l'escadre. Ces frégates , dont ils avaient fait l'acquisition , paraissaient uniquement se préparer à faire la course dans l'Archipel contre le commerce des Turcs. Mais leur vraie et secrète destination était de porter à Mahon et dans quelques autres ports tous les rafraîchissements et les recrues dont les escadres auraient besoin à leur arrivée. Pour donner à ces enrôlements

forcés ou volontaires , et aux nombreux achats d'armes, de munitions et de navires, un motif plus apparent encore que celui de faire la course dans l'Archipel , on ne tarda pas à y joindre le prétexte de secourir les Monténégrins. Autant on y aurait apporté de mystère si ces secours eussent été réels, autant on affecta de donner à ce prétexte plausible toute la publicité qu'on pouvait y donner. On choisit à dessein les plus bruyants émissaires pour faire montre des légers secours qu'on fit réellement passer dans ces montagnes. Un général russe s'y rendit avec un grand appareil, et de manière que toute l'Europe en apprit aussitôt la nouvelle. On eut soin de publier que trois gros bâtiments partis des côtes d'Italie , avaient transporté dans les Montagnes noires soixante officiers , beaucoup de munitions , quelques centaines de soldats. Six cents Monténégrins s'avancèrent vers la côte au-devant de ce général, et celui-ci, dès le lendemain de son arrivée , fit arrêter le faux Pierre 111. Cet aventurier restait caché depuis sa défaite , toujours craignant l'assassinat ou le poison, toujours lié avec l'évêque , qui lui-même pour le contenir l'entretenait alors dans ces terreurs. Sa captivité fut aussitôt publiée dans tous les papiers de l'Europe ; et ce fut la seule satisfaction que.

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l'impératrice crut se devoir à elle-même , en réparation de l'étrange fable innocemment occasionée par cet émissaire. Enfin , après deux mois de séjour dans ces montagnes, et vers le temps où la flotte russe était attendue, ce général remit Stéphano en liberté , lui donna le titre et l'uniforme de lieutenant-colonel au service de Puissie , et chercha à lui assurer une autorité réelle sur ces peuples. Il en repartit après toutes ces dispositions, et emmena sur deux navires non-seulement tout ce qu'il avait amené de Russes , mais un corps nombreux des plus braves Monténégrins échappés au massacre que les Turcs avaient fait dans ces montagnes , et l'évêque du Monténéro , qui se destinait à être l'apôtre de la nouvelle croisade.

Ce fut sur-tout dans les îles Vénitiennes que les Russes , à l'aide de quelques prêtres et à l'insu du gouvernement, tramèrent leurs complots. Le peuple de ces îles connaît non-seulement tous les parages du Péloponèse , mais il en connaît presque tous les habitants , toutes les maisons, tous les sentiers, parce que dans la saison des travaux champêtres il vient en foule y louer ses services et y travailler aux récoltes. Les paysans de ces îles, et cette multi-

tude de Thessaliens etd'Epirotcs qui y avaient fui au commencement de la guerre , se tinrent

36o HISTOIRE DE L'ANARCHIE

prêts à recevoir des armes et à joindre la flotte russe aussitôt qu'elle paraîtrait. Plusieurs vaisseaux de l'Archipel avaient déposé le pavillon ottoman et pris le pavillon russe. On en avait formé des magasins de provisions. Ils attendaient à l'ancre dans quelque rade déserte. Voilà par quels moyens on avait tâché de suppléer à tout ce qui manquait réellement aux armements moscovites. Il semblait qu'au lieu de tramer un soulèvement dans le Péloponèse, on eût fait une conjuration contre cette malheureuse province; et en effet, Alexis Orlof, dont une première conspiration avait élevé si haut la fortune , et qui fut bien éloigné de développer dans cette nouvelle entreprise les qualités d'un conquérant, y développa encore quelquesuns des plus grands talents d'un chef de conjurés. On ne peut examiner sans quelque surprise tout ce que fit cet étranger dans des villes absolument inconnues pour lui, et dont il ignorait la langue , les artifices spécieux dont il sut couvrir tout ce qui devait être nécessairement public , les intelligences secrètes qu'il se ménagea, l'ordre qu'il entretint parmi des hommes ramassés de toutes parts et dispersés sur tant de côles, et en un mot, tout ce qu'il exécuta dans un temps si long pour un secret de cette nature , et si court pour de tels préparatifs.

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Le secret était encore profondément gardé, quand au mois de novembre 1769, trois ou quatre vaisseaux de la première escadre russe parurent dans la Méditerranée. L'étonnement produisit alors l'admiration. On était bien loin de soupçonner sur quelles futiles intrigues portait une entreprise si audacieuse. Ce projet fut généralement comparé à celui d'Annibal , lorsque du fond de l'Espagne il vint avec son armée attaquer les Romains sur leur propre territoire. On ne réfléchissait pas que dans notre siècle les grandes navigations sont devenues communes ; que les puissances maritimes embrassent aujourd'hui tout l'univers dans leurs querelles ; que les Anglais et les Français vont dix fois dans un siècle se livrer les plus terribles combats dans toutes les parties du globe ; qu'enfin c'était le peuple romain qu'allait chercher Annibal , après avoir traversé, avec des difficultés incroyables, les Pyrénées, les Gaules, les Alpes, et avoir vaincu dans ces pays encore sauvages des peuples belliqueux et des obstacles presque insurmontables, tandis, au contraire, que c'était le secours des Anglais , maîtres de toutes les mers , et le mépris pour l'ennemi qu'on allait combattre, qui avaient enhardi cette nouvelle entreprise. Toutefois son extrême célérité eut un mérite extraordinaire, et ne laissa

à aucune puissance le loisir de la traverser. À peine y eut-il un intervalle entre les nouvelles successives de l'armement, du départ et de l'arrivée. Quand les nations qui devraient regarder la Méditerranée comme une partie de leur empire , eussent voulu s'opposer à l'entrée de la flotte russe dans cette mer, déjà il n'était plus temps,. Elles ignoraient si la cour de Londres ne s'était pas engagée à soutenir cette flotte. Ce qu'on voyait d'intelligence entre les Russes et les Anglais , faisait croire qu'une alliance plus intime avait été secrètement conclue. Elles craignirent que leur mauvaise volonté ne décelât leur impuissance , ou n'engageât une guerre à laquelle elles n'étaient pas encore préparées.

La France cependant fit aussitôt proposer son alliance au sultan, à condition que pour justifier ce qu'elle entreprendrait contre l'escadre russe , il demanderait hautement les secours qu'on lui faisait secrètement offrir. Venise mit une flotte en mer , et déjà portée par elle-même à la neutralité, elle y fut encore maintenue par sa condescendance pour la cour de Vienne. L'ordre de Malte , qu'un ministre de ia czarine vint solliciter de joindre ses forces de terre et de mer à celles des Russes , répondit que son premier devoir était de se confor-

mer aux volontés des puissances ses protectrices ; qu'il ne donnerait comme elles aux vaisseaux russes d'autres secours que ceux de l'hospitalité ; et qu'il ne recevrait dans ses ports qu'un petit nombre de ces vaisseaux à-la-fois.

Mais la Russie s'était assurée des ports de Toscane , de Sardaigne et de Mahon. Celui-ci fut le premier rendez-vous de l'escadre russe , et par les soins que les deux Orlof avaient pris d'avance , elle y trouva tous les approvisionnements dont elle avait besoin.

Depuis le départ de cette escadre, la guerre avait entièrement changé de face ; et désormais le soulèvement de la Grèce n'était plus pour l'empire de Russie une dernière ressource, une tentative inspirée par le désespoir. La disper sion totale de l'armée ottomane , à la fin de la dernière campagne, l'irrémédiable indiscipline des troupes turques , l'inexpérience de leurs généraux , leur longue et ancienne négligence dans toutes les parties de l'administration militaire , autorisaient l'espoir et le projet de détruire entièrement cet empire. Les Russes donnaient pour un plan positif des opérations qui allaient commencer dans cette seconde campagne (1770) , tout ce que l'ambition la plus démesurée pouvait concevoir de plus romanesque. La Grèce soulevée, les Dardanelles forcées, une

autre flotte russe descendue des embouchures du Tanaïs , une armée passant le Danube , une autre armée arrivant d'Asie sur la rive du Bosphore , et les Russes se réunissant ainsi de l'orient , du midi , du nord et du couchant , sous les murs de Constantinople , tel était le plan qu'on supposait à Catherine ; et les différentes entreprises de cette princesse donnaient en effet quelque lieu à ces étonnantes suppositions. Jamais aucun souverain attaché à la destruction d'un empire ennemi , ne chercha avec une animosité plus entreprenante à porter cette destruction dans toutes les provinces , à séparer et à démembrer toutes les parties de cet empire, et à en produire tout-à-coup la dissolution totale. Elle travaillait à faire soulever toutà-la-fois toutes les différentes nations que les Ottomans ont subjuguées pendant plusieurs siècles de conquêtes et de victoires.

Un général russe, avec quatre mille hommes, pénétrait alors dans les montagnes du Caucase , s'y faisait joindre par plusieurs corps de Géorgiens , tachait de faire soulever tous ces peuples, projetait de diriger sa marche vers Trébisonde , de s'emparer de cette ville et de s'avancer ensuite par les provinces asiatiques jusqu'où la fortune et la guerre pourraient le conduire. Dans le même temps, on équipait une

flottille aux embouchures du Tanaïs , où les Russes , profitant de l'incroyable négligence des Turcs, s'étaient empares des ruines d'Àzof, de ce même établissement maritime formé autrefois par Pierre Ier , sur la mer Noire , et que deux guerres successives avaient forcé deux fois les Russes d'abandonner. Les bâtiments qu'on y armait étaient destinés à porter la dévastation sur tous les rivages de la mer Noire, à favoriser l'attaque de la Crimée, et sur-tout à venir jusqu'aux châteaux qui, du côté de cette mer, défendent l'entrée du canal de Constantinople , à l'instant même ou Elphinston arrivant par les mers de la Grèce , forcerait les châteaux qui ferment le passage de l'autre canal. Dans le même temps encore , on n'épargnait aucune intrigue pour détacher de l'empire ottoman toutes les hordes de Tartares soumises à cet empire. C'était le projet que tout le parti des ministres russes avait embrassé , en opposition du projet de soulever la Grèce , auquel la faction des favoris s'était attachée. Ce parti des ministres, composé d'hommes plus sages, plus expérimentés , employait à faire réussir cette autre entreprise le pouvoir si étendu que donne le ministère. Les deux armées de terre y étaient destinées ; l'une devait s'avancer jusqu'aux bords du Danube , contenir l'armée turque au

delà de ce fleuve , et par cette position appuyer tout ce que l'autre armée , commandée par un général , frère du ministre Panine , tenterait dans le pays des Tartares. Orlof cependant avait obtenu l'envoi d'une troisième escadre , qui devait partir de Pétersbourg au printemps , et porter dans la Méditerranée de nouvelles troupes, et dans la Grèce des forces suffisantes pour y établir des garnisons , et s'assurer la soumission de ces peuples. Le Péloponèse devait être érigé en gouvernement russe, soumis à un sénat qui aurait relevé directement de la cour de Russie. Toutes les îles situées sur les côtes, auraient été comprises dans cette nouvelle juridiction ; et quel que fût l'événement de la guerre , Catherine se flattait de conserver cette belle province par le moyen de sa marine.

Quant à la Pologne, première occasion de ce vaste incendie, quelques détachements placés dans les positions les plus avantageuses suffiraient, si on en croyait les apparences, pour disperser tout parti qui se formerait, veii 1er à ce que la confédération générale demeurât inutilement rassemblée hors des frontières, et tenir toute cette république sous le joug.

L'amiral Spiritof, avec cette même célérité qu'il avait mise jusque-là dans son expédition , fit. voile de Mahon , au commencement de fé-

vrier 1770. Trois vaisseaux s'étaient précédemment détachés de son escadre, ets'étaicnt rendus dans les ports de Sardaignc et de Toscane. Ils devaient embarquer à Livourne Alexis et Papaz- Ogli i quelques officiers et les recrues qu'ils avaient faites. L'autre partie , composée de trois vaisseaux et de deux flûtes, sous le commandement de Théodore , qui s'était rendu secrètement à Mahon , prit la route de Malte , où les deux frères comptaient se réunir et prendre avec eux toutes les forces de l'ordre de Malte. Depuis que les propositions vagues de quelques jeunes chevaliers étaient parvenues à Pétersbourg , les Puisses n'avaient pas douté un moment de trouver tous les ports de cette île ouverts, tous les chevaliers convoqués, toutes les escadres de cet ordre prêtes à faire voile. La neutralité qu'il venait d'embrasser , après de longues indécisions, notifiée enfin à la cour de Pvussie , était encore ignorée des deux chefs. Le grand-maître refusa l'entrée du port, et offrit seulement que deux vaisseaux vinssent relâcher, s'ils avaient besoin de réparations. Théodore déconcerté par ce refus inattendu, assembla un conseil de guerre , et y proposa de faire voile vers le Péloponèse. 11 ne doutait pas que la seule apparition du pavillon russe sur cette mer ne fût clans toute la Grèce le signal du sou-

lèvement. Pendant son séjour en Italie, ce jeune homme avait toujours tressailli d'enthousiasme et de joie à la seule vue d'un Grec du Péloponèse ou d'Athènes ; et dans son impatience de prendre terre sur ces rivages célèbres , il n'écouta aucune représentation , aucun des autres partis qui lui furent proposés. Il donna ordre de prendre aussitôt cette route.

Le jeune négociant de Myconi, devenu pilote côtier, conduisit la flotte en vue du Péloponèse, vers la petite île Strophade,où les fables de l'antiquité avaient placé le séjour des Harpies. Un couvent de moines grecs est aujourd'hui bâti sur ces rochers. On envoya chez ces moines , qui correspondent perpétuellement avec la presqu'île, s'informer de l'état actuel des affaires.

De sourdes rumeurs avaient enfin donné aux Turcs quelque soupçon vague de ce qui se tramait contre eux. Leur inquiétude s'était augmentée à l'aspect d'une frégate inconnue , qui depuis trois semaines errait sur les côtes des îles voisines. Toute assemblée avait été défendue aux Grecs , tout exercice public de leur religion suspendu, toutes leurs églises fermées. Les Turcs , par- tout en petit nombre , d'autant plus irrités qu'ils avaient jusque-là vécu plus familièrement avec les Grecs de cette contrée.

d'autant plus intimides qu'ils avaient eu et la négligence et l'indulgence de leur laisser quelques armes , ne méditaient dans toutes les villes qu'un massacre général pour en prévenir le soulèvement. Mais ces hommes amollis n'avaient pas même le courage d'exécuter cette résolution sanguinaire. Ils craignaient que le premier sang répandu n'accélérât la révolte universelle , et que bientôt les Russes ne leur fissent payer cher cette inutile cruauté. Leur consternation enchaînait ainsi leur fureur, et dans la plupart des villes ils se renfermaient dans les citadelles , et conservaient les habitants comme les otages d'une capitulation plus favorable avec le vainqueur. Dans cette attente générale, les deux peuples virent avec un égal étonnement arriver de file Strofade à l'entrée du golfe de Coron , cette faible escadre de Théodore. Elle entra, le 28 février 1770, dans le port de Betylo, où, la veille , était aussi entré la frégate qui amenait le détachement de Monténégrins. Les deux Mauro-Mikali vinrent le même jour y conférer avec Théodore. Il leur ordonna de faire aussitôt armer toutes leurs troupes , et avertir tous les autres capitaines, afin qu'ils se rendissent avec la plus grande célérité à Porto -Betylo. Mais les Maniotes avaient jusque-là refusé de prendre aucun engagement. Ils avaient exigé

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des stipulations positives , et sur-tout qu'on leur présentât un écrit de la propre main de l'impératrice. Théodore crut leur répondre en leur présentant leurs prétendues signatures. Us virent avec indignation qu'on eût osé les contrefaire. Etonnés de lafai blesse de cette escadre , ils espérèrent peu de cette entreprise. Mais , quelque fût l'événement , sûrs de se défendre ensuite dans leurs montagnes , ils virent avec joie une occasion d'en sortir pour y rapporter quelque butin et s'abreuver du sang des Turcs. Us promirent de faire tout ce qui dépendrait d'eux; et malgré la vivacité de ces premières altercations, ils conseillèrent à Théodore de s'avancer aussitôt par terre et par mer vers la citadelle de Coron. Ils l'assurèrent que cette forteresse était dépourvue d'hommes, de vivres , de munitions , tous les canons sans affûts, la garnison dans l'épouvante, ne demandant qu'un prétexte pour se rendre , et qu'il suffirait; pour en devenir maître de s'y présenter avec quelques canons. Mais les Russes , en désarmant presque entièrement leurs vaisseaux , pouvaient à peine débarquer cinq cents hommes. Il fallut commencer par descendre à terre quarante caisses d'armes et de munitions apportées pour les Grecs , envoyer dans l'intérieur des montagnes solliciter les chefs des

tribus , construire un nombre de galiotes dont la flotte avait apporté tous les bois , et que les mauvais temps et la maladresse des ouvriers russes n'avaient pas permis de construire en mer. Elles étaient destinées à aller chercher dans les îles vénitiennes tous ceux qui voudraient prendre part à cette expédition. Treize jours entiers furent consumés dans ces préparatifs.

Au même moment où Théodore , avec un armement si faible , descendait sur ces côtes , un de ces Grecs qui était venu trouver Alexis en Italie , et qui avait reçu ordre de ses concitoyens de se rendre à Pétersbourg, arrivait alors dans cette capitale de l'empire Puisse, et venait y offrir à la czarine, au nom de toutes les villes du Péloponèse r de prendre les armes en sa faveur. Mais trop instruits , disait-il , par les exemples du passé, ils craignaient qu'on n'abusât encore cette fois de leur zèle pour la religion, de leur haine contre leurs oppresseurs, et du nom même d'une aussi grande souveraine. Ils demandaient , avant de se soulever , qu'elle leur jurât publiquement et solennellement de ne jamais les abandonner , et de ne point faire de paix avec l'ennemi du nom chrétien , tant qu'il ne serait pas entièrement chassé de la Grèce ; étrange députation qu'envoyèrent non

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loin du cercle polaire, et dans un pays inconnu long-temps encore après les beaux jours de la Grèce, les habitants de cette contrée autrefois si féconde en grands hommes , et toujours si favorisée de la nature , attendant aujourd'hui de ce fond de l'ancienne Scythie et d'un peuple esclave , ce qu'ils nomment leur délivrance ! Leurs propositions même , comme on le voit , étaient simplement conditionnelles , tant ces complots avaient été mal concertés; tant le petit nombre de ceux qui en avaient connaissance s'attendaient peu à une invasion si pro • chaine ; tant ils se défiaient encore des perfides promesses qu'on leur avait faites. Aussi aucun mouvement ne se fit alors dans toute l'étendue de la presqu'île. Une escadre si faible ne leur inspirait aucune confiance. Ils sentaient que les Turcs rassurés aussitôt que menacés auraient par-tout le temps de se mettre en défense , et d'appeler à leur secours tous les autres Turcs des contrées voisines. Théodore, pour diminuer une impression si défavorable, faisait par-tout publier qu'il précédait seulement l'arrivée de son frère ; « que son frère Alexis , ex- » pressément envoyé par la czarine pour la » délivrance de la Grèce , allait paraître avec » soixante bâtiments chargés de troupes, d'ar- » mes, de munitions et d'artillerie; que les

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» Puisses en amenant d'abord dans le Pélopo- » nèse si peu de forces, prouvaient que leur » unique objet était de rendre la liberté à toute » la Grèce. » L'évêque de Monténéro, la croix à la main , et sous l'escorte de quelques Esclavons, parcourt les villages de la côte. On met au prix de deux sequins chaque tête de Turc. Enfin quelques fanatiques accoururent, les uns séduits par ces promesses, d'autres déterminés atout sacrifier, s'il le faut, à des espérances même trompeuses , d'autres attirés par F espoir du pillage , d'autres pour se faire payer le prix de leurs assassinats. Benacki , le principal auteur de ces complots, le plus accrédité de tous les primats du Péloponèse , et que les Russes devaient en établir gouverneur, avait quitté, sous le prétexte des soins que sa santé exigeait, la résidence du pacha , et s'était rendu à Calamata au pied des montagnes. C'était sur le concours de cet homme et de ses partisans que les Russes comptaient avec le plus d'assurance. Sans oser lever encore l'étendard de la rébellion , il restait à la garde de sa ville avec un corps assez nombreux de Grecs armés en partie à ses frais, s'y renforçant sans cesse et attendant l'arrivée d'Alexis et de Papaz-Ogli, pour laisser tomber entièrement le masque. Il vint secrètement conférer avec Théodore ; et par les conseils de

ce pro'ëstos , on résolut enfin de former en deux troupes tous ceux des Grecs qui étaient accourus à Betylo ; l'une destinée à pénétrer dans la partie orientale du Péloponèse vers la contrée de Sparte, en traversant les montagnes , où elle rassemblerait les Maniotes ; l'autre , destinée à parcourir la côte vers l'occident, et à se renforcer de tous les Grecs de cette partie. Théodore força ces deux troupes de prêter serment de fidélité à sa souveraine, leur adjoignit quelques soldats russes , et toujours enivré de ses brillantes illusions, il leur donna les noms fastueux de légions orientales et occidentales de Sparte Pendant qu'elles s'avançaient l'une et l'autre vers leurs différentes destinations , le corps principal, composé de quatre cents Russes, de Monténégrins , d'Esclavons , de Maniotes de la plaine et d'un gros de montagnards , mit enfin le siège devant la citadelle de Coron. Cette ville déjà connue , quoique sans célébrité dans les beaux temps du Péloponèse , n'est plus aujourd'hui qu'un bourg assez bien bâti , habité par des Grecs et par quelques négociants étrangers. Le château situé sur une langue de terre qui s'avance dans la mer, domine sur le bourg et sur le port. Les murs du côté de la terre sont liés à des rochers qui forment un rempart naturel ; et le côté de la mer, défendu par des

rochers semblables , Test encore par un bastion qui peut résister à l'artillerie. Quatre cents Turcs s'étaient enfermés dans cette place. A la première vue de l'escadre russe , ils avaient voulu passer au fil de l'épée tous les habitants du bourg , et se jeter dans la campagne pour y mettre tout à feu et à sang; mais ensuite plus épouvantés , ils n'avaient plus songé qu'à s'informer des conditions que les lois de la guerre leur permettaient d'exiger en capitulant. Ce long délai les avait rassurés, et ils avaient reçu quelques renforts. Soixante Dulcignotes y étaient arrivés par mer; et quelques autres Turcs y avaient fui de la campagne.

Les Grecs, habitants du bourg, dont les maisons étaient sous le feu de la forteresse, n'osaient prendre parti pour les assiégeants, et les Turcs épargnaient ces maisons, parce qu'ils étaient maîtres de les foudroyer à tout instant, et qu'ils les regardaient comme un gage de la fidélité des habitants.

Les Russes dressèrent trois fadbles batteries du côté de la terre, tandis que leurs vaisseaux vinrent mouiller dans la rade. Mais ces vaisseaux presque dégarnis de leurs équipages, se tinrent dans un tel éloignement, que leur feu fut sans effet. De leur côté, les Turcs, peu aguerris et peu nombreux, n'osant s'exposer à

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charger leur artillerie en plein jour, se contentaient de faire une salve, tous les matins, des canons qu'ils avaient chargés pendant la nuit; et la mollesse de cette défense suffisait contre une attaque aussi molle.

Pendant ce temps, les deux légions de Sparte se rendaient maîtresses d'une partie de la côte. La légion occidentale, composée de deux cents paysans grecs, de douze soldats russes, et commandée par un capitaine d'infanterie russe , traversa Calamata, où Benacki s'était retiré. 11 feignit de se rendre à la force , prêta serment à l'impératrice de Russie, et continua de rester à la garde de sa ville. Cette troupe se répandit ensuite dans la campagne, ne pillant d'abord que les maisons des Turcs, massacrant tous ceux qui tombaient entre ses mains, mais bientôt pillant également les villages des Grecs. Elle s'avança ainsi jusqu'à la ville d'Arcadie , petite place sur le rivage de la mer. Les Turcs de cette ville après avoir voulu, comme ceux de Coron, se jeter dans la campagne pour y massacrer tous les Grecs , avaient fini dans leur consternation par ne prendre aucun parti, et se rendirent sans aucune résistance , sous la condition d'être conduits dans une lie de l'Archipel.

Ce qu'on nommait la légion orientale de

Sparte, composée du même npmbre de soldats russes et de paysans grecs, commandes par le jeune négociant de l'île de Miconi , s'avançait par les défilés du Maina , vers l'autre revers des montagnes, sans autre obstacle que l'aspérité des lieux. Ils se renforcèrent sur leur route d'un assez grand nombre deManiotes, et ils descendirent dans cette belle vallée que baigne l'Eurotas.

Au fond de cette vallée, à Fendroit où les bras des montagnes s'élargissent pour laisser entre elles une vaste plaine ouverte jusqu'à la mer, était bâtie autrefois à dix lieues du rivage la ville de Sparte , qui , presque toujours en guerre, resta huit cents années sans murailles; Sparte , dont un seul citoyen , arrivé en Sicile , ramena les espérances de Syracuse, et lui conserva sa liberté ; dont un autre citoyen arrivé à Carthage , releva cette république abattue , et balança ainsi pendant deux siècles la fortune de Rome ; Sparte , plus admirable encore par son gouvernement que par la guerre, et dont les lois, appropriées aux temps où elles furent faites, ont été l'admiration ou l'étonnement de tous les siècles, ont donné à cette ville une heureuse supériorité sur la Grèce entière , et ont produit ainsi la civilisation de la partie du monde que nous habitons. Au fond de cette même vallée, plus près du pied des montagnes,

378 HISTOIRE DE l' ANARCHIE

dans un lieu assez fort d'assiette , subsiste aujourd'hui la ville de Misistra, habitée par quinze mille Grecs et environ douze cents Turcs. Les géographes ont long-temps confondu cette ville moderne avec l'ancienne Sparte , et cette erreur s'est reproduite dans les relations que les Russes se pressèrent de publier sur leurs succès dans le Péloponèse. Mais depuis que cette province jouissait des douceurs de la paix, et que les voyageurs parcouraient avec moins de péril cette contrée, toujours digne de l'attention du genre humain, il avait été facile de reconnaître que Misistra est bâtie à quelque distance du lieu où fut autrefois Lacédémone. La forteresse qui la domine est un vieux donjon, absolument semblable à ceux que les anciens seigneurs français construisaient dans leurs terres , pour assujettir et défendre toute la contrée ; et c'est en en effet l'ouvrage d'un chef de croisés , au temps où ceux-ci s'établirent dans le Péloponèse, et y portèrent le gouvernement féodal. Cette tradition est conservée à Misistra même, dont les habitants prétendent que ce vieux donjon s'appelait autrefois le fort de Messire Guillaume, et ils en font dériver le nom de leur ville. Ils montrent à l'appui de cette tradition de vieux titres où ils sont nommés Mcssirioi ou Messiriotes. Le poète que nous avons

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déjà cité, dont l'ouvrage sur la conquête du Péloponèse par les chevaliers français est conservé en manuscrit à la bibliothèque du roi de France, raconte que \ ille-Hardouin , chef de ces chevaliers, après s'être rendu maître de tout le Péloponèse, parcourut le pays voisin de Lacédémone , remarqua, à plus d'un mille au nord de cette ville, un rocher escarpé, isolé de toutes parts, et détaché de la montagne , qu'il le fortifia et en fit sa résidence. C'est au pied de ce rocher que s'est ensuite formé cette ville, et elle existait déjà dans une sorte d'opulence au temps de la première conquête du Péloponèse par les Turcs. Chalcondile , historien grec et contemporain, après avoir rapporté la reddition volontaire du prince de Sparte , ajoute : « Au-dessus de Sparte, droit » au pied de la montagne de Taigète, est située » une fort belle ville grecque, riche, opulente, d à une lieue de la rivière d'Eurotas. » Cette position est certainement celle de Misistra, 11 suit encore de ce récit que l'abandon et la ruine entière de la ville de Sparte sont arrivés depuis la conquête du Péloponèse par les Turcs , c'est-à-dire, dans les trois siècles derniers; et quoique cet événement soit si moderne, ta destruction de cette ville célèbre est entière ment échappée à l'histoire.

38o HISTOIRE DE l'ANAKCHIE

Ce qui ne peut laisser aucun doute sur la différence de ces deux villes , c'est que les voyageurs attirés dans ces lieux par la plus noble curiosité , après avoir été d'abord à Misistra pour s'y faire avouer du gouvernement, en repartent pour aller à une lieue de cette ville considérer les murs de Sparte, inhabitée et déserte, ces ruines qui inspirent encore aujourd'hui ce même respect, cette vénération tendre et mélancolique avec laquelle on considère les tombeaux des hommes chers à l'humanité. Les gérontes, ou vieillards de Misistra, avaient pris l'usage d'y conduire ceux auxquels ils voulaient marquer des égards. On traverse d'abord pour s'y rendre le lieu où s'exerçait la jeunesse Spartiate , le plataniste dont la nature en prenant soin toute seule de renouveler les ombrages, a conservé l'aspect et le nom antique. On reconnaît ensuite au milieu des ruines, les débris de ce fameux portique où les Perses vaincus étaient représentés en esclaves sou tenan t les massesd'un monument élevé en mémoire de leur défaite ; leurs troncs épars et mutilés par les ans attestent encore aujourd'hui à nos regards la vérité de ces anciens prodiges de la valeur et de la liberté. Mais on a cru reconnaître dans une église de Misistra le plus beau monument qui fût autrefois dans Sparte, la colonne sur la-

quelle sont gravés les noms des trois cents Lacédémoniens morts aux Thermopyles. Les habitants de Misistra, en transportant dans leur ville quelques ruines de Sparte pour la construction de leurs bâtiments, ont fait de cette colonne un pillier dans une église. C'est la plus belle antiquité qui soit aujourd'hui sur la terre.

Dans cette vallée, qui fut autrefois témoin de tant de prodiges, quelques centaines de Turcs s'étaient embusqués derrière des haies à l'endroit où devait sortir des défdés, la prétendue légion orientale de Sparte. Ils crient au premier aspect des uniformes russes, « Ce ne sont » pas des Grecs, ce sont des Moscovites, » et ils s'enfuient vers Misistra, jetant en chemin, pour mieux fuir, leurs fusils, leurs cimetères et jusqu'à leurs babouches. Ils courent au château où leurs femmes, leurs enfants, le bey, le cadi et tous les officiers du gouvernement s'étaient déjà réfugiés. La ville reste ouverte. Un bruit s'y était répandu que toutes les places des côtes voisines étaient au pouvoir des Russes, et que leur armée entière traversait les montagnes. Psaros, à la tete de sa légion, maintenant dans cette troupe autant d'ordre qu'il peut, traverse cette ville sans défense. Il place en avant des sentinelles et des corps de garde de douze Russes et de ceux qui en portaient l'habit, et se

rend à une espèce de palais épiscopal enfermé d'épaisses murailles au pied de la forteresse , mais plus élevé que tout le reste de la ville. C'est l'enceinte de l'église métropolitaine et le séjour ordinaire de l'archevêque et des primats du canton. Les Turcs cédant à leur épouvante , y envoient aussitôt des députés pour capituler; mais pendant que sur la foi de celte capitulation, ils évacuaient paisiblement la forteresse et apportaient leurs armes dans le palais métropolitain , avec la liberté d'emmener leurs familles et de se retirer où ils voudraient , la plus féroce tribu des Maniotes arrive du côté des montagnes , et courant au pillage de Misistra, gravit sur le rocher où est située la forteresse , en escalade les remparts qui tombaient en ruines, et commence à piller et à massacrer les Turcs sans distinction de sexe ni d'âge. Ceux-ci, dans une nouvellcépouvante, fuient de la forteresse , courent au palais métropolitain comme dans un refuge, et poursuivis par les montagnards , se précipitent en foule dans l'église, asile si respecté dans la Grèce du temps même de ses faux dieux. L'archevêque et tout le clergé en habits pontificaux et la croix à la main, entourent l'église et supplient ces brigands, au nom de ce même Dieu dont ils prétendaient défendre la cause , de ne pas profaner son tem-

pie. Ce respect arrêta ces furieux ; mais aussitôt ils se dispersent pour piller les maisons des Turcs ; et plusieurs centaines de Juifs et de Grecs payèrent alors de leur vie leurs efforts pour défendre l'accès de leurs propres maisons. Ces brigands emportèrent leurs pillages dans leurs montagnes; et après leur retraite, Psaros, s'érigeant en gouverneur de toute la contrée de Sparte , l'archevêque , le pro'éstos et les gérontes s'assemblèrent. pour former le nouveau gouvernement. Plus de trois mille Grecs ou Maniotes des tribus moins féroces accoururent à Misistra, fuient mis à la solde par ce nouveau sénat qui s'empara de tous les revenus publics, et formèrent la nouvelle garnison de la ville. Les Turcs et leurs familles échappés de la forteresse, croyant le Péloponèse entièrement soulevé , ne voulurent point chercher un autre asile que le palais métropolitain où on avait sauvé leurs vies. Ils y demeurèrent enfermés sous la garde des douze soldats russes et des Grecs de Misistra.

Mais aucune des villes où on avait noué précédemment de secrètes intelligences, ne se soulevait encore ; et les Turcs restaient entièrement les maîtres de tout l'intérieur de la presqu'île. La plupart s'étaient réunis dans Tripolissa, ville nouvelle qui n'était encore il y a peu d'an-

nées qu'un village sans nom. L'agréable situation de ce village dans une belle plaine au centre du Péloponèse, l'avait rendu la résidence favorite du pacha depuis que tout ce pays jouissait d'une profonde sécurité, et le séjour du gouvernement en avait fait en peu de temps une assez grande ville. Elle se trouve dans la même province où autrefois Epaminondas voûl ut fonder la capitale du Péloponèse. La nature même des choses et la position des lieux a produit au milieu des ravages des siècles et des malheurs de l'esclavage, ce que le génie de ce grand homme avait imaginé pour l'avantage commun de la Grèce. Tous les Turcs de l'intérieur y avaient fui, moins dans l'espoir de s'y défendre que pour chercher d'abord à s'y rassembler. Le pacha leur envoya ordre de s'y retrancher, leur promit de les y secourir s'ils y étaient attaqués, leur fit annoncer la prochaine arrivée des Albanais dont il avait mandé les milices les plus voisines, et celle de la flotte ottomane incessamment attendue sur les côtes. 11 leur fit représenter que Tripolissa par sa situation au centre du Péloponèse, empêcherait, jusqu'à l'arrivée de ces puissants secours, les Russes et les rebelles de s'étendre , et gênerait de toutes parts leur communication.

Ce pacha était l'ancien grand-visir destitué

DE POLOGNE. 38 f)

au commencement de la guerre, parce qu'il s'y était constamment opposé. Les malheurs de cette guerre qu'on pouvait en grande partie attribuer à la faiblesse de son administration , commençaient au contraire à justifier dans l'esprit du sultan, le constant amour de ce visir pour la paix. Sa disgrâce venait d'être adoucie par le gouvernement de cette belle province. Ce retour des bontés de l'empereur dont il avait été long-temps chéri, faisait généralement présager son retour prochain aux premières dignités de l'empire. Son autorité en était d'autant plus redoutée, et l'occasion de servir sous ses yeux était regardée comme une faveur du sort et comme une occasion sûre d'élévation et de fortune. Il se tenait renfermé dans la plus forte place de la province, INapoli de Piomanie , située sur la côte orientale , au fond du golfe qui reçoit, aujourd'hui le nom de cette ville, au lieu de celui d'Argos qu'il portait autrefois. Elle est bâtie sur une hauteur que la mer environne, accessible seulement par une chaussée étroite; et le port qu'elle défend pouvait recevoir une grande partie de la flotte ottomane. Cette flotte se préparait à Constantinople avec une tardive précipitation. Depuis long-temps, les Turcs avaient été vainement prévenus des désastres qui menaçaient aujourd'hui leur empire 3> 35

380 HISTOIRE DE LANARCHIE

Le secret des armements russes si exactement garde' pour l'Europe entière , avait été révélé au ministère de Constantinople. Un avis sûr lui avait été envoyé de Pétersbourg par le prince de Yalachie , que les Russes avaient surpris dans sa capitale à la fin de la dernière campagne et conduit prisonnier à leur cour. Ce Grec accueilli par l'impératrice , et admis dans la confidence des projets sur la Grèce, inquiet du sort de sa famille demeurée au pouvoir des Turcs , avait eu l'adresse de faire parvenir cet avis au divan.

L'ambassadeur de France en avait aussi reçu de Pétersbourg quelques notions précises, mais par une voie douteuse. Cet ambassadeur, frémissant d'exposer les Grecs à la proscription la plus sanglante, sur un simple soupçon, et craignant de provoquer une défiance qui aurait pu baigner de sang des provinces entières, avait transmis cet avis aux ministres turcs avec la plus prudente circonspection. 11 s'était borné à exciter leur vigilance, sans donner un objet fixe à leurs inquiétudes. Ces ministres avaient reçu cette double information avec la même incrédulité. L'un d'eux prenant une carte de géographie, et montrant Pétersbourg : « Enseignez- » nous, dit-il à l'interprète de France , comment » une flotte peut arriver de là jusqu'ici ? Jamais

DE POLOGNE. o8t

» il n'y a eu de Russes au midi : nous ne pou- » vons les craindre qu'au septentrion. » Quand on sut dans l'Europe entière que la flotte russe avait passé le Sund , nouvel avis donné par le même ambassadeur : « Qu'est-ce que le Sund ? » demandèrent les ministres ottomans. Et quand on le leur eut expliqué, ils répondirent par des risées. Bientôt on les instruisit que les vaisseaux russes étaient en Angleterre , et que nombre d'officiers et de matelots anglais prenaient parti sur cette flotte. Ils s'adressèrent alors à l'ambassadeur d'Angleterre; et celui-ci, pour entretenir leur sécurité, n'eut besoin que de la duplicité la plus grossière. On les avertit enfin que la flotte russe entrait dans la Méditerranée. Mais toujours persuadés qu'ils n'ont aucun ami chez les chrétiens , ils regardaient tous ces avis comme donnés dans le perfide dessein de détourner leurs forces des véritables points dans lesquels on devait les attaquer, ils saisirent ce moment même pour envoyer au nord, dans la mer Noire, sept vaisseaux de ligne et quelques demi-galères, seuls navires qui fussent armés dans le port de Constantinople.

Ils n'ajoutèrent foi à cette nouvelle , que quand elle leur fut mandée par le pacha de Candie, qui la tenait d'un commissionnaire d'Alger,

lequel, en revenant de Hollande, avait vu la flotte russe à Gibraltar.

Ils apprirent en même temps la descente des Russes dans le Péloponèse; et se rappelant alors que l'ambassadeur de France les avait avertis de veiller sur cette province , ils ne pouvaient revenir d'admiration sur ses grandes connaissances en astrologie. Ils surent donc , pour la première fois, malgré tant d'avis précédents, qu'une flotte russe était dans leur voisinage , et presque au centre de leur domination. Leur fierté barbare ne leur permit pas d'en concevoir de la crainte. Vingt vieux vaisseaux étaient désarmés dans le port de Constandnople. On travailla à la hâte à leur armement. Mais le principal soin consistait non à les radouber, non à les caréner, mais à les repeindre. Le sultan seul paraissait alarmé de l'extrême péril dans lequel allait se trouver son empire. Il se rendait plusieurs fois chaque jour à l'arsenal pour en presser les travaux ; et il ordonna même à ses ministres d'entrer aussitôt en négociation avec les cours de Vienne et de France , pour en obtenir des secours en cas de revers. On avait mandé précipitamment tous les habitants des côtes engagés pour le service de la marine, et connus sous le nom de Levantis, mélange de Turcs et de Grecs que la nécessité fait admettre indifféremment dans ce service.

DE POLOGNE. 38q

Ils accourent en foule, et commettent dans la ville d'épouvantables désordres. Des détachements de janissaires parcouraient les rues pour leur en imposer; et, à mesure qu'on en arrêtait , on les faisait passer dans des corps-degarde de janissaires, et, sans autre forme de procès, on leur attachait une pierre au cou, et on les jetait à la mer. On y en jeta ainsi plusieurs milliers. Ces exécutions sévères rétablirent seules quelque police dans la ville. Pendant ce temps , on embarquait au hasard toute l'artillerie qui se trouva dans les arsenaux, en plaçant un canon de quatre livres de balles à côté d'un canon de quatre-vingt-seize livres ; et dès qu'un certain nombre de vaisseaux furent regardés comme suffisamment armés, ils partirent chargés de cette indisciplinable milice, et se rendirent au détroit des Dardanelles, qui en est à soixante lieues, afin d'y attendre les autres, plus près des parages où le secours de la flotte serait nécessaire, et plus à portée de contenir les îles où on craignait quelque soulèvement.

Déjà, en effet, une sourde fermentation agitait la Grèce entière. La renommée exagérant , et les forces des Russes, et leurs victoires à la fin de la dernière campagne, et la grandeur de leurs préparatifs au commencement de celle-ci, et le nombre de leurs vaisseaux , comme celui

de leurs troupes et l'étendue de leurs secrètes intelligences , tous les Grecs se croyaient enfin parvenus à l'époque de leur délivrance. Au premier bruit d'une flotte russe entrée dans la Méditerranée, les habitants grecs de Constantinople , au nombre de quatre cent mille, contenus par un plus grand nombre de Turcs , n'osaient se confier cette nouvelle l'un à l'autre; et dans leur attente, balancés entre leurs espérances pour leur patrie, et leurs craintes pour eux-mêmes, à peine le père osait-il l'apprendre à son fils, ou le fils à son père. Les Russes n'avaient dans cette grande capitale que d'obscurs émissaires ; ils n'avaient point tenté d'y former un parti sous les yeux mêmes du gouvernement ; et les Grecs, s'y croyant menacés plus que partout ailleurs, sentant qu'ils avaient également à redouter la défiance ou le ressentiment des Turcs , s'apprêtaient la plupart à s'évader , les uns pour se réfugier dans quelques asiles inaccessibles, les autres sur la flotte ou dans le camp des Russes, n'envisageant plus de sûreté que parmi leurs libérateurs. Par-tout ailleurs les mêmes espérances et les mêmes craintes étaient plus ou moins vives, suivant la différente position des lieux. Un grand nombre étaient parvenus à conserver leurs armes ; et sur la nouvelle du désarmement général, beaucoup de navires

DE POLOGNE. >(')l

étrangers , attirés par l'espoir du gain , sans autre vue que celle des spéculations du commerce , s'étaient aussitôt chargés de toute espèce d'armes, et en avaient reporté dans toute la Grèce. Les navigateurs qui passaient à la hauteur de Coron, instruits que les Russes avaient entrepris le siège de cette forteresse , n'entendant le bruit d'aucune artillerie , ne voyant aucune fumée, ne soupçonnant point la manière étrange dont le siège et la défense étaient également conduits , croyaient cette place déjà prise , et répandaient cette fausse n ouvelle dans tous les ports. Trompée par leurs récits , la ville de Missa-Longi , située en face du Péloponèse, sur la côte opposée du golfe de Lépante, n'attendit plus rien pour se soulever. Il n'y avait de Turcs dans cette ville que quatre familles et les officiers du gouvernement. Le primat les avertit de leur péril , et leur conseilla de se réfugier dans quelque autre lieu mieux défendu. Après leur retraite , il fit armer ses concitoyens, environner la ville d'un fossé, s'empara des petites îles voisines , et envoya demander au comte Théodore , pour la défense du golfe de Lépante et du port de Missa-Longi , un seul vaisseau que les Grecs se chargeraient d'armer eux-mêmes. La seule bourgade à laquelle le nom antique de Corin-

the donne encore quelque lustre, n'attendait , pour suivre cet exemple, que l'apparition de quelques vaisseaux russes sur l'un ou l'autre des deux golfes qui l'environnent. Son primat se tenait prêt à rassembler les habitants de son district , pour s'emparer du défilé et couper tout secours que les Turcs auraient voulu porter dans la presqu'île. Cette apparition de quelques vaisseaux russes était aussi le signal auquel les Athéniens avaient promis de se soulever. Car Athènes, réduite à quinze mille habitants , subsiste encore avec quelques vestiges de son ancienne magnificence. Quelques colonnes de ce temple de Minerve bâti par Périclès sur la hauteur que cette ville environne , y sont encore debout; et leur éclat aperçu de loin , sur les mers qui baignent FAttique, annonce encore ce que fut autrefois Athènes. Le temple de Thésée , son fondateur, n'a souffert aucune injure des temps. Le théâtre où se représentaient les chefs-d'œuvre d'Eschyle,, de Sophocle, d'Euripide , de Ménandre , n'est pas totalement détruit. Le nom même de Démosthènes vit encore dans un beau monument que les ravages des ans et des guerres ont respecté tout entier. Les Athéniens , dans leur barbarie, sont encore plus spirituels et plus polis que les au 1res Grecs ; leur langue est plus voisine de

celle que parlaient leurs ancêtres; toujours curieux , toujours discoureurs et nouvellistes , tins dans le commerce , adroits dans toutes leurs occupations, avises dans leurs affaires publiques , habiles à se ménager la protection de ceux qui dominent dans le sérail, et à se garantir par cette faveur de la tyrannie de leurs gouverneurs particuliers. Les Turcs même qui habitent parmi eux ont des mœurs plus douces que les autres Turcs. Mais ce peuple , toujours avide de nouveautés , toujours inquiet et turbulent, qui s'était soulevé il y avait alors quinze ans, pour se garantir de taxes injustes, n'attendait qu'une lueur d'espoir pour se soulever encore. Dix mille chrétiens de Thessalie demandaient les armes que les émissaires russes leur avaient promises, et qui devaient leur être apportées par le golfe de Volo. Toutes les îles étaient prêtes à suivre le même mouvement. Dans celle de Candie, la plus grande et la plus célèbre de l'Archipel, et la dernière soumise aux aimes ottomanes , les montagnards qui habitent, depuis le rivage méridional de l'île jusqu'aux sommets inaccessibles du mont Ida , et qui se maintiennent dans l'indépendance , comme font aujourd'hui tous les montagnards de l'empire ottoman, attendaient impaliem ment sur leurs côtes , s'apprêtaient à faire une

3g4 HISTOIRE DE 1/ ANARCHIE

irruption dans l'intérieur de File , et préparaient leurs bateaux pour courir la mer sous la protection de la flotte russe.

La nouvelle de la descente dans le Péloponèse, apportée dans les îles vénitiennes, y avait été accueillie avec toutes les démonstrations de la joie publique ; et malgré les édits rigoureux des gouverneurs vénitiens, aussitôt tout le peuple se déclare et prend parti en faveur des Russes. Ceux-ci font courir des manifestes, où il est dit que tous les Grecs dépouillés de leurs biens par les' Turcs, en quelque temps que ce soit, dans quelque lieu qu'ils se soient réfugiés, dès qu'ils produiront un titre de leur ancienne possession, y seront rétablis. D'autres émissaires promettent le pillage de la Morée à ceux qui viendront en favoriser la conquête. Quelques chefs de cette populace se revêtent d'uniformes russes. Tout s'arme, tout s'embarque, les uns dans les galiotes russes qui se rendent au rivage, d'autres dans leurs propres navires, d'autres dans les bateaux qu'ils peuvent se procurer. Les défenses les plus sévères n'arrêtent point cette émigration. Ils repoussent les détachements vénitiens envoyés contre eux. Aucun de ces bâtiments n'arbore le pavillon moscovite. Une grande croix en sautoir est le signe de ces nouveaux croisés. Les frégates vénitiennes

en saisissent quelques-uns en mer. Elles coulent à fond ceux qui refusent de désarmer. Malgré ces précautions , malgré les édits qui adjugent au dénonciateur les biens des absents, le fanatisme Tcmporte. Une multitude de ces insulaires fond sur les côtes du Péloponèse, et accoutumés à venir dans la belle saison y travailler aux récoltes, connaissant les maisons riches , les contrées fertiles, les chemins détournés, ils se répandent de toutes parts dans les campagnes , chacun armé comme il peut, sans munitions, sans vivres. Cette multitude dit hautement à ceux qu'elle rencontre , qu'elle n'a pour elle que ce qu'elle peut piller, et que la faim est en droit de tout oser. Les Piusses sont obligés de tolérer ces brigandages , et n'ont aucun moyen de ramener la discipline et l'ordre. Une troupe de ces Grecs, évadés de l'île de Céphalonie, se jette sur la côte occidentale et se présente devant la petite ville de Gastumi. La faible garnison turque demande vingt-quatre heures pour capituler; et cet intervalle lui ayant été accordé, elle profite du peu de vigilance de ces misérables assiégeants , et se retire la nuit dans la forteresse de Patras. Cette vile populace envoie demander des chefs au comte Théodore , et ne recevant ni chefs ni ordres, elle se rend seule maîtresse de cette petite cité, s'y établit, v

administre la justice, et s'y empare des revenus publics. Une autre multitude pareille s'échappe de File de Zante, et fond sur la ville de Patras, située à peu de distance de la mer. Huit cents Turcs, habitants de cette ville , renforcés encore de ceux qui s'étaient évadés de Gastumi , se réfugient dans le château avec leurs femmes et leurs enfants, quelques munitions et quelques vivres. On les y somme au nom de l'impératrice de Russie : mais reconnaissant sous les prétendus uniformes russes , ces mercenaires zantiotes, accoutumés à venir annuellement de l'île de Zante, travailler aux récoltes dans le Péloponèse, ils s'indignèrent à la seule proposition de se rendre à cette populace. Ils levèrent avec dédain les casques qui couvraient la tête de ces députés zantiotes , et répondirent : « Qu'on » nous montre un véritable Russe, et nous » ouvrirons les portes de la forteresse. » Les habitants de Patras n'osaient se joindre à une pareille troupe. Ils attendaient pour se soulever quelques secours des Russes. Ils se tenaient renfermés dans leurs maisons, où ils étaient exposés chaque jour aux insultes et à la rapacité de ces étrangers.

Théodore, toujours retenu dans la rade de Coron, par le siège de cette forteresse, ne pouvait répondre que par des promesses et de per-

DE POLOGNE. 3q7

pétuels délais à tous ceux qui venaient au nom des différents districts, lui demander des vaisseaux, des munitions , des armes, des officiers. Coron continuait de se défendre. La garnison d'abord composée de gens lâches et inexpérimentés, avait appris pendant une attaque si faible, à mépriser son ennemi ; et le succès de sa longue résistance lui persuadait qu'elle était invincible. Trop peu nombreuse pour hasarder des sorties , elle restait dans ses remparts, et les Russes trop faibles pour hasarder, ou une escalade, ou même un assaut s'ils étaient parvenus à faire brèche , travaillaient avec autant de maladresse que d'ignorance , à conduire une mine. Les Turcs s'en étant aperçus, cent janissaires déterminés firent une sortie, et comblèrent les travaux. Les mécontentements mutuels ne tardèrent pas à éclater entre les Grecs et les Puisses. On s'accusait réciproquement de s'être trompés, les uns en exagérant les ressources qu'on trouverait dans leur pays , les autres en exagérant les forces qu'ils amèneraient pour sa défense.

Le chef des Maniotes, à qui on reprochait d'avoir conseillé ce siège , et qui lui-même reprochait les délais qu'on avait apportés à suivre ce conseil, parlait au général russe avec franchise, et n'était regardé que comme un sujet rebelle. « Vous ruinez les maisons des Grecs,

3o/> HISTOIRE DE L'ANARCHIE

» lui disait ce Maniote, et vous ignorez l'art de 3) réduire les forteresses des Turcs. Vous dé- » truisez nos biens et vous laissez vivre nos » ennemis. » Le Russe voulut répondre avec une hauteur insultante; Mauro lui répliqua : « Eusses-tu à tes ordres toutes les armées de » ta souveraine, encore ne serais-tu qu'un es- » clave ; et moi , chef d'un peuple libre , la » destinée m'en rendît-elle le dernier homme , » ma tête aurait encore plus de prix que la » tienne. » A ce mot, tous deux portèrent la main sur leurs pistolets, mais Fun s'arrêta par dédain, l'autre par crainte. Enfin, dans ces conjonctures, un vaisseau de soixante canons, une bombarde et deux bâtiments de transports amenant quelques troupes, et annonçant l'arrivée prochaine d'Alexis avec le reste de la première escadre , mirent les Russes en état de faire de nouvelles entreprises. La défense opiniâtre de Coron, qui fermait ce port à la flotte russe, dans une saison orageuse, et le peu de sûreté du port de Betylo , le seul dont on fût maître , déterminèrent à détacher quelques troupes et quelques vaisseaux pour attaquer le port et les châteaux de Navarins. Annibal, général russe, noir de couleur, Africain d'origine, fds d'un nègre de Pierre Ier, fut char^o de cette tentative.

Le port de Navarins , un des plus beaux de la Morée, est défendu par deux châteaux. Le plus vieux est l'ancienne ville de Pylos. On y voyait encore au second siècle de l'ère chrétienne, la maison de Nestor, son tombeau et le souterrain où se renfermaient les troupeaux de ce héros d'Homère. Ce lieu si renommé dans les temps héroïques, ne Test pas moins dans l'histoire. Il fut le théâtre d'une des plus célèbres actions de l'antiquité. Cette forteresse est celle même que les Athéniens construisirent avec tant de célérité, saisissant l'occasion de se fortifier sur cette côte alors abandonnée, et d'y braver dans le voisinage même de Sparte, la puissance de leurs rivaux. L'aspect qu'elle présente aujourd'hui est encore tel qu'il nous a été décrit il y a deux mille ans. « Ce lieu, » disent les historiens, était fait d'assiette, et » en beaucoup d'endroits, n'avait pas besoin de » murailles. » Et l'on voit le vieux Navarins bâti sur une éminence escarpée, pleine de roches, dont quelques-unes tiennent lieu de remparts. « Il n'y avait, disent les anciens, qu'une » petite fontaine dans la forteresse , et on ne » trouvait en creusant dans les sables des envi- » rons, qu'une eau mauvaise et saumâtre. » Cette eau forme aujourd'hui au pied du vieux Navarins, un marais qui communique avec la

4oO HISTOIRE DE l' ANARCHIE

mer. C'est le seul changement que vingt siècles aient produit sur ce rivage. Le port est couvert par des écueils dont l'un est cette île Sphactérie , ce rocher aride et nu , où trois cents Spartiates placés pour assiéger le fort de Pylos, et par une cruelle vicissitude assiégés à leur tour, montrèrent une si héroïque constance , que les récits de leur défaite et de leur captivité, nous émeuvent encore aujourd'hui : et nous allons voir bientôt les Grecs fugitifs et retirés sur cette roche , y demeurer comme eux sans abri et sans vivres, mais non pas avec la même gloire dans la même infortune.

Le nouveau Navarins construit de l'autre côté du port, et sur la pente d'une haute montagne, est une citadelle à six bastions, bâtie par les Turcs, il y a deux siècles. Ces deux châteaux étaient en ruine, le vieux sans garnison, et le nouveau presque démantelé. Les Turcs, aux premiers coups de canon, capitulèrent. Ils furent conduits sur un bâtiment anglais dans un des ports de Candie ; et les Russes se trouvèrent maîtres du port le plus spacieux de la Morée.

Tel était l'état des affaires lorsque le 23 avril, près de deux mois après la descente dans le Péloponèse, Alexis arriva enfin d'Italie et parul dans la rade de Coron. L'escadre russe se trouv.i

alors composée de six vaisseaux de soixante canons, quatre frégates de vingt, deux flûtes armées en guerre, et toutes leurs troupes d'environ huit cents hommes.

Alexis qui en arrivant sur cette côte , craignait de se voir ravir par son frère l'honneur de cette conquête, ne put cacher la violence de son dépit d'avoir ainsi été prévenu; mais bientôt ce dépit tombant sur toutes les opérations qui s'étaient faites, il fit abandonner le siège de Coron, et retirer la flotte et les troupes dans Je port et les châteaux de Navarins. Au moment de l'embarquement et du départ, tous les Grecs de cette plaine, se voyant livrés sans défense à la fureur des Turcs , s'attroupèrent au rivage , chargés de leurs meubles les plus précieux, traînant leurs femmes et leurs enfants, et demandant à grands cris un asile sur les vaisseaux. Quelques bateaux zantiotes en embarquèrent une partie ; les autres suivirent à pied le détachement russe qui prenait la route de Navarins; tout resta désert à plusieurs lieues de Coron, et les Turcs délivrés du siège achevèrent de ruiner la ville.

« Il fallait commencer, disait le comte Alexis,

» par se rendre maîtres de tout l'intérieur de

» la presqu'île; les forteresses de la côte tom-

» beraient alors d'elles-mêmes , la flotte russe

» étant assez puissante pour leur couper tout » secours par mer, et la flotte ottomane encore » désarmée, disait-il, dans le port de Constan- » tinople , ou cachée sous les châteaux des » Dardanelles. » De nouveaux émissaires vont annoncer dans le Péloponèse l'arrivée de ce chef suprême, et convoquer dans Navarins tous les évêques et tous les primats. Ces émissaires répandent dans la presqu'île un manifeste que Papaz-Ogli, nouvellement arrivé, avait eu soin de préparer en Italie. On y exposait avec assez d'énergie : « Tous les maux que souffrent les » chrétiens sous le joug des Musulmans , les en- » fants enlevés , les femmes violées , les temples » profanés. On y déplorait la faiblesse de ceux » qui pour se soustraire à ces horribles trai-

> tements, avaient indignement trahi la foi déjà » presque entièrement éteinte dans l'Egypte, » dans l'Arabie, dans l'Afrique, et miraculeu- » sèment conservée dans la Grèce par une pré- » dilection particulière du ciel, et par l'hé- » roïque constance des Grecs sous des épreuves » si longues et si difficiles. On ajoutait que » parmi les nations chrétiennes , les Russes plus » fidèles avaient aussi été plus touchés de ces

> maux ; que Pierre-le-Grand et Fimpératricf* » Anne avaient médité la délivrance de J.t » Grèce -, que des raisons connues de Dieu seul

DE POLOGNE. 4o3

» avaient arrêté l'exécution d'une si sainte en- » treprise; que dans ses jugements éternels il » avait enfin suscité le génie de l'impératrice » Catherine, et béni les commencements de » cette guerre sacrée ; que déjà l'ennemi était » affaibli de toutes parts, une armée victo- » rieuse en Moldavie, et les chrétiens de ces » provinces pour jamais délivrés de ce joug » détesté, le Danube franchi, quelques villes » de la Bulgarie soumises, de puissants secours » envoyés en Géorgie où tout s'armait pour la » même cause. Une flotte est sur vos bords , » uniquement envoyée de si loin pour la déli- » vrance de la Grèce ; une seconde flotte est » près d'arriver, particulièrement destinée à » relever dans Constantinople la croix qui jadis » fut arborée dans cette ville pour étendre de » là son triomphe sur toutes les fausses reli- » g»ons ; une troisième escadre se prépare dans » les ports de Russie pour vous apporter en- » core de nouveaux secours ; que chacun pro- » fite de ces temps si désirés par vos ancêtres. » Venez vous joindre à nous pour la foi, la pa- » trie , la liberté , les uns avec des armes , les » autres avec des vivres ; que ceux qui sont » loin s'apprêtent avec confiance ; que ceux qui » sont voisins accourent avec zèle pour mar- » cher dans la milice du Seigneur. »

4o4 HISTOIRE DE L' ANARCHIE

Alexis cherche à renouer toutes les trames que Papaz - Ogli et Benaki avaient précédemment tissues ; et dans l'intention de faire soulever tout l'intérieur du Péloponèse, il envoie à Psaros qui demeurait maître de Misistra, l'ordre de s'avancer pour attaquer avec toutes ses forces, Tripolizza, dont l'archevêque et les primats étaient entrés dans les premiers complots : lui-même pour réparer l'affront reçu devant la citadelle de Coron, et signaler son arrivée par quelque grand exploit, fit entreprendre sur la côte le siège de Modon, forteresse située à quelques lieues de Navarins en se rapprochant de la Messénie. Elle était défendue par huit cents j anissaires , les fortifications étaient plus solides que celles de Navarins. Les Russes au nombre de cinq cents, et avec eux cent cinquante Monténégrins , Maniotes de la plaine et paysans grecs rassemblés par Benaki , poussèrent ce siège avec vigueur. Trois fortes batteries et deux mortiers battirent la place sans relâche, pendant que deux vaisseaux et deux frégates formaient l'attaque du côté de la mer. Tous les canons turcs furent bientôt démontés, et les remparts ouverts en deux endroits.

Mais la flotte turque s'avançait vers le Péloponèse; lesDulcignotes arrivaient sur leurs navires; et ces formidables Albanais connus pour les

meilleures troupes de l'empire ottoman, étaient près d'entrer dans la presqu'île. Un faible soulèvement des Monténégrins et quelques mouvements des peuples de la Chimère , n'avaient point été capables de les retenir en Epire. Les forces de ceux-là presque détruites avant la guerre, avaient été entièrement épuisées par les recrues qu'on avait tirées d'eux. Les habitants de la Chimère, affaiblis par des recrues pareilles, divisés entre eux, et dont la plupart étaient retenus par le crédit que les Vénitiens exercent dans ces montagnes , firent une légère incursion et furent aisément repoussés.

Les Albanais sans ennemis dans l'empire , ac coururent donc vers le Péloponèse. Une de leurs troupes se détourne pour fondre sur Missa- Longi. Déjà cette ville était déserte. Le député qu'elle avait envoyé au comte Théodore, n'ayant pu obtenir le secours d'un seul vaisseau , ayant vu la faiblesse de l'escadre russe , s'était pressé de retourner dans sa ville , avait assemblé ses concitoyens , leur avait annoncé , « qu'après » avoir si imprudemment pris les armes , sûrs » d'être abandonnés , leur unique pensée devait » être non une défense inutile, mais le choix » d'un refuge et le salut de leurs femmes et de » leurs enfants. » Aussitôt on court dans les maisons et au port ; on charge à la hâte toutes

4oG HISTOIRE DE l'àNÀRCHIE

les richesses de la ville dans une trentaine de navires qui servaient à son commerce. Mais au moment où on se prépare à faire voile pour quelque pays de la chrétienté, les Dulcignotes sur leurs barques arrivent à l'entrée du port. Les navires grecs se forment en cercle , et pendant une semaine entière se défendent avec un courage opiniâtre. Une proie plus facile attire alors les Dulcignotes , et quelques-unes de leurs barques s'étant approchées la nuit de Patras, et ayant observé la négligence avec laquelle se gardaient les autres Grecs de cette ville, elles y amènent toute l'escadre de ces pirates. Les navires de Missa-Longi profitent de cet intervalle. Une partie fait voile vers les îles vénitiennes. Une autre partie se jette dans la petite île d'Andélico , à peu de distance de heur patrie.

Les Albanais trouvent la ville abandonnée , forment des radeaux, passent à Andélico, et après y être entrés sur la foi d'une capitulation, ils y massacrent tous ces infortunés. Cependant les Dulcignotes saisissant à dessein l'obscurité de la nuit , descendent sur la côte de Patras. Les Grecs célébraient alors la solennité du vendredi saint. Tandis que ceux-ci dès le point du jour, étaient en foule dans les églises, et que la ferveur de leur dévotion leur faisait oublier

DE POLOGNE. f{o"j

tous les soins de la guerre , les Dulcignotes se jettent dans la ville, et mettent le feu aux maisons qui se trouvent sur leur passage. La garnison turque jusque-là renfermée dans le château, en sort avec furie. Turcs et Dulcignotes fondent dans les églises. Les Grecs fuient de toutes parts. Ils trouvent leurs maisons embrasées. Les Zantiotes se sauvent vers le port, se précipitent dans cette multitude de barques qui les avaient amenés, et sont rencontrés en mer par d'autres pirates dulcignotes qui en massacrent la plus grande partie. Les habitants de la ville se dispersent sur les montagnes voisines. En vain le commandant turc, en reconnaissance de la conduite modérée qu'avaient tenue les habitants, fit publier une amnistie pour tous ceux qui reviendraient. Aucun n'osa se fier à la foi des vainqueurs. La cavalerie albanaise traversait alors sans obstacle l'isthme de Corinthe. Le primat qui y commandait, avait appris la faiblesse des Russes , n'avait point reçu les armes qui lui avaient été promises, et n'avait osé se déclarer. Plusieurs milliers d'Albanais entrent dans la presqu'île. Une de leurs troupes tourne vers Patras, achève le pillage de cette ville, et parcourant la contrée voisine, y met tout à feu et à sang. L'incendie de Patras dura trois jours, et celle ville de la plus haute anti-

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quité n'est plus aujourd'hui qu'un monceau de cendres.

Mille cavaliers albanais s'avancent vers Tripolizza. Us arrivent, peu d'heures après cette troupe de deux mille Grecs et de quelques soldats russes conduits par le jeune négociant de Myconi , qui avaient traîné avec eux quelques pièces de canon, et qui travaillaient alors à établir une batterie contre le retranchement dont les Turcs s'étaient enfermés. Les Albanais s'étant d'abord jetés dans la ville et joints aux Turcs, fondent avec eux sur les assiégeants. Les Grecs s'enfuient, la batterie est abandonnée, et les Ptusses taillés en pièces. Les Turcs et les Albanais en rentrant dans la ville, passèrent au fil de l'épée tout ce qui se trouva sur leur route. Plus de trois mille Grecs de tout sexe et de tout âge furent massacrés. Le pacha, après avoir calmé cette fureur, condamna à mort l'archevêque et cinq autres ecclésiastiques, convaincus ou soupçonnés de secrètes intelligences ; et tous les paysans de ces contrées qui s'étaient joints aux assiégeants, vinrent en foule demander grâce au pacha. Les Turcs et les Albanais déjà au nombre de six mille, campèrent dans le voisinage de Tripolizza , d'où ils menaçaient également Navarins, Modon et Misistra. Dans cette position, le plan du pacha était d'attendre

la prochaine arrivée de la flotte ottomane , et aussitôt qu'elle paraîtrait, de se mettre en marche vers la côte occupée par les Russes, en même temps qu'elle tournerait la presqu'île , et leur couperait toute retraite par mer.

Un petit nombre de primats et d'évêques était venu trouver Alexis à Navarins. Ils avaient reconnu par eux-mêmes combien leurs espérances étaient déçues, et dès lors la plupart des Grecs se retiraient dans les endroits inhabités ; d'autres sortaient du Péloponèse pour se réfugier dans les îles. Il ne restait plus à Navarins auprès des Russes , que des femmes , des enfants, des vieillards, quelques Manîotes de la plaine attachés au sort de Benaki , et tous ceux que leur fanatisme trop connu obligeait de suivre constamment le sort des Russes.

Mais la fortune qui avait si souvent favorisé les plus téméraires entreprises de Catherine, si souvent réparé les fautes de ceux à qui cette princesse confiait l'exécution de ses desseins, ne l'abandonna pas encore dans une conjoncture si périlleuse. Elphinston , parti d'Angleterre le 1 3 avril , avec une escadre de trois vaisseaux de ligne, trois frégates et deux bâtiments de transport , ayant toujours eu les vents favorables , sans avoir relâché dans aucun port , le trente-cinquième jour de ia plus heureuse navi-

gation, arriva alors dans le golfe de Misistra. Un esquif qu'il envoya à la côte apprit qu'elle était au pouvoir des Russes; deux officiers débarquèrent et vinrent à Misistra, où Psaros s'était réfugié depuis sa défaite. Psaros dans les périls dont il était menacé , attentif à toutes les nouvelles, faisait garder avec soin tous les défilés, et avait placé des vedettes sur toutes les hauteurs. Il apprenait à l'instant même que la flotte ottomane paraissait à l'orient du Péloponèse, que du sommet des montagnes on pouvait en compter les voiles ; et d'autres espions lui rapportèrent au même instant que les Albanais, campés sous Tripolizza , se mettaient en marche vers la côte. Il fit porter à Elphinston ces alarmantes nouvelles. Celui-ci prenant aussitôt la plus audacieuse résolution, lui écrivit à la hâte ce billet : « Faites dire au comte Alexis » que je pars pour le débarrasser de la flotte » ottomane , et qu'il envoie promptement à » mon secours. » Il mit à terre quelques troupes de débarquement pour renforcer les Russes de la presqu'île, et fit aussitôt voile avec ses trois vaisseaux et ses deux frégates au-devant de la flotte ennemie.

Dans ce moment, les Turcs et les Albanais campés sous Tripolizza , ayant appris que leur flotte paraissait à l'orient de la presqu'île , ac-

couraient au nombre de huit mille vers la plaine de Coron par le défilé de Nisy. Ce passage important était gardé par quatre cents Maniotes. La bourgade de Nisy est bâtie dans une gorge étroite entre deux montagnes , dont Tune porte encore aujourd'hui le nom de Vulcain , ce qui fait présumer que les ruines dont le sommet est recouvert sont celles d'un temple de ce dieu. Mais il y a aujourd'hui dans ces ruines un petit monastère consacré à la Vierge. Le capitaine maniote , Joanni Mauro-Mikali , s'était jeté dans cette bourgade après avoir quitté les Russes par mécontentement ; et les Grecs se plaisent à raconter dans leurs ressentiments actuels contre l'empire de Pmssie, que depuis la retraite de ce vaillant chef des Maniotes, toutes les affaires des Puisses allèrent en décadence. Tout mécontent qu'il était de leurs généraux, il envoya les avertir de l'arrivée des troupes ottomanes, et leur promit de tenir assez long- temps dans le défilé pour qu'ils pussent, ou venir à son secours s'ils le voulaient , ou se sauver s'ils avaient peur, Attaqué par cinq mille hommes , forcé de maisons en maisons , tous les siens tués, pris ou en fuite, à l'exception de vingt-quatre , il se défendit dans une maison pendant trois jours. Vingt-deux furent tués. Les Turcs mirent le feu à cette maison, et fuient

étonnés de n'en voir sortir qu'un vieillard blessé et un enfant : c'était lui-même et son fils. Les Turcs et les Albanais , après avoir ainsi forcé le défilé, se répandirent dans la plaine du Maina et la jonchèrent de morts. Une nouvelle multitude de Grecs effrayés vint se réfugier sous le canon de Navarins. Tous les habitants des villages voisins , ceux même des contrées limitrophes, abandonnent leurs maisons et leurs biens pour venir mettre leur vie à couvert sous la protection des Russes. Cette multitude manquait de vivres, les Russes en avaient peu, il n'y avait aucun moyen de s'en pourvoir.

Les Turcs, après avoir passé une nuit à Coron pour s'y reposer et s'y joindre à la garnison, s'avancent vers Modon pour en faire lever le siège. Us attaquent avec intrépidité le camp des Russes, les obligent à se replier sur les batteries, les y attaquent de nouveau, et les y forcent après un combat opiniâtre. Deux cents Russes échappés du massacre se retirent avec peine vers Navarins, emportant avec eux leur commandant blessé, et laissant aux mains des Turcs trente-huit pièces de gros canons, quatre pièces de campagne et deux mortiers.

La garnison de Modon mit le feu au bourg, après en avoir pillé les maisons.

Le bruit se répandit aussitôt sous les murs

de Navarins, que les Turcs, poursuivant leur victoire , venaient attaquer cette forteresse. Orlof en fit fermer les portes, sans y admettre les Grecs fugitifs. La multitude rassemblée au pied des remparts, criait aux Puisses : « Vous nous » avez promis de nous affranchir, nous ne vous » demandons qu'un asile. » Les Turcs approchaient en effet; et quoiqu'ils ne vissent point paraître leur flotte , enhardis par leurs succès, leurs troupes victorieuses marchaient précipitamment vers Navarins. La multitude des Grecs ne se croyant plus en sûreté sous les remparts, se jette , avec des cris lamentables, dans tous les bateaux qui sont au rivage. Dans cette confusion, la mer engloutit une partie de ces infortunés ; une autre partie parvient sur cette île de Sphactérie qui forme un des côtés du port. Quatre ou cinq mille Grecs réfugiés sur ce rocher, sans eau, sans abri, sans vivres, y demeurent exposés à périr de faim, de soif et de misère , et voient flotter autour d'eux les cadavres de leurs enfants et de leurs femmes ; et les Russes, de dessus les remparts, contemplaient ce spectacle avec des risées.

Quelque dût être l'événement du combat naval, Alexis, dans l'effroi que lui causa l'approche des Turcs, ne songea plus qu'à évacuer précipitamment le Péloponèse. Déjà Théodore

4l4 HISTOIRE DE L ANARCHIE

et F amiral Spiritof étaient partis arec le plus grand nombre des vaisseaux pour renforcer l'escadre d'Elphinston. En vain Papaz-Ogli et Benaki représentaient au comte Orlof « que » tout n'était pas encore désespéré, que l'évé- » nement du combat naval ne pouvait être » douteux, qu'un succès par mer aussi décisif » que Fimpéritie des Turcs permettait d'y » compter avec assurance, aussi éclatant que » l'est toujours l'avantage du petit nombre » contre des forces supérieures , rétablirait » aussitôt les affaires, ramènerait toutes les » forces russes à son secours , jetterait la cons- » ternation parmi les Turcs, et que leur inex- » périence dans l'art des sièges lui laisserait » en attendant cette forteresse pour asile. » Alexis n'écouta rien : il fit embarquer à la hâte les blessés, les malades, quelques centaines de Grecs avec leurs proestos, les évéques de Coron, de Modon, de Calamata, de Patras, et Papaz-Ogli qui mourut bientôt après dans une île de l'Archipel, et Benaki forcé d'abandonner dans sa vieillesse sa ville, ses biens, sa famille, pour aller porter d'inutiles plaintes à la czarine. Alexis, avant son départ de Navarins, en fit charger toutes les mines, et en s'embarquant y laissa des mèches allumées, afin qu'après son départ cette forteresse ensevelît sous

ses ruines les Turcs qu'il présumait devoir y accourir en foule. Mais les mèches s'éteignirent, et les Turcs trouvant encore sur les remparts quelques canons montés, les tirèrent sur la flotte russe qui s'éloignait du port. Plus de vingt mille Grecs se réfugièrent dans les îles vénitiennes. Le pacha fit publier un pardon général. Il traita avec douceur les familles des primats fugitifs , et laissa la vie et la liberté à leurs enfants. Quelques troupes albanaises retournèrent dans leurs provinces, chargées de butin, et saccagèrent sur leur route une partie de la Thessalie et de la Macédoine. Mais la plus grande partie ne put être forcée de quitter le Péloponèse, où ils avaient été attirés par la promesse de lever les tributs à leur profit. La plupart des maisons ayant été pillées, ils se firent donner des billets par les chefs des communautés, et déclarèrent qu'ils n'évacueraient la presqu'île qu'après l'entier acquittement. Ils s'en rendirent les véritables maîtres, et au mépris de l'autorité du sultan, elle demeura en proie à leurs brigandages. Tel fut l'événement de cette grande entreprise dont le Péloponèse avait attendu sa délivrance.

Les peuples si fiers aujourd'hui de leur civilisation, de leurs gouvernements et de leurs arts, doivent frémir en considérant dans quelle

4l6 HISTOIRE DE L'ANARCHIE

déplorable servitude sont tombés ces pays autrefois si florissants et éternellement célèbres par les fables les plus ingénieuses que l'esprit humain ait inventées, par ces mêmes fables qui font aujourd'hui l'amusement et les délices de tous les esprits cultivés; ces pays dont presque tous les aspects sont décrits depuis tant de siècles dans la poésie la plus élégante et la plus harmonieuse , plus justement célèbres encore par leur histoire que par leurs fables, où pour la première fois la liberté naturelle fut, pour le bonheur commun, astreinte à des lois civiles, et conservée par une autorité légitime ; ces pays, enfin, où naquirent l'éloquence, les arts du théâtre , ceux de la paix et de la guerre , et dont l'histoire offre de si grands modèles dans tous les genres aux hommes qui veulent être véritablement hommes.

L'escadre d'Elphinston, malgré son extrême faiblesse et la fatigue d'une si longue navigation, s'avançait seule encore contre la flotte ottomane. De cette flotte nombreuse, dix vaisseaux avaient été envoyés pour contenir les îles. Le capitan-pacha , également présomptueux, ignorant et lâche, en amenait dix autres sur les côtes du Péloponèse; et de ce nombre, quatre venaient d'entrer dans le port de Napoli pour y déposer des munitions et des

troupes, et s'y informer de la situation des affaires. Le reste , en vue du port, attendait à la cape , que ceux-ci les rejoignissent pour faire voile ensemble vers Navarins. Mais s'il y avait sur la flotte russe des étrangers qui devaient assurer ses victoires , et faire appréhender aux Turcs leur prochaine ruine , il y avait aussi sur la flotte ottomane un étranger, un Persan destiné à en réparer les défaites, un de ces hommes extraordinaires qui conservent dans la décadence d'une nation les mœurs qui furent dans ses plus beaux siècles la vraie cause de ses prospérités, un des plus grands caractères que puissent offrir les histoires orientales ; et par les étranges vicissitudes de sa vie, justifiant en quelque sorte les opinions de ces peuples sur la fatalité. Hassan, regardé au moment où j'écris, comme le seul espoir de l'empire ottoman, devenu capitan-pacha , et depuis douze ans au milieu d'une cour orageuse , maintenu dans cette place par la reconnaissance publique, après avoir soumis tous les rebelles, ramené la paix dans toutes les provinces, et raffermi , du moins pour un temps, tous les débris de cet empire ébranlé , avait été enlevé par les Turcs, dans son enfance, sur les frontières de Perse, vendu comme esclave à un habitant de Rodosto, dans le voisinage de Constantinople , et em- 3. 27

4lB HISTOIRE DE L' ANARCHIE

ployé par son maître comme batelier. A la fleur de son âge il s'échappa, à l'aide d'un Grec qui le conduisit à Smyrne, et il s'y enrôla dans les recrues qu'on y faisait pour Alger; admis dans cette milice , la garde et la maîtresse d'un trône auquel tout soldat a droit de parvenir, il ne tarda pas à se signaler chez ces barbares africains, par son intrépidité dans les chasses du lion. Deux fois, dans ces chasses, laissé pour mort au milieu des déserts, perdu dans les sables , sans nourriture , sans eau , couvert de sang et de blessures , ces aventures mêmes le firent approcher du dey, combler de faveur ; et bientôt ses services relevèrent au second gouvernement du royaume. Mais la cour de ces pirates a les vices de toutes les cours. Le refus de prendre parti dans les rivalités d'un favori et d'un ministre lui en fit deux ennemis. Près d'être perdu , et n'ayant plus qu'un moment pour s'évader, il marche avec les troupes de son gouvernement contre une de ces forteresses que les Espagnols conservent sur ces côtes ; il feint de s'y présenter par une de ces bravades consacrées chez les Musulmans de ce pays, à qui le fanatisme persuade que tous ceux qui périssent par l'artillerie des Espagnols sont autant de martyrs. Arrivé le soir devant cette place , il fait à minuit détendre son camp

et charger les équipages j comme s'il avait intention d'attaquer la ville au point du jour. Mais à la faveur de l'obscurité, s'éloignant de ses troupes , qui ne pouvaient soupçonner son dessein , il fait filer ses bagages vers la ville , où le gouverneur prévenu F attendait, et s'y introduit avec quelques esclaves fidèles et toutes «ses richesses. Accueilli par le roi d'Espagne, il traverse ce royaume, la France, l'Italie, se rend à Naples , et s'y embarque pour Constantinople. Réclamé par un envoyé d'Alger, il est arrêté sans être entendu, et conduit dans une de ces prisons du sérail où une justice prompte appelle toujours le bourreau en même temps que l'accusé. Le sultan s'y rendit déguisé , soit que le spectacle des supplices devienne quelquefois un délassement au milieu des ennuis et des délices d'un sérail , soit que l'équité de Mustapha fût inquiète d'un jugement si rigoureux. Hassan reconnut le maître de l'empire, et lui parla avec cette même intrépidité qu'il avait si souvent portée dans ses combats contre les lions. Il lui rendit compte des richesses réclamées par ses accusateurs ; il prouva que c'était sa propre fortune, acquise dans ses emplois par les moyens que ces gouvernements tyranniques autorisent. Il lui dit : « qu'injustement persécuté à Alger, » il était venu chercher asile à Constantinople.

Zj'^O HISTOIRE DE L' ANARCHIE

» non comme un vil fugitif dans une terre » étrangère, mais comme un opprimé à qui » son innocence donne droit de recourir au » chef suprême des Musulmans, et que n'y trou- » vant encore que l'oppression, la captivité et » la mort, il le citait au tribunal devant lequel » le maître et l'esclave , le juge et l'accusé sont » égaux. » Mustapha aimait le courage et cherchait la justice. Hassan l'étonna et lui plut ; et dans cette prison même il lui donna le commandement d'un vaisseau de guerre. Hassan refusa d'abord cet emploi, n'ayant pour l'exercer d'autres connaissances que celles que lui avaient acquises son premier état de batelier et de courts voyages sur mer. Mais la volonté d'un sultan est regardée comme un décret du ciel. Hassan n'avait adopté ni les mœurs efféminées de Constantinople, ni les secrètes inobservations de tous les préceptes de la loi ; Musulman dévot , fermement attaché au système de la prédestination , y puisant un nouveau motif de s'abandonner à son intrépidité naturelle et de se jeter aveuglément dans tous les périls, attaché aux nations franques par reconnaissance des services qu'il en avait reçus , et sachant par l'instinct naturel de son génie , malgré l'ignorance où l'a laissé l'éducation la plus grossière , admirer leurs arts , leur police , leur

discipline , il était devenu en peu d'années le troisième amiral de la flotte ottomane , et en cette qualité il montait le même vaisseau que le capitan- pacha. Il était sur ce vaisseau ce qu'on nomme dans la marine française capitaine de pavillon.

Pendant que les six vaisseaux turcs attendaient à la cape, en vue du port de Napoli, Elphinston , avec ses trois seuls vaisseaux et ses deux frégates , s'approcha sous pavillon vénitien ; et aussitôt qu'il fut à la portée du canon , arborant pavillon russe , il attaque avec le courage le plus déterminé , cette partie séparée de la flotte ennemie. Hassan engagea le vaisseau d'Elphinston avec une bravoure égale à celle de cet Anglais. Mais il fut aussitôt abandonné , et les cinq autres vaisseaux se réfugièrent dans le port voisin. Hassan seul, exposé à tout le feu de la flotte russe, eut quelque peine à se dégager, et parvint à se retirer d'abord sous le feu d'une petite forteresse bâtie à la pointe d'un rocher qui défend l'accès de ce port , où ce feu protégea son entrée. Elphinston l'y poursuivit , y bloqua cette flotte pendant deux jours, s'approcha d'assez près pour l'y canonner : mais un vent violent du nord l'exposait à se briser à la côte. Un de ses vaisseaux toucha sur des bas -fonds ; et se contentant

alors* de ce premier avantage , et d'avoir déconcerté les projets des ennemis, il se retira pendant la nuit du golfe d'Argos, vers l'île de Cérigo ou de Cythère, pour aller au-devant des secours qu'il attendait.

Les Turcs ne profitèrent pas d'abord de son éloignement. Une grande contrariété d'opinions divisait leurs principaux chefs. Le capitan-pacha avait pris la ferme résolution de ne plus combattre , et sa lâcheté se couvrait de prétextes plausibles. 11 soutenait « que les Russes, chassés » du Péloponèse, discrédités auprès des Grecs, » n'étant plus maîtres d'aucun port, n'ayant » aucune île dont ils pussent tirer des vivres , » exposés à périr de faim et de misère, seraient » bientôt forcés de quitter l'Archipel avec toute » l'ignominie qui suit une folle entreprise ; que, » dans leur désespoir , le hasard d'un combat » étant leur unique ressource, il fallait leur ôter » cette ressource même ; que ce hasard n'était » point égal pour les deux flottes, les Russes ne » pouvant y perdre que leur flotte même , et les » Turcs une partie de leur empire. » Hassan représentait « que l'opprobre d'avoir fui devant » trois vaisseaux , et de s'être caché dans un » port , aurait de funestes suites, s'il n'était pas » réparé ; que les espérances des Grecs renaî- » traient ; que leur faveur générale rendrait les

» Russes maîtres de ce grand nombre d'îles » uniquement habitées par des Grecs ; qu'ils y » trouveraient d'inépuisables ressources ; que » les dix vaisseaux turcs enchaînés dans ce port, » dont la sortie était difficile, y seraient aisé- » ment bloqués par un petit nombre de vais- » seaux ennemis ; que le reste de la flotte otto- » mane demeurerait séparée, et dans un danger » perpétuel d'être attaquée avec toutes les for- » ces russes réunies ; qu'il fallait profiter de » l'éloignement des Russes, rejoindre les dix » vaisseaux qu'on avait laissés en arrière ; et » qu'après cette jonction au milieu des îles de » l'Archipel, contenues alors par la présence » d'une flotte si nombreuse , on pourrait , ou « chercher le combat avec plus d'avantage, ou, » par une sage circonspection, le refuser sans » honte. » Le pacha, gouverneur du Péloponèse, qui commandait dans cette forteresse, mit fin à ces disputes. Cet homme timide, sans s'exposer lui-même à aucun péril , avait conduit avec succès, du fond de sa citadelle, toute la guerre du Péloponèse, et ne craignait plus rien pour sa presqu'île. Il avait vu avec épouvante les vaisseaux russes braver et canonner la flotte sous le feu même de ses deux forts. Il tremblait qu'ils ne revinssent bientôt l'y bombarder ; et répétant sans cesse qu'il n'avait plus aucun be-

soin de secours, il menaça le capitan-pacha de faire tirer le canon du château sur la flotte, si elle s'obstinait à ne point reprendre la mer. Elle sortit de ce port la nuit du 3o au 3i mai; et au point du jour, elle aperçut dans l'éloignement l'escadre russe beaucoup plus nombreuse que les jours précédents, et prit la fuite à toutes voiles. Les Russes , après quelques heures de poursuite, la perdirent de vue au milieu des îles dont cette mer est coupée. La flotte ottomane, successivement augmentée de tous les vaisseaux dont elle s'était séparée, errait dans ses parages étroits, se portant sans cesse d'un rivage à un autre, toujours soigneuse d'éviter le combat, et quelquefois poursuivie par l'escadre russe. Hassan représenta enfin au capitanpacha la honte de cette conduite. « Il fallait , » disait-il, puisqu'on avait pris la résolution » prudente d'éviter les ennemis, ne pas avoir » le déshonneur de fuir perpétuellement de- » vant eux, au risque perpétuel d'être forcé au » combat. 11 fallait se retirer ou aux Darda- » nelles, ou dans quelque autre station inatta- » quable, et de là attendre le parti que pren- » drait la flotte russe , désormais fatiguée , sans » vivres, ne trouvant par-tout que des côtes » ennemies , ou contenues par le voisinage de » la flotte ottomane. » On était alors vers les

côtes d'Asie. Le capitan pacha se confiant, pour la défense des Dardanelles, à leurs propres forces, résolut de se retirer dans le golfe de Smyrne. La flotte, après avoir atteint l'île de Chio, au lieu d'entrer dans le golfe, tourna l'île , et fut jetée par ses mauvaises manœuvres dans le canal qui sépare Chio de la côte d'Asie. A l'aspect de cette côte, l'amiral ottoman crut y avoir trouvé la station inexpugnable qu'il cherchait.

Ce canal a dans sa plus grande largeur quatre lieues françaises, si on y comprend l'enfoncement de deux golfes opposés , l'un sur le rivage de l'île, et au fond duquel est bâti la ville de Chio; Fautre sur le rivage de l'Asie, et au fond duquel est située une petite ville , connue dans l'antiquité sous le nom de Siscus, et aujourd'hui sous le nom de Tchesmé. A l'entrée du canal, dont la longueur est de sept lieues françaises , sont situées les petites îles Spalmodari , environnées d'écueils. Il n'y a pas une plage , pas un rocher sur ces mers, qui n'ait quelque nom dans l'histoire. Ce fut dans ce canal que se donna autrefois , entre la flotte d'Antiochus et celle des Romains, une célèbre bataille qui commença à décider du sort de l'Asie. Les vaisseaux turcs se rangèrent le long du rivage d'Asie, dans une position presque semblable à celle qu'avait prise

la flotte d'Antiochus. Quinze vaisseaux de ligne, trois grandes frégates, sept grands vaisseaux armés , et quelques galères amarrées sur leurs ancres, formèrent un croissant dont les deux extrémités étaient appuyées par des bancs de sable et des rochers à fleur d'eau. Des batteries furent établies sur ces rochers et sur la côte. Dans cette position formidable , les Turcs ne croyaient pas que les Russes eussent jamais l'audace de les attaquer, et, quand ils apprirent l'approche de leur escadre, ils reçurent cette nouvelle avec joie.

Les Russes s'étaient d'abord avancés dans les mers de l'Attique ; et en paraissant à la vue de Négrepont et d'Athènes , ils avaient tenté vainement de faire soulever ces deux villes, que l'exemple du Péloponèse avait effrayées. Ils entrèrent ensuite dans l'Archipel, et trouvèrent toutes les îles contenues par la même crainte. Cette escadre était encore alors commandée par Elphinston ; mais de funestes divisions avaient eu lieu au moment de sa jonction avec l'escadre de Spiritof. Par une suite de l'incroyable légèreté avec laquelle une si grande entreprise avait été imaginée et conduite , il n'avait point été décidé d'avance à qui devaient appartenir le pavillon amiral et le commandement suprême. Le chef d'escadre anglais, avec toute la violence

de son caractère , avec toute la fierté d'une nation accoutumée à régner sur les mers, avec la juste confiance que lui inspirait un premier succès, refusait de se soumettre à aucune autorité. Spiritof, brave et déterminé, mais sans expérience et sans talent , uniquement choisi afin qu'un nom russe fût en tête de tous les ordres et plus encore en tête de toutes les relations , ne voulait point céder ce vain honneur, et tous les Russes se joignaient à lui avec une égale opiniâtreté. Le seul Théodore leur répondait « que l'honneur national était de vaincre. » Il avait d'abord employé le pouvoir souverain qui lui était confié en l'absence de son frère pour faire obéir Spiritof. Celui-ci , les larmes aux yeux, avait déposé le pavillon amiral. Après un long intervalle , Alexis, ayant rejoint l'escadre sur les côtes de l'île de Paros, et rassemblé toutes les forces russes, la dispute sur le commandement fut aussitôt renouvelée, et remise à la décision de ce chef suprême. Alexis , élevé dans les derniers rangs du peuple russe, imbu dès son enfance de cette haine inquiète et jalouse que les anciens Russes conservent contre les étrangers, décida autrement que son frère. Le pavillon amiral fut reporté sur le vaisseau de Spiritof, au mépris de tous les emportements d'Elphinston, qui s'indigna de se voir soumis à

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de pareils chefs, conduits eux-mêmes par d' autres Anglais ses subalternes , dans la marine de sa patrie. On apprit alors, par un navire grec, que 3a flotte ottomane était vers l'île de Chio ; ,et on partit pour l'aller chercher dans ces parages.

Le capitan-pacha , à la nouvelle qu'on apercevait l'escadre russe , quitta son vaisseau et se fit mettre à terre sous un de ces prétextes que la lâcheté sait toujours imaginer. 11 feignit d'avoir de nouveaux ordres à donner pour l'établissement de quelques batteries. Sa felouque étant fort remarquable, toute la flotte ottomane le vit prendre terre , et il n'y eut aucun Turc qui ne se crût trahi.

Le brave Hassan resté seul commandant de la capitane, reçut ordre d'aller avec deux frégates se montrer à l'escadre ennemie, pour se faire poursuivre et l'attirer dans le canal où sa destruction paraissait assurée. 11 l'approcha d'assez près pour en compter toutes les voiles, et revint prendre sa position à la tête de la ligne turque entre les deux vaisseaux chargés particulièrement de suivre et de défendre la capitane.

Le lendemain 5 juillet , à sept heures du matin, le vent du nord favorisant l'entrée de l'escadre russe dans le canal , elle s'avança composée de neuf vaisseaux et de quelques frégates. Elle défila entre les îles Spaln^odari, et mit tous ses canols

à la mer à la vue de la flotte ennemie. L'aspect de la grande supériorité et du bel ordre de l'armée ottomane, imprima quelque terreur à tous les esprits. On avait jusque-là ignoré le renfort que les Turcs avaient reçu; et quand on aperçut tous leurs vaisseaux sxr leurs ancres, rangés en forme de croissant, la droite appuyée en terre ferme , la gauche sur la pointe d'un banc de sable , cette disposition plus habile qu'on ne s'y était attendu, déconcerta les mesures qu'on avait prises ; mais les Fuisses après le honteux abandon du Péloponèse, après avoir perdu la faveur des Grecs, sans port, sans asile, réduits à ne pouvoir rien entreprendre, venaient en désespérés chercher cette flotte , résolus de vaincre ou de périr. Un signal appela tous les commandants à bord du vaisseau amiral. Il fut décidé dans ce conseil que les neuf vaisseaux se partageraient en trois divisions égales. Spiritof encouragé par l'honneur du pavillon qu'il avait recouvré et conduit en effet par Gregg, contreamiral anglais, commandait l'avant-garde. Alexis, comme généralissime, devait conduire le corps de bataille , mais se tenait sur une autre frégate dans un extrême éloignement. Elphinston mécontent et irrité, conduisait l'arrière-garde. Le premier vaisseau de l'avant-garde russe mit toutes ses voiles et porta vent arrière sur la ca-

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pitane turque , qui était le second vaisseau de cette grande ligne amarrée sur ses ancres le long du rivage. Le vaisseau russe en envoyant sa bordée, reçut lui seul tout le feu des trois premiers vaisseaux turcs ; et trouvant sa position trop désavantageuse, après avoir ainsi engagé l'attaque , il mit ses deux canots devant , et s'éloigna. Le vaisseau qui le suivait s'avança avec une plus grande intrépidité, c'était l'amiral russe monté par Spiritof , par Gregg et par Théodore. Il donna sa bordée au travers des trois vaisseaux turcs, et en recevant les leurs, un de ces gros boulets de marbre dont les Turcs font usage dans leurs énormes pièces, emporta son gouvernail. Ce vaisseau couvert de toutes ses voiles, ne pouvant plus alors manœuvrer et obéir, dérivant sur la capitane prêt à tomber sur elle , continuait de la foudroyer , et soit par l'extrême promptitude de son artillerie , soit par la rapidité avec laquelle cette énorme masse était entraînée sur la capitane, il faisait partager à son ennemi tout son péril. Hassan, qu'un ordre rigoureux attachait au rivage, s'efforçait cependant d'éviter le choc du vaisseau qui, en l'écrasant de son artillerie, tombait sur lui à toutes voiles ; et le désordre où il avait mis le vaisseau russe , lui faisait concevoir l'espoir d'un plus grand avantage, dans le même temps que

par l'adresse de ses mouvements sur ses câbles, il évita le choc dont il était menacé ; il longea le vaisseau ennemi , y fit jeter les crampons et parvint à lui donner l'abordage. C'était des deux parts les plus beaux vaisseaux des deux flottes , les équipages les plus nombreux , les troupes d'élite. Un combat désespéré s'engagea entre eux. Les Turcs animés par la bravoure de leur capitaine et par l'espoir d'une si belle prise , s'élançaient dans le vaisseau russe, s'y précipitaient du haut des vergues , y entraient par les sabords. Les Russes jetaient dans le vaisseau ennemi des matières enflammées, des grenades, des pots à feu , espérant pouvoir se dégager et détacher les crampons , pendant que les Turcs éteindraient l'incendie de leur vaisseau. Une vingtaine de plongeurs maltais armés de longs fers pointus, s'élancèrent à la mer, y plongèrent et travaillèrent sous l'eau à trouer et à trépaner le vaisseau turc. Les deux autres divisions russes avaient manœuvré pour se porter contre le centre et la gauche de la flotte turque , dont tous les vaisseaux présentaient constamment le travers; et chacune de ces divisions parvenue à la hauteur où devait commencer son attaque, se tenait à la juste portée de son artillerie , n'osait s'engager plus avant dans ce formidable cercle et portait sa. plus

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grande attention sur l'événement du combat qui continuait avec fureur entre la capitane et le vaisseau amiral.

La valeur de Hassan, déjà couvert de sang et de blessures, était près de l'emporter sur toute résistance. Le vaisseau russe était jonché de morts. Les Russes désespérant enfin de détacher les crampons, se jetèrent eux-mêmes dans le vaisseau ennemi , au milieu du tumulte et de la fumée , et en passant ainsi mutuellement dans le vaisseau les uns des autres , les Russes qui se précipitaient dans le vaisseau turc y massacraient ceux de leurs compatriotes qui les y avaient devancés; et les Turcs égorgeaient les Turcs qu'ils trouvaient dans le vaisseau russe. Le feu prit plusieurs fois sur les deux vaisseaux , et l'embrasement fut éteint sans que l'attaque et la défense fussent moins opiniâtres. Les Turcs , qui ont à l'arme blanche une intrépidité , une légèreté , une adresse infiniment supérieure à celle de tout autre nation , après neuf quarts d'heure de cette horrible mêlée, étaient enfin près de se rendre maîtres du vaisseau russe. Elphinston, qui suivait de l'œil tous les événements du combat, fier de pouvoir secourir et sauver l'amiral russe , lui envoya les trois chaloupes de sa division. Une fut coulée à fond par les canons turcs , deux abordent le

vaisseau russe, y portent des troupes fraîches ; et ce renfort ranimant les courages , on parvint à repousser les Turcs, à détacher le vaisseau , et déjà les chaloupes remmenaient à la remorque, chargé d'une troupe de Turcs, qui, de vainqueurs devenus presque prisonniers, continuaient à s'y défendre. Mais de ce même côté , où ils se défendaient encore , et dont ils étaient maîtres , deux felouques turques également chargées de troupes , étaient prêtes à l'aborder. Hassan resté sur son vaisseau, et et qui voyait avec désespoir sa proie lui échapper , s'élance à la mer, nage vers une de ces felouques, et parvenu à y monter, quittant à la hâte ses vêtements mouillés, sans turban, un sabre à la bouche, deux pistolets attachés au cou, il gravit sur le vaisseau russe où le combat recommence avec une nouvelle furie. La force du vent , du courant et des voiles, ramenant le vaisseau russe vers la côte, il tombe une seconde fois sur la capitane. Gregg voyant alors son vaisseau aux mains de l'ennemi , monta lui-même aux cordages , mit de sa main le feu aux voiles, et se jetant aussitôt dans les chaloupes, avec Spiritof et une vingtaine d'officiers, abandonna son vaisseau à l'ennemi et aux flammes. Hassan, maître du vaisseau embrasé, aperçut, au travers du feu et de la fumée, l'évasion des 3.* 28

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officiers russes. Il vit ce qui restait de leurs soldats et de leurs matelots, dociles encore dans la confusion de la défaite et de l'incendie, n'ajoutant point à la confusion par de vains efforts pour leur propre salut., et respectant , par une obéissance tout à-la-fois héroïque et servile , la fuite de leurs officiers. Il considéra la mer couverte des canots de leur escadre , qui s'approchaient pour recueillir ceux qui pourraient encore échapper. Hassan dans sa victoire même , exposé au plus extrême péril, s'arrêta plein d'étonnement pour contempler la discipline de ses ennemis : et son admiration, à ce que lui-même a raconté, suspendit un moment le soin de son salut. Aucun ordre pareil ne pouvait exister chez les Turcs. Les plus lâches, dans le combat, s'étaient servi des canots pour fuir; les felouques étaient loin, et la capitane non moins embrasée que le vaisseau russe. Il n'avait plus d'autre ressource que de s'élancer une seconde fois à la mer, tout affaibli qu'il était par cinq blessures et par le sang qui en coulait. Un ami lui restait, un Algérien, qui l'avait depuis longtemps accompagné dans tous ses périls et toujours partagé sa fortune. Au moment où ils allaient ensemble s'élancer dans les flots , ils virent étendu sur le pont un esclave espagnol qui avait donné dans le com-

bat des preuves du plus grand courage , et qui respirait encore. Hassan arrête son compagnon, lui dit que de laisser ce brave homme sur le vaisseau c'est l'abandonner aux flammes , et que la mer peut le sauver. Ils le prennent, le précipitent avant eux, et la fortune seconda leur pitié. Tous deux s'élancent après lui. Au moment où Hassan prit cette résolution, un Grec, excellent nageur, monté sur un canot russe, le voit de loin, le reconnaît, s'élance à la mer, mais sa chute et les vagues dérobant un moment à ses yeux celui qu'il voulait saisir, il s'élance sur un autre Turc ; et ces deux malheureux , au milieu des flots , se saisissent à la vue des deux escadres, et se poignardent l'un l'autre. Pendant ce temps, l'Algérien qui n'avait aucune blessure, parvint à saisir Hassan, et nageant vers un débris qui flottait sur l'eau, l'y conduisit, l'y attacha, et le traîna ainsi au rivage.

Les deux vaisseaux embrasés , se détachant par l'effet de l'incendie, voguaient au gré du vent et des vagues. Le vaisseau russe bien plus enflammé, brûlant avec rapidité, aborda près de terre et sauta le premier. Le vaisseau turc, ne brûlant encore que par le haut, était porté au milieu de la flotte ottomane. Cette flotte épouvantée coupa ses câbles, et chaque vais

seau déployant ses principales voiles , suivit la côte. Les deux divisions russes qui se trouvaient aussi sous le vent du vaisseau enflammé , n'inquiétèrent point cette fuite, et seulement à mesure que les vaisseaux turcs, en longeant le rivage, passaient à leur portée, les uns et les autres se canonnaient en désordre et dans l'éloignement. Les vaisseaux turcs, en suivant ainsi la côte, rencontrèrent le petit golfe de Tchesmé, et y entrèrent comme dans un asile.

L'armée russe jeta l'ancre à la même place que l'armée turque venait d'abandonner ; et apercevant les vaisseaux ennemis amoncelés dans une baie étroite , et dont l'entrée se trouvait encore resserrée par un rocher qui s'élevait au milieu des eaux , on conçut l'espérance d'y incendier toute cette flotte.

Quatre vaisseaux russes furent aussitôt détachés pour fermer la sortie de cette baie. Mais les courants firent tomber ces quatre vaisseaux sous le vent , sans que de tout le jour aucune manœuvre pût les rapprocher.

Chacune des deux escadres demeurait ainsi dans un extrême péril , l'une malgré sa force , amoncelée entre des rochers, où il était facile de la détruire, l'autre, malgré sa faiblesse, séparée en deux divisions, hors de portée de se secourir mutuellement.

Hassan qui s'était fait porter au lieu du danger, représenta au capitan-pacha combien la flotte ottomane était exposée dans cette anse. Mais celui-ci, de plus en plus attaché à sa résolution de ne point combattre , se croyait sous la protection de la petite forteresse de Tchesmé et des batteries qu'il faisait établir sur les côtes. Il défendit à tout vaisseau de prendre le large, et envoya par terre aux Dardanelles, pour en faire venir encore quelques vaisseaux. Il employa toute la journée suivante à établir des batteries sur le rivage. Une fut placée sur le rocher qui rétrécissait l'entrée du golfe. Quatre vaisseaux placés en travers dans l'intérieur du golfe , couvraient toute la flotte et défendaient le passage. Mais pendant cette même journée, l'escadre russe parvenue à se réunir, préparait des brûlots pour une expédition plus terrible qu'un combat.

Au milieu de la nuit , ces brûlots s'avancent , soutenus par trois vaisseaux de ligne , une frégate et une bombarde. Un de ces vaisseaux , monté par Gregg , arriva le premier à l'entrée du port, et y resta long-temps exposé au feu de la batterie et des quatre vaisseaux ennemis , faisant de son côté un feu terrible et continuel avec des grenades , des boulets rouges , des carcasses, des fusées, de la mitraille. Les deux

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autres vaisseaux arrivèrent enfin à la même portée , et commencèrent un feu semblable, tandis que la bombarde placée à leur tête envoyait au loin ses bombes dans l'intérieur du golfe. Pendant ce temps , les deux brûlots approchent , conduits l'un et l'autre par des officiers anglais. L'un dont le commandant ne put bien faire comprendre ses ordres par les Esclavons et les Grecs qui formaient son équipage, prit feu trop tôt, et brûla inutilement ; l'autre s'en éloigna et gagna le centre de l'ennemi. Le crampon s'accrocha à quelques grillages d'un des plus gros vaisseaux turcs. Cinq minutes après le vaisseau turc fut enflammé, et le feu gagna aussitôt sur les trois autres vaisseaux qui fermaient le port.

Les vaisseaux russes auxquels on avait envoyé toutes les chaloupes, se retirèrent pour n'être pas exposés quand les vaisseaux ennemis sauteraient en l'air.

L'escadre turque était si resserrée que les vaisseaux se touchaient presque les uns les autres. En peu d'instants les flammes poussées par le vent s'élevèrent, s'étendirent et offrirent aux yeux des Russes le spectacle de la flotte ennemie embrasée tout entière. Le golfe de Tchesmé ne paraissait qu'un immense globe de feu. De lamentables cris sortaient de cette mer

enflammée. La plus grande partie des équipages turcs était descendue à terre dans la journée précédente. Ce qui restait dans les navires se précipite dans la mer et cherche à fuir au rivage. Mais les canons de ces vaisseaux étant chargés ; à mesure que la flamme les échauffait, les batteries faisaient feu et foudroyaient la côte. Quand l'embrasement eut gagné les soutes à poudre, d'affreux éclats retentissaient du sein de cet horrible incendie , et dispersaient au loin des débris , des corps expirants, des troncs mutilés.

Les habitants de Chio accourus au rivage, et tremblant de voir leur ville pillée par les vainqueurs, voyaient distinctement à la lueur de l'incendie et sur toute la surface de la mer différentes scènes de cette horrible catastrophe ; les eaux couvertes de malheureux nageant à travers les débris enflammés; la forteresse de Tchesmé, la ville et une mosquée bâties en amphithéâtre sur une colline, abîmées de fond en comble, et tous les habitants de cette côtç fuyant sur les hauteurs éloignées. On entendait mugir dans l'enfoncement des terres les montagnes et les rochers. Au moment de cette destruction , il y eut un si horrible fracas , que Smyrne , distant de dix lieues , sentit la terre trembler. Athènes , à plus de cinquante lieues d'une

mer coupée d'îles, prétend en avoir entendu le bruit. Les vaisseaux russes , quoique assez éloignés, étaient agités comme par les secousses d'une violente tempête. Cet affreux spectacle dura depuis une heure après minuit, jusqu'à six heures du matin.

Les chaloupes russes sauvaient quelques-uns des malheureux qui, après être sautés en l'air, ou s'être précipités eux-mêmes dans la mer, erraient sur les flots ; et quoique le plus grand nombre des Turcs fût parvenu à se jeter à la côte , tous les rivages d'alentour furent couverts de cadavres. Il y eut de brûlés quinze gros vaisseaux de soixante-quatorze à cent pièces de canon, neuf de quinze à trente, et plusieurs galères. Un seul vaisseau de soixante canons et cinq galiotes, échappèrent aux flammes , et tombèrent entre les mains des Russes.

La terreur fut aussi grande dans Constantinople que l'avait été la sécurité. On trembla que l'escadre russe ne franchît le passage des Dardanelles , seule défense de cette capitale , et ne vînt incendier Constantinople, ou dicter la paix sous les murs du sérail. Le vent du nord qui avait favorisé les Russes pendant le combat , ne dura que le temps nécessaire pour réparer leur escadre , et devint favorable pour faire voile vers le détroit et forcer le passage.

DE POLOGNE. 44 r

Elphinston l'avait juré sur sa tête à l'impératrice. 11 insista avec sa violence accoutumée pour aller terminer la guerre. Gregg et tous les Anglais appuyèrent son avis. Mais cette escadre victorieuse était dans un dénuement total. 11 ne restait qu'une poignée de Russes et vingt mille Albanais, Monténégrins, Zantiotes, Maniotes et autres ramas de Grecs pris dans les îles , beaucoup de malades , beaucoup de blessés , pas six cents hommes en état de combattre, presque plus de munitions. Moins on avait de monde et de ressources, disait Elphinston, plus il fallait profiter à la hâte , de la terreur qu'on avait inspirée, et achever la guerre par une heureuse témérité. Déchu du commandement, il ne demandait pour lui que l'honneur de montrer le chemin. Orlof attendait une troisième escadre partie de Pétersbourg avec des troupes de débarquement. Une haine invincible avait éclaté entre Elphinston et lui. Orlof avait demandé à l'impératrice de le délivrer de cet homme violent et intraitable. Soit cette haine, et que la promesse même faite par Elphinston à l'impératrice , éloignât Orlof d'une tentative dont cet homme se fût attribué l'honneur ; soit lâcheté, car Orlof, si renommé par son audace dans une conjuration, s'était toujours tenu loin des combats, et s'était évanoui à l'em-

442 HISTOIRE DE i/ ANARCHIE

brasement des deux premiers vaisseaux, soit enfin que le bombardement et l'incendie de Constantinople, en terminant aussitôt la guerre, n'eût pas assuré la fortune qu'il méditait pour sa famille ambitieuse de régner dans quelque partie de la Grèce , il s'opposa à cette tentative. Il représenta « que ses espions répandus dans » toute la Grèce ne lui avaient encore fait par- » venir aucune nouvelle, ni de l'escadre qui de- » vait arriver par la mer Noire , ni de Tarmée » qui devait arriver par la Géorgie ; qu'il ne » fallait pas risquer la flotte de sa souveraine ; » que cette flotte périrait tout entière à Tat- » taque des Dardanelles ; qu'elle n'avait pas été » envoyée pour décider la paix par un coup » de main, mais pour faire dans la Grèce un » établissement durable ; qu'il fallait s'emparer » des îles qui avoisinent le détroit, empêcher » Constantinople de tirer ses vivres de l'Archi- » pel, abandonner cette ville aux séditions que » la famine y ferait naître, ou du moins atten- » dre dans cette position que Tannée de Géor- » gie se fût avancée vers Trébisonde , et que la » flotte du Tanaïs fût descendue vers le canal » du Bosphore. »

Les Russes restèrent donc dix jours entiers dans les parages de Tchesmé , s'occupant à chercher dans les eaux où la flotte ottomane avait

été incendiée, tout ce qu'on pouvait recueillir de ses débris. On en repêcha l'artillerie ; on s'empara des barques restées au rivage ; on pilla la bourgade de Tchesmé. Deux villes riches et florissantes étaient dans le voisinage , Chio et Smyrne : Tune, capitale de cette île, célèbre dans l'antiquité par la culture de ses terres, et encore aujourd'hui la mieux cultivée de l'Archipel. Deux vaisseaux russes vinrent ancrer sur la côle. Mais avertis par une intelligence secrète que les Turcs y étaient en force, et tous les Grecs désarmés , les Russes ne voulurent pas compromettre leur gloire, et laisser, par une attaque inutile, dissiper la terreur qu'ils avaient inspirée. Smyrne, sur la côte d'Asie, et qui au milieu d'un pays dévasté, en proie aux brigands, et où les peuples n'ont conservé aucun art, conserve encore presque seule son industrie et son commerce , nageait alors dans le sang. Les Turcs échappés des vaisseaux embrasés s'y étaient réfugiés , et communiquant leur rage au peuple et à la milice , ils se jetèrent sur tous ceux des Grecs qu'ils rencontrèrent dans les rues. Plus de mille furent massacrés, et parmi eux quelques Européens. Le pacha et les beys risquèrent leur vie pour apaiser ces furieux. Plusieurs Grecs se sauvèrent dans des barques et portèrent cette nouvelle au comte Orlof , en

le suppliant de les secourir. Mais à la réquisition du pacha, les consuls des nations franques envoyèrent en commun une députation à ce général, pour le prier de ne point attaquer Smyrne , et lui représenter que la seule apparition de sa flotte serait le signal du pillage et du massacre de plus de mille sujets de tous les souverains de l'Europe ; que Smyrne devait être considérée moins comme une ville ennemie , que comme une ville neutre et l'entrepôt général de tout le commerce du Levant. On travaillait en même temps à mettre en défense le port, le château et la ville. Le consul de France, Peyssonnel, homme distingué par l'étendue de ses connaissances et de ses talents , employait tous les Français à ces travaux. Orlof se servit des prétextes honorables qu'on lui fournissait, et sous un voile de modération et d'égards il couvrit la faiblesse qui l'empêchait de rien entreprendre.

Cependant on apprit que plusieurs vaisseaux turcs avaient été , avant l'incendie , mandés des Dardanelles. Elphinston fut envoyé pour les intercepter ; et avec le vent le plus favorable , ce chef d'escadre résolu de justifier ses promesses, fit enfin voile pour le détroit.

Ce canal célèbre , où une mer étroite sépare l'Europe et l'Asie , est défendu à sa première

entrée par deux forteresses situées sur les deux rivages opposés. On les nomme les nouveaux châteaux, parce qu'ils ont été construits dans le dernier siècle, afin que les flottes turques fussent protégées à cette entrée contre les insultes des flottes vénitiennes qui avaient osé plus d'une fois les y venir attaquer. La distance de l'un à l'autre de ces châteaux est presque de deux mille toises. Le canal dans son intérieur et sur les deux rivages est bordé de collines cultivées par des habitants grecs. On rencontre ensuite les vieux châteaux. Mahomet II les fit bâtir aussitôt qu'il eut conquis Constantinople ; et dans cet endroit l'intervalle d'un rivage à l'autre ne s'étend qu'à y5o toises. Plus avant il se resserre encore, et à une lieue et demie au nord des vieux châteaux , deux pointes qui se rapprochent ne laissent de canal entre elles qu'environ 375 toises. C'est là le passage renommé chez les poètes par le courage et l'infortune de Léandre , qui le traversait à la nage toutes les nuits pour voir pendant quelques heures Héro, son amante. Il est plus renommé encore chez les historiens ; chez ceux de l'antiquité comme chez les modernes. C'est l'endroit où Xercès fit jeter un pont quand il amena toutes les forces de l'Asie pour attaquer inutilement la Grèce. C'est l'endroit que Soliman, sans vais-

seaux et sans barques, franchit sur un radeau, conduisant pour la première fois en Europe une troupe de Turcs qui devaient y fonder un nouvel empire.

Sur la pointe de terre qui dans cet endroit resserre le passage du côté de l'Europe , était remplacement de l'ancienne Sestos. Sur le rivage d'Asie on voit encore les ruines d'Abidos. Ce passage étroit n'était point fortifié, et les premières difficultés franchies, on ne trouvait plus qu'une vaste mer ouverte jusqu'à la capitale de l'empire ottoman, située à 60 lieues plus loin sur un autre canal qui communique de la Propontide avec la mer Noire.

Le nom de Dardanelles que porte aujourd'hui ce détroit , et les châteaux qui le défendent, s'est perpétué sur cette côte depuis Dardanus, l'un des fondateurs de Troie, située non loin de ce rivage. Le promontoire qui, du côté de l'Asie, s'avance dans la mer, était le promontoire Sigée, si renommé chez les anciens poètes.

Les Turcs n'avaient fait aucun préparatif pour mettre les châteaux en défense. Les murs étaient en ruines. Il n'existait auprès des châteaux d'Asie qu'une seule batterie à moitié ensablée. On avait retiré presque tous les canonniers pour les envoyer aux armées de terre. Un

visir disgracié, ce même Moldavangi qui, à la fin de l1hiver précédent , avait si témérairement entrepris de conduire les Turcs en Pologne , et que toute son armée avait alors abandonné , commandait aux Dardanelles comme dans un lieu d'exil. Il se reposait avec sécurité sur Tancienne réputation de ces châteaux et sur la force naturelle du lieu. En effet, des courants rapides, augmentés par la violence des vents du nord fréquents en ces climats, empêchent souvent les vaisseaux de remonter le canal. Mais cet obstacle avait disparu. Un vent du sud forcé qui dura plusieurs jours aurait fait franchir à l'escadre russe ce passage redouté. Le 26 juillet, vers les cinq heures du soir, l'escadre d'Elphinston, composée de trois vaisseaux et de quatre frégates , en poursuivant les deux caravelles qu'elle avait eu ordre d'intercepter, et qui, à sa rencontre , étaient rentrés dans le canal, vint insulter les premiers châteaux. Les batteries turques firent feu. Il y avait autant de coups à tirer que de pièces, mais rien pour recharger. En sacrifiant , ou pour mieux dire , en exposant deux frégates pour balayer les canonniers turcs qui étaient entièrement à découvert, la flotte russe eût aisément franchi le premier pas. Le vent du sud soufflait avec assez de force pour refouler les courants avec rapidité.

Elphinston entre dans le canal à travers les décharges de l'artillerie ennemie. Il passe sans être atteint, et voyant que pas un vaisseau russe ne le suit, content dans sa rage d'avoir justifié en quelque sorte ses promesses, content d'avoir rejeté sur les généraux russes la lâcheté qui leur arrachait des mains une si brillante victoire , il s'avance tranquillement dans le détroit, ne daigne pas tirer un seul coup sur les batteries turques , jette l'ancre dans le canal même, y fait sonner ses trompettes, battre ses tambours , se fait servir du thé, et, après avoir ainsi insulté plus encore à la faiblesse russe qu'à la faiblesse ottomane, il revire de bord, et malgré le vent contraire , se laisse ramener par les courants et rejoint son escadre.

Moldavangi, ce pacha présomptueux, commis à la garde des Dardanelles, s'attribuait avec orgueil un succès dont il n'avait jamais douté , et ne craignait point une seconde tentative. De leur côté , les Pvusses restaient avec quelques vaisseaux à l'entrée du détroit. Leur flotte entière s'y était alors réunie afin de s'emparer de toutes les îles qui l'environnent , d'y passer l'hiver, d'intercepter les convois qui passent de l'Archipel à Constantinople , et d'attendre les nouveaux renforts qui arrivaient de Piussic. Les troupes de terre étaient descendues dans

l'île de Lemnos, située en face du canal, et assiégeaient le château de cette île , dont le port eût aisément contenu leur flotte. Pendant ce temps, leurs vaisseaux occupaient les passages des îles voisines et bloquaient l'entrée des Dardanelles. Les deux ennemis restaient ainsi dans un égal aveuglement, dans une égale ignorance, les uns de leur danger, les autres de leur avantage. Mais il ne fallait que la durée d'un vent favorable pour démontrer enfin aux Russes ce qu'ils pouvaient oser ; la destinée d'un si grand empire et de tant d'états ne dépendait alors que de ce léger caprice de la fortune. Constantinople n'était pas aussi tranquille, et ce peuple désarmé n'avait pas cette trompeuse sécurité que donne à des barbares l'attente du danger les armes à la main. Quelques étrangers surtout firent représenter au divan l'extrême péril qui menaçait l'empire. La vérité des avis qu'ils avaient donnés, et qu'on se reprochait de n'avoir pas crus, fit ajouter plus de foi à leurs nouveaux avis.

Il y en avait un parmi eux qui avait commencé à rendre de grands services à l'empire ottoman, et qui s'offrit alors à mettre les Dardanelles en défense ; c'était le baron de Tott, né d'une de ces familles hongroises qui ont si long-temps 3. 2.9

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défendu la liberté de leur pays contre la tyrannie de la maison d'Autriche , soutenues dans les temps de guerre générale par la Turquie et par la France, et toujours abandonnées dans les traités de paix. Quelques-unes de ces familles ont péri ; d'autres, réfugiées en France , ont les premières formé chez cette nation des corps de troupes légères à l'imitation des troupes hongroises. Le père du baron deTott avait contribué à lever et à former le premier régiment que la France en ait ou. Plusieurs occasions de servir sa nouvelle patrie , l'ayant ramené plus d'une fois à Constantinople , son fds l'avait suivi dans un de ses voyages, s'y était instruit des usages et de la langue turque; et de là , revenu en France sans autre fortune que le métier de la guerre , il avait appris les détails de presque tous les arts militaires. Une commission , semblable à une de celles qu'avait eues autrefois son père, lui avait été donnée au commencement des troubles actuels ; et c'est de lui que nous avons parlé sous le nom du secret émissaire que la France avait eu auprès du kan des Tartares, et qui avait contribué à faire déclarer cette guerre. La mort de Crim-Gueray l'ayant rendu inutile en Tartarie, il était revenu à Constantinople, et avait eu l'adresse, par le moyen d'un médecin du se-

Dii POLOGNE. 45 I

rail, de faire parvenir, sous les yeux du sultan, quelques mémoires sur tout ce qui manquait aux Turcs dans toutes les parties de îa guerre. À cette lecture, ce prince parut frappé d'étonnement. Il apprit avec terreur que les plus simples notions de cet art lui avaient toujours été étrangères, et Tétaient devenues à son peuple. 11 fit successivement demander de plus grandes instructions, et reconnut enfin que cette ignorance s'étendait également à tous les arts militaires. Tott, pour se faire entendre de ce prince," fut réduit à composer des cartes géographiques du théâtre des hostilités, dont le sérail et le divan et Constantinople même étaient entièrement dépourvus. Cette intelligence entre le sultan et un jeune étranger, demeura quelque temps cachée. Mustapha, dans les conjonctures critiques où il se trouvait , redoutait moins encore les désastres d'une guerre malheureuse, que les mécontentements de son peuple. Son premier dessein fut de faire secrètement instruire, par le baron de Tott, un jeune Turc, assez heureusement né pour le pouvoir élever rapidement aux premières dignités de l'empire. Mais s'enhardissant peu-à-peu, ou plutôt commençant à redouter ses ennemis plus que ses sujets, il prit enfin la résolution de soumettre

publiquement à l'inspection du baron de Tott, tous les travaux de l'artillerie turque. Quel fut Fétonnemenl de celui-ci en entrant dans l'arsenal de Constantinople ! Tout semblait y annoncer, à des yeux attentifs, la prochaine ruine de cet empire ; et pour ainsi dire on y lisait d'avance, sur le bronze et l'airain, ses inévitables destinées, les déroutes de ses armées, la prise de ses villes , et la destruction totale dont il était menacé. Au milieu d'anciens trophées en désordre, et d'armes autrefois conquises sur les peuples vaincus , Tott vit avec effroi que toute espèce de préparatifs y manquait. Sans détailler ici les infâmes prévarications qui laissaient cet arsenal presque vide , et qui tiennent à des vices plus irrémédiables que l'ignorance, sans parler des criminelles négligences commises par les vils mercenaires substitués dans les places les plus importantes à ceux que les anciennes institutions y avaient établis, aucune des inventions modernes n'y était parvenue; on n'y connaissait encore, ni l'usage du cercle pour diriger les bombes, ni celui des boulets rouges, ni l'art de se mettre à couvert dans les batteries, ni la composition des balles à feu pour éclairer la nuit. Tott reconnut que les instruments et les outils les plus nécessaires aux plus simples travaux,

et qui accélèrent et facilitent les plus difficiles, n'y avaient jamais été employés; que la poudre dont on y faisait usage était mal composée ; que les mèches, à peine allumées, se réduisaient aussitôt en charbon; en un mot, que, si toute vertu militaire n'était pas entièrement dégénérée chez les Turcs , ils étaient restés dans la plus barbare ignorance de tous les arts qui tiennent aujourd'hui à la guerre ; et que désormais il leur était impossible de soutenir l'attaque de la moins instruite des nations européennes.

Aussitôt que Tott eut senti le rôle où la fortune pouvait le conduire , il se pressa de faire apporter de France tous les livres qui traitent de tous ces différents arts ; tous ces excellents traités composés par les Français, sur les fortifications, sur l'attaque et la défense des places, sur l'artillerie, sur l'art du mineur, sur le jet des bombes, le Dictionnaire même de l'Encyclopédie , car de nos jours la guerre embrasse presque tous les arts. Tott allait se trouver au milieu de Constantinople humiliée par ses défaites, comme autrefois le Lacédémonien Xantippe s'était trouvé dans Carthage vaincue.

Les ministres ottomans, qui se flattaient que

ces défaites même rendraient bientôt la paix nécessaire, s'opposaient au crédit qu'un étranger, un chrétien était près d'acquérir. Ils s'efforçaient de l'éloigner de leur maître ; ils voulaient fermer les yeux de leur nation à ces lumières nouvelles. Mais dans le danger dont la capitale se trouvait alors menacée par l'incendie de la flotte , et par la croisière des vaisseaux russes à l'entrée des Dardanelles, cette inquiète jalousie céda à une plus grande terreur; et Tott ayant offert de se rendre aux Dardanelles, ses services furent agréés. Tout ce que le commerce français avait amené à Constantinople d'ouvriers de vaisseaux , fut employé à former sur toutes les côtes de nouvelles défenses. Quelques-uns de leurs navires furent changés en brûlots. On employa leurs matelots aux batteries , leurs charpentiers a la construction des affûts. Tott fit transporter à ces nouvelles batteries la poudre qu'il fit prendre à plus de deux cents navires étrangers. Les Turcs, qu'il instruisait au service du canon et des bombes , admirant euxmêmes la promptitude et la justesse de leurs coups, étaient incertains si, dans les procédés nouveaux auxquels il les exerçait , il n'entrait pas quelque procédé magique. Mais le pacha des Dardanelles rassurait leur superstition alai •-

DE POLOGNE. fô$

mée, prêtait son autorité à tous ces exercices, et, sans aucune jalousie, se piquait d'une heureuse émulation. Le brave Hassan qui, malgré ses blessures, s'était fait transporter où il pouvait être utile , secondait également tous les travaux de Tott. En un mot, en peu de semaines , le passage du détroit fut rendu inexpugnable , et tous les ouvrages pourvus de bons défenseurs.

Elphinston qui , jusqu'à ce moment , avait encore espéré que l'occasion elle-même éclairerait enfin les généraux russes , et les déterminerait à se laisser conduire vers les murs de Constantinople , voyant désormais cette entreprise impossible, et lui-même employé à d'inutiles croisières, s'abandonna à toute sa rage, et, dans un emportement de dépit et de colère , brisa son vaisseau sur un écueil. Il se fit conduire en Italie sur un navire anglais , se rendit à Pétersbourg, où il fut mal accueilli, et se retira dans sa patrie , sans récompense.

Nous raconterons bientôt comment le brave Hassan, sans vaisseaux et presque sans armes, parvint à faire lever le siège de Lemnos et à faire fuir la flotte russe. Mais avant que ces succès eussent rassuré Constantinople, de nouveaux désastres avaient achevé de porter la terreur

dans cette capitale ; les armes des Puisses avaient été plus heureuses encore dans leur campagne de terre.

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