‹ Œuvres posthumes complètes le Koran Sterne inéditChapitre 75 sur 173 · CHAPITRE XLIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIII

SIOI-MÈME.

Puisque je suis en train de parler de moi, peutêtre cela nous amusera-t-il, — vous ou moi, — ce qui revient au même dans la disposition d’esprit où je me trouve — de décrire le caractère et les particularités de Tria juncta in tmo. — Aussi vais-je lui consacrer tout ce chapitre.

Le trait caractéristique de mon imloles , — non pas indolence, — car je suis aussi actif que passionné, — c’est la philanthropie. — Elle est le sine qua non de ma constitution. Elle est ma divinité, dans laquelle vit, se meut et subsiste mon être.

Le momentum de mes affections pour l’humanité est en relation récijmoque avec le ciel et la terre. Je me considère moi-même comme un medium, — et j’aime les autres avec cette chaleur et cette indulgence que je voudrais voir mon Créateur ressentir pour moi. — Je pardonne a leurs erreurs, je pallie leurs fautes, et je désire leur bonheur temporel et éternel. — Amen!

Ce sentiment est le premier qui s’éveille en moi et le dernier qui m’abandonne quand je preuds congé de mes sens. — Je me suis souvent supposé prince souverain, et j’ai passé des journées entières à constituer ma maison et a distribuer les emplois et les fonctions de mon royaume.

Oui, je l’avoue, je me suis assis gravement, un matin, devant une feuille de papier, et j’y ai inscrit les noms de tous mes amis et de mes connaissances en regard de chaque office. Je les classai suivant leurs mérites et capacités respectifs, en donnant, comme il convient à un roi, aux talents et a la vertu supérieurs, le pas sur mes attachements les plus vifs. —

N’était-ce pas l'a, ditesmoi, une scène digne de Moorfields (1)? Un manuscrit pareil, trouvé en ma possession, ne semblerait-il pas avoir été écrit avec un charbon sur les murs d’un cabanon? Oui, je le confesse, un jour, grâce â des rêveries et des extravagances de ce genre, je crus sérieusement avoir été fou pendant une partie de ma vie. — Mais heureusement je reconnus bientôt que ma crainte à cet égard provenait simplement de ce que, pendant celte triste période de mon existence, j’avais fait ma société d’une bande de fous indifférents.

Dans d’autres moments j’ai refusé absolument

[\] Maison do fous. [Xole du Traducteur .1

d’élreroi. Je brûlai ina liste de promotions, et je m’écriai : Nolo coronari! — La royauté ne suflisait pas pour assouvir ma soif de pouvoir et de domination. Elle ne s’étendait que sur le bonheur temporel du genre humain et se trouvait limitée à cette partie intime des mortels comprise dans les bornes étroites de mon propre royaume. — Elle n’offrait en outre quelque garantie de bonheur h mes sujets que peu- • dant le cours de ma vie.

Je préfère Socrate a Solon, et j’aimerais mieux diriger le gouvernement moral que le gouvernement politique de l’humanité. — La seule et vérila J b|e ambition consiste à s’attribuer dans la vie une mission qui s’étende également à toutes les nations, à tous les siècles , f et atteigne même jusqu’à l’éternité-

Je suis peut-être uu. des premiers philosophes du monde entier. — Les hommes de sens admirent en moi, les fous l'envient, cette prétendue supériorité <le talent. — Ils croient quejc l’ai acquise à force d’étude, de travail, de résolution, et grâce aux avantages naturels d’une capacité innée et d’une grande force d’esprit. .

Je ne veux pas qu’ils gardent cette croyance, — ’ d'abord parce quelle est làusse, — et, en second lieu, parce qu elle pourrait empêcher plusieurs d’entre eux de tenter d’arriver à une perfection de caractère aussi heureuse puais en même temps aussi

aisée a atteindre. — Ferme ttez-moi de les détrempe 1 '- -

Jusqu’à l’âge dé vingt-deux ans, j’ai ressemblé aüx autres hommes. — J’ai ressenti la douleur, la maladie, les désappointements et le malheur tout aussi naturellement que la chaleur et le froid, la faim et la soif. — J’ai toujours été porté à la méditation.

— Un matin je gisais étendu et agité dans mon Ht, luttant contre les attaques d’uii ou de plusieurs des maux dont je viens de donner la liste, et songeant a la supériorité incontestable déployée en dé telles épreuves par les philosophes de l’antiquité.

J’enviai, j’admirai cette heureuse force d’esprii. Tout a coup je me sentis touché par la ffrûce; et; faisant claquer mes doigts, je m'écriai : Et mai aussi je serai phUosophe! Je me levai immédiatement, — bien décidé a he pas me rendormir, de peur d’oublier ma résolution. — Je passai les culottes d’un philosophe, — peut-être bien alors celles d’un païen, — et je devins philosophe pour la vie.

— Et moi aussi je suis peintre. — *

Voilà, croyez-le bien, messieurs, la seule leçon ou le seul grade que j’aie jamais pris dans cette no- Me scienee de l'escrime, — et j’ai trouvé cela trèssuflisant. —

Dans une entreprise de ce genre, comme dans nos luttes contre nos passions, les difficultés que nous appréhendons, bien plus que cëlles que nous

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rencontrons, sout le seul obstacle qui nous empêche généralement d'atteindre, dans la vie, a la philosophie et à la vertu. \

Quelle différence existe-t-il entre une femme chaste et une femme fragile? L'une a lutté H l 'autre point. — Entre un homme brave et un poltron?

L’mu a lutté cl Vautre pas , — Entre un honnête homme et un coquin ? L 'un a lutté et Vautre non. —

Je suis habituellement enjoué, — mais je suis surtout remarquablement plus gai dans la douleur, la maladie ou le malheur, — pourvu que le malheur me soit personnel, — que dans toute autre circonstance de ma vie. Visiter les malades ce$se d'être un devoir de l’Écriture quand il s’agit de moi. — Le monde entoure ma couche, non pour gémir, mais pour sourire de mes souffrances et pour m’entendre confesser l’esprit sur le chevalet , et me voir affiner mon métal dans le creuset.

l'p de mes amis me croyait sur le point d'expirer d’une sévère attaque de colique bilieuse, — et j’aurais certainement éclaté h l’instant même si je n’avais pas été fort heureusement abandonné par trois médecins , — et par conséquent débarrassé de la pression des médecines. Mon ami, dis-je, se montra très-indigné de la gaieté indécente, comme il l’appelait, avec laquelle je me disposais à quitter le monde. — Voici en propres termes la réponse que je lui adressai : —

« Vos chrétiens, paresseux et indolënts, sont trop portés a entretenir dans leur esprit la dangereuse croyance a l'efficacité du repentir an lit de mort. — Je n’ai jamais été assez fou pour m’y fier. — Quand on demandait à Socrate, avant son procès, pourquoi il ne préparait pas lui-même sa défense, il répondit noblement : Je n'ai fait que cela toute ma vie.

« Celui qui remet a ses derniers instants la grande oeuvre du salut consume son temps en bagatelles jusqu'à l’arrivée de la nuit , pendant laquelle l'homme ne peut plus travailler. — Une attrilion (1) au lit (je mort, — et ce n’est pas autre chose quand on en arrive là , — ressemble à la dernière parole de Vanini, — qui, athée toute sa vie, en appelaàDieu dans les flammes.

« Une apoplexie peut-elle nous priver du salut? Non ! Eh bien ! la peur seule peut donc alors nous rendre tristes à notre départ. — La vie n’est qu’une plaisanterie, la mort en doit donc être sûrement le véritable sel. — L’existence la plus longue est aussi courte qu’une épigramme , et la fin n’en est que la pointe. » . •

Mon sage ami se retira dans un coin de la chambre à coucher et se mit en prières.

(t) Le repentir par crainte du châtiment et non celui par refrret du péchÆ, lequel constitue la contrition. [Noie de Sterne.'

PARITE I

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