‹ Œuvres posthumes d'André Chénier, augmentées d'une notice historique, par m. H. de Latouche; revues, corrigées, et mises en ordreChapitre 47 sur 119 · AUX DEUX FRÈRES DE FANGE · texte numérisé non relu

AUX DEUX FRÈRES DE FANGE

Vous restez, mes amis, dans ces murs où la Seine Voit sans cesse embellir les bords dont elle est reine. Et près d’elle partout voit changer, tous les jours. Les fêtes , les travaux , les belles , les amours ;

Moi, l’espoir du repos et du bonheur peut-être, Cette fureur d’errer, de voir et de connaître,

La santé que j’appelle , et qui fuit mes douleurs, (Bien sans qui tous les biens n’offrent point de douceurs) : A mes pas inquiets tout me livre et m’engage.

C’est au milieu des soins compagnons du voyage Que m’attend une sainte et studieuse paix.

Que les flèches d’amour ne troubleront jamais.

Je suivrai des amis ' ; mais mon âme d’avance, Vous, mes autres amis, pleure de votre absence,

Et voudrait , partagée en des penchans si doux ,

Et partir avec eux, et rester près de vous.

I. L’auteur venait d’échapper à une très-forte maladie. l.es deux frères Trudaine, ses amis d’enfance, pour le rendre tout à fait à la santé, l’emmenèrent avec eux dans un voyage qu’ils firent en Suisse et en Italie. ( Note de l’Éditeur.]

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Ce couple fraternel , ces âmes que j’embrasse D’un lien qui, du Tems craignant peu la menace, Se perd dans notre enfance , unit nos premiers jours , Sont mes guides encore: ils le furent toujours. Toujours leur amitié, généreuse, empressée,

A porté mes ennuis, et ne s’est point lassée.

Quand Phœbus, que l’hiver chasse de vos remparts. Va loin de vous jeter quelques faibles regards.

Nous allons, sur ses pas, visiter d’autres rives.

Et poursuivre au midi ses chaleurs fugitives.

Nous verrons tous ces lieux dont les brillans destins Occupent la mémoire ou les yeux des humains : Marseille, où l’Orient amène la Fortune;

Et Venise, élevée à l’hymen de Neptune;

Le Tibre, fleuve roi; Rome, fille de Mars,

Qui régna par le glaive et règne par les arts; Athènes, qui n’est plus, et Bysance, ma mère; Smyrne , qu’habite encor le souvenir d’Homère. Croyez , car en tous lieux mon cœur m’aura suivi , Que partout où je suis vous avez un ami.

Mais le Sort est secret! Quel mortel peut connaître Ce que lui porte l’heure ou l’instant qui va naître? Souvent ce souffle pur dont l’homme est animé. Esclave d’un climat, d’un ciel accoutumé.

Redoute un autre ciel., et ne veut plus nous suivre Loin des lieux où le tems l’hahitua de vivre. Peut-être errant au loin, sous de nouveaux climats,

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.le vais chercher la mort qui ne me cherchait pas! Alors, ayant sur moi versé des pleurs fidèles,

Mes amis reviendront, non sans larmes nouvelles. Vous compter mon destin, nos projets, nos plaisirs. Et mes derniers discours, et mes derniers soupirs.

Vivez heureux! gardez ma mémoire aussi chère.

Soit que je vive encor, soit qu’en vain je l’espère ! Si je vis, le soleil aura passé deux fois Dans les douze palais où résident les Mois,

D’une double moisson la grange sera pleine,

Avant que dans vos bras la voile nous ramène.

Si long-tems autrefois nous n’étions point perdus ! Aux plaisirs citadins tout l’hiver assidus.

Quand les jours repoussaient leurs bornes circonscrites. Et des nuits à leur tour usurpaient les limites. Comme oiseaux du printems , loin du nid paresseux , Nous visitions les bois et les coteaux vineux ,

Les peuples, les cités, les brillantes Naïades;

Et l’humide départ des sinistres Pleïades Nous renvoyait chercher la ville et les plaisirs ,

Où souvent rassemblés, livrés à nos loisirs.

Honteux d’avoir trouvé nos amours infidèles.

Nous disputions encor de la gloire et des belles.

Ah! nous ressemblions, arrêtés ou flottaus.

Aux fleuves comme nous voyageurs inconstans.

Ils courent à grand bruit; ils volent, ils bondissent; Dans les vallons rians leurs flots se ralentissent.

ELEGIES

Quand THiver, accourant du blanc sommet des monts, Vient mettre un frein de glace à leurs pas vagabonds, Ils luttent vainement : leurs ondes sont esclaves ; Mais le Printems revient amollir leurs entraves; Leur frein s’use et se brise au souffle du Zéphyr;

Et l’onde en liberté recommence à courir.

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