ÉLÉGIE XXXV
Hier, en te quittant, enivré de tes cliarines.
Belle Daphné! vers moi, tenant en main des armes, Une troupe d’enfans courut de toutes parts:
Ils pdrtaient des flambeaux , des chaînes et des dards. Leurs dards m’ont pénétré jusques au fond de l’âme; IjCiu's flambeaux sur mon sein ont secoué la flamme ; Leurs chaînes m’ont saisi. D’une cruelle voix :
« Aiiueras-tu Daphné? » criaient-ils à la fois;
« L’aimeras-tu toujours?» — Troupeaugusleet suprême ! Ah! vous le savez trop, Dieux enfans! si je l’aime. Mais qu’avez-vous besoin de chaînes et de traits?
Je n’ai point voulu fuir : pourquoi tous ces apprêts? Sa beauté pouvait tout : mon âme, sans défense, N’a point contre ses yeux cherché de résistance. Oui, je brûle; 6 Daphné! laisse-moi du repos;
Je brûle; oh! de mon cœur éloigne ces flambeaux. Ah ! plutôt que souffrir ces douleurs insensées , Combien j’aimerais mieux sur des Alpes glacées Être une pierre aride, ou dans le sein des mère Un roc battu des vents, battu des flots amers!
O Terre! ô Mer! je brûle : un poison moins rapide Sut venger le Centaure et consumer Alcide.
ÉLÉGIES
Tel que le faon, blessé, fuit, court, mais dans son flanc Traîne le plomb mortel qui fait couler son sang: Ainsi, là , dans mon cœur, errant à l’aventure ,
Je porte cette belle, auteur de ma blessure.
Marne! Seine! Apollon n’est plus dans vos forêts;
Je ne le trouve plus dans vos antres secrets.
Ah ! si je vais encor rêver sous vos ombrages ,
Ce n’est plus que d’amour : du sein de vos feuillages, Daphné, fantôme aimé, m’environne, me suit De bocage en bocage , et m’attire et me fuit.
Si dans mes tristes murs je me cherche un asile. Hélas! contre l’Amour en est*il un tranquille?
Si de livres, d’écrits, de sphères, de beaux-arts. Contre elle, contre lui, je me fais des remparts,
A l’aspect de l’Amour une terreur subite
Met bientôt les Beaux-arts et les Muses en fuite.
Taciturne, mon front appuyé sur ma main.
D’elle seule occupé , mes jours coulent en vain.
Si j’écris, son nom seul est tombé de ma plume;
Si je prends au hasard quelque docte volume.
Encor ce nom chéri, ce nom délicieux.
Partout, de ligne en ligne, étincelle à mes yeux.
Je lui parle toujours; toujours je l’envisage; Daphné, toujours Daphné: toujours sa belle image Erre dans mon cerveau, m’assié.ge, me pwursuit. M’inquiète le jour, me tourmente la nuit.
Adieu donc, vains succès! studieuses chimères!
Et Beaux-arts tant aimés! Muses, jadis si chères'
ÉLÉGIES. 233
Malgré moi mes pensers ont un objet plus doux:
Ils sont tous à Daphné; je n’en ai plus pour vous. Que ne puis-je à mon tour, ah! que ne puis-je croire Que loin d’elle toujours j’occupe sa mémoire !