‹ Œuvres posthumes d'André Chénier, augmentées d'une notice historique, par m. H. de Latouche; revues, corrigées, et mises en ordreChapitre 77 sur 119 · XI · texte numérisé non relu

XI

Sans dédain, sans courroux, puissé-je être écouté! Puisse un vers caressant séduire la beauté!

Et, si je puis encore, amoureux de sa chaîne. Célébrer mon bonheur ou soupirer ma peine;

Si je puis, par mes sons touchans et gracieux,

Aller grossir un jour ce peuple harmonieux De cygnes dont Vénus égaye ses rivages.

Et se plaît à parer les eaux de ses bocages , '

Sans regret, sans envie, aux vastes champs de l’air Mes yeux verront planer l’oiseau de Jupiter.

Sans doute heureux celui qu’une palme certaine Attend victorieux dans l’une et l’autre arène;

Qui, tour à tour convive et de Gnide et des Cieux, Des bras d’une maîtresse enlevé chez les Dieux , Ivre de voluptés, s’enivre encor de gloire;

Et qui, cher à Vénus et cher à la Victoire,

Ceint des lauriers du Pinde et des fleurs de Paphos Soupire l’Elégie et chante les héros !

Mais qui sut à ce point, sous un astre propice. Vaincre du Ciel jaloux l’inflexible avarice?

Qui put voir, en naissant, par un accord nouveau Tous les Dieux à la fois sourire à son berceau?

Un seul a pu franchir cette double carrière :

C’est celui qui bientôt, loin des yeux du vulgaire. Va graver sa mémoire aux fastes d’Hélicon,

Digne de la Nature et digne de Buffon.

Fortunée Agrigente! et toi, Reine orgueilleuse.

ÉLÉGIES

Rome, à tous les combats toujours victorieuse!

Du poids de vos grands noms nous ne gémirons plus. Par l’ombre d’Empédocle étions-nous donc vaincus? Xucrèce aurait pu seul, aux flambeaux d’Épicure, Dans ses temples secrets surprendre la Nature ?

La Nature aujourd’hui de ses propres crayons Vient d’armer une main qu’éclairent ses rayons. C’est toi qu’elle a choisi! toi, par qui l’Hippocrène Mêle encore son onde à l’oncle de la Seine!

Toi, par qui la Tamise et le Tibre en courroux Lui porteront encor des hommages jaloux !

Toi, qui la vis couler plus lente et plus facile, Quand ta bouche animait la flûte de Sicile !

Toi, quand l’Amour trahi te fit verser des pleui-s. Qui l’entendis gémir et pleurer tes douleurs ‘ ! Malherbe tressaillit au-delà du Ténare,

A te voir agiter les rênes de Pindare.

Aux accens de Tyrtée enflammant nos guerriers.

Ta voix fit dans nos camps renaître les lauriers.

Les tyrans ont pâli, quand ta main courroucée Écrasa leur Thémis sous les foudres d’Alcée *. D’autres tyrans encor, les méchans et les sots.

1. Voyez l’Ode contre Adélaïde , OEuorrs de Le Brun ,\\y . III, ode IX. (IVb/e de l’Éditeur.)

i. Ibid, rode d’Alcëe contre les juges de Lesbos , livre V, ode XV. [Idem.)

ÉLÉGIES. ■ 2-agf

Ont fui devant Horace armé de tes bons mots ' ;

Et maintenant, assis dans le centre du monde,

Le front environné d’une clarté profonde.

Tu perces les remparts que t’opposent les Cieux;

Et l’Univers entier tourne devant tes yeux’.

Les fleuves et les mers , les vents et le tonnerre , Tout ce qui peuple l’air, et Thétis et la terre,

A ta voix accouru , s’ofFrant de toutes parts.

Rend compte de soi-même, et s’ouvre à tes regards. De l’erreur vainement les antiques prestiges Voudraient de la Nature étouffer les vestiges:

Ta main les suit partout ; et sur le diamant Ils vivront, de ta gloire éternel monument.

Mais toi-même, Le Brun! que l’amour d’üranie Guide à tous les sentiers d’où la mort est bannie; Qui, roi sur l’Hélicon, de tous ses conquérans Réunis dans ta main les sceptres différens; Toi-même, quel succès, dis-moi, quelle victoire Chatouille mieux ton cœur du plaisir de la gloire? Est-ce lorsque Buffon et sa savante cour Admirent tes regards qui fixent l’œil du jour ^ ;

I. Voyez l’Épilre sur la bonne et la mauvaise plaisanterie, Œuvres de Le Brun, liv. 1, épit. I. ( Note de l’Éditeur.')

•X. Ibid, le Poème intitulé La Nature, ibidem.)

3. Il est ici question de l’ode contre l’Envie, que Le Brun récita en effet chez Buffon devant un nombreux auditoire , et qui ,

a3o ÉLÉGIES.

Qu’aux rayons dont l’éclat ceint ta tête brillante Ils suivent dans les airs ta route étincelante; Animent de leurs cris ton vol audacieux,

Et d’un œil étonné te perdent dans les deux?

Ou lorsque, de l’Amour interprète fidèle.

Ta naïve Érato fait sourire une belle;

Que son âme se peint dans ses regards touchans,

Et vole sur sa bouche- au-devant de tes chants ; Qu’elle interrompt ta voix, et d’une voix timide S’informe de Fanni , d’Églé , d’Adélaïde ' ;

Et, vantant les honneurs qui suivent tes chansons. Leur envie un amant qui fait vivre leurs noms?

dans plusieurs endroits , excita des mouvemeiis d’enthousiasme.

( Note de V Éditeur. )

I. Fanni fut l’objet du premier amour de Le Brun. Cette inclination le conduisit , en 1760, à un mariage qui le rendit heureux pendant près de quatorze ans ; mais un fatal procès , survenu , en 1774 , à la suite de plusieurs querelles domestiques , dont sa mère et sa sœur furent les principaux auteurs , le for<;a à se sdparer de sa femme.

Adélaïde çt Églé, jeunes artistes, et amies intimes de cet homme illustre, occupaient au Louvre un logement voisin du sien. Le Brun leur a dédié un grand nombre de ses poésies. ( Note de l’Édit. )

ELEGIES

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