LA LAMPE
O nl'it! j’avais juré d’aimer cette infidèle;
Sa bouche me jurait une amour éternelle;
El c’est toi qu’attestait notre commun serment : L’ingrate s’est livrée aux bras d’un autre amant , Lui promet de l’aimer, le lui dit, le lui jure;
El c’est encore toi qu’atteste la parjure!
Et toi , I.âmpe nocturne ! astre cher à l’Amour ! Sur le marbre posée, ô toi, qui, jusqu’au jour. De ta prison de verre éclairais nos tendresses! C’est toi qui fus témoin de ses douces promesses. Mais, hélas! avec toi son amour incertain Allait se consumant, et s’éteignit enfin.
Avec toi les sermens de cette bouche aimée S’envolèrent bientôt en légère fumée.
Près de son lit, c’est moi qui fis veiller tes feux Pour garder mes amours, pour éclairer nos jeux; Et tu ne t’éteins pas à l’aspect de son crime!
Et tu sers aux plaisirs d’un rival qui m’opprime!
ÉLÉGIES. a37
Tu peux, fausse comme elle, et comme elle sans foi, Être encor pour autrui ce que tu fus pour moi; Montrant à d’autres yeux, que tu guides sur elle. Combien elle est perfide, et combien elle est belle!
— Poète malheureux, de quoi m’accuses-tu?
Pour te la conserver j’ai fait ce que j’ai pu.
Mes yeux dans ses forfaits même ont su la poursuivre. Tant que ses soins jaloux me permirent de vivre. Hier, elle semblait en efforts languissans Avoir peine à traîner ses pas et scs accens;
I^e jour venait de fuir; je commençais à luire;
Sa couche la reçut; et je l’ouïs te dire Que de son corps souffrant les débiles langueurs D’un sommeil long et chaste imploraient les douceurs; Tu l’embrasses, tu pars, tu la vois endormie ;
A peine tu sortais que cette porte amie S’ouvre; un front jeune et blond se présente; et je vois Un amant aperçu pour la première fois.
Elle alors, d’une voix tremblante et favorable,
Lui disait: «Non, partez; non,je suis trop coupable.» Elle parlait ainsi, mais lui tendait les bras;
Le jeune homme près d’elle arrivait pas à pas r Alors je vis s’unir ces deux bouches perfides.
Je vis de ses beaux flancs l’albâtre ardent et pur, Lis, ébène, corail, roses, veines d’azur:
Telle enfin qu’autrefois tu me l’avais montrée.
a38 ÉLÉGIES.
De sa nudité seule embellie et parée.
Quand vos nuits s’envolaient, quand le mol oreiller La vit sous tes baisers dormir et s’éveiller.
Et quand tes cris joyeux vantaient ma complaisance; Et qu’elle, en souriant, maudissait ma présence.
En vain , au Dieu d’Âmour, que je crus ton appui , Je demandai la voix qu’il me donne aujourd’hui ;
Je voulais reprocher tes pleurs à l’infidèle;
Je l’aurais appelée ingrate, criminelle.
Du moins , pour réveiller dans leur profane sein Le remords, la terreur, je m’agitai soudain;
Et je fis à grand bruit de la mèche brûlante Jaillir en mille éclairs la flamme pétillante;
Elle pâlit, trembla, tourna sur moi les yeux;
Et, d’une voix mourante, elle dit : « Ah! grands Dieux ! « Faut-il, quand tes désirs font taire mes murmures, « Voir encor ce témoin qui compte mes parjures! >> Elle s’élance; et lui, la serrant dans ses bras,
La retenait, disant: « Non, non, ne l’éteins pas! >>
Je cessai de brûler ; suis mon exemple : cesse.
On aime un autre amant : aime une autre maîtresse. Souffle sur ton amour, ami, si tu me croi.
Ainsi que, pour m’éteindre, elle a soufflé sur moi.
ÉLÉGIES