ÉLÉGIE XXXVIII
Je suis né pour l’Amour, j’ai connu ses travaux, Mais, certes, sans mesure il m’accable de maux.
A porter ce revers mon âme est impuissante.
Eh quoi! beauté divine, incomparable amante.
Je vous perds! Quoi , par vous nos liens sont rompus! Vous le voulez : adieu! vous ne me verrez plus.
Du besoin de tromper ma fuite vous délivre;
Je vais loin de vos yeux pleurer au lieu de vivre.
Mais vous fûtes toujours l’arbitre de mon sort;
Déjà vous prévoyez, vous annoncez ma mort.
Oui, sans mourir , hélas! on ne perd point vos charmes. Ah! que n’êles-vous là pour voir couler mes larmes. Pour connaître mon cœur, vos fers, vos cruautés, l'out l’amour qui m’embrase et que vous méritez ! Pourtant que faut-il faire? on dit (dois-je le croire?) Qu’aisément de vos traits on bannit la mémoire; Que jusqu’ici vos bras, inconstans et légers.
Ont reçu mille amans, comme moi passagers;
Que l’ennui de vous perdre, où mon âme succombe. N’a d’aucun malheureux accéléré la tombe !
Comme eux j’ai pu vous plaire,et comme eux vous lasser;
a4ü ÉLÉGIES.
De vous comme eux encor je pourrai me passer.
Mais quoi! je vous jurai d’éternelles tendresses;
Et, quand vous m’avez fait, vous, les mêmes promesses, Était-ce rien qu’un piège? Il n’a point réussi.
J’ai fait comme vous-même : ah ! l’on vous trompe aussi. Vous, dans l’art de tromper maîtresse sans émule! Vous avez donc pensé, perfide trop crédule!
Qu’un amant, par vous-même instruit au changement. N’oserait, comme vous, abuser d’un serment?
En moi c’était vengeance; à vous ce fut un crime.
A tort un agresseur dispute à sa victime Des armes dont son bras s’est servi le premier:
Le fer a droit d’ouvrir le flanc du meurtrier.
Trahir qui nous trahit est juste autant qu’utile;
Et l’inventeur cruel du taureau de Sicile ', Lui-même à l’essayer justement condamné,
A fait mugir l’airain qu’il avait façonné.
Maintenant, poursuivez; il suffit qu’on vous voie: Vos filets aisément feront une autre proie.
Je m’en fie à votre art moins qu’à votre beauté. Toutefois, songez-y, fuyez la vanité.
Vous me devez un peu cette beauté nouvelle;
Vos attraits sont à moi : c’est moi qui vous fis belle. Soit orgueil, indulgence, ou captieux détour;
Soit que mon cœur, gagné par vos semhlans d’amour.