‹ Œuvres posthumes d'André Chénier, augmentées d'une notice historique, par m. H. de Latouche; revues, corrigées, et mises en ordreChapitre 81 sur 119 · ÉLÉGIE XXXVIII · texte numérisé non relu

ÉLÉGIE XXXVIII

Je suis né pour l’Amour, j’ai connu ses travaux, Mais, certes, sans mesure il m’accable de maux.

A porter ce revers mon âme est impuissante.

Eh quoi! beauté divine, incomparable amante.

Je vous perds! Quoi , par vous nos liens sont rompus! Vous le voulez : adieu! vous ne me verrez plus.

Du besoin de tromper ma fuite vous délivre;

Je vais loin de vos yeux pleurer au lieu de vivre.

Mais vous fûtes toujours l’arbitre de mon sort;

Déjà vous prévoyez, vous annoncez ma mort.

Oui, sans mourir , hélas! on ne perd point vos charmes. Ah! que n’êles-vous là pour voir couler mes larmes. Pour connaître mon cœur, vos fers, vos cruautés, l'out l’amour qui m’embrase et que vous méritez ! Pourtant que faut-il faire? on dit (dois-je le croire?) Qu’aisément de vos traits on bannit la mémoire; Que jusqu’ici vos bras, inconstans et légers.

Ont reçu mille amans, comme moi passagers;

Que l’ennui de vous perdre, où mon âme succombe. N’a d’aucun malheureux accéléré la tombe !

Comme eux j’ai pu vous plaire,et comme eux vous lasser;

a4ü ÉLÉGIES.

De vous comme eux encor je pourrai me passer.

Mais quoi! je vous jurai d’éternelles tendresses;

Et, quand vous m’avez fait, vous, les mêmes promesses, Était-ce rien qu’un piège? Il n’a point réussi.

J’ai fait comme vous-même : ah ! l’on vous trompe aussi. Vous, dans l’art de tromper maîtresse sans émule! Vous avez donc pensé, perfide trop crédule!

Qu’un amant, par vous-même instruit au changement. N’oserait, comme vous, abuser d’un serment?

En moi c’était vengeance; à vous ce fut un crime.

A tort un agresseur dispute à sa victime Des armes dont son bras s’est servi le premier:

Le fer a droit d’ouvrir le flanc du meurtrier.

Trahir qui nous trahit est juste autant qu’utile;

Et l’inventeur cruel du taureau de Sicile ', Lui-même à l’essayer justement condamné,

A fait mugir l’airain qu’il avait façonné.

Maintenant, poursuivez; il suffit qu’on vous voie: Vos filets aisément feront une autre proie.

Je m’en fie à votre art moins qu’à votre beauté. Toutefois, songez-y, fuyez la vanité.

Vous me devez un peu cette beauté nouvelle;

Vos attraits sont à moi : c’est moi qui vous fis belle. Soit orgueil, indulgence, ou captieux détour;

Soit que mon cœur, gagné par vos semhlans d’amour.

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