AUX DEUX FRÈRES TRUDAINE
Amis, couple chéri, cœui*s formés pour le inieo. Je suis libre : Camille à mes yeux n’est plus rien ; L’éclat de ses yeux noirs n’éblouit plus ma vue. Mais cette liberté sera bientôt perdue :
Je me connais. Toujours je suis libre et je sers; Être libre pour moi n’est que changer de fers.
I. Fils du célèbre Trudaine de la Sablière, intendanl-général des finances , dont Condorcet a fait l’éloge le plus ttaUeur. L’aîné de ces deux frères (Charles-Louis) était couseiller au parlement de Paris ; le jeune occupait également une plac e distinguée dans la magistrature. A peine âgés de vingt-huit ans, ils furent, l’un et l’autre, condamnés à mort, et exécutés la veille du 9 thermidor an a (27 juillet 1794), comme complices de la prétendue conspiration de la prison du Saint-Lazare, où ils étaient renfermés.
Ces deux frères s’étaient acquis déjà une réputation honorable comme magistrats ; et l’on recherchait en eux leurs vertus privées et l’étendue de leurs connaissances. L’aîné même annonçaît les plus heureuses dispositions pour la poésie.
I..es deux Trudaine furent les amis d’entance d’André Chénier ; et nous avons dit plus haut qu’ils remmenèrent avec eux en Suisse et en Italie, pour l’aider à refaire sa santé, qu’une longue maladie avait dérangée, page i 5 i. [ Note de T Éditeur.'^
ELEGIES
Autant que TUnivers a de beautés brillantes, Autant il a d’objets de mes flammes errantes.
Mes amis, sais-je voir d’un œil indifférent,
Ou l’or des blonds cheveux sur l’albâtre courant, Ou d’un flanc délicat l’élégante noblesse ,
Ou d’un luxe poli la savante richesse?
Sais-je persuader à mes rêves flatteurs Que les yeux les plus doux peuvent être menteurs? Qu’une bouche où la rose, où le baiser respire, Peut cacher un serpent à l’ombre d’un sourire?
Que sous les beaux contours d’un sein délicieux Peut habiter un cœur faux, parjure, odieux?
Peu feit à soupçonner le mal qu’on dissimule.
Dupe de mes regards, à mes désirs crédule.
Elles trouvent mon cœur toujours prêt à s’ouvrir. Toujours trahi, toujours je me laisse trahir:
Je leur crois des vertus, dès que je les vois belles. Sourd à tous vos conseils, ô mes amis fidèles!
Relevé d’une chute, une chute m’attend:
De Cliarybde à Scylla toujours vague et flottant.
Et toujours , loin du bord , jouet de quelque orage , Je ne sais que périr de naufrage en naufrage.
Ah ! je voudrais jamais n’avoir reçu le jour Dans ces vaines cités que tourmente l’Amour;
Où les jeunes beautés, par une longue étude.
Font un art des sermens et de l’ingratitude!
Heureux loin de ces lieux éclatans et trompeurs,
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Eh! qu’il eût mieux valu naître uti de ces pasteurs Ignorés dans le sein de leurs Alpes fertiles,
Que nos yeux ont connus fortunés et tranquilles! Oh! que ne suis-je enfant de ce lac enchanté Où trois pâtres héros ont à la Liberté Rendu tous leui’S neveux et l’Helvétie entière !
Faible, donnant encor sur le sein de ma mère.
Oh ! que n’ai-je entendu ces bondissantes eaux ,
Ces fleuves, ces torrens qui, de leurs froids berceaux, Viennent du bel Assly nourrir les doux ombrages ! Assly! frais Élysée! honneur des pâturages!
Lieu qu’avec tant d’amour la Nature a formé;
Où l’Ar roule un or pur, en son onde semé!
Là , je verrais , assis dans ma grotte profonde ,
La génisse, traînant sa mamelle féconde,
Prodiguant à ses fils ce trésor indulgent ,
A pas lents agiter sa cloche au son d’argent, Promener près des eaux sa tête nonchalante ,
Ou de son large flanc presser l’herbe odorante.
Le soir, lorsque plus loin s’étend l’ombre des monts. Ma conque, rappelant mes troupeaux vagabonds, I^eur chanterait cet air si doux à ces campagnes. Cet air que d’Appenzel répètent les montagnes.
Si Septembre, cédant au long mois qui le suit, Marquait de froids zéphyrs l’approche de la nuit , Dans scs flancs colorés une luisante argile Garderait sous mon toit un feu lent et tranquille;
Ou, brûlant sur la cendre à la fuite du jour,
u5ü Elégies.
IJu mélèze’ odorant attendrait mon retour.
Une ru.stique épouse, et soigneuse et zélée,
Blanche (car, sous l’ombrage, au sein de la vallée. Les fureurs du soleil n’osent les outrager).
M’offrirait le doux miel, les fruits de mon verger. Le lait, enfant des sels de ma prairie humide, Tantôt breuvage pur, et tantôt mete solide,
En un globe fondant sous ses mains épaissi.
En disque savoureux à la longue durci;
Et, cependant, sa voix, simple, et douce, et légère. Me chanterait les airs que lui chantait sa mère.
Hélas! aux lieux amers où je suis enchaîné Ce repos à mes jours ne fut point destiné !
J’irai: je veux encor visiter ce rivage;
Je veux, accompagné de ma Muse sauvage, .
Revoir le Rhin tomber en des gouffres profonds.
Et le Rhône grondant sous d’immenses glaçons.
Et d’Arve aux flots impurs la Nymphe injurieuse.
Je vole, je parcours la cime harmonieuse Où souvent de leurs Cieux les anges descendus.
En des nuages d’or mollement suspendus.
Emplissent l’air des sons de leur voix éthérée.
O Lac, fils des torrens! ô Thoun, onde sacrée!
Salut, Monts chevelus, verts et sombres remparts.
Qui contenez ses flots pressés de toutes parts!
jücÿle