‹ Œuvres posthumes d'André Chénier, augmentées d'une notice historique, par m. H. de Latouche; revues, corrigées, et mises en ordreChapitre 85 sur 119 · Espèce de sapin · texte numérisé non relu

Espèce de sapin

ELEGIES

.Salut! de lu Nature admirables caprices,

Où les bois, les cités, pendent en précipices!

Je veux, je veux courir sur vos sommets touffus;

Je veux, jouet errant de vos sentiers confus.

Foulant de vos rochers la mousse insidieuse,

Suivre de mes chevreaux la trace hasardeuse;

Et toi , grotte escarpée et voisine des Cieux ‘ ,

Qui d’un ami des saints fus l’asile pieux,

Voûte obscure! où s’étend et chemine en silence L’eau qui de roc en roc bientôt fait et s’élance, Ah! sous tes murs sans doute, un coeur trop agité Retrouvera la joie et la tranquillité!

I. Au sud-est du Vand-Flue, montagne située dans le canton de Berne , on aperçoit , des bords dn lac de Thoun , le fameux trou de Saint-Béat ou de Saint-Bat, remarquable par ses stalactites. Cette caverne qui porte aussi le nom de Bcaten-Hohlc ( caverne du Béat ) , est fort grande, et s’élève de plus de cent pieds sur l’horizon du lac. Elle est divisée par la Nature en phisienrs chambres ; aussi est-ce une tradition bien établie dans le canton qu’elle a été habitée par Saint-Béat, gentilhomme anglais, qui y finit ses jours, après y avoir vécu long-tems dans l’abstinence. Il sort de cette caverne un ruisseau considérable , nommé le Beaten-Bach ( ruisseau du Béat), qui tombe d’environ cinquante pieds sur des roches à pic , placées sur les bords du lac de Thoun , d’où l’eau retombe ensuite tout d’un jet dans le lac. Ce site est sans contredit l’un des plus romantiques des treize cantons; on peut s’en former une idée dans le n” aq des Fues de la Suisse. {Note de l'Editeur.')

ELEGIES

FRAGMENS

Tel j’étais autrefois, et tel je suis encor,

Quand ma main imprudente a tari mon trésor; Quand, la nuit, accourant, au sortir de la table.

Si Fanny m’a fermé le seuil inexorable.

Je regagne mon toit. Là, lecteur studieux.

Content et sans désirs, je rends grâces aux Dieux. Je crie : « O Soins de l’homme ! Inquiétudes vaines! « O que de vide, hélas! dans les choses humaines! a Faut-il ainsi poursuivre, au hasard emportés,

« Et l’argent et l’amour, aveugles déités! »

Mais, si Plutus revient de sa source dorée Conduire dans mes mains quelque veine égarée ;

A mes signes, du fond de son appartement.

Si ma blanche voisine a souri mollement ;

Adieu les grands discours , et le volume antique ,

Et le sage lycée , et l’auguste portique !

Et reviennent en foule, et soupirs et billets.

Soins de plaire, parfums, et fêtes, et banquets.

Et longs regards d’amour, et molles élégies,

Et jusques au matin amoureuses orgies.

Eh bien! je le voulais : j’aurais bien dû me croire. Tant de fois à ses torts je cédai la victoire!

Je devais une fois , du moins pour la punir, Tranquillement l’attendre, et la laisser venir:

Non; oubliant quels cris, quelle aigre impatience Hier sut me contraindre à la fuite, au silence.

Ce matin, de mon cœur trop facile bonté!

Je veux la ramener sans blesser sa fierté;

J’y vole; contre moi je lui cherche une excuse;

Je viens lui pardonner; et c’est moi qu’elle accuse! C’est moi qui suis injuste, ingrat, capricieux;

Je prends sur sa faiblesse un empire odieux.

Et sanglots, et fureurs, injures menaçantes;

Et larmes, à couler toujours obéissantes;

‘ Et, pour la paix, il faut, loin d’avoir eu raison. Confus et repentant, demander mon pardon.

Les esclaves d’Amour ont tant versé de pleurs ! S’il a quelques plaisirs, il a tant de douleurs! Qu’il garde ses plaisirs : dans un vallon tranquille Les Muses contre lui nous offrent un asile:

Les Muses , seul objet de mes jeunes désirs ,

Mes uniques amours, mes uniques plaisirs!

L’Amour n’ose troubler la paix de ce rivage:

Leurs modestes regards ont, loin de leur bocage. Fait fuir ce dieu cruel, leur légitime effroi.

a54 ÉLÉGIES.

Chastes Muses! veillez, veillez toujours sur moi.

Mais non, le dieu d’ Amour n’est point l’effroi des Muses ! Elles cherchent ses pas, elles aiment ses ruses.

Le cœur qui n’aime rien a beau^les implorer:

Leur troupe, qui s’enfuit, ne veut pas l’inspirer. Qu’un amant les invoque ; et sa voix les attire.

C’est ainsi que toujours elles montent ma lyre.

Si je chante les Dieux ou les héros , soudain Ma langue balbutie , et se travaille en vain ;

Si je chante l’Amour, ma chanson d’elle-mênie S’écoule de ma bouche , et vole à ce que j’aime.

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