L’AMÉRIQUE
FRAGMENS
J’ ACCUSERAI les vents et cette mer jalouse Qui retient, qui peut-être a ravi La Peyrousc.
Il partit. L’amitié, les sciences, l’amour.
Et la gloire française imploraient son retour.
Dix ans sont écoulés sans que la renommée De son trépas au moins soit encore informée.
Malheureux ! un rocher, inconnu sous les eaux. A-t-il , brisant les flancs de tes hardis vaisseaux , Dispersé ta dépouille au sein du gouffre Immense? Ou, le nombre et la fraude opprimant ta vaillance. Nu, captif, désarmé, du sauvage inhumain As-tu vu s’apprêter l’exécrable festin?
Ou plutôt dans une lie, assis sur le rivage.
Attends-tu ton ami * voguant de plage en plage;
I . ( Brumy ) d’F.ntrecasteaiix , officier de marine distingué, fut chargé, en 1791 , du commandement des deux frégates, la Recherche et V Espérance, envoyées à la découverte de La Peyrouse.
[Note de r Éditeur.)
L’AMÉRIQUE. 3i
Ton ami qui partout, jusqu’aux bornes des mers Où d’éternelles nuits et d’éternels hivers Font plier notre globe entre deux monts de glace, Aux flots de l’Océan court demander ta. trace? Malheureux ! tes amis, souvent dans leurs banquets, Disent en soupirant : « Reviendra-t-il jamais ! »
Ta femme à son espoir, à ses vœux enchaînée , Doutant de son veuvage ou de son hyménée.
N’entend, ne voit que toi dans ses chastes douleurs, Se reproche un sourire; et, tout entière aux pleurs. Cherche en son lit désert, peuplé de ton image.
Un pénible sommeil que trouble ton naufrage.
Un Inca , racontant la conquête du Mexique par les Espa- {•noh, que le peuple prenait pour des dieux, s’exprime ainsi :
Pour moi, je les crois (ils de ces dieux malfaisans Pour qui nos maux, nos pleurs sont le plus doux encens. Loin d’être dieux eux-même , ils sout tels que nous sommes: Vieux, malades, mortels. Mais, s’ils étaientdes hommes. Quel germe dans leur cœur peut avoir enfanté Un tel excès de rage et de férocité ?
Chez eux peut-être aussi qu’une avare nature N’a point voulu nourrir cette race patjure.
Le Cacao sans doute et ses glands onctueux Dédaignent d’habiter leurs bois infructueux;
Leur soleil ne sait point sur leurs arbres profanes Mûrir le doux Coco, les mielleuses Bananes;
3a L’AMÉRigiUK.
Leurs champs du beau Maïs ignorent la moisson; La Mangue leur refuse une douce boisson; D’herbages venimeux leurs terres sont couvertes. Noires d’affreux poissons, leurs rivières désertes N’offrent à leurs filets nulle proie; et leurs traits Ne trouvent point d’oiseaux dans leurs sombres forêts.