I. L'Amérique, a. Homère
L’INVENTION
Mais leurs mœurs et leurs lois, et mille autres liasards, Rendaient leur siècle heureux plus propice aux beaux-arts. Eli bien ! l’âme est partout , la pensée a des ailes ; Volons, volons chez eux retrouver leurs modèles; Voyageons dans leur âge, où libre, sans détour.
Chaque homme ose être un homme , et penser au grand jour. Au tribunal de Mars, sur la pourpre romaine.
Là du grand Cicéron la vertueuse haine Ecrase Céthégus, Catilina, Verrès;
Là tonne Démosthène; ici, de Périclès
Im voix, l’ardente voix, de tous les cœurs maîtresse,
Frappe, foudroie, agite, épouvante la Grèce.
Allons voir la grandeur et l’éclat de leurs jeux.
Ciel ! la mer appelée en un bassin pompeux !
Deux flottes parcourant cette enceinte profonde. Combattant sous les yeux des conquérans du monde ' !
1. L’auteur fait allusiou ici à la célèbre nauniachie qui eut lieu à Rome le jour du second triomphe de César. • Navali prælio , in mi-
• nore Codettà defosso lacu , biremes ac trircmes quadriremes que
• Tyriæ etÆgyptiæ classes , magno pugnatorum numéro, conflixe-
• runt.»Suétou. Julii Cæsarisvitd. Laharpe, danssa traduction de cet historien romain, avance que tous les commentateurs se sont tourmentés en vain pour trouver la petite Codette , { in minore Codettà ) et qu’ils n’ont jamais pu découvrir ce que c’était : nous pensons , nous, que ce lac, nommé par les Romains du tems Euripus , u’a pu être creusé que dans les environs d’Ostie, campagne de Rome, et bâtie par Anciis Martius à l’embouchure du Tibre, l’an 617 avant J.-C. Suétone rapporte plus loin que César voulait élever à Mars un tcm|ile plus vaste qu’aucun temple du monde , en comblant le lac où il avait donné ce spectacle naval. (iVo/ec/e l’Editeur.)
O terre de Pélops ! avec le monde entier Allons voir d’Epidaure un agile coursier Couronné dans les champs de Némée et d’Elide ‘ !
Allons voir au théâtre, aux accens d’Euripide,
D’une sainte folie un peuple furieux Chanter : Amour, tyran des hommes et des dieuxl Puis, ivres des transports qui nous viennentsurprendre. Parmi nous, dans nos vers, revenons les répandre; Changeons en notre miel leurs plus antiques fleurs; Pour peindre notre idée, empruntons leurs couleurs; Allumons nos flambeaux à leurs feux poétiques;
Sur des pensera nouveaux faisons des vers antiques!
Direz-vous qu’un objet né sur leur Héiicon A seul de nous charmer pu recevoir le don?
Que leurs fables, leurs dieux, ces mensonges futiles.
Des Muses noble ouvrage, aux Muses sont utiles?
Que nos travaux savans , nos calculs studieux ,
Qui subjuguent l’esprit et répugnent aux yeux.
Que l’on croit malgré soi, sont pénibles, austères.
Et moins grands, moins pompeux queleurs belles chimères ? Voilà ce que traités, préfaces, longs discours,
Prose, rime, partout nous disent tous les jours.
Mais enfin, dites-moi, si d’une œuvre immortelle
I. Voyez, dans le tome III du Voyage du jeune Anacharsis, r/ui/i. XXXVIII, la description des jeux olympiques en Elidé. Les jeux cëlëbrcs à Néme'e sont absolument les mêmes. (Aotc de l'Ed. )
12 L’INVENTION
La Nature est en nous la source et le modèle, Pouvez-vous le penser que tout cet univers,
Et cet ordre éternel, ces mouvemens divers, L’immense vérité, la Nature elle-même,
Soit moins grande en effet que ce brillant système Qu’ils nommaient la Nature, et dont d’heureux efforts Disposaient avec art les fragiles ressorts?
Mais quoi! ces vérités sont au loin reculées.
Dans un langage obscur saintement recélées ;
Le peuple les ignore. O Muses, ô Phébus!
C’est là, c’est là sans doute un aiguillon de plus. L’auguste Poésie, éclatante interprète.
Se couvrira de gloire en forçant leur retraite.
Cette reine des cœurs, à la touchante voix,
A le droit, en tous lieux, de nous dicter son choix, Sûre de voir partout, introduite par elle.
Applaudir à grands cris une beauté nouvelle.
Et les objets nouveaux que sa voix a tentés Partout de bouche en bouche après elle chantés.
Elle porte, à travers leurs nuages plus sombres ,
Des rayons lumineux qui dissipent leurs ombres;
Et rit quand, dans son vjde, un auteur oppressé Se plaint qu’on a tout dit et que tout est pensé. Seule, et la lyre en main, et de fleurs couronnée. De doux ravissemens partout accompagnée.
Aux lieux les plus déserts, scs pas, ses jeunes pas Trouvent mille trésors qu’on ne soupçonnait pas. Sur l’aride buisson que son regard .se pose:
POÈME. i3
Le buisson à ses yeux rit , et jette une rose.
Elle sait ne point voir, dans son juste dédain,
Lfes fleurs qui trop souvent, courant de main en main. Ont perdu tout l’éclat de leurs fraîcheurs vermeilles; Elle sait même encore, ô charmantes merveilles! Sous ses doigts délicats réparer et cueillir Celles qu’une autre main n'avait su que flétrir.
Elle seule connaît ces extases choisies.
D’un esprit tout de feu mobiles fantaisies.
Ces rêves d’un moment, belles illusions.
D’un monde imaginaire aimables visions ,
Qui ne frappent jamais, trop subtile lumière.
Des terrestres esprits l’œil épais et vulgaire;
Seule, de mots heureux, faciles, transparens.
Elle sait revêtir ces fantômes errans.
Ainsi des hauts sapins de la Finlande humide.
De l’ambre*, enfant du ciel, distille l’or fluide;
I . L’auteur veut parler iei de l’ambre jaune, nommd indistinctement succin ou Xviraie. Rigoureusement parlant, on peut dire que, malgrd les recherches nombreuses que les naturalistes ont faites sur la véritable origine de cette substance , on ne s’est encore rien procuré de positif. Ou sait seulement qu’elle abonde sur les rives de la mer Baltique. Toutefois, la plupart de nos savans modernes s’accordent à la placer dans la classe des minéraux. '
<iLe succin était très-estiiné des anciens. Il n’est même pas de production dans la nature sur laquelle l’imaginaliou des poètes se soit autant exercée pour illustrer son origine. Sophocle avait dit qu’il était formé dans l’Inde par les larmes des sœurs de Méléagre , changées en oiseaux , et pleurant la mort de leur frère. Pline n’a pas
»4 L’INVENTION
Et sa chute souvent rencontre dans les airs Quelque insecte volant, qu’il porte au fond des mers. De la Baltique enfin les vagues orageuses Roulent et vont jeter ces larmes précieuses Où la fière Vistule, en de nobles coteaux,
Et le froid Niémen expirent dans ses eaux.
Là les arts vont cueillir cette merveille utile, Tombe odorante, où vit l’insecte volatile;
dédaigné de rapporter toutes ces fables , et de les mêler à des traditions qui, pour être moins merveilleuses , ne lui paraissent pas à la vérité plus dignes de foi. Ce célèbre naturaliste regardait comme très-certain que le succin ou karabé coule d’un arbre de la famille des pins, comme la gomme coule des cerisiers; qu’il se durcit pendant l’automne, et qu’après avoir été emporté par le vent dans les eaux de l’Océan il est ensuite repoussé sur le rivage. • (Eniyehpédie, Chimie, 1. 1 , p. 69 et suiv. )
On voit clairement que cette théorie, admissible à quelques égards, est précisément celle qu’ André Chénier a cru devoir adopter dans son poème ; et nous ne répondrions pas que Martial luimême n’ait pas contribué beaucoup à le décider par les diverses descriptions qu’il a données du succin dans son recueil de Poésies. Nous nous contenterons de citer l’épigramme suivante , où il est question du phénomène qu’ André Chénier a rendu dans ses vers d’une manière si poétique et si gracieuse.
DE rORMICA SLECTBO IirCLUSA.
Dùm phaetonteâ formica vagator in ambra ,
Implicuit tenaem succioa gutta feram.
Sic modo qnæ foerat vitê contempta manentr Faneribna facta est nanc pretiosa suis.
Epigram. XV» lib. Tl.
( iVbfe de t Éditeur. )
POÈME. i5
Dans cet or diaphane il est lui-même encor:
On dirait qu’il respire et va prendre l’essor.
Qui que tu sois enfin, ô toi, jeune^poète,
Travaille : ose achever cette illustre conquête.
De preuves, de raisons, qu’est-il encor besoin? Travaille : un grand exemple est un puissant témoin Montre ce qu’on peut faire, en le faisant toi-même. Si pour toi la retraite est un bonheur suprême,
Si chaque jour les vers de ces maîtres fameux Font bouillonner ton sang, et dressent tes cheveux ; Si tu sens chaque jour, animé de leur âme.
Ce besoin de créer, ces transports, cette flamme. Travaille. A nos censeurs c’est à toi de montrer Tous ces trésors nouveaux qu’ils veulent ignorer.
Il faudra bien les voir, il faudra bien se taire. Quand ils verront enfin cette gloire étrangère De rayons inconnus ceindre ton front brillant.
Aux antres de Paros le bloc étincelant
N’est aux vulgaires yeux qu’une pierre insensible;
Mais le docte ciseau, dans son sein invisible.
Voit, suit, trouve la vie, et l’âme, et tous ses traits. Tout l’Olympe respire en scs détours secrets :
Là vivent de Vénus les beautés souveraines; là des muscles nerveux; là de sanglantes veines Serpentent; là des flancs invaincus aux travaux Pour soulager Atlas des célestes fardeaux.
Aux volontés du fer leur enveloppe énorme
i6 L’INVENTION.
Cède, s’amollit, tombe; et de ce bloc informe Jaillissent, éclatans, des dieux pour nos autels:
C’est Apollon lui-même, honneur des Immortels; C’est Alcide vainqueur des monstres de Némée; C’est du vieillard troyen la mort envenimée;
C’est des Hébreux errans le chef, le défenseur.
Dieu tout entier habite en ce marbre penseur :
Ciel! n’entendez-vous pas de sa bouche profonde Éclater cette voix créatrice du monde!
O qu’ainsi, parmi nous, des esprits inventeurs De Virgile et d’Homère atteignent les hauteurs; Sachent dans la mémoire avoir comme eux un temple , Et sans suivre leurs pas imiter leur exemple ;
Faire, en s’éloignant d’eux, avec un soin jaloux.
Ce qu’eux-même ils feraient s’ils vivaient parmi nous! Que la Nature seule, en ses vastes miracles,
Soit leur fable et leurs dieux, et ses lois leurs oracles; Que leurs vers, de Thétis respectant le sommeil , N’aillent plus dans ses flots rallumer le soleil!
De la cour d’Apollon que l’erreur soit bannie;
Et qu’enfin Calliope, élève d’Uranie,
Montant sa lyre d’or sur un plus noble ton ,
En langage des Dieux fasse parler Newton !
Oh! sijepuisunjour.... Mais, quel est cemurmure? Quelle nouvelle attaque, et plus forte et plus dure? O langue des Français! est-il vrai que ton sort
POJiME.
Est de ramper toujours, et que toi seule as tort ?
Ou, si d’un faible esprit l’indolente paresse Veut rejeter sur toi sa honte et sa faiblesse.
Il n’est sot traducteur de sa richesse enflé,
Sot auteur d’un poème, ou d’un discours sifflé.
Ou d’un recueil ombré de chansons à la glace.
Qui ne vous avertisse en sa hère préface Que, si son style épais vous fatigue d’abord.
Si sa prose vous pèse et bientôt vous endort ,
Si son vers est gêné, sans feu, sans harmonie,
Il n’en est point coupable. Il n’est pas sans génie:
Il a tous les talens qui font les grands succès;
Mais enfin, malgré lui, ce langage français.
Si faible en ses couleurs, si froid et si timide.
L’a contraint d’être lourd, gauche, plat, insipide. Mais serait-ce Le Brun, Racine, Despréaux,
Qui r accusent ainsi d’abuser leurs travaux?
Est-ce à Rousseau, Buffon, qu’il résiste infidèle? Est-ce pour Montesquieu qu'impuissant et rebelle Il fuit? Ne sait-il pas, se reposant sur eux.
Doux, rapide, abondant, magnifique, nerveux.
Creusant dans les détours de ces âmes profondes,
.S’y teindre, s’y tremper de leurs couleurs fécondes? Un rimeur voit partout un nuage, et jamais D’un coup-d’œil ferme et grand n’a saisi les objets; La langue se refuse à ses demi-pensées,
De sang-froid, pas .à pas, avec peine amassées :
Il se dépite alors; et, restant en chemin,
ORavre.s postbnines. ‘-i
ifl
L’INVENTION
Il SC plaiiil' qu’elle échappe cl glisse de sa inaiii. Celui (|u'uii vrai démon presse, enflamme, domine, Ignore un tel supplice : il pense , il imagine.
Un langage imprévu, daus son âme produit,
Naît avec sa pensée, et l’embrasse et la suit.
Les images, les mots que le génie inspire.
Où l’univers entier vit, se meut et respire.
Source vaste et sublime, et qu’on ne peut tarir,
En fo üle en son cerveau se hâtent de courir. D’eux-mêmeils vontchercherun iiwudquiles rassemble; Tout s’allie et se forme, et tout va naître ensemble.
' Sous l’insecte vengeur envoyé par Junon Telle lo tourmentée, en l’ardente saison.
Traverse en vain les bois et la longue campagne.
Et le fleuve bruyant qui presse la montagne;
Tel le bouillant poète, en ses transports brûlans,
IjC front échevelé, les yeux étincelans,
S’agite, se débat, cherche en d’épais bocages S’il pourra de sa tête apaiser les orages.
I. Lie taon , mouche piquante. Virgile a dit de cet insecte dangereux :
lût lacoa Silari clrcâ Uicibasque virentriu Plurimua Albonwni volitans, cai nomco Asilo Romanom est, Æstron Graü vertére Tocantes ;
Asper, acerba sonana, qoo loU ezterrita silvis DifTagiant armeiita, etc.
üiota. , lib III.
[Note de l'Éditeur.)
El secouer le dieu qui fatigue sou sein. ^
De sa bouche, à grands flots, ce dieu dont il est plein, Bientôt en vers nombreux s’exhale et se déchaîne ; Leur sublime torrent roule, saisit, entraîne.
Ijes tours impétueux, inattendu^, nouveaux, L’expi-ession de flamme aux magiques tableaux. Qu’a trempés la pâture en ses couleurs fertiles;
Les nombres, tour .Vtour turbulens ou facijes:
Tout porte au fond du cœur le tumulte et, la paix; Dans la mémoire au loin tout s’imprime à jamais., C’est ainsi que Minerve,, en un instant formée,
Du front de Jupiter s’élance tout, armée.
Secouant et le glaive et le casque guerrier, ,
Et l’horrible porgone à l’aspect meurtrier.,, ,
Des Toscans, je le sais, la langue est séduisante: Cire molle, à tout feindre habile et complaisante. Qui prend d’heureuxeontours sous les phis faibles mains. Quand le Nord, s’épuisant de barbares essaims, Vint, par une conquête en malbeurs plus féconde. Venger sur les Romains l’esclavage du monde,
De leurs affreux aceens la farouche âpreté Du latin en tous lieux souilla la pureté.
On vit de ee mélange, étranger et sauvage.
Naître des langues sœurs, dont le tems et l’usage. Consacrant par degrés l’idiome naissant.
Illustrèrent la source et polirent l’accent.
Sans pouvoir en entier, malgré tous leurs prodiges. De la rouille barbare effacer les vestiges.
ao L’INVENIION, POÈME.
De là du Ca.stillan la pompe et la fierté,
Teint encor des couleurs du laugage indompté Qu’au Tage transplantaient les fureurs musulmanes. l..a grâce et la douceur sur les lèvres toscanes Fixèrent leur empire; et la Seine à la fois De grâce et de fierté sut composer sa voix.
Ma is ce langage, armé d’obstacles indociles.
Lutte, et ne veut plier que sous dés mains habiles. Est-6e un mal? Eli! plutôt rendons grâces aux Dieux: Un faux éclat long-tems ne peut tromper nos yeux; Et notre langue même, à tout esprit vulgaire De nos vers dédaigneux fermant le sanctuaire. L’avertit dès l’abord que, .s’il y veut monter.
Il faut savoir tout craindre et savoir tout tenter;
Et , recueillant affronts ou gloire sans mélange, S’élever jusqu’au faîte ou ramper dans la fange.
HERMÈS'
FRAGMENS
Ohassez de vos autels, Juges vains et frivoles, Ces héros conquérans, meurtrières idoles,
Tous ces grands noms, enfans des crimes, desmalheiirs, De massacres fumant, teints de sang et de pleurs. Venez tomber aux pieds de plus nobles images : Voyez ces hommes saints, ces sublimes courages. Héros dont les vertus, les travaux bienfaisans.
Ont éclairé la terre et mérité l’encens;
Qui, dépouillés d’eux-même et vivant pour leurs frères. Les ont soumis au frein des règles salutaires.
Au joug de leur bonheur; les ont faits citoyens;
En leur donnant des lois, leur ont donné des biens. Des forces, des parens, la liberté, la vie;
Enfin , qui d’un pays ont fait une patrie.
Et que de fois pourtant leurs frères envieux Ont d’affronts insensés, de mépris odieux.
1. y oyez la notice au siyel de ce poème. ( îiote de C Editeur.)
HERMES
■àx
Âccuuilli les bienfaits de ces illustres guides!
Cuinnie dans leurs maisons ces animaux stupides
Dont la dent méfiante ose outrager la main
Qui se tendait vers eux pour apaiser leur faim.
Mais n’importe : un grand homme, au milieu des supplices,
(joute de la vertu les augustes délices.
il le sait: les humains sont injustes, ingrats.
Que leurs yeux un moment ne le connaissent pas;
Qu’un jour, entre eux et lui, s’élève avec murmure
D’insectes ennemis une nuée obscure;
N’importe: il les instruit, il les aime pour eux.
Même ingrats, il est doux d’avoir fait des heureux.
Il sait (jue leur vertu, leur bouté, leur prudence. Deviendront son ouvrage et non sa récompense;
Et que leur repentir, pleurant sur son tombeau.
De ses soins, de sa vie, est un prix assez beau.
Au loin dans l’avenir sa grande âme contemple Lies sages opprimés que soutient son exemple;
Des médians dans soi-même il brave la noirceur ;
(j’est là qu’il sait les fuir: son asile est son cœur.
De ce faîte serein, son olympe sublime,
11 voit, jnge, connaît. Un démon magnanime,
Agite ses pensers, vit dans son cœur brûlant.
Travaille son sommeil actif et vigilant.
Arrache au long repos sa nuit laborieuse ,
Allume avant le jour sa lampe studieuse,
Lui montre un peuple entier, par ses nobles bienfaits, indompté dans fa guerre, opulent dans la paix;
FR A G MENS
Son beau nom remplissant leur cœur et leur histoire, IjBs siècles prosternés aux pieds de sa mémoire.
Par ses sueurs bientôt l’édifice s’accroît.
En vain l’esprit du peuple est rampant, est étroit; En vain le seul présent les frappe et les entraîne ;
En vain leur raison faible et leur vue incertaine Ne peuvent de son vol atteindre les hauteurs,
Ni suivre ses regards jusqu’en leurs profondeurs:
Il appelle les Dieux à son conseil suprême.
Ses décrets, confiés à la voix des Dieux même. Entraînent sans convaincre; et le monde ébloui Pense adorer les Dieux en n’adorant (|ue lui.
Il fait honneur aux Dieux de son divin ouvrage. C’est alors qu’il a vu tantôt à son passage '
Un buisson enflammé recéler l’Eternel ;
C’est alors qu’il rapporte, en un jour solennel.
De la montagne ardente et du sein du tonnerre,
La voix de Dieu lui-même écrite sur la pierre;
Ou c’est alors qu’au fond de ses augustes bois Une nymphe l’appelle, et lui trace des lois;
Et qu’un oiseau divin, messager de miracles,
A son oreille vient lui dicter des oracles.
Tout agit pour lui seul : et la tempête et l’air.
Et le cri des forêts, et la foudre et l’éclair:
1. L’auleur fait allusion dans ce vers à la miraculeuse vision de Moïse sur le mont Sinaï. ( Note de l'Editeur. )
HERMES
Tout. 11 prend à témoin le monde et la Nature. Mensonge grand et saint, glorieuse imposture. Quand aux peuples trompés ce piège généreux Lui rend sacré le joug qui doit le rendre heureux!
Avant que des cités la base fût constante.
Avant que de pouvoir, à pas inieu.x assurés,
Des sciences, des arts, monter quelques degrés.
Du tems et du besoin l’inévitable empire Dut avoir aux humains enseigné l’art d écrire. D’autres arts l’ont poli; mais aux arts, le premier. Lui seid des vrais succès put ouvrir le sentier.
Sur la feuille d’Egypte, ou sur la peau ductile, Alême un jour sur le dos d’un albâtre docile Au fond des eaux formé des dépouilles du lin.
Une main éloquente, avec cet art divin.
Tient, fait voir l'invisible et rapide pensée. L’abstraite intelligence et palpable et tracée;
Peint des sous à nos yeux, et transmet à la fois Une voix aux couleurs, des couleurs à la voix. Quand des premiers traités la fraternelle chaîne (Commença d’approcher, d’unir la race humaine, terre, et de hauts monts, des fleuves, des forêts, Des contrats attestés garaus sûrs et muets.
Eurent le livre auguste et les lettres sacrées
i'RAGMENS.
Qui faisaient lire aux yeux les promesses jurées. Dans la suite peut-être ils voulurent sur soi L’un de l’autre emporter la parole et la foi :
Ils surent donc, broyant de liquides matières.
L’un sur l’autre imprimer leurs images grossières , Ou celle du témoin, homme, plante ou rocher,
Qui vit jurer leur bouche et leurs mains se toucher, üe là, dans l’Orient ces colonnes savantes,
Rois, prêtres, animaux, peints en scènes vivantes. De la religion ténébreux monumens,
Pour les sages futurs laborieux tourmeus.
Archives de l’Etat, où les mains politiques Traçaient eu longs tableaux les annales publiques. De là, dans un amas d’emblèmes captieux,
Pour le peuple ignorant monstres religieux.
Des membres ennemis vont composer ensemble Un seul tout, étonné du nœud qui le rassemble;
Un corps de femme au front d’un aigle, enfant des airs. Joint l’écaille et les flancs d’un habitant des mers. Cet art simple et grossier nous a suffi peut-être. Tant que tous nos discours n’ont su voir ni connaître Que les objets présens dans la nature épars ,
Et que tout notre esprit était dans nos regards ; Mais on vit , quand vers l’homme on apprit à descendre , Quand il fallut fixer, nommer, écrire, entendre Du cœur, des passions, les plus secrets détours.
Les espaces du tems, ou plus longs ou plus courts. Quel cercle étroit bornait cette antique écriture.
a6 HERMÈS.
Plus üii y mit de soins, plus, incertaiue, obscure. Du sens confus et vague elle épaissit la nuit. Quelque peuple à la fin, par le travail instruit, Compte combien de mots l’héréditaire usage A transmis jusqu’à lui pour former un langage.
Pour chacun de ces mots un signe est inventé;
Et la main qui l’entend des lèvres répété Se souvient d’en tracer cette image fidèle;
Et, sitôt qu’une idée inconnue et nouvelle Grossit d’un mot nouveau ces mots déjà nombreux , Un nouveau signe accourt s’enrôler avec eux.
C’est alors sur des pas si faciles à suivre Que l’esprit des humains est assuré de vivre ;
C’est alors que le fer, à la pierre, aux métaux. Livre en dépôt sacré, pour les âges nouveaux.
Nos âmes et nos mœurs, fidèlement gardées;
Et l’œil sait reconnaître une forme aux idées.
Dès lors des grands aïeux les travaux, les vertus. Ne sont point pour leurs fils des exemples perdus: Le passé du présent est l’arbitre et le père.
Le conduit par la main, l’encourage, l’éclaire.
Les aïeux, les enfàns, les arrière-neveux:
Tous sont du même tems, ils ont les mêmes vœux. La Patrie, au milieu des embûches, des traîtres. Remonte en sa mémoire , a recours aux ancêtres , Cherche ce qu’ils feraient en un danger pareil,
Et des siècles vieillis assemble le conseil.
FHAGMENS.
Dans nos vastes États, par le sort partagés,
Sous deux injustes lois les hommes sont rangés.
Iæs uns, princes et grands, d’une avide opulence Étalent sans pudeur la barbare Insolence ;
Les autres, sans pudeur vils cliens de ces grands. Vont ramper sous les murs qui cachent leurs tyrans; Admirer ces palais aux colonnes hautaines Dont eux-même'ont payé les splendeurs inhumaines, Qu’eux-même ont arrachés aux entrailles des monts , Et tout trempés encor des sueurs de leurs fronts.
Moi, je me plus toujours, cKent de la nature,
A voir son opulence et bienfaisante et pure.
Cherchant loin de nos murs les temples, les palais Où la Divinité me rév^e ses traits : '
Ces monts, vainqueurs sacrés des fureurs du tonnerre. Ces chênes, ces sapins, premiers-nés de la terre. Les pleurs des malheureux n’ont point teint ces lambris. D’un feu religieux le saint poète épris Cherche leur pur éther, et plane sur leur cime.
Mer bruyante, la voix du poète sublime I ^utte contre les vents ; et tes flots agités .Sontmoins forts, moins puissaiisqueses vers indomptés. A l’aspect du volcan, aux astres élancée, laiit , vole avec l’£tna la bouillante pensée.
HERMES
Heureux qui sait aimer ce trouble auguste et grand ! Seul, il rêve en silence à la voix du torrent Qui le long des rochers se précipite et tonne:
Son esprit, en torrent, et s’élance et bouillonne.
Là, je vais dans mon sein méditant à loisir Ces chants à faire entendre aux .siècles à venir;
Là, dans la nuit des cœurs, qu’osa sonder Homère, Cet aveugle divin et me guide et m’éclaire.
Souvent mon vol, armé des ailes de BufTon,
Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton, ceinture d’azur sur le globe étendue.
Je vois l’être et la vie et leur source inconnue.
Dans les fleuves d’éther tous les mondes roulans;
Je poursuis la comète aux crins étincelans.
Les astres et leur poids, leurs formes , leurs distances; Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses. Comme eux, astre, soudain je m’entoure de feux; Dans l’éternel concert je me place avec eux.
En moi leurs doubles lois agissent et respirent;
Je sens tendre vers eux mon globe qu’ils attirent ; .Sur moi, qui les attire, ils pèsent à leur tour.
I^es élémens divers, leur haine, leur amour.
Les causes, l’inflni, s’ouvre à mou œil avide.
Bientôt redescendu sur notre fange humide.
J’y rapporte des vers de nature enflammés.
Aux purs rayons des Dieux dans ma course allumés. Ecoutez donc ces chants d’Hermès dépositaires.
Où l’homme antique, errant dans ses roules premières.
FRAGMENS
Fait revivre à vos yeux l’empreinte de ses pas;
Mais dans peu, m’élançant aux armes, aux combats.
Je dirai l’Amérique à l’Europe montrée;
J’irai dans cette riche et sauvage contrée
Soumettre au Mancanar le vaste Maranon.
Plus loin dans l’avenir je porterai mon nom ,
Celui de cette Europe en grands exploits féconde. Que nos jours ne sont loin des premiers jours dumonde.