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OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écrits

Ex faisant paraître une Édition complète des Œuvres de ma mère, je ne cède pas seulement à une impulsion de mon cœur , je remplis des intentions qui doivent m'étre sacrées. Ma mère a daigné me charger , par ses dernières volontés , de choisir entre ses manuscrits ceux qui seraient susceptibles d'être imprimés, et de publier la collection de ses OEuvres et de celles de M. IN'ecker. Elle a désiré qu'une INotice sur elle-même et sur son père précédât chacune de ces éditions.

M'acquitter seul de ce travail eût été sans doute une grande consolation; ma mère s'est toujours montrée à nous telle qu'elle était, et l'indulgente tendresse qui lui faisait admettre ses enfants à la plus parfaite intimité avec elle , leur a permis de suivre constamment le cours des pensées qui l'occupaient, et de s'instruire en écoutant ses jugements sur les hommes et sur les choses. [Mais j'étais certain qu'elle-même eût souhaité que sa proche parente, son amie la plus intime, se chargeât de faire connaître son caractère; et madame iNiecker de Saussure a consenti à entreprendre une tache trop au-dessus de mes forces. ]\Iadame de Broglie et moi nous avons joint nos souvenirs aux siens , et la Notice que l'on va lire en renferme le dépôt. Les amis de ma mère y retrouveront son image tracée avec fidélité; ceux qui ne l'ont pas connue pourront juger du vide affreux que sa perte a laissé dans notre vie.

Les manuscrits confiés à mes soins sont en assez grand nombre. J'y ai trouvé un dénoûment de Delphine et des Réflexions sur le but moral de ce roman, qui en font en quelque sorte un ouvrage nouveau ; plusieurs pièces de théâtre en vers et en prose, les unes achevées, les autres seulement

esquissées; divers morceaux de politique ; le canevas d'un poème sur Richard Cœur de Lion; enfin la première ébauche d'un ouvrage commencé sous le titre de Dix Années d'exil . Une si prodigieuse facilité de travail étonnera surtout ceux qui réfléchiront que c'est au milieu de la vie sociale la plus animée, dans des temps de révolution, à travers l'exil et les voyages, avec une existence tantôt troublée par le malheur, tantôt consacrée à sa famille ou aux plus généreux devoirs de l'amitié, que ma mère a pu manifester ses pensées sous tant de formes diverses.

Le premier ouvrage dont elle comptait s'occuper, après avoir achevé les Considérations sur la Révolution française , était un poème en prose sur Richard Cœur de Lion. Elle pensait que la prose française peut atteindre à une hauteur, à une force de poésie qu'excluent les règles étroites de notre versification ; et les poèmes en prose que nous connaissons aujourd'hui ne lui paraissaient pas avoir épuisé les grandes beautés dont ce genre est susceptible.

Ensuite elle se proposait de traiter divers sujets de tragédie, et elle aurait cherché du moins à sortir de l'ornière où l'art dramatique se traîne si péniblement en France. Les situations fortes , les effets nouveaux qui s'offraient en foule à sa pensée, étaient un des sujets habituels de sa conversation avec les amis dignes de l'entendre.

Enfin elle voulait écrire, dans ses loisirs, des mémoires dont les Dix Années d'exil devaient faire partie, et qui auraient offert le jugement des individus , comme les Considérations sur la Révolution française présentent le tableau des événements. Voilà les travaux que notre malheur est venu interrompre, et qui sont perdus pour jamais.

Un sentiment contre lequel j'ai eu à me défendre m'aurait porté à imprimer sans distinction tous les manuscrits qui me restent de ma mère; mais, comme plusieurs de ces manuscrits sont des ébau-

NOTICE SUR LE CARACTÈRE ET LES ECRITS

ches encore incomplètes , et que de les perfectionner eût été une entreprise à la fois au-dessus de mes forces et contraire au scrupule religieux qui doit nie guider dans mon travail, j'ai choisi parmi les compositions inédites celles qu'il est possible de publier dans l'état où elles se trouvent , et je les imprimerai sans me permettre la plus légère altération.

L'ordre chronologique est celui que je suivrai , autant du moins que cela sera praticable. Non-seulement cet ordre est le plus naturel , mais il a l'avantage de mettre la marche progressive des écrits de ma mère en rapport avec celle des événements ; de sorte que ses ouvrages et l'histoire de notre siècle se servent, pour ainsi dire, de commentaire réciproque.

Toutefois , comme l'analogie de certains sujets et la division des volumes m'a quelquefois obligé de m'écarter de l'ordre des temps, j'ai cru devoir placer à la fin de la collection , une liste exacte de tous les écrits de ma mère et des époques oii ils ont été composés.

Cette édition sera donc aussi complète qu'il est possible , et rien ne sera omis de ce que ma mère a publié ou destiné à l'impression. Quant à la pensée d'y joindre sa correspondance , elle n'a pas un instant approché de notre esprit : et en effet, entre les nombreuses lettres qu'elle a adressées à son père, à ses enfants et à ses amis , il n'en est pas une seule qui ne soit écrite dans l'abandon de l'intimité , pas une dont elle n'eût considéré la publication comme une atteinte aux devoirs les plus sacrés de l'amitié et de la délicatesse. L'usage qui s'est introduit d'imprimer les lettres des personnes célèbres, sans respect pour leur mémoire, et de faire sa proie de tout leur héritage moral; cet usage est une honte de notre siècle dont j'ai toujours entendu ma mère parler avec le plus profond mépris. Aussi , quelque belles , quelque touchantes que soient la plupart des lettres d'elle que possède sa famille , ses intentions nous sont trop bien connues pour que jamais nous puissions nous permettre de les publier. Tous ses amis , tous ceux qui ont vécu dans sa société , ne se méprendront p;is plus que nous sur une volonté si formellement exprimée : quiconque ne la respecterait pas, cette volonté que la mort a rendue sacrée, serait sans excuse à ses propres yeux, comme au tribunal de cette véritable opinion publique, dont les arrêts sont tôt ou tard conformes à ceux de la conscience.

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