‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 2 sur 312 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Appelée par les enfants de madame de Staël à écrire les observations qu'une longue intimité avec elle m'a mise à portée de faire, je cède à leur désir sans consulter mes forces, comme sans prévoir la douleur que je vais ranimer en moi. Un sentiment supérieur à toute considération personnelle me détermine. Si l'amie, si la pioche parente que madame de Staël a honorée du titre de sœur, réussit à la pemdre telle qu'elle l'a vue, elle entourera son nom de plus d'amour; et n'ayant jamais pu m'acquitter envers elle, ayant dû souvent me reconnaître vaincue dans les témoignages extérieurs d'attachement, je payerai du moins un faible tribut à sa mémoire.

On n'a pas encore formé un ensemble des traits qui caractérisent madame de Staël ; on ne s'est pas complètement expliqué cette étonnante réunion; et le jour plus éclatant que vrai sous lequel elle s'est présentée, est loin, bien loin d'éclairer tout ce qu'il y avait de bon et d'intéressant en elle. Rien de ce qui est venu d'elle ne peut être comparé à elle-même. Supérieure par son esprit à ses écrits les plus renonnnés, comme par son cœur à ses actions les plus généreuses, elle avait dans l'àme un foyer de chaleur et de lumière dont les rayons épars n'offrent que de faibles émanations.

Il eût été à désirer seus plusieurs rapports que les enfants de madame de Staël eussent eux-mêmes entrepris de faire connaître leur mère. Et , à ne considérer seulement que l'intérêt qu'ils eussent inspiré en parlant d'elle j'aurais déjà à me justifier d'avoir osé prendre leur place. Toutefois, outre que leurs souvenirs n'embrassent qu'un temps bien court, il y a pour eux dans un lien trop étroit et trop sacré, dans une tendresse trop souffrante , trop ombrageuse peut-être, des motifs particuliers de réserve et de silence. Des enfants ne sauraient parler d'une mère illustre et adorée avec une apparence d'impartialité. Une sorte de pudeur craintive, une émotion sans cesse renaissante, les gênent et les troublent tour à tour quand ils veulent expliquer des sentiments si mtimes. Ils savent qu'ils seront récusés, et ils n'osent épancher leur cœur. Leur fierté se révolte également, et quand ils ont l'air ae solliciter les hommages, et quand ils réprijnent l'expression de leur juste enthousiasme. D'autre part, un amour trop voisin du culte leur interdit presque l'examen , et ils se refusent à employer mille nuances caractéristiques. Enfin, trop éloignés du pomt de vue des spectateurs , trop unis d'intérêt et de cœur à l'objet dont ils pleurent la perte, tous leurs efforts pour rehausser sa gloire n'aboutissent qu'à prouver leur tendresse. Le grand talent, la plume exercée de madame de Staël, pouvaient seuls surmonter de tels obstacles; et encore son morceau sur la vie privée de son père, chef-d'œuvre de sentiiuent et d'éloquence, n'a-t-il pas obtenu dans le temps le succès qu'il méritait.

l Néanmoins ce n'est pas l'histoire de madame de Staël

DE MADAME DE STAËL

que je !ne propose d'écrire. Elle-même a raconté les évéiieaieuts les plus remarquables de sa vie , soit dans son ouvrage sur la Révolution française, soit dans les Mémoires qu'elle avait commencés sous le titre de Dix Années d'exil. D'ailleurs, sa destinée particulière, comme celle de la plupart des femmes, n'a presque rien qui caractérise ce qu'elle avait de saillant et d'unique. C'est aux hommes seuls qu'il a été accordé de se peindre dans leurs actions, et d'imprimer à leur existence extérieure un cours analogue à celui de leurs pensées. Vue du dehors , la vie de madame de Staël ne répondrait pas à l'attente qu'on a le di'oit d'en concevoir; et qui jamais se placera au dedans de son être pour dire ce qu'elle a éprouvé.' Qui pourra se résoudre à dormer une faible et souvent une fausse idée de ce qu'elle eut exprimé avec tant de vérité et de force.' D'ailleurs, quand ses contemporains sont encore debout sur la scène du monde, comment dégager son rôle des leurs.' comment démêler ce qui lui appartient dans le tissu délicat et compliqué de l'histoire présente .' Elle seule , avec son discernement exquis, sa touche si juste et si sùre,^aurait su faire la part des autres et la sienne, et se serait rendu justice à elle-même, sans démentir un instant son inépuisable bonté. Je me garderai donc d'entreprendre ce qu'elle seule eût pu exécuter. L'histoire Adèle de ses sentiments et de sa vie est au nombre de ses trésors en espérance qu'elle a emportés avec elle dans le tombeau.

SoiLS le rapport pohtique, madame de Staël, comme fdle de M. Decker, comme témoin d'événements mémorables, a écrit elle-même sa déposition; hors de là, il reste peu à recueillir. L'influence qu'elle a exercée sur son siècle ne prête guère aux récits. Elle a répandu ses principes, communiqué ses sentiments, mais il n'était pas dans son caractère de donner des conseils positifs , de dicter des résolutions. Connaissant toujours la situation, voyant ce qu'exigeait et ce qu'interdisait le moment, elle a dit, elle a fait comprendre la vérité, et son inllueuce se confond avec la force des choses.

C'est dans les ouvrages de madame de Staël qu'il faut chercher la trace d'elle-même , trace imparfaite peut-être, mais pourtant extraordinairement brillante. C'est là que ses amis retrouvent , avec des impressions toujours nouvelles, d'meft'açables souvenirs; c'est là qu'ils reconnaissent jusqu'aux affections de madame de Staël, parce que tout parlait du cœur chez elle, même la pensée. Quand on sait ce qu'elle a été, on sent l'empreinte du caractère à travers l'effet du talent; on la revoit en la lisant; mUle observations faites autrefois confusément, prerment de la consistance, et l'on ose d'autant mieux les énoncer qu'on n'avance rien sans preuve. D'ailleurs , comme madame de Staël gciiéraUsait sans cesse ses remarques sur elle-même et sur les événements, ses ouvrages sont pour ainsi dire les mémoires de sa vie sous une forme abstraite, et c'est en les examinant selon l'ordre de leur composition qu'on peut le mieux suivre le cours de son existence morale.

Les productions de madame de Staël servent d'autant mieux à la représenter, qu'elle a voulu, en écrivant, exprmier ce qu'elle avait dans l'àme, bien plus qu'exécuter des ouvrages de l'art. La gloire littéraire n'a point été un premier but dans sa vie; ses livres sont le résultat naturel de cette abondance prodigieuse de pensées qui se succédaient dans sa tête, et qui ne pouvaient être enchaînées et pleinement développées qu'en les fixant sur le papier. Elle ne réllécliissait pas parce qu'elle voulait écrire, elle écrivait parce qu'elle avait réfléchi. L'on ne peut considérer séparément madame de Staël et ses ouvrages. Son talent d'écrivain et son éloquence dans la société s'appuient

et, pour ainsi dire, se vérifient réciproquement : l'un prouve que ses rapides et étonnantes paroles supportaient l'examen, l'autre que ses productions les plus excellentes coulaient de la source vive et étaient comme poétiquement inspirées.

L'histoire parlera de madame de Staël sous plusieurs rapports. La postérité verra en elle un auteur qui a marqué une époque nouvelle dans la littérature et peut-être dans les sciences politiques; une femme extraordinaire, si ce n'est unique, par ses facultés, et enfm une personne qui a exercé une influence immédiate dans la période la plus féconde en grands résultats. Les nombreux voyages de madame de Staël, la curiosité qu'excitait la merveille do sa conversation , le charme et les qualités qui lui conciliaient d'abord la bienveillance et ensuite l'affection de ses auditeurs , les hommes distingués de chaque nation dont elle était partout entourée, le puissant intérêt des questions qu'elle agitait, et enfin la force, l'originalité et en même temps la grâce de ses expressions, sont cause que ses mots heureux ont circulé, que ses opinions se sont répandues d'une extrémité de l'Europe à l'autre.

Toutefois, nous ne considérerons que passagèrement madame de Staël sous ce dernier point de vue. Ce qu'il nous appartient d'examiner, c'est elle-même. >'ous devons chercher la cause des effets qu'elle a produits, et non dé ■ terminer leur étendue. C'est à ceux qui ont observé de près un grand phénomène à le décrire : d'autres peuvent évaluer son influence au dehors.

L'étude du caractère de madame de Staël est d'autant plus intéressante, que c'est pour ainsi dire l'étude de notre nature faite en grand. On voit en elle le relief de ce qui se passe confusément dans la plupart des âmes, car elle n'était extraordinaire que par l'étendue imposante de ses facultés. Tout était original chez elle, et rien n'était bizarre. >'ulle forme étrangère ne lui avait été imposée, l'éducation même n'avait pas laissé de profondes traces chez elle. Mais si ses jugements, dans leur sincérité impétueuse, n'étaient jamais influencés par l'opinion, ils ne l'étaient non plus au dedans d'elle par aucun caprice, pat aucune inégahté d'humeur. On était introduit par elle dans une région poétique, dans un monde nouveau et pourtant ressemblant au nôtre , où tous les objets , plus grands , plus frappants, plus vivement colorés, offraient pourtant leurs formes et leurs proportions accoutumées.

D'ailleurs, nulle qualité comme nulle disposition naturelle ne lui a manqué. Ce qui est factice ou puéril lui est seul resté étranger. Elle a partagé toutes les émotions, conçu tous les enthousiasmes, saisi toutes les manières de voir ; il ne s'est rien développé de grand ou d'intéressant dans le cœur humain, sous différents climats et à diverses époques de la civilisation, qui n'ait trouvé en elle de la sympathie.

Sous le rapport le plus essentiel, celui de la religion, l'exemple de madame de Staël est instructif encore. Cet esprit indépendant, cette intelligence, ajniedela lumière, et qui l'accueillait dans toutes les directions, a été de jour en jour plus persuadée des augustes vérités du christianisme. La vie a rempli pour elle sa destination, puisqu'à travers bien des vicissitudes, elle l'a conduite à ces grandes pensées auxquelles tant de routes diverses nous ramènent également.

On se défiera , je le présume , d'mi portrait tracé par l'amitié. Sera-t-on fondé à me récuser.' C'est ce que j'ignore moi-même. Je dirai seulement avec franchise, qu'assurément je ne voudrais pas nuire, mais que je n'ai pas l'intention de flatter. On peut promettre d'être sincère et non

NOTICE SUR LE CARACTERE ET LES ECRITS

d'être impartial. J'ai été, il est vrai, sous le charme; le rôle de juge impassible ne saurait être le mien : mais que nia tendre prévention n'a pourtant pas été aveugle, que l'effet puissant produit sur mon cœur a pourtant été en rapport avec sa cause, c'est là ce que j'espère prouver. D'ailleurs à qui s'adresserait-on pour connaître madame de .Staël ? A des ennemis ? ?«on sans doute. A des indifférents? Mais ceux qui ont vraiment lu dans son âme, ne sont pas restés tels auprès d'elle. Quiconque l'a vue d'assez près pour la peindre, a dû nécessairement l'aimer.

Cependant l'amitié elle-même a besoin de peindre juste; la ressemblance l'intéresse plus encore que la beauté. Et qua-ad il s'agit de madame de Staël , peut-être aurait-on à se défendre d'un penchant à marquer un peu trop fortement tous les traits. On veut peindre l'être de génie, et le génie a toujours une forme individuelle bien prononcée. Il s'élève à l'idéal , il le réalise dans ses œuvres , mais il n'est pas l'idéal lui-même; et le mortel dont les conceptions nous saisissent et nous enlèvent, doit peut-être avoir une originalité trop marquante pour l'exacte régularité.

Quand celle qui a séduit notre imagination par l'éclat de ses dons se trouve un être aimant, dévoué, confiant, parfaitement bon et vrai dans toutes les relations de la vie, il est bien difficile de s'en détacher. Aussi les affections qu'a inspirées ma<lame de Staël ont été, dans leurs diverses sortes, singulièrement vives et profondes. Son attrait était inésistible; elle étonnait d'abord, mais bientôt elle captivait. Le genre de force qui peut déplaire n'était pas le sien, et elle offrait un séduisant mélange d'énergie dans les impressions et de flexibilité dans le caractère. Il y avait en elle tant de vérité, tant d'amour, tant de grandeur; la flamme divine était si ardente dans son âme, si lumineuse dans son esprit , qu'on croyait obéir à ses plus nobles penchants en s'attachant à elle; on la contemplait comme un spectacle unique par son intérêt, par son effet entraînant et dramatique. Le génie et la femme étaient unis intimement en elle; si l'un dominait par son ascendant, l'autre semblait s'assujettir par sa susceptiljilité de souffrance, et la plus vive admiration n'était jamais envers elle sans mélange de tendre pitié. Son talent la pénétrait de toutes parts; il étincelait dans ses yeux, il colorait ses moindres paroles , il donnait à sa bonté , à sa pitié une éloquence pathétique et victorieuse; mais il a tourmenté son existence. Cette prodigieuse émotion, ce feu qui se communiquent dans ses écrits, ne pouvaient s'amortir dans sa destinée. Son âme, qu'on me passe l'expression, était plus vivante qu'une autre. Elle aimait, elle voyait, elle pensait davantage, elle était plus capable de dévouement et d'action ; elle l'était parfois de jouissances, mais aussi elle souffrait avec plus de vivacité, et l'intensité de sa douleur était terrible. Ce n'est pas son esprit qu'il faut accuser de ses peines, ses hautes lumières ne lui ont dorme que des consolations; c'est sa grande, sa dévorante imagination, cette imagination du cœur, son levier pour remuer les âmes , qui a ébranlé la sienne et troublé sa tranquillité. Et ce don, le plus sublime peutêtre , ce don unique dans sa réunion avec d'autres aussi étonnants, a fait d'elle un génie audacieux et une femme mallieureuse. Il y avait trop de disproportion entre elle et les autres. Elle a compris l'arrangement des choses humahies , longtemps avant de s'y résigner. Trop amère pom' elle dans ses douleurs , la vie était trop monotone dans ses jouissances, et cette belle preuve de l'immortalité de l'âme, l'inégalité de nos vœux et de notre sort, prenait, en contemplant madame de Staël, un nouveau degré d'évidence. Elle donnait l'idée d'une mtelligence supérieure,

qu'un destfti jaloux aurait assujettie aux misères et aux illusions terrestres , et à qui de hautes prérogatives ne feraient que mieux sentir le vide et le malheur de notre vie.

Telle était madame de Staël quand elle a composé Colinne, le ciief-d'œuvre de la jeunesse de son talent. Dès lors un autre genre de grandeur s'est déployé en elle , et l'on a vu que l'élévation de ses pensées tenait à son caractère plus encore qu'à son imagination. Sa longue résistance à un pouvoir tyrannique, de grands sacrifices faits à de nobles opinions , lui ont obtenu la première des récompenses, un redoublement de vigueur dans ses plus belles qualités. Alors son âme a été raffermie , alors elle a retrouvé l'équilibre à une plus grande hauteur. Avec ce sentiment si exquis, cette vue si juste qui lui ont fait dire dans un de ses premiers ouvrages , « que la morale était la nature des choses ' , » elle s'est constamment exercée à découvrir dans chaque tort la cause nécessaire d'un revers. Absolument incapable de haine, si elle a été émue d'une vive indignation, c'est lorsqu'elle a vu que l'on ne respectait pas le bonheur des hommes, en sorte que sa colère même avait pour origine la pitié. De cette passion pour le bien de tous, il lui est né une sagesse qui tenait de la passion même, une sagesse ardente, généreuse, pleine de compassion et d'esprit , une sagesse qui , ne prenant son parti d'aucun malheur, n'était jamais satisfaite que lorsque le point de conciliation entre la circonstance et le principe était trouvé, et que nul n'avait de trop grands sacrifices à faire. Tel a été le caractère de ses dernières années; tel est celui de cet étonnant ouvrage dans lequel nous avons cru la voir reparaître toute rayonnante d'immortalité; de cet ouvrage où, demandant à la nation française un compte sévère des destinées et des dons si beaux qui lui avaient été départis, elle la relève toujours par l'espérance , et lui montre, de sa palme céleste, la route de la vraie gloire et d'une sage liberté.

La supériorité de madame de Staël a certainement été un grand phénomène naturel plutôt que le résultat du travail ou des circonstances. Dans toutes les situations elle eût été très-remarquable. Toutefois il est également vrai qu'un rare concours de causes extérieures a favorisé les premiers développements de son esprit, et c'est là ce que je vais examiner.

Je ne l'ai pas connue moi-même dans son enfance , mais je puis donner avec confiance quelques informations que j'ai puisées à la source. Arrivée à l'époque où elle est entrée dans la carrière littéraue, je suivrai la marche de ses pensées dans ses écrits, en empruntant aux événements de sa vie ce qui m'est nécessaue pour indiquer les motifs de ses travaux ; et je finirai par rassembler sous le titre de Vie domestique et sociale de madame de Staël, les observations sur son caractère et sa manière de vivre que je n'aurai pas trouvé l'occasion d'insérer ailleurs.

DE l'éducation de M"'" DE STAEL, ET DE SA PREMIÈRE JEUNESSE.

La mère de madame de Staël, madame Necker, avait, au moment de son mariage, une instruction plus précise et plus complète que celle de sa fille au même âge. Elle avait reçu de son père, savant ecclésiastique, des connaissances rares pour une femme , et cet esprit de méthode qui sert à les acquérir toutes. Douée d'un caractère ferme, d'une fête très-forte, et d'une grande capacité de travail, madejne Necker avait obtenu beaucoup de succès

I Mot qne M. Kecker et madame de Staël se sont réciproquement attribué.

DE MADAME DE STAËL

dans l'étude, et était en conséquence portée à croire que tout pouvait s'étudier. Elle s'étudiait donc elle-même, elle étudiait la société, les individus, l'art d'écrire, celui de causer, celui de tenir une maison, celui surtout de conserver la pureté de ses principes, sans rien négliger de ce qui peut étendre l'esprit. Elle portait son a'itention sur toutes choses, faisait des observations très-fuies, les réduisait en système, et tirait de là des règles de conduite. Les détails prenaient de l'élévation et de l'importance à ses yeux , parce qu'elle les rattachait aux grandes idées de la religion et de la morale, et son esprit assez métaphysique s'exerçait à trouver le point de contact. En intéressant ainsi le devoir aux moindres occurrences de la vie, elle s'épargnait l'irrésolution et le regret; mais cette alliance un peu artificielle n'était jamais bien sentie que par celle qui l'avait formée.

Ce genre de travail d'esprit est fidèlement représenté dans les ïMélanges de madame Necker. 11 règne une délicatesse de sentiment bien remarquable dans cet ouvrage, qui a obtenu de grands succès chez les étrangers et surtout en Allemagne; c'est en soi un intéressant spectacle que celui d'une jeune et belle femme passant d'une profonde retraite à une situation brillante, et de là au poste le plus éminent, exerçant sur tous les objets d'un monde nouveau pour elle un esprit déjà très-cultivé, et obser\ant la société entière dans le double but d'y réussir et de s'y perfectionner.

Néanmoins cette attention de madame Necker, toujours tendue vers le bien , nuisait à l'aisance de ses manières ; il y avait de la gêne en elle et auprès d'elk; son caractère aurait vraisemblablement été âpre et sa volonté passionnée si elle n'avait pas senti de bomie heure la nécessité de se dompter : ayant beaucoup obtenu par l'effort , elle exigeait l'eflort des autres, et elle n'accordait d'indulgence que quand le devoir de la charité chrétienne se présentait distinctement à son esprit. M. Necker a donné d'elle une idée très-juste quand il nous dit un jour dans l'intimité : « Il n'a « peut-être manqué à madame Necker, pour être jugée « parfaitement aimable , que d'avoir quelque chose à se « faire pardoimer. »

Ce n'est pas qu'elle ne réussît à captiver quand elle le voulait; elle n'épargnait pas les louanges méritées; ses yeux bleus étaient doux et parfois caressants , et il y avait dans sa physionomie une expression d'extrême pureté, d'ingénuité même, qui faisait avec sa figure grande et uu peu trop droite un contraste assez séduisant.

Le charme de l'enfance ne fut pas très-puissant sur madame Necker; elle avait trop dominé la nature pour avoir conservé beaucoup d'instinct. Il lui fallait admirer ce qu'elle aimait, et une tendresse toute de pressentiment et d'imagination devait lui rester un peu étrangère. La reconnaissance était à ses yeux le premier des liens; elle avait en conséquence chéri son père ; et cet amour filial si exalté, qui parait être im caractère distinctif de cette famille, s'était déjà manifesté en elle. Dieu, ses parents et son mari , qu'elle adorait encore comme son bienfaiteur, ont été les seuls objets de ses ardentes affections.

Toutefois, elle entieprit l'éducation de sa iille avec cette chaleur de zèle que lui inspirait l'idée du devoir. Son système était totalement opposé à celui de Rousseau. On sait que cet auteur, partant du principe que les idées ne nous arrivent que par les sens, avait soutenu qu'il fallait commencer par perfectionner les organes de nos perceptions, si l'on voulait obtenir un développement moral qui ne fût ni irrégulier ni illusoire. Ce raisonnement, très-attaquable on lui-même, a toujours déplu aux âmes élevées et reli-

gieuses, par cela seul qu^il paraît accorder à la nature physique un trop grand empire sur la nature morale. Madame Necker, accoutumée à combattre le matérialisme sous toutes ses formes, dut le recomiaitre à travers cette doctrine. Elle prit donc la route contraire, et voulut agir immédiatement sur l'esprit par l'espiit. Elle pensait qu'il fallait faire entrer dans une jeune tète une grande quantité d'idées, sans perdre trop de temps à les mettre en ordre, persuadée que l'intelligence devient paresseuse quand on lui épargne un tel travail. Cette méthode n'est pas non plus sans inconvénient; mais relativement au développement de la pensée, l'exemple de madame de Staël fait présumer qu'elle est efficace.

Mademoiselle Necker était un enfant plein de gaieté, de vivacité, de franchise. Son teint était un peu brun, mais animé, et ses grands yeux noirs brillaient déjà d'esprit et de bonté. Les caresses de son père, qui encourageaient sans cesse l'enfant à parler, contrariaient un peu les vues plus sévères de madame Necker; mais les applaudissements qu'excitaient ses saillies, lui en inspiraient à tout moment de nouvelles; et déjà elle répondait aux plaisanteries continuelles de M. Necker avec ce mélange de gaieté et d'émotion qui a si souvent caractérisé ses rapports avec lui. L'idée de donner du plaisir à ses parents était un mobile extraordinairement actif chez elle : ainsi, par exemple, à l'âge de dix ans, témoin de la grande admiration que leur mspirait M. Gibbon, elle s'imagina qu'il était de son devoir de l'épouser ( et l'on sait ce qu'était cette ligure ) , afin qu'ils jouissent constamment d'une conversation qui leur était si agréable. Elle fit sérieusement la proposition de ce mariage à sa mèie.

Il semble que madame de Staël ait toujours été jeune et n'ait jamais été enfant. Dans tout ce qui m'a été raconté à son sujet, je ne trouve qu'un seul trait qui porte le caractère du premier âge, et encore les goûts du talent s'y reconnaissent-ils : elle s'amusait dans son enfance à liibriquer des rois et des reines avec du papier et à leur faire jouer la tragédie. Elle se cachait pour se livrer à ce plaisir qu'on lui défendait; et c'est là d'où lui est venue la seule habitude qu'on lui ait connue, celle de tourner entre ses doigts un petit étendard de papier ou de feuillage.

Pour donner à la fois l'idée de mademoiselle Necker à l'âge de onze ans , et de la maison de sa mère à cette époque, je citerai quelques passages d'un morceau sur l'enfance de madame de Staël, écrit par une personne foil spirituelle, madame Rilliet, alors mademoiselle Huber, qui a toujours été intimement liée avec elle. L'éducation soignée de mademoiselle Huber et d'anciemies liaisons de famille, ayant fait désuer à madame Necker qu'elle devînt l'amie de sa fille, elle raconte sa première entrevue avec mademoiselle Necker, les transports de celle-ci à l'idée d'avoir une compagne, les promesses qu'elle lui lit de la chérh- éternellement. « Elle me parla avec une chaleur et « une facilité qui étaient déjà de l'éloquence et qui me

« firent une grande impression Nous ne jouâmes point

« comme des enfants; elle me demanda tout de suite quelles « étaient mes leçons, si je savais quelques langues étran- « gères, si j'allais souvent au spectacle. Quand je lui dis « que je n'y avais été que trois ou quatre fois, elle se ré- « cria, me promit que nous irions souvent ensemble à la « comédie; ajoutant, qu'au retour il faudrait écrire le su- « jet des pièces , et ce qui nous aurait frappées ; que c'était

« son habitude Ensuite, me dit-elle encore, nous nous

« écrirons tous les matins

« Nous entrâmes dans le salon. A côté du fauteuil de « madame Necker était un petit tabouret de bois où s'as-

INOTICE SLR LE, CARACTÈRE ET LES ECRITS

« seyait sa fille, obligée de se tenir bien droite. A peine « eut-elle pris sa place accoutiirnce, que trois ou quatre « vieux personnages s'approchèrent d'elle, lui parlèrent « avec le plus tendre intérêt : l'un d'eux , qui avait une « petite perruque ronde, prit ses mains dans les siennes, « où il les retint longtemps, et se mit à faire la conversa- « tion avec elle comme si elle avait eu vingt-cinq ans. Cet « homme était l'abbé Raynal; les autres étaient MM. Tho- « mas, Marmontel, le maïquis de Pesay, et le baion de « Grimm.

« On se mit à table. — Il fallait voir comment mademoi- « selle Necker écoutait! Elle n'ouvrait pas la bouche, et « cependant elle semblait parler à son tour , tant ses traits « mobiles avaient d'expression. Ses yeux suivaient les reo gards et les mouvements de ceux qui causaient; on au- « rail dit qu'elle allait au-devant de leurs idées. Elle était « au fait de tout, même des sujets politiques qui à celte o époque faisaient déjà un des grands intérêts de la con- « versation

« Après le dîner, il vint beaucoup de monde. Chacun, « en s'approchant de madame Necker, disait un mot «à sa fdle,lui faisait un compliment ou une plaisan- « terie.... Elle répondait à tout avec aisance et avec grâce; «I on se plaisait à l'attaquer, "k l'embarrasser, à exciter « cette petite imagmation qui se montrait déjà si brillante. « Les hommes les plus marquants par leur esprit étaient « ceux qui s'attachaient davantage à la faire parler. Ils lui 1" demandaient compte de ses lectures, lui en indiquaient Cl de nouvelles, et lui donnaient le goût de l'étude en l'en- « tretenant de ce qu'elle savait ou de ce (pi'elle ignorait. »

En conséquence du système de sa mère sur l'éducation, mademoiselle Necker fit à la fois de fortes études , écouta beaucoup de conversations au-dessus de la portée de son âge , et assista à la représentation des meilleures pièces de théâtre. Ses plaisirs comme ses devoirs étaient tous des exercices d'esprit, et la nature qui la portait déjà à les aimer, fut secondée de toutes manières. Des facultés intellectuelles très-énergiques prirent, par ce moyen, un accroissement prodigieux. En 1781, lorsque le Compte nENDU fut publié, mademoiselle Necker écrivit une lettre anonyme fort remarquable à son père, qui en reconnut bientôt le style. Dès sa plus tendre jeunesse elle a composé. Elle écrivait des portraits, des éloges. Elle a fait à quinze ans des extraits de l'Esprit des lois avec des réflexions. L'abbé RajTial voulait l'engager à écrire pour son grand ouvrage, un morceau sur la révocation de l'édit de Nantes.

Ce goût pour composer n'était pas favorisé par M. Necker; et il n'a pu le pardonner qu'à une supériorité décidée', car il n'aimait pas naturellement les femmes auteurs.

La sensibilité de la jeune persoiuie était également développée. Les louanges données à ses parents la faisaient fondre en larmes; elle avait pour mademoiselle Hubcr une espèce de passion; la vue des personnages célèbres lui donnait des battements de cœur. Ses lectures aussi, dont madame Necker, plus sévère que vigilante, ne prescrivait pas toujours le choix, ses lectures produisaient sur elle une mipression extraordinaire. Elle a dit depuis que l'enlèvement de Clarisse avait été un des événements de sa jeunesse. La nature avait donné à madame de Staël , à côté d'une grande mobilité , quelque chose de sérieux et de solennel qui se manifestait déjà dans ses compositions comme dans ses goûts littéraires. « Ce qui l'amusait, dit madame Rilliet , était ce qui la faisait pleurer. »

Tant de stimulants, des aiguillons si puissants, là où pour le bonheur du moms il aurait fallu des frems, don-

nèrent une activité merveilleuse à l'être moral; mais l'être physique souffrit, et les leçons surtout usaient des forces trop excitées. Une attention longtemps soutenue a toujours fatigué madame de Staël , et la hauteur à laquelle elle s'est élevée dans des matières difficiles en est d'autant plus étonnante. Une sagacité singulière la portait au but sans qu'on la vît jamais sur la route.

La santé de la jeune personne, alors âgée de quatorze ans , déclinant de jour en jour , on appelle le docteur ïronchin : celui-ci inspire des alarmes; il ordomie immédiatement la campagne, exigeant que mademoiselle Necker passe ses journées en plein air et abandonne toute étude sérieuse.

Madame Necker éprouva dans cette occasion un chagrin et un mécompte également sensibles. Ce nouveau plan renversait tous les siens; son ambition pour sa fille était grande, et renoncer à de vastes connaissances, était ^ selon elle, renoncer à toute distinction. Elle n'avait pas cette souplesse qui permet de varier les moyens, et ne pouvant plus travailler aux progrès de sa fille comme elle l'entendait, elle cessa de la regarder comme son ouvrage.

Toutefois cette liberté accordée à l'esprit de mademoiselle Necker fut précisément ce qui lui fit prendre un grand essor. Une vie toute poétique succéda pour elle à une vie toute studieuse, et la sève la plus abondante se porta vers l'imagination. Elle parcourait les bosquets de Saint-Ouen avec son amie; et les deux jeunes filles, vêtues en nymphes ou en muses, déclamaient des vers, composaient des poèmes, des drames de toute espèce, qu'elles représentaient aussitôt.

Un effet heuBBux de cette oisiveté pour mademoiselle Necker fut encore qu'elle put profiter de tous les loisirs de son père. Saisissant les moindres occasions de se rapprocher de lui, elle trouva dans sa conversation des plaisirs et des avantages extraordinaires. M. Necker était chaque jour plus frappé de son esprit, et jamais cet esprit n'était plus charmant qu'auprès de lui. Sa fille s'aperçut bientôt qu'il avait besoin d'être distrait et amusé, et elle se retournait de mille manières; elle essayait, elle risquait tout pour obtenir de lui un sourire. M. Necker n'était pas prodigue de son approbation , se^ regards étaient plus flatteurs que ses paroles, et il trouvait plus gai et plus nécessaire de relever les fautes que les mérites. Sa raiflerie était à l'affût des plus légers torts; nulle prétention, nulle exagération , nul ton faux dans aucun genre ne pouvait passer inaperçu. « Je dois à l'incroyable [léné- « tration de mon père, nous a souvent dit madame de « Staël, la franchise de mon caractère et le naturel de « mon esprit. Il démasquait toutes les affectations, et j'ai a pris auprès de lui l'habitude de croire que l'on voyait « clair dans mon cœur. «

Ces entretiens dont madame Necker n'était point exclue, mais dont sa présence changeait la nature, ne pouvaient lui être entièrement agréables. Elle avait à un trèshaut degré l'admiration, la confiance, et même ramour de son mari; mais pourtant sa fille correspondait mieux qu'elle à un certain genre piquant et inattendu qu'on remarquait parfois chez M. Necker. La jeune personne annonçait l'esprit de sa mère, et bien d'autres esprits encore. Madame'.Necker aurait voulu qu'on ne pût plaire que par ses qualités, et sa fille plaisait précisément par ce qu'elle avait dans le caractère de dangereux pour son bonheur. Madame Necker était tentée de protester contre des succès obtenus malgré ses avis, et les succès semblaient protester contre ses avis mêmes.

De plus, mademoiselle Necker conunettait mille étour-

DE MADAME DE STAËL

deries. Sa vivacité, son entraînement lui donnaient sans cesse des torts, et tandis que sa mère regardait les petites choses comme des dépendances des grandes, les minuties n'avaient nulle importance à ses yeux. Pour éviter d'être trouvée en contravention, elle se plaçait un peu à l'écart derrière son père; mais bientôt il se détachait du cercle un homme d'esprit, puis un autre, puis un troisième, et un groupe bruyant se formait autour d'elle; M. Necker souriait involontairement de tel mol qu'il entendait, et la discussion fondamentale était dérangée.

La crainte de perdre la première place dans les affections de son mari pouvait seule faire connaître la jalousie à l'àme élevée de madame Necker. Si sa fUle l'eût surpassée dans son propre genre, elle se serait associée à des succès qui eussent paru la suite des siens. Elle aurait cru être aimée de son mari dans sa fdle. Mais ici il n'y avait moyen de rien revendiquer pour elle-même, car tout semblait dû à la nature. Et lorsque M. Necker jouissait avec délices d'un esprit sans modèle aussi bien que sans égal , elle éprouvait du dépit et de l'impatience, et un peu de désapprobation lui voilait la rivalité.

Quant à elle, on ne lui plaisait que dans une seule route. Je me souviens qu'au temps où l'éclat de madame de Staël était encore nouveau pour moi , je témoignai à madame Necker mon étonnement de sa prodigieuse distinction. « Ce n'est rien, me répondit-elle, absolument « rien à côté de ce que je voulais en faire. » Ce mot me frappa beaucoup, parce qu'il portait uniquement sur les qualités de l'esprit, et qu'il exprimait une conviction intime.

La douceur extrême du caractère de mademoiselle Necker se faisait remarquer lorsque sa mère lui adressait des reproches; peut-être que,fière de ses succès auprès de son père et de tous les hommes distingués, elle n'a pas attaché assez de prix au suffrage de madame Necker, elle n'a pas fait assez d'efforts pour la ramener ; mais son respect pour elle a toujours été profond et hautement proclamé. Douée dès son enfance du don de ces reparties vi^ es et mesurées qui font la part de tous les devoirs et de toutes les vérités, jamais elle n'a dit un mot qui, sous le rapport même le plus frivole , montrât sa mère sous un aspect désavantageux.

Nous n'ajouterons que peu de mots au sujet de madame Necker, parce qu'ici finit l'influence qu'elle a exercée sur sa fille. Cette influence a été de deux sortes : elle lui a transmis avec le sang une âme ardente , des impressions fortes, l'enthousiasme du beau et du grand, un goût vif pour l'esprit, pour tous les talents, pour toutes les distinctions; d'un autre côté , elle a bien involontairement sans doute poussé sa fille à contraster avec elle. Mademoiselle Necker avait souffert de la contrainte qu'imposait sa mère; et comme elle lui reconnaissait beaucoup de lumières et de vertus, il lui semblait qu'il n'y avait qu'à supprimer l'effort pour que tout fût bien. Elle crut pouvoir être, par le seul élan d'un bon cœur, par l'heureuse ùnpulsion d'une âme bien née, tout ce que sa mère avait été à force de raison et de surveillance , et elle voulut être le représentant des dons naturels , parce que sa mère était celui des qualités acquises.

Cette intention, qui n'était sans doute qu'à demi formée, a pourtant trop longtemps influencé les jugements de madame de Staël. Son admiration pour les vertus de premier mouvement a été trop exclusive et trop érigée en système. Les qualités naturelles sont les plus aimables sans doute; mais à quoi sert-il de les vanter? Faut-il exciter les hommes, tantôt à s'enorgueillir de ce qu'ils sont.

tantôt à désespérer de ce qu'Us peuvent devenir P Et qu'y a-t-il de plus digne d'estime sur la terre que la volonté vertueuse !

C'est là ce que madame de Staël elle-même a reconnu , lorsque ses idées ont été mûries par la réllexion, et suitout lorsque la religion, mieux et plus fortement conçue, lui a montré toutes choses sous un jour plus juste. Aussi les amiées, en s'écoulant, lui ont-elles toujours mieux appris à sentir le mérite de madame Necker. « Plus je vis, « m'a-t-elle dit , plus je comprends ma mère , et plus mon a cœur a le besoin de se rapprocher d'elle. »

On peut donc se représenter madame de Staël au temps de sa première jeunesse, s'avançant avec confiance dans la vie qui ne lui promettait que du bonheur, trop bienveillante pour devmer la haine , trop amie du talent dans les autres pour soupçonner l'envie. Elle célébrait le génie, l'enthousiasme, l'inspiration, et donnait elle-même une preuve de leur puissance. L'amour de la gloire, celui de la hberté , la beauté naturelle de la vertu , le charme des sentiments tendres fournissaient tour à tour des sujets à son éloquence. Et qu'on ne croie pas que sa tôte fût toujours exaltée ; elle conservait de la présence d'esprit , et sa fougue ne l'emportait pas. Aussi, dans un pays où la raillerie est si fort à redouter, le ridicule avait peine à l'atteindre. Elle s'élevait au-dessus de la région où il s'exerce. A la vérité, avant qu'elle eût encore marqué sa place dans la société , on a cherché à dérouter l'opinion sur son compte. Il était aisé de la prendre en défaut. On racontait que dans telle occasion elle avait blessé un usage, enfreint une étiquette, dérangé une gravité de circonstance. Ainsi une révérence manquée , une garniture de robe un peu détachée lors de sa présentation à la cour, son bomiel oublié dans sa voiture, un jour qu'elle entrait chez madame de Polignac, ont été des sujets d'amusement pour tout Paris. Mais elle-même s'emparait de ces anecdotes , et les racontait avec une grâce infinie. Aucune malveillance ne pouvait tenir devant sa bonté ; et elle a toujours eu un tact singulier pour deviner la réponse à faire aux reproches non exprimés. Lorsqu'elle paraissait le plus lancée dans la conversation, elle distinguait d'un coup d'œil ses adversaires, et les déjouait^ les captivait, ou les terrassait en passant. Jamais elle ne s'appesantissait, jamais elle n'avait de l'aigreur; et si la dispute menaçait de devenir sérieuse, elle tournait en pleme course à la gaieté, et un mot heureux réunissait tous les suffrages. Enfin on n'eût pas été applaudi en cherchant à la déconcerter : connue elle intéressait en amusant, l'audience entière était pour elle; et celui qui l'eût mise hors de combat, eût lui-même désespéré de la remplacer dans l'arène.

C'est ainsi qu'un homme de lettres de ses amis l'a représentée dans un portrait inédit dont je vais citer quelquels fragments. L'ayant peu vue moi-même durant sa première jeunesse, je montrerai l'effet qu'elle produisait dans la société. Ce morceau est censé traduit d'un poète grec:

« Zulmé n'a que vingt ans, et elle est la prêtresse la « plus célèbre d'Apollon; elle est la favorite du dieu; ell<! « est celle dont l'encens lui est le plus agréable, dont les « hymnes lui sont les plus chers; ses accents le font, « quand elle le veut, descendre des cieux, pour embellir

« son temple et pour se mêler parmi les mortels

« Du milieu de ces filles sacrées (le chœur des prêtres- « ses), s'en avance tout à coup une : mon cœur s'en soute viendra toujours. Ses grands yeux noirs étincelaient do «génie; ses cheveux, de couleur d'ébène, retombaient « sur ses épauler en boucles ondoyantes; ses traits étaicul

rsOTICE SUR LE CARACTÈRE ET LES ECRITS

«plutôt prononct^s que délicats; on y sentait quelque « chose au-dessus de la destinée de son sexe. Telle il fau- « drait peindre ou la Muse de la poésie, ou Clio, ou ÎNIel- « pomène. La voilà, la voilà, s'écria-t-on quand elle parut, « et on ne respira plus.

« J'avais vu autrefois la pythie de Delphes; j'avais vu « la sibylle de Cumes : elles étaient égarées; leurs monte vements avaient l'air convulsifs; elles semblaient moins « remplies de la présence d'un dieu que dévouées aux fu- « ries. La jeune prêtresse était animée sans altéialion, et « inspirée sans ivresse. Son charme était libre, et tout ce « qu'elle avait de surnaturel paraissait lui appartenir.

« Elle se mit à chanter les louanges d'Apollon, en unis- « sant sa voix aux sons d'une lyre d'or et d'ivoire. Les « paroles et la musique n'étaient point préparées. A la « ilamme céleste de la composition qui exaltait son visage, « à la profonde et sérieuse attention du peuple, on voyait « que son imagination les créait à la fois; et nos oreilles, « tout ensemble étonnées et ravies, ne savaient qu'admi- « rer le plus de la facilité ou de la perfection.

« Peu après elle posa sa lyre, et elle entretint l'assem- « blée des grandes vérités de la nature, de l'immortalité « de l'àme , de l'amour de la liberté , du charme et du dan- « ger des passions

« En ne faisant que l'entendre, on eût dit que c'étaient «plusieurs personnes, plusieurs âmes, plusieurs expé- « riences fondues en une seule; en voyant sa jeunesse, on « se demandait comme elle avait pu faire pour exister « avant de naître, et pour deviner la vie

« Je l'écoute, je la regarde avec transport; je découvre « dans ses traits des charmes supérieurs à fa beauté. Que ««a physionomie a de jeu et de variété ! (pie de nuances « dans les accents de sa voix ! quel accord parfait entre la c< pensée et l'expression ! Elle parle , et si ses paroles n'ar- « rivent pas jusqu'à moi, ses inflexions, son geste, son « regard me suffisent pour la comprendre. Elle se tait un « moment , et ses derniers mots résonnent dans mon cœur, « et je trouve dans ses yeux ce qu'elle n'a pas dit encore. « Elle se tait entièrement, alors le temple retentit d'ap- « plaudissements; sa tète s'incline avec modestie; ses « longues paupières descendent sur ses yeux de feu, et le « soleil reste voilé pour nous. »

Dans l'extrême prodigalité de la nature envers madame de Staël, c'est son père qui l'a forcée à faire un choix Judicieux; son esprit a gagné avec M. Necker, et pour l'agrément et pour la solidité. Il lui a, comme il le disait luimême , enseigné la plaisanterie , et dans le genre sérieux elle était à la fois inspirée et ramenée au vrai et à la modération simplement en le regardant. IVIais, sous des rapports plus essentiels, qui dira ce qu'elle lui doit.' Qui dira quel a été l'effet de tant d'anwur, fondé sur tant d'admiration? Si trop de mouvements, trop de besoins divers ont agité sa vie, pour que M. Necker en ait eu la pleine direction, jamais elle ne lui a volontairement résisté. Il a puissamment influé sur elle et par son exemple et par l'éternel regret de l'avoir perdu. Mais comment apprécier une telle influence? L'heureux effet des vertus paternelles se prolonge à notre insu , et ressemble à l'action de la Divinité sur notre âme.

Un regard attentif découvrait entre le père et la fdle bien plus de ressemblance que la réserve de l'un et la manière ouverte et communicative de l'autre n'eussent porté à le présumer. Avec une force de tête, une capacité d'attention bien supérieure à celle de madame de Staël, M. Necker (et je le représente ici tel que je l'ai vu dans les dernières années de sa vie), M. Necker montrait sur

des sujets moins variés , des vues aussi étendues. Il avait ces mômes aperçus lumineux, ce coup d'œil pénétrant, cette finesse d'observation, et cette même gaieté sur un fonds de mélancolie. Il combattait une imagination forte, et concentrait une chaleur d'àme, une sensibilité qui n'en devenaient que plus touchantes. Rien n'était attendrissant comme ses témoignages d'affection, et on ne peut se les retracer sans une émotion profonde. Son expression toujours un peu contenue, son regard si vif et si doux pénétraient le cœur; on y retrouvait toute sa vie. On y voyait et la mort toujours déplorée de madame Necker, et la sienne qui s'avançait, et sa bonté adorable, et l'ingratitude des hommes , et les hautes consolations de la religion, et l'ardent désir de faire encore du bien sur la terre. Mais quand ses grandes facultés venaient à se déployer, quand une belle cause réclamait son appui, ou qu'une noble indignation enflammait son âme , il s'exaltait par degrés , et les flots toujours giossissants de sa magnifique éloquence se précipitaient en torrent rapide et impétueux.

De tels moments étaient rares toutefois : son cœur s'agitait et se calmait le plus souvent en silence. Une dignité un peu nonchalante l'empêchait d'imprimer à la conversation le mouvement qui eût réagi sur lui-même, et il se résignait à l'ennui que pourtant il redoutait beaucoup. II avait peine à voiler une antipathie mêlée Je mépris pour la nullité de l'esprit ou du caractère; et sa bouche uu peu dédaigneuse contrastait avec son regard doux et bienveillant. Toutefois la grâce le captivait : aussi ne demandait-il aux femmes que du naturel , et était-il plein d'indulgence pour les jeunes gens; mais la médiocrité consolidée lui était insupportable. Après qu'il avait longtemps rongé son frein dans une société insipide, rien au monde n'était plus divertissant que la première explosion de son mécontentement. Les maximes communes qu'on lui avait débitées, les nuances de ridicule qu'il avait saisies, les petits buts qu'il avait démêlés, et jusqu'à l'idée qu'il voyait les autres se former de lui-même, lui inspiraient les expressions les plus originales, les plus vivement contrastantes avec son extérieur grave et imposant Une force comique singulièrement mordante se développait en lui; et sa bonté naturelle qui se faisait jour comme par bouffées à travers ce genre de verve, le rendait plus remarquable encore. Il a pu facilement renoncer à montrer ce talent dans ses écrits, mais ce qui est bien à regretter, ainsi que l'a insinué madame de Staël, c'est que la pompe continuelle de son style ne lui ait pas permis de donner assez de relief, des couleurs assez tranchantes à la foule de pensées neuves, salutaires ou agréables qu'il a réellement exprimées. La musique distrait des paroles quand on le lit, et, dans ses périodes cadencées, il y a une grande quantité d'esprit qui est perdue pour l'effet.

Après avoir donné une idée générale de madame de Staël dans sa jeunesse, et des deux personnes qui ont le plus influé sur cette période de sa vie, je vais maintenant la suivre dans le cours de ses travaux. Sans trop m'attacher à juger en elle l'écrivain, je regarderai les ouvrages de madame de Staël comme des faits de son histoire ou comme le dépôt de ses pensées ; le point de vue littéraire n'étant peut-être ni le plus important à son égard, ni celui qu'il m'appartient le mieux de choisir.

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