‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 170 sur 312 · ÉLOGE · texte numérisé non relu

ÉLOGE

DE M. DE GUIBER T ',

COMI'OSÉ EN 1789.

Pendant le délire qui a précédé de vingt-quatre heures la mort de M. de Guibert , il n'a cessé de répéter ces mots : Ils me rendront justice , ma conscience est pure, ils me rendront jmtice. Cette pensée habituelle de son âme, trahie par la puissance de la mort , ce vœu si involontairement ex-

• Cet Éloge de Guibert n'a Jamais été imprimé; et on verra , en le lisant , f[u'il semble adressé plutôt à la société de Paris qu'au public européen. Mais, conmie des fragments en sont cités dans la Correspondance de Grimm , j'ai cru devoir le faire paraître en entier, afin que cette collection soit aussi complète qu'il est possible. {Note de M. de Staël fils.)

primé, imposent à tout ce qui l'a aimé le devoir de le faire connaître. Il sera plus facile maintenant peut-être d'y parvenir; l'envie est satisfaite, et l'éternelle barrière de la mort , en préservant de l'avenir , permet de contempler le passé avec plus de calme et de justice.

Je vais parler de M. de Guibert ; et quoique chaque trait de son éloge soit un souvenir déchirant pour moi , je me condamne à cet effort , pour en donner l'e.xeraple à ceux dont les talents seront plus utiles à sa mémoire.

M. de Guibert naquit en 1746. Son père était extrêmement recommandable par ses travaux et ses vertus militaires : des actions brillantes et une conduite toujours sage lui avaient mérité l'estime de ses compagnons d'armes et le grade de lieutenant général. Il destinait son fils à suivTC sa carrière , et le fit , à douze ans , rejoindre l'armée dans laquelle il servait. Pendant les six campagnes de la dernière guerre d'Allemagne, M. de Guibert se trouva à toutes les actions d'éclat ; il eut deux chevaux tués sous lui ; et dans un âge où l'on ne peut connaître que la valeur , il se fit remarquer par des dispositions extraordinaires pour l'art militaire , et par la justesse des observations qui furent, depuis, le fondement de sa théorie. Je l'ai souvent vu s'affliger de n'avoir pu consacrer toute sa vie au métier des armes; je l'ai souvent entendu mettre une action belle ou bonne au-dessus de tous les livres du monde. Je regrette en effet pour lui cette carrière dont l'éclat éblouit l'envie, où l'on n'a que le hasard à combattre, dans laquelle tous les pas sont jugés aussitôt que connus, et qui laisse l'espoir de confondre ses rivaux en les précédant au milieu du danger. Enfin, puisqu'il devait périr avant le temps marqué par la nature , j'aimerais mieux en accuser le fer des ennemis de la France, que le poison des calomniateurs qu'elle nourrit dans son sein ; cette destinée et'it mieux valu pour son bonheur, mais il ne nous resterait pas des ouvrages utiles aux bons esprits et aux âmes honnêtes, qui vaudront sans doute à leur auteur la stérile justice de la postérité.

A la paix, il revint dans sa famille, qui vivait alors en Languedoc ; il y passa deux ans , et s'y livra à sa passion pour l'étude. Son père, qui ne voulait faire de lui qu'un bon officier, n'encourageait pas son goût pour la littérature; mais ^I. de Guibert avait trop le besoin et le désir de se distinguer, pour ne pas être avide de la seule gloire qui pût rester pendant la paix , et ne pas se hâter de s'emparer, par la pensée, de toutes les carrières qu'il avait vainement l'ambition de parcourir. Il vint a

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Paris , et rechercha heaucoup la société des gens de lettres. Voltaire, Buffon, Rousseau, Diderot, d'Alembert, Thomas, vivaient encore; et, dépositaires des idées utiles autant que des talents agréables, ils avaient la gloire et le courage de penser, sous un gouvernement où personne ne pouvait agir. Aujourd'hui notre admiration récompense des services plus immédiats , et l'orateur qui décide une loi sage fait oublier l'écrivain même qui peut-être a fourni des idées à son éloquence. Mais alors les philosophes obtenaient les premiers succès, et l'enthousiasme d'un jeune homme devait d'abord s'attacher à leurs personnes comme à leurs ouvrages. M. de Guibert joignait à un esprit et à un talent rares des facultés qui sont souvent l'inutile partage de la médiocrité, mais dont un esprit distingué sait faire un grand usage : une mémoire prodigieuse, et le don de lire avec une rapidité qui doublait pour lui l'emploi du temps. 11 savait en entier, il retenait à jamais le livre qu'un autre commençait à peine à comprendre : c'est à cette singulière facilité qu'il faut attribuer la possibilité de réunir, à vingt-trois ans , toutes les connaissances nécessaires pour composer la Tactique. Je demande qu'on remarque l'âge qu'avait M. de Guibert alors qu'il donna cet étonnant ouvrage, non pour juger son livre avec plus d'indulgence , c'est de sa famille , et non de la postérité , qu'il faut attendre ces sortes de calculs , mais pour s'étonner de tout ce qu'il savait, de tout ce qu'il avait vu , et de tout ce qu'il prévoyait. En effet , ce n'est pas seulement dans le passé, c'est dans l'avenir que ses regards s'étendent. La première partie du Discours préliminaire de la Tactique est une prédiction bien remarquable de la révolution actuelle. Son auteur la prévoit par toutes les idées qui l'ont fait désirer ; le besoin de son âme est devenu l'impulsion de tous, et les lumières de son esprit, la volonté générale. Mais quel courage il fallait alors pour braver un gouvernement qui, pouvant seul ouvrir toutes les carrières, semblait maître de la gloire même ! Quel élan dans l'esprit de U. de Guibert! quelle force en même temps lui fait devancer l'avenir, sans e'égarer jamais dans les chimères ! ses vœux sont des projets, ses espérances sont des plans. La permanence d'une assemblée nationale , la mihce citoyenne, le système pacifique et conservateur d'une grande puissance, le patriotisme d'un roi qui veut hii-méme donner une constitution à son peuple ; tout s'y trouve, et rien de trop. Ce qu'on appelait les rêves de sa jeunesse, ce qu'on traitait d'exaltation, prend un caractère bien imposant, quand une nation entière y donne sa sanction suprême.

C'est au roi de Prusse, dont il a fait depuis l'éloge, que M. de Guibert attribue la perfection de l'art militaire. Personne n'admirait avec plus de plaisir. Il manquait peut-être de cette bienveillance qui encourage la médiocrité, de cet art de louer ce qui nous est inférieur , plus utile à soi qu'aux autres , et qui ne les élève jamais qu'à la hauteur de notre point d'appui ; mais s'il rencontrait son digne rival, ou son véritable supérieur, c'est alors qu'il les vantait avec transport. Il savait gré de l'enthousiasme qu'on lui inspirait ; il aimait l'homme qui reculait, à ses yeux, les bornes du génie de l'homme ; et, soit qu'il espérât dans ses forces, soit qu'il se livrât à la pureté de son âme , jamais il ne s'est montré plus ardent enthousiaste de la gloire dont il recueillait la trace , ou dont il fut le témoin. Je ne sais si l'on peut reprocher à son Discours préliminaire des négligences dans le style; mais je ne connais pas d'ouvrage qui suppose plus d'imagination et d'âme : on ne s'arrête point pour remarquer les traits d'esprit , ni pour relever les fautes d'expression ; on est entraîné comme l'auteur même, et c'est en se souvenant plutôt qu'en lisant qu'on le juge. Quoique la révolution présente ait prouvé que les idées de M. de Guibert pouvaient être mises en pratique, il y .a dans tous ses ouvrages une jeunesse de pensée qui indique la force bien plus que la témérité. En méditant ces. écrits si pleins de vie , quel cœur ne se sentirait pas attendri par la fin prématurée de leur auteur ? Quoi ! cette âme douée de tant d'énergie n'a pu repousser la mort? quoi ! le nombre ordinaire des années a été refusé à celui qui semblait envahir les siècles futurs par ses prédictions et par ses projets? On a fait un tort à M. de Guibert de n'avoir pas rempli le vaste plan qu'il annonçait à la tête de son Discours préliminaire ; mais le tableau de la situation politique de l'Europe changea tellement, qu'il ne put, comme il le prévoyait lui-même , arrêter les événements pour les peindre. Des sujets différents, et qu'on pouvait terminer plus promptement, le détournèrent de cette entreprise. D'ailleurs, la régénération de la France était le but de cet ouvrage ; et lorsque M. de Guibert voulait le composer, elle était tellement invraisemblable, que, si l'on pouvait être entraîné à exprimer ce désir, à tracer rapidement les moyens d'y parvenir, il était impossible de dénoncer tous les abus , d'indiquer tous les remèdes, sans se livrer à un travail aussi insensé par ses suites que douloureux par son inutilité : il ne renonça jamais, cependant, à cette chimère, aujourd'hui réalisée. Je le répète avec plaisir , tous ses ouvrages respirent ces sentiments et ces opinions qu'on

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peut devoir maintenant à l'impulsion générale, mais qu'on ne tenait alors que de son âme et de son génie.

L'ouvrage même de la Tactique est généralement estimé parmi les militaires, et Frédéric II le mettait dans le très-petit nombre de ceux dont il conseillait la lecture à un général. On y retrouve la plupart des idées sur l'organisation de l'armée , sur la nécessité d'un conseil de la guerre , sur les réformes à faire dans ce département, que M. de Guibert essaya seize ans après de mettre en pratique. Je ne croirais point par là justifier des erreurs , s'il était vrai que les idées de M. de Guibert méritassent ce nom ; mais je réclamerais pour des méditations de seize années l'examen attentif de ceux qui les ont si rapidement jugées. La discussion avec M. de Menil-Durand, sur Tordre profond et l'ordre mince, fut aussi très-estimée par les militaires; et, malgré la différence des opinions , on se réunit sur le mérite de l'ouvrage.

M. de Guibert servit un an en Corse, sous M. le comte de Vaux. Il se distingua tellement dans le combat de Ponte-lNuovo, qui décida de la prise de l'île, qu'à vingt-quatre ans on lui donna la croix de Saint-Louis.

Il revint en France, et débuta alors dans la carrière dramatique. Sa première tragédie fut le Connétable de Bourbon; elle eut à la lecture un succès prodigieux. Les beaux vers dont elle est remplie, les sentiments d'honneur qu'elle respire, exaltèrent toutes les têtes. C'est la veîlle d'une bataille, c'est dans un camp, qu'on eût souhaité d'entendre une pièce qui semblait écrite par un héros, plus encore que par un poëte ; et ce grand caractère a toujours distingué les écrits de M. de Guibert de ceux de la plupart des gens de lettres. C'est que l'homme d'État, le guerrier, le citoyen, enfin celui qui s'est fait ou se fera remarquer par ses actions, se montre toujours à travers le talent de l'écrivain ou l'imagination du poëte. 11 y a des fautes contre l'art, contre la langue; il est facile de critiquer ses ouvrages ; mais il est impossible d'effacer l'impression qu'ils laissent. Quand on les attaque , on peut avoir de l'avantage sur celui qui les défend, parce qu'il est plus aisé d'exprimer les observations de l'esprit que les impressions de l'âme; mais quiconque se livrera sans la défense de l'amour-propre ou de la jalousie à ses sentiments naturels, sera ému d'admiration en écoutant les vers, en lisant la prose de M. de Guibert. Il faut le juger par son début dans le monde : l'envie n'avait pas eu le temps de s'armer, les méchants ne s'étaient pas encore coalisés. Ses pre-

miers succès servaient peut-être à faire oublier ceux d'un autre, et n'attiraient pas encore la haine sur lui. Sa jeunesse, ses talents, lui valaient tous les genres d'applaudissements, et si jamais un homme peut s'attacher à la gloire, c'est celui qui vit cet accord entre l'opinion publique et cette conscience intime de ses forces , (ju'il faut également distinguer de l'amour-propre et de la modestie.

On donna le Connétable de Bourbon à la cour ; tout changea de face alors : ceux qui ne l'avaient pas entendu lire voulurent casser le jugement qu'ils n'avaient pas rendu. L'enthousiasme est plus difficile à soutenir qu'à combattre; la plupart dp ceux qui l'avaient éprouvé se hâtèrent de dire qu'eux seuls n'avaient pas partagé l'ivresse générale ; d'autres rejetèrent sur l'indulgence naturelle de leur caractère les applaudissements que leur esprit aurait refusés , et tous , délivrés du fardeau d'admirer, respirèrent plus à l'aise. Des circonstances particulières contribuèrent aussi au peu de succès du Connétable de Bourbon. Lekain joua la pièce avec humeur; il n'y avait que des courtisans pour spectateurs de l'indignation d'un héros contre l'injustice d'un roi. On choisissait le jour du mariage de madame la comtesse d'Artois pour faire entendre un portrait odieux d'Angoulême de Savoie. Le sujet même rend presque impossible de trouver un bon cinquième acte. Quand Bourbon passe au camp des Espagnols, la pièce est finie , et le spectacle de la défaite des Français , dont il faut être témoin ensuite, ne plut pas à des auditeurs qui voulaient que le destin des combats tînt bien plus au nom français qu'au génie d'un homme. La pièce fut donc aussi sévèrement jugée à la représentation qu'elle avait été favorablement écoutée à la lecture. Mais les esprits sages n'en rendirent pas moins de justice au talent vraiment dramatique de son auteur. Celui qui sait émouvoir a le grand secret de l'art tragique; le reste s'apprend. Depuis cette époque, on se montra d'abord sévère, puis injuste, puis barbare pour M. de Guibert; depuis cette époque, il a mieux mérité chaque jour les louanges qu'on lui avait prodiguées d'avance.

L'Académie proposa l'éloge de Catinat. M. de Guibert le fit avec son esprit et son âme, avec cet amour de la liberté , cet enthousiasme pour la patrie dont on trouvait la raison dans les pensées philosophiques des hommes de lettres, plus encore que la passion dans leurs écrits. Le moment du réveil de Catinat, celui de sa retraite, tous ceux enfin où l'éloquence peut naître d'elle-même et est inspirée par la situation, sont de la première

ELOGE DE M. DE GCIBEPiT.

beauté. L'Académie donna le prix à celui qu'elle avait l'habitude de couronner, à l'auteur de l'éloge de Fénélon» Son ouvrage lui parut plus conforme à la loi qu'elle avait imposée , de peindre le caractère de Catinat plutôt que ses talents militaires; mais peut-être devait-elle s'élever jusqu'à priser un mérite aussi important, quoique moins académique, celui de louer un général en guerrier, et commencer dès lors la grande alliance de la littérature et des connaissances utiles , de l'imagination qui peint et de l'expérience qui juge. Sans doute M. de Guibert regretta de n'avoir pas obtenu le prix; il croyait avoir plus de droits qu'un autre sur ce sujet purement militaire. Il n'éprouva cependant aucune jalousie; il eut l'indignation de l'homme qui sent ses forces , mais non de celui qui les compare : il ne connut jamais cette manière de les mesurer.

Quelque temps après, l'Académie proposa l'éloge de l'Hôpital; M. de Guibert ne concourut point à son prix; mais il fit imprimer séparément un éloge de l'Hôpital : il eut tort de choisir une épigraphe qui pouvait offenser l'Académie ; mais il eut raison de croire que l'éloge de l'Hôpital ne pouvait être fait en se soumettant à toutes les censures dont les statuts de l'Académie imposaient la loi. Il eut raison de croire que les talents d'un ministre luttant sans cesse contre son siècle et contre la cour, avaient besoin d'être appréciés par un homme moins étranger aux difficultés de l'exécution , que les gens de lettres ne le sont ordinairement. Enfin il eut la grande raison du talent; il composa un ouvrage digne de la plus véritable admiration. Il peint la cour de IMédicis avec le pinceau de Tacite; son style a souvent le même laconisme, mais sa concision semble tenir au mouvement de l'âme qui ne permet pas de s'arrêter, plus qu'à cette précision de l'esprit qui force à se réduire. Pressé par ce qu'il va dire, il ne se repose pas sur ce qu'il dit; mais qu'il parcourt de pensées ! qu'il indique de sentiments ! Avec quelle rapidité ne fait-il pas passer sous vos yeux des événements qu'il rattache tous à de grandes pensées , et dont le souvenir en est désormais inséparable. Après vous avoir arrêté avec intérêt sur chaque circonstance , quels résultats profonds ne vous laisse-t-il pas de l'ensemble! comme il saisit l'esprit des lois de l'HôpitLil, et fait sortir du chaos des abus de son temps et des siècles qui l'ont suivi un tableau aussi clair qu'instructif! Je reviendrai sans cesse à parler des sentiments libres, des idées hardies qu'il exprime ; ces états généraux qu'il a le premier appelés le palladium de la liberté ; cette

nation, cette patrie qu'il invoque pour élever à l'Hôpital un monument digne de lui. Je ne flatterais point pour moi-même l'opinion dominante; c'est un pouvoir comme les autres, et quelque respectable qu'il soit, la fierté peut s'y tromper; mais je veux concilier à la mémoire de mon malheureux ami le suffrage de tous les partisans , de tous les défenseurs de cette liberté dont son âme avait senti le besoin et devancé l'aurore. Qu'il fut heureux, l'Hôpital, d'être ainsi connu, d'être ainsi loué au milieu des factions qui déchiraient son siècle ! De combien de manières sa sagesse ne pouvait-elle pas être calomniée ! Son génie, qui tour à tour devança et retint l'antique ignorance d'un parti, et l'esprit d'innovation de l'autre, devait-il être jugé de son temps, et la haine ne pouvait-elle pas trouver l'art d'obscurcir à jamais la vérité? Ministre et citoyen, négociateur entre la nation et le trône, forcé de taire les difficultés qu'on lui opposait , et de donner comme l'ouvrage de sa pensée celui que les circonstances et les hommes avaient modifié, contraint par sa conscience à rester dans une place où il ne pouvait qu'éviter des malheurs, tandis qu'il n'y a de gloire éclatante, ou du moins contemporaine, que pour ceux qui font de grands biens; n'avait-il pas besoin qu'il s'élevât un homme qui devinât son âme, interprétât son génie, retrouvât la chaîne de ses actions et de ses pensées, de ce qu'il put et de ce qu'il voulait faire, de ses vertus privées et de sa morale publique, et le montrât à la postérité comme le plus grand caractère qui ait précédé notre siècle. L'exemple des vertus et du génie de l'Hôpital sera-t-il de nos jours aussi dignement jugé.'

Peu de temps après V Éloge de VHÔpital, M. de Guibert composa deux tragédies, les Gracches et Anne de Boiden, qui n'ont été ni imprimées ni représentées, mais qu'il est imposé à ses héritiers de publier. La première est la pièce la plus républicaine que nous ayons au théâtre. Une anecdote singulière en fera juger. Peu de temps avant la mort de M, de Guibert , les comédiens français lui demandèrent instamment de la laisser jouer. Il était piquant de donner une pièce composée il y avait plus de dix ans, et toute pleine d'allusions à ce moment-ci. M. de Guibert résista à ce succès, parce qu'il trouvait du danger à mettre aujourd'hui sur le théâtre une tragédie dont le principal objet était la proposition de la loi agraire par Caïus Gracchus. Dans d'autres temps, les sentiments seuls auraient fait impression; mais à présent l'on aurait pu soutenir jusqu'aux opinions mêmes. L'amour de la liberté si profondément inné dans l'àmc

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de M. de Guibert, cet amour dont la vérité se reconnaît suivant les temps, soit par sa violence, soit par sa modération même, commanda à l'auteur des Gracches de se refuser au triomphe certain qui l'attendait. Cette pièce est mieux écrite que celle du Connétable, et renferme encore plus de beaux vers. Je sais bien qu'il ne faut pas comparer les pièces de M. de Guibert avec les chefs-d'œuvre de l'art ; on l'a dit, on l'a peut-être prouvé; mais il faut donner le Connétable devant des guerriers , les Gracches devant des citoyens , Anne de Boulen devant des hommes passionnés pour leur maîtresse, et leur demander ensuite à tous, s'ils ont senti leur âme profondément émue, et si ce spectacle n'est pas au nombre des grands souvenirs de leur vie.

Anne de Boiden est la dernière tragédie que M. de Guibert ait faite, ou du moins que je connaisse; elle est tout entière consacrée à l'amour; il me semble que, sous ce rapport, elle tient le même rang parmi les tragédies que la Nouvelle IJéloïse parmi les romans. C'est la passion criminelle peinte sur le théâtre : on peut à cet égard condamner M. de Guibert; mais, comme il ne fait paraître Anne de Boulen et son coupable frère qu'au moment de leur repentir et de leur punition, il est permis de dire que, voulant montrer l'amour dans toute sa violence , il a rassemblé toutes les fautes que cette passion peut faire commettre , mais qui , ne venant que d'elle, et ne retombant que sur soi, font naître encore l'intérêt et la pitié. Ah ! que cette pièce émeut profondément, alors qu'au cinquième acte Anne de Boulen et son frère Rochefort sont prêts à perdre la vie ! Anne veut ramener son frère à cette religion dont les sublimes secours la consolent et la fortifient. L'incrédulité de son frère repousse tous ses arguments ; près de perdre sa dernière espérance, elle ose invoquer un amour coupable; elle ose interroger le cœur de son amant. « Quoi ! lui dit-elle, renonceras-îu pour jamais à l'espoir qui nous l'este de nous revoir un jour?» A ces mots, son frère tombe à genoux, et s'écrie : Je crois en Dieu? Quelle tragédie contient un mouvement plus énergique et plus tendre ! que de sentiments exprimés à la fois ! que d'âmes converties avec celle de Piochefort !

La profonde admiration de M. de Guibert pour mon père , sa vénération pour ma mère , captivèrent d'abord mon intérêt; un culte commun, un âge distant du mien, me permirent de me livrer dès mon enfance à cette amitié qui, depuis huit ans, a fait d'autant plus le charme de ma vie , que je devenais plus en état d'en sentir tout le prix. Je tracerai le portrait de son caractère au moment

où je l'ai connu moi-même ; on a fait de ce caractère l'excuse et le prétexte de tant d'injustices, qu'il est important de l'examiner. D'ailleurs , c'est suivre l'exemple donné par M. de Guibert , que de peindre le caractère moral d'un homme célèbre par ses actions, ou par ses écrits ; c'est une belle étude du cœur humain ; c'est une grande et utile dignité accordée aux vertus privées, que de faire connaître leur liaison avec les vertus publiques.

M. de Guibert était violent de caractère , et impétueux d'esprit ; mais les émotions auxquelles il se laissait entraîner n'avaient rien de durable, et ses actions ou ses décisions n'en dépendaient jamais. Il avait de la mobilité dans sa sensibilité, mais de la constance dans sa bonté ; il possédait éminemment cette dernière qualité ; aucun ressentiment, aucun ressouvenir même ne restait dans son âme, sa douceur et surtout sa supériorité en étaient la cause. Il ne remarquait pas , il n'observait pas les torts dont se composent la plupart des inimitiés ; il ne recevait pas les coups d'assez près pour en sentir une atteinte profonde; il était réservé à l'injustice publique de blesser une âme qui avait pardonné tout ce dont elle aurait pu se venger. Cette disposition à la bienveillance lui inspira trop d'assurance. Il se crut certain de n'être point haï , parce qu'il ne haïssait point, et pensa qu'il lui suffisait de se connaître. Il avait aussi , pourquoi le dissimuler? un extrême amour-propre, dont les formes ostensibles déplaisaient à ses amis, presque autant qu'à ses détracteurs , parce qu'il ôtait aux premiers le plaisir qu'ils auraient trouvé à le louer ; mais il n'avait conservé de ce défaut , comme de tous ceux qu'il pouvait avoir, que les inconvénients qui nuisaient à lui-même, et point aux autres. Nul dédain, nulle amertume, nulle envie n'accompagnait son amour-propre ; il montrait seulement ce que les autres cachaient ; il les associait à sa pensée ; c'est à cette manière d'être néanmoins qu'il faut attribuer la plupart des inimitiés dont il a été l'objet. Une tête haute, un ton tranchant, révoltaient la médiocrité. Cependant ceux qui jugeaient plus avant reconnurent chez M. de Guibert la confiance prolongée de la jeunesse dans les autres comme en soi, mais non l'habitude ou la combinaison de l'orgueil.

Sa conversation était la plus variée, la plus animée, la plus féconde que j'aie jamais connue. Il n'avait pas cette finesse d'observation ou de plaisanterie qui tient au calme de l'esprit, et pour laquelle il faut attendre, plutôt que devancer les idées; mais il avait des pensées nouvelles sur chaque objet, un intérêt habituel pour tous. Dans

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le monde ou seul avec vous, dans quelque disposition d'âme qu'il fût ou que vous fussiez , le mouvement de son esprit ne s'arrêtait point, il le communiquait infailliblement, et si l'on ne revenait pas en le citant comme le plus aimable, on parlait toujours de la soirée qu'on avait passée avec lui comme de la plus agréable de toutes. Qui me rendra ces longues conversations où je le voyais développer tant d'imagination et d'idées ! Ce n'était pas en versant des pleurs avec vous qu'il savait vous consoler ; mais personne n'adoucissait mieux la peine en en parlant, ne faisait mieux supporter les réflexions , en vous les présentant sous toutes leurs faces. Ce n'était pas un ami de chaque instant ni de chaque jour ; il était distrait des autres par sa pensée et peut-être par lui-même ; mais , sans parler de ces grands services , dont trop de gens se disent capables, et pour lesquels on a toujours retrouvé M. de Guibert, lorsqu'il revenait à vous, en une heure on renouait avec lui le ûl de tous ses sentiments et de toutes ses pensées ; son âme entière vous appartenait en vous parlant.

Je crois bien que l'amour, que l'amitié, sont les illusions plutôt que l'occupation habituelle des hommes doués d'un génie supérieur; mais M. de Guibert avait tant de bonté dans le cœur, tant de goût pour toute espèce de distinction, tant de besoin , sur la fin de sa vie , de s'appuyer sur ceux qui l'aimaient , que ses amis pouvaient se flatter qu'il attachait du prix à leurs sentiments. Heureux fils , heureux frère, heureux époux, heureux père, il sut respecter ces saintes relations, et ce sont les seules de ses vertus dans l'exercice desquelles il n'ait pas trouvé de mécompte. Les officiers , les soldats de son régiment , ses domestiques , tous ceux qui étaient de quelque manière dans sa dépendance, Taimaient avec passion; il les avait toujours traités avec une bonté remarquable ; celui qui peut se confier dans ses propres forces n'abuse jamais du pouvoir qu'il doit aux circonstances.

Quand j'ai connu M. de Guibert, il était déjà persécuté par la fortune ; il avait désiré passionnément d'aller servir en Amérique pendant la dernière guerre; son régiment ne s'embarqua point, et une fièvre ardente, causée par le chagrin, faillit conduire au tombeau celui qui ne pouvait vivre qu'au milieu des dangers de la gloire. Avant ce temps, son crédit sur M. de Saint-Germain, ministre appelé trop tard , par sa réputation , à remplir une place qui demandait toutes les forces du caractère et de l'esprit, ce crédit partiel, et qu'on croyait absolu , lui valut beaucoup d'ennemis. Il dénonça de grands abus, il proposa la réforme des

corps privilégiés dans l'armée. Ces attaques, mal soutenues par un ministre affaibli par l'âge, redoublèrent la force des hommes puissants qui surent les repousser. Ces plans, adoptés à moitié, excitèrent leur haine comme s'ils avaient été suivis en entier, tandis que les esprits sages, ne pouvant encore les juger, ne s'empressèrent pas de les défendre. Enfin M. de Guibert livra ses projets et ses idées avant de pouvoir les exécuter , et , plus connu de ses ennemis que du public , il mit des obstacles à sa carrière avant d'avoir acquis la force qui peut les faire surmonter. Ce résultat était aisé à prévoir; mais il se présentait une possibilité d'être utile, et l'amour du bien, qui se confondait dans son cœur avec le désir de la gloire, l'entraîna imprudemment. Déjà poursuivi par l'injustice, il n'avait pas encore cependant renoncé à h'espoir de la vaincre. Il a peint souvent lui-même, dans ses écrits, cette agitation inquiète du taleut, cette fatigue du repos, tourment des hommes supérieurs , dans les gouvernements oii la faveur, plus aveugle que le hasard même , dispose de tous les emplois qui permettent au talent de servir sa patrie.

Dans le discours de réception que 'fit M. de Guibert à l'Académie, dans ce discours plein d'éloquence et d'idées, on lui a beaucoup reproché d'avoir répété je ne sais combien de fois le mot de gloire. Cette grande idée, cette digne récompense doit se présenter souvent à l'ambition comme à la pensée, et ce n'est pas par un calcul mécanique qu'on pouvait juger si IM. de Guibert avait trop parlé de sa passion auguste.

Peu de temps avant la grande et malheureuse époque de sa vie , c'est-à-dire , avant son entrée au conseil de la guerre, il composa ï Éloge du roi de Prusse ; on y retrouve son esprit et son talent, une grande connaissance de l'histoire politique et militaire, et l'art de présenter son héros avec tant d'avantage , de rassembler tellement sur lui l'intérêt et l'enthousiasme, que c'est à la réflexion qu'on remarque le talent du panégyriste lui-même, et qu'on l'admire d'autant plus qu'il a su se faire oublier. M. de Guibert était si impatient de peindre un grand homme dans un grand roi , de consacrer après sa mort les louanges qu'il lui avait données pendant sa vie, d'élever le premier un monument à sa gloire , que son style se ressent peut-être de la précipitation avec laquelle cet ouvrage fut composé. Mais quel tableau que celui du génie du roi de Prusse luttant seul contre la ligue de toutes les puissances de l'Europe ! quel auguste intérêt n'inspire pas ce héros portant du poison sur lui ; pour

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pouvoir ordonner avec sang-froid les dispositions d'une bataille dont dépendait le destin de son royaume ! Quelle âme se peint dans l'abandon d'enthousiasme auquel M. de Guibert a tant de plaisir à se livrer ! quel coup d'oeil dans le rapide tableau des événements et des empires ! Les observations purement militaires sont présentées avec tant de clarté , qu'elles se font lire avec plaisir par ceux même qui n'ont pas les premiers éléments de cet art.

C'était autrefois une maxime reçue, et dont l'envie s'est bien servie pour blesser tour à tour M. de Guibert comme écrivain ou comme officier, qu'on ne pouvait être à la fois homme de lettres et militaire. L'exemple de Scipion, de César, de la plupart des grands hommes de l'antiquité, n'empêchait pas la médiocrité de fixer des bornes au génie ; et comme l'égalité paraissait alors bien plus nécessaire entre les talents qu'entre les rangs, on ne permettait pas au même homme d'obtenir des succès dans deux carrières différentes. Il faut espérer que la gloire a maintenant aussi retrouvé sa liberté, et qu'elle peut à son gré distribuer ses couronnes. D'ailleurs. la dignité même de citoyen impose à tous les hommes le devoir d'embrasser un état utile à leur patrie, et leur en offre la possibilité; le talent d'écrire ne sera plus isolé désormais, et ceux qui le posséderont, en aideront leurs actions, en appuieront leur vie.

L'archevêque de Sens fut mis à la tête des affaires en 1787; il était depuis longtemps l'espoir de la société. Les gens du monde et les hommes de lettres le désignaient comme un ministre administrateur et philosophe; il confiait à son frère , M. de Brienne , connu généralement par son extrême honnêteté, le département de la guerre; tous les deux appelèrent M. de Guibert; pouvait-il désirer des auspices plus favorables ? L'archevêque de Sens exerçait un grand pouvoir, et paraissait résolu à l'employer tout entier à la réforme des abus. Quelle pensée donc devait retenir un homme que l'ardeur d'être utile et le besoin d'exercer ses talents avaient toujours dévoré! Je ne lui ai jamais connu que ces deux seules passions; tout ce qui compose une ambition commune était au-dessous de lui : le goût de la faveur, la vanité du pouvoir, ces petits sentiments de la médiocrité, disparaissent à côté du véritable amour de la gloire. ]M. de Guibert mit beaucoup d'indépendance dans la constitution du conseil de la guerre. Ses membres devaient se renouveler par leur propre choix. Sous un gouvernement libre, l'exécution doit être confiée au plus petit nombre d'agents possible; mais dans un pays

qui ne Tétait pas, diviser l'administration était une vue très-utile. M. de Guibert influa beaucoup sur les choix, et dirigea certainement la plupart des décisions du conseil; quelques-unes cependant furent modifiées par la faveur; et ce n'est qu'en suivant la règle sans exception qu'on peut rendre les réformes utiles à tous, et supportables pour ceux qui en souffrent. La situation politique obligea de rassembler deux camps, dans un moment où l'armée ne savait pas encore les nouvelles ordonnances, lorsque l'opposition des principaux chefs à l'ordre qu'on voulait faire adopter, favorisait la répugnance que les troupes témoignaient pour une discipline et pour des réformes sévères, tandis que les résolutions du ministère forçaient à faire marcher dans toutes les provinces des régiments qui se refusaient souvent aux ordres qu'on leur donnait, et dont le patriotisme luttait contre la subordination militaire. Les mécontents s'exaltèrent dans ces camps, jugèrent ce qu'ils ne connaissaient pas; ils s'irritèrent contre des ordonnances auxquelles on n'avait jamais pensé, et, confondant les opérations d'un ministère despotique avec celles d'un conseil de la guerre qui agissait dans le même temps, ils les réunirent dans leur haine. Peut-être aussi que les idées nouvelles ne sont jamais appréciées qu'après la mort de leur auteur. L'esprit humain, étonné de ce qu'il ne connaît pas, a besoin, pour porter un premier jugement, du calme des passions et du silence de l'envie; d'ailleurs le plan de M. de Guibert ne pouvait être bien saisi que dans son ensemble, et l'on en exécuta à peine une partie.

Il ne resterait pas, je crois, une idée juste sur ce plan, si M. Guibert ne l'avait pas consacré dans un ouvrage intitulé : Examen des opérations du conseil de la guerre. J'ai vu beaucoup d'hommes instruits étonnés , en lisant cet ouvrage , de l'injustice dont M. de Guibert avait été la victime. Maintenant on jugera le degré d'estime que méritaient ses plans militaires : s'ils sont trouvés digfles de louanges, on sera repentant pour son siècle de la persécution que leur auteur a éprouvée. IMais ses amis , certains du prix qu'il attachait au jugement de la postérité, jouiront encore, par cette pensée, de la justice qu'obtiendra sa mémoire. On verra dans cet Examen des réponses à toutes les accusations dont M. de Guibert fut la victime. On lui a souvent reproché de vouloir organiser une armée, sans avoir connu la guerre; les faits anéantissent cette inculpation, qu'on pourrait même écarter en demandant de juger l'ouvrage , sans s'informer de l'auteur. M. de Guibert a servi, comme je l'ai d(^'à

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dit, dans les six campagnes de la dernière guerre, et dans celle de Corse ; quelque jeune qu'il fût, il vit alors ce qu'il jugea depuis , et l'expérience peut se composer ainsi. VExamen des opérations du conseil de la guerre est un ouvrage si important pour la gloire de M. de Guibert, que c'est un devoir pour ceux dont l'opinion doit se compter de la faire connaître. Une grande injustice commise envers un Français pèse sur la nation entière, et la conduite de l'assemblée du Berri envers M. de Guibert n'en est-elle pas une ?

L'archevêque de Sens était sorti de place au mois d'août 1788; il avait promis les états généraux en 'convoquant la cour plcnière ; il avait reconnu que le roi ne pouvait mettre d'impôts sans le consentement de ses sujets. Son ministère rendit la révolution certaine ; car un successeur vertueux ne pouvait conseiller à un roi tel que Louis XVl de revenir sur des engagements aussi sacrés. Les états généraux , sous les favorables auspices de ce doublement du tiers, si nécessaire et si juste, furent donc convoqués. L'espérance de tous les patriotes se tourna vers eux, et personne ne se sentit des talents, ou seulement des intentions pures , sans désirer d'être député.

M. de Guibert parlait avec une extrême facilité. Ce talent , qui peut seul donner, dans une assemblée publique, une influence digne d'envie, devait ajouter à son désir d'y paraître. Malade depuis quelque temps d'un accident à la jambe , qui l'empêchait presque de se soutenir, il avait renoncé au projet de se rendre dans le bailliage oh sont ses terres, loi'sque tout à coup il prit une résolution contraire , avec une promptitude qui semblait tenir de la fatalité. Arrivé dans l'assemblée générale des trois ordres , dont il ne connaissait point les memmembres, il veut prononcer un discours; aussitôt cette assemblée entière, composée pour la plupart ou d'hommes mal instruits des opérations du conseil de la guerre , ou de ceux qui avaient souffert de ses réformes , s'écrie : // a voulu qu^on mit les officiers aux fers! Il a proposé de couper les jarrets aux déserteurs ! Jamais rien de semblable n'avait été conçu par le cœur le plus humain et l'esprit le plus libre. N'importe , les esprits s'exaltent sur ces fausses inculpations ; ceux qui les afflrment sans y croire, croient bientôt à leur tour ceux qui les répètent ; l'impulsion devient générale , des murmures continuels empêchent M. de Guibert de faire entendre sa justiflcation ; la noblesse, retirée dans sa chambre , partage cet esprit d'injustice et d'acharnement; elle ne veut point écouter, elle ne veut point admettre M. de Guibert. Un citoyen

que les lois n'avaient point accusé fut privé du premier droit des citoyens, et l'illégalité de cette conduite ne fut effacée que par sa barbarie,

M. de Guibert revint à Paris ; un nouveau malheur l'y attendait. 11 se vit forcé d'imprimer le discours qu'il voulait prononcer, et qu'on avait calomnié d'avance : il crut le devoir pour se justifier. En effet, ce n'était pas le discours d'un caractère despotique ni d'un esprit à préjugés ; il respirait tant d'amour de la liberté, tant d'ardeur pour la révolution , que la cour trouva que la place de 3L de Guibert lui imposait plus de réserve; et, malgré les efforts de ses amis, on lui demanda sa démission. Par une incroyable coalition , le parti de la cour et celui de l'opposition se réunirent au nom du mal qu'on pouvait lui faire , et l'attaquèrent à la fois. Il ressentit si vivement ces cruels événements , qu'un habile médecin prédit alors qu'il ne pouvait y survivre plus d'une année. En effet , dans ses conversations , dans ses lettres , il portait l'empreinte" de la plus sombre tristesse; il ne trouvait plus de charme dans la confiance : la douleur que cause l'injustice des hommes , et la perte de l'opinion publique lorsqu'on y a mis tant de prix , est un genre de peine dont on n'ose montrer la profondeur ; on craint de s'entendre proposer les secours de la philosophie ; on n'ose avouer qu'on a vainement tenté d'y recourir. Loin de s'attacher davantage aux amis qui nous restent, l'habitude du malheur ne permet plus d'en jouir, et conduit souvent à s'en défier. La fierté s'exagère par l'offense même : on devient susceptible; et si ce défaut refroidit un instant nos amis, on s'empresse de s'en éloigner, parce qu'on a besoin de se priver des seuls biens qui, sans faire aimer la vie , y retiennent encore. Telle fut , pendant six mois, la disposition de l'âme de M. de Guibert,

L'étonnante révolution du mois de juillet, le nouvel ordre qui s'établit en France, semblait devoir effacer ce qui l'avait précédé , et remettre à sa place celui qui l'avait appelé par ses vœux et par ses pensées. M. de Guibert se rattacha à ce grand in-térét public ; la France régénérée fut encore sa patrie. Il composa d'abord une lettre qu'il mit sous le nom de l'abbé Raynal , de cet homme illustre qui a rendu toute sa vie un hommage éclatant au talent de M. de Guibert. Cette feinte devait bientôt être éclarcie ; mais M. de Guibert voulait qu'on jugeât d'abord son livre avec impartialité; et il lui était permis de croire qu'il ne l'obtiendrait pas en le donnant sous son nom. Cette lettre est remplie de beaux mouvements d'éloquence , et d'une véritable

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admiration pour les principales bases de la constitution. M. de Guibert s'y permet des observations sur quelques décrets de l'assemblée nationale , concernant les propriétés, sur quelques principes de la déclaration des droits, et sur la balance établie entre les difft^rents pouvoirs. Mais certes les représentants de la nation seraient trop habiles s'ils se confondaient tellement avec l'amour de l'égalité et de la liberté, que, placés derrière cette égide, ils pusssent traiter d'aristocrate ou d'esclave quiconque les accuserait eux-mêmes d'injustice ou d'erreur. L'ouvrage que IM. de Guibert composa quelque temps après sur la Force publique considérée sons tous ses rapports, ne permit plus de douter, ni de l'indépendance de ses principes, ni de la sagesse de ses opinions; il avait indiqué quelques-unes de ses principales idées , dans la lettre sous le nom de l'abbé Raynal ; mais elles sont véritablement discutées et approfondies dans l'ouvrage que je viens de citer. Il disait dans cette lettre, en louant le meilleur livre de l'abbé de Mably : « C'est peut- « être au bord du tombeau que l'esprit humain , « semblable au soleil à la fin du jour, jette quel- « quefois ses plus beaux et ses plus purs rayons, >> et c'est donc là maintenant l'épigraphe qu'il faut mettre à son dernier ouvrage ! à cet ouvrage en effet supérieur à tous ceux qu'il a composés , par la force des pensées, par la méthode avec lacjuelle une foule d'idées nouvelles et réellement utiles sont présentées , et par l'énergie d'un style dont l'éloquence conserve cette sagesse et cette dignité que l'importance du sujet demande. Ce livre contient le plan entier d'une constitution; car en organisant un des pouvoirs , en posant autour de lui des barrières, on indique nécessairement la place que doivent occuper les autres; et pour que l'ensemble soit parfait, il faut que chacune des parties donne l'idée du tout. i\Iais ce projet, te! que M. de Guibert le présente, il faut l'adopter en entier, ou le rejeter sans exception. Car comme il repose uniquement sur l'art de concilier la plus grande force dans le pouvoir exécutif, avec la plus grande sûreté pour la liberté, aucune de ces idées ne marche seule; et si vous les séparez, vous faites deux erreurs de la solution d'un problème. En suivant cette méthode, les uns trouvent d'abord qu'il s'est montré trop militaire dans les principes dont il fait la base de son armée. Mais il me semble que ce n'est jamais dans l'imperfection d'une armée qu'il faut trouver la raison de se rassurer contre elle; ce n'est pas par la faiblesse des ressorts, mais par leur juste opposition qu'on doit établir l'équilibre; et ce qui est mauvais en soi, est aussi nui-

sible à la tranquillité qu'à la liberté. C'est dans cette milice nationale que :\I. de Guibert organise avec tant de sagesse et de force , qu'il faut trouver des motifs pour se rassurer contre les craintes qu'on éprouve ou qu'on témoigne ; mais est-il sage de ne pas opposer une véritable armée à toutes celles qui nous environnent; et peut -on se flatter d'en avoir une sans discipline et sans esprit militaire? La discipline n'est point contraire à la liberté, puisque l'aliénation momentanée de cette liberté est un contrat autorisé par la société; mais pour opérer le miracle d'une obéissance passive, d'une subordination absolue de cent mille volontés réduites en une , il faut établir d'autres règles que les lois d'une constitution libre. L'esprit militaire est encore plus important à maintenir. Il ne peut être contraire aux sentiments d'un citoyen, mais il dépend d'autres idées; il faut qu'il soit tout composé d'enthousiasme et d'exaltation; la fidélité pour son chef doit y tenir le suprême rang; car on brave la mort plutôt pour un homme que pour une idée. La gloire doit en être le premier mobile, car c'est pour acquérir, plutôt que pour conserver, qu'on peut s'exposer sans cesse. Chaque homme combat pour ses foyers avec courage; cet effort momentané appartient à tous : mais s'en arracher pour les défendre; mais périr en Alsace, pour garantir la Provence; mais aller chercher la mort quand on ne craignait point pour sa vie , cette habitude de courage contraire à la nature, analysée par la philosophie, ne peut se soutenir que par l'imagination, et c'est par tout ce qui tend à l'enfiammer qu'on doit en entretenir le prodige. Ce n'est donc point comme militaire, c'est comme observateur du cœur humain, que ]M. de Guibert a parlé , et c'est à ses connaissances et non à ses préjugés qu'on peut deviner son état. On dit encore que dans les temps de troubles intérieurs , il confie au roi trop de puissance ; que la proclamation de la tranquillité publique troublée met le monarque au-dessus des lois. Mais d'abord les lois veillent toujours, puisque le Corps législatif reste assemblé, et que les agents du pouvoir exécutif demeurent responsables ; mais ne faut-il pas compter le désordre et l'anarchie parmi les vrais dangers de la liberté? Son premier avantage, celui du moins dont le grand nombre jouit le plus, n'est-ce pas la sûreté de sa vie et de sa propriété? Et qu'importe quelles mains exercent la tyrannie? c'est à ses effets et non à ses agents qu'on la reconnaît.

D'autres , parlant dans un sens contraire , reprochent à M. de Guibert d'avoir revêtu le corps

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législatif de toute la puissance executive, au moment oii , craignant pour la constitution , il fait la proclamation de la liberté publique en péril. Une idée à peu près semblable vient d'être proposée dans l'assemblée nationale ; mais elle a été combattue par de si fortes raisons , que tous les bons esprits s'accordent à la rejeter. Je suis bien loin de chereber à la défendre; dans tous les temps elle est blâmable; néanmoins l'instant présent n'at-il pas accru, s'il est possible, la crainte que devait inspirer cette proposition? Ceux qui craignent les tyrans, ceux qui craignent les factieux, ont également raison , suivant les époques dont ils s'appuient; mais il faut qu'une constitution s'établisse d'après la nature même des choses : les hommes qui passent de la servitude à la liberté , ne peuvent point encore avoir appris à se défier des factieux ; ils ne craignent que les esclaves , ils ne redoutent que la tyrannie; ils servent, sans s'en douter, les passions privées, dès qu'elles invoquent l'intérêt public. C'est à l'étendard qu'ils se rallient; ils marchent au nom des mots , et n'ont pas le temps de juger. Mais la vérité reparaît au milieu de l'ordre. La sagesse renaît dans le bonheur, et les factieux inspirent alors autant d'horreur que les tyrans , car tous également s'immolent la patrie. C'est en se transportant au règne de la justice et de la paix, que M. de Guibert a cru qu'on pouvait confier sans danger cette arme terrible au corps législatif; il n'a pas sans doute pensé qu'il trouvât souvent l'occasion d'en faire usage ; mais, fatigué des suppositions indéfinies des amis inquiets de la liberté, il a cru nécessaire de tranquilliser jusqu'à leur imagination même. La foudre qui repose dans le temple de Jupiter rassure contre les grands criminels. D'ailleurs, il ne faut pas oublier que dans l'ouvrage de M. de Guibert le système entier de la tranquillité publique et de la balance des pouvoirs repose sur l'adoption de l'idée sublime de désarmer tous les citoyens dans les fonctions ordinaires de la vie , et de déposer les armes dans les temples, pour sanctifier la force en la consacrant à la justice. Cette pensée , si digne de la véritable liberté, appartient, dit-on, à un homme fécond en grandes vues politiques. S'il est ainsi, je m'interdis d'en parler plus longtemps; on ne doit pas se permettre de glaner avant la moisson du génie.

L'on a blâmé aussi M. de Guibert d'avoir soutenu que le droit de faire la paix et la guerre n'appartenait point au roi. Après le chapitre de M. de Guibert , après ce qui a été dit dans l'assemblée nationale sur cette grande question , je ne sais pas

comment on oserait encore la traiter; les idées qu'elle peut faire naître ont toutes reçu le cachet de l'orateur plus ou moins éloquent qui les a développées, et pour ainsi dire chacune d'elles porte un nom. Je répéterai seulement à ceux qui craignent que l'opinion de M. de Guibert, sur le droit de paix et de guerre, ne diminue trop l'autorité royale, que si l'on n'approuvait que ce chapitre de son ouvrage, et qu'on n'adoptât point tous les autres, ce ne serait plus de son autorité qu'il faudrait s'appuyer. En politique , il n'est point de vérités isolées ni absolues; et quand on voit examiner une idée, comme si elle n'avait pas de connexion avec d'autres, et poser un principe sans regarder ses conséquences , on serait tenté de penser que ceux qui suivent cette méthode , ne pouvant embrasser plusieurs considérations à la fois, ne pouvant d'avance en suivre une au loin , ont cru de leur intérêt d'insulter à l'esprit étendu, en le traitant d'esprit incertain, et de déshonorer la prévoyance, en l'assimilant à la timidité.

La décision que l'assemblée nationale a prise sur le droit de paix et de guerre, les sages modifications qu'elle y a apportées sont à peu près conformes à l'avis de M. de Guibert ; il en aurait joui , parce que cette opinion lui semblait utile, non parce qu'elle venait de lui. Quel caractère en effet serait celui qui compterait son amour-propre dans la balance oij les destinées de vingt-quatre millions d'hommes sont pesées ?

Le succès universel de l'ouvrage de M. de Guibert, l'influence qu'il devait avoir sur de grandes délibérations de l'assemblée nationale, était certainement une véritable satisfaction pour lui. Il commençait à se rattacher à la vie, quand la mort, qu'on eilt dit d'accord avec ses ennemis, termina sa carrière, et la douleur ne trancha le fil de ses jours qu'après avoir épuisé tous ses traits sur son âme. Ah! qu'on a besoin de croire à la véritable immortalité! Quoi! tout s'anéantirait pour nous! quoi ! ce qui nous fut cher n'existerait plus qu'au fond du coeur que ce souvenir déchire ! Cet homme, dont les pensées excitent encore les miennes, cette âme dont les sentiments me soutiennent et m'encouragent, serait anéantie! Je regrette surtout le charme que je trouvais à l'entendre parler de mon père; comme il sentait son dévouement! comme il admirait son génie! comme il s'indignait de l'injustice, et la jugeait de haut ! L'opinion de la postérité, sur mon père, ressemblera, je le sais, à mon enthousiasme pour lui , et la justice des temps confirmera ce que le sentiment m'aide à connaître. Mais que j'aimais celui qui me rendait si bien

HENRY ET EMMA

compte de mon admiration; et faut-il que la douleur de sa perte s'attache à l'idée dominante de ma vie! IMais c'est assez parler de soi, et le malheur même n'a pas ce droit si longtemps.

Je me suis imposé d'écrire cet éloge avec modération; j'ai payé ce tribut à l'injustice, non pour qu'elle m'épargnât , mais pour qu'elle laissât en paix la mémoire de M. de Guibert. Quelques louanges échappées à l'amitié, un éloge fait par moi, n'exciteront point l'envie; et tout le monde peut intéresser par le tableau des persécutions dont M. de Guibert fut la victime. Je veux que ce récit inspire la pitié, oui, la pitié; ce sentiment n'est pas incompatible avec l'admiration; quelque chose d'auguste se mêle à l'impression qu'on éprouve en contemplant le spectacle du génie aux prises avec l'infortune. C'est un chêne courbé par les vents , c'est la nature abandonnant le plus beau de ses ouvrages. Enfin , si le malheur ne suffit pas pour apaiser la haine, qu'elle s'arrête du moins au nom sacré de la mort. Celui qu'elle poursuivait n'est plus ; mais son ombre peut - être erre encore dans ces lieux pour y suivre sa mémoire. Vous avez eu sa vie; abandonnez -nous son souvenir, vous qui ne redoutiez sans doute que ses succès, et l'obstacle qu'il pouvait mettre aux vôtres. Laissez *le juger maintenant : il ne s'agit plus pour lui que du t'iste empire des tombeaux.

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TRADUCTION DU SONNET DE MlNZONl,

Sl'R LA MORT DE JÉSUS-CORIST.

Quand Jésus expirait , à ses plaintes funèbres , Le tombeau s'entrouvrit, le mont fut ébranlé. Un vieux mort l'entendit dans le sein des ténèbres; Son antique repos tout à coup fut troublé. C'était Adam. Alors, soulevant sa paupière. Il tourne lentement son œil plein de terreur, Et demande quel est, sur la croix meurtrière, Cet objet tout sanglant , vaincu par la douleur. L'infortuné le sut, et son pâle visage , Ses longs cheveux blanchis et son front sillonné. De sa main repentante éprouvèrent l'outrage. En pleurant il reporte un regard consterné Vers sa triste compagne, et sa voix lamentable Que l'abîme, en grondant, répète au loin encor, Fit entendre ces mots : Malheureuse coupable , Ah ! pour toi j'ai livré mon Seigneur à la mort

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