‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 187 sur 312 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

GENEVIÈVE, seule.

Hélas! sans cette enfant je resterais ici toute ma vie. Quel effroi j'éprouve en retournant au milieu des hommes ! Ah ! comme l'amour et la haine se sont armes contre moi! Barbare Golo, devais-tu déshonorer mon nom , parce que je ne partageais pas tes indignes sentiments , parce que j'étais fidèle à cet injuste époux que tu as su tromper avec tant de perfidie? Et toi , Sigefroi, toi que j'ai tant aimé, le ciel t'a-t-il conservé la vie.' Ces souvenirs si tendres , qui me retracent le jour de notre heureux hymen, s'adressent-ils à ton ombre irritée? ou, si jeté revois encore, ta fureur sera-t-elle apaisée ? me pardonneras-tu de vivre , toi qui avais commandé ma mort? recevras-tu ma fille que tu as osé ne pas croire la tienne? O mon Dieu ! cette honte, vous m'avez commandé de la supporter. Cette croix ne nous apprend-elle pas à mettre toute notre fierté dans l'innocence ! Divin Sauveur des hommes , vous n'avez pas craint la souffrance et l'ignominie ; vous en avez fait votre glorieuse au-

réole. De quoi donc se plaindrait la créature ? Ils ne sont pas délaissés , les infortunés : un attendrissement secret, intime et pur, les met en relation avec la Divinité, et les larmes qui couvrent leur visage semblent, comme la rosée du ciel, ranimer leur cœur flétri. Et toi, mon fils, toi queje n'ai pas revu depuis que tu n'avais encore que quatre années , ton père t'aura-t-il appris à mépriser celle qui t'a donné le jour? Non, il ne l'aura pas fait, j'en suis sûre ; il t'aura dit seulement que j'ai cessé de vivre; c'est tout ce que je souhaite. J'aspire au paisible souvenir que les morts laissent après eux. O pompes de la vie, comme vous avez disparu! qui reconnaîtrait en moi cette souveraine du Brabant , cette brillante Geneviève ! O mon Dieu! celle qui se prosterne à vos pieds vaut mieux , elle est plus humble, elle est plus soumise. Depuis dix ans elle n'existe que par vous : ainsi sont tous les êtres, mais tous ne le sentent pas. Il en est qui croient vivre par eux-mêmes , qui pensent gouverner le sort; mais moi, je sais que chacun de mes jours est marqué par un bienfait de Dieu , et qu'une protection particulière et constante dirige nnraculeusement ma vie abandonnée.

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