‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 192 sur 312 · GENEVIEVE DE BRA.HANT, ACTE II, SCE?^E H · texte numérisé non relu

GENEVIEVE DE BRA.HANT, ACTE II, SCE?^E H

GENEVIEVE

Vous frémissez , mais vous ne savez pas , mais j'ignore aussi moi-même de quels moyens Golo se servit pour tromper mon époux. Cet homme si fier et si sensible, que ne dut-il pas éprouver quand il me crut coupable? Ah! jusque dans sa colère, je reconnais son amour.

l'ermite.

Ma fille , puisque vous me permettez ce nom , vous jugez encore selon le monde ; mais devant Dieu , il est bien criminel, celui qui se venge : l'offense même qu'il aurait reçue ne l'excuserait pas.

GENEVIÈVE

Ah ! ma vie était à lui , il a pu s'en croire le maître. Enfin , grâce au ciel , mon sang ni celui de mon enfant ne retomberont point sur la tête de mon époux. Dieu , qui lui a épargné ce crime, voulait sans doute un jour lui pardonner. Un homme de confiance de Golo se chargea de ma mort, il me conduisit dans cette forêt, et, prêt à me poignarder, mes larmes l'attendrirent; je pleurais pour mon enfant qui venait de naître; il eut pitié de nous; mais en me laissant la vie, il me fit jurer que pendant dix années je me cacherais à tous les regards.

l'emiite.

Et c'est pour accomplir ce vœu que vous avez vécu dix ans dans le désert?

GENEVIÈVE

Qu'y a-t-il de plus saint que la promesse! elle soumet l'avenir au présent, et les désirs à la conscience. Sans mon enfant , je n'aurais pas demandé la vie : elle ne vaut pas, cette vie, les souffrances que l'on m'imposait. Mais je pouvais conserver les jours de ma fille; mon existence était son bien, était son droit, tant qu'elle pouvait lui servir. Une biche s'attacha constamment à nous et nous prodigua ses soins muets et fidèles; tout dans notre solitude semblait nous favoriser , et sans qu'aucun miracle s'accomplît pour nous, on eût dit que les événements naturels se réunissaient et se succédaient pour nous protéger d'une façon toute merveilleuse. Ces dix années , qui devaient , par leur monotonie , ne laisser dans mon souvenir qu'une longue et pénible trace, sont remplies par une foule de pensées, de pressentiments, de prières, j'oserais dire d'inspirations saintes qui toutes ont élevé jusque vers le ciel mon faible cœur. Mon imagination a peuplé ma solitude , et le désert pour moi , ce sera le monde. Mais quand les dix années de mon vœu étaient accomplies, je devais chercher un protecteur pour ma fille. Voyez , mon père , voyez quelle providence spéciale a conduit mes

premiers pas : je vous trouve, et ce tombeau m'apprend que mon ennemi n'existe plus.

l'ermite.

II n'était plus votre ennemi, madame, l'infortuné dont j'ai recueilli les derniers soupirs. Il traînait partout, depuis plusieurs années, les remords qui le dévoraient; il croyait que depuis longtemps vous n'existiez plus , et que son crime était irréparable. Cependant il avait résolu de partir pour la guerre sainte , afin de vous justifier auprès de votre époux; mais il ne lui a pas été permis d'expier ses forfaits. La mort lui en a ravi les moyens. Ah ! s'il avait pu se douter qu'il était si près de vous !

GENEVIÈVE

Et vous a-t-il dit , mon père , quel était le sort de Sigefroi?

l'ebmtte.

Il n'était point encore revenu de la guerre où son courage l'avait conduit.

GENEVIÈVE

Et mon fils?

l'ermite.

Il a suivi son père.

GENEVIÈVE

Ah ! si je retrouve mon époux , comment pourrai-je !e convaincre de mon innocence?

l'eemite.

En voici le moyen assuré. Golo m'a remis une confession tout entière écrite de sa main. Pour remplir ses désirs, je la porte toujours avec moi. Il m'a fait promettre, en expirant, de la remettre moi-même à Sigefroi dès qu'il serait revenu de la guerre. Votre histoire et la sienne , ses artifices et votre innocence, tout est expliqué, tout est prouvé par cet aveu. ( // remet un papier à Geneviève. )

Ciel! ah! comme mon époux est justifié! Quel tissu de mensonges, quelle habileté perfide! mon écriture imitée, des témoins subornés; tout, tout devait ra'accuser.

l'ebmite.

Ame douce et généreuse, est-ce ainsi que vous pardonnez?

GENEVIÈVE

Mon père, dites plutôt que c'est ainsi que j'aime. Ah , mon Dieu ! faites que je retrouve Sigefroi ; qu'il serre sa fille dans ses bras , et que la mort vienne ensuite m'affranchir des amours terrestres. Le plus pur de tous trouble encore le cœur où Dieu seul doit régner.

( On entend des cors de chasse dans réloig7iement. )

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