‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 191 sur 312 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

L'ERMTE, GErsEYIÈ^Œ, L'EKFAKT.

l'elmite.

Ma fille, prenez ce faible secours; il rétablira vos forces. Vous viendrez après dans mon ermitage, et vous vous y reposerez quelque temps.

GENEViÈve.

Saint homme ! je vous remercie. Vous^ ne savez pas combien votre présence me touche. Ah ! je craignais de mourir sans des secours plus nécessaires encore que ceux que vous m'offrez. N'étesvous pas un ministre du Dieu vivant ? et si le pauvre, si l'infortuné vient à vous, n'éles-vous pas l'interprète de cette religion consolante qui seule nous offre les promesses infaillibles, celles que la mort nous tiendra ?

l'ermite.

Oui, ma fille, j'ai fait vœu de consacrer mes jours à l'éternité. Je ne me sentais pas assez de vertus pour résister aux séductions du monde. Je suis venu dans cette solitude, non pour fuir mes semblables, mais pour me recueillir en moi-même. Aurais-je entendu la voix de Dieu, au milieu du tumulte des villes ! Cette voix n'est pas dans le bruit, n'est pas dans la tempête; elle parle si doucement au cœur, qu'aisément les passions peuvent couvrir ses paisibles accents.

Vous avez choisi le genre de vie que le sort m'a imposé. Vos sacrifices sont plus touchants que mes malheurs. Mais, dites-moi, saint homme, con-

GENEViEVE DE BRADANT, ACTE II, SCENE II.

naissez-vous l'infortuné qui a fait graver sur cette tombe de si terribles paroles ?

l'ebhite.

Oui , je Tai connu , le malheureux , et je n'ai pu rendre le calme à ses derniers moments. Sans doute il était bien coupable ; il avait causé la mort d'une mère innocente et de son enfant. Mais, quelque criminel que soit l'homme, Dieu n'a-t-il pas voulu que la toute-puissance du repentir pût ranimer ehcore une étincelle céleste dans le cœur le plus pervers ?

GENEVIÈVE

Ah ! mon père , vous ne pouvez pas me dire le nom de ce coupable ? il vous aura prié de ne pas le révéler.

l'eemite.

Il m'a demandé de le dire à tous ceux que le hasard me ferait rencontrer. Il espérait ainsi rétablir du moins la réputation de celle qu'il avait calomniée.

GENEVIÈVE

Il se nommait?

l'ermits.

Golo.

geneviè\t;.

Ah! ciel! ô bon vieillard! défendez-moi de ce

monstre Qu'ai-je dit ? quoi , je haïrais celui qui

n'est plus ! O mon Dieu! pardonnez-lui comme je lui pardonne. Accordez-lui le repos qu'il implore. ! Que cette tombe qui m'a servi d'appui , quand j'ignorais qu'elle renfermait les restes de mon fatal ennemi ; que cette tombe, loin de ni'inspirer des sentiments de haine, reçoive encore des pleurs d'indulgence et de pitié !

l'eemite.

Quoi, madame, c'est vous! quoi, vous avez pu vous dérober à la mort ! Comment se peut-il ?

GENEVIÈVE

Ma fille s'est endormie au pied de cet arbre. Je puis vous parler, sans craindre qu'elle entende des secrets que je ne dois pas encore lui révéler. Écoutez-moi, saint homme, vous qui savez sans doute une partie de mon histoire, vous verrez si Golo vous a dit la vérité.

l'ermite.

Je le crois, madame, car il m'a pénétré de respect pour vos vertus.

GENEVIÈVE

Vous m'appeliez ma fille ; pourquoi donc , mon père , avez-vous changé de langage ?

l'ermite.

La comtesse de Brabant est ma souveraine : bien que j'habite depuis longtemps cette forêt solitaire

qui ne reconnaît aucun maître, je me considère encore comme votre sujet.

GENEVIÈVE

Geneviève n'est rien qu'une pauvre femme errante avec sa fille, sans secours et sans appui; et celui qui doit la protéger, s'il vit encore, ordonnerait peut-être une seconde fois sa mort. Mon père, si l'histoire de ma vie vous paraît sans reproche, c'est alors seulement que vous pourrez me respecter.

Je suis l'e'pouse de ce vaillant Sigefroi dont les exploits vous sont connus. Je l'aimais avec tendresse , avec passion. Son caractère avait quelque chose de sombre et de sévère qui semblait donner un nouveau prix à l'amour qu'il me témoignait. Je le révérais comme mon souverain , je le chérissais comme mon époux; et quand l'admiration se mêle à l'amour , peut-être ce sentiment devient-il trop fort pour mériter la protection du ciel. Dieu ne renonce point au cœur de sa créature : il daigne en être jaloux. Un fils vint resserrer les nœuds qui m'unissaient à Sigefroi ; j'ai joui quatre ang de ces affections de la nature , si belles dans tous les âges , si délicieuses dans la jeunesse. Quand le ^iour finissait , je le regrettais connue un ami qui s'éloignait de moi. Hélas! j'avais raison : ces jours heureux devaient m'être accordés en bfien petit nombre.

l'ermite.

Fille de Dieu, que parlez-vous de jours? Le temps ne nous a été donné que pour apprendre à souffrir, que pour choisir la route du ciel, pendant que nous sommes encore sur la terre. Tous les événements de la vie ne sont qu'une vaine apparence qui peut épurer ou pervertir notre cœur.

GENEVIÈVE

Hélas! j'y tenais trop à cette vie passagère, quand il m'aimait, quand j'étais heureuse et fière de fixer sur moi les regards de Sigefroi. Il partit pour aller combattre les Sarrasins , sous les drapeaux de Charles Martel; mes larmes ne purent le retenir. Il me confia pendant son absence au chef de sa maison, à ce Golo qu'il croyait son ami. Le malheureux ressentit pour moi un amour criminel. Je le repoussai avec horreur, et pour se venger, i! inventa la calomnie la plus atroce; il partit à mon insu pour rejoindre mon époux, et l'art perfide qu'il employa, remplissant l'âme de Sigefroi de fureur et de jalousie , il en obtint l'ordre cruel de me faire périr avec l'enfant que je portais dans mon sein.

l'ermite.

Ah, Dieu! un époux, un père!....

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