SCÈNE PREMIÈRE
GENEVIÈVE, L'EPxMITE.
l'ermite.
D'où vient , madame , que vous ne pouvez goûter un instant de repos, et qu'avant le jour vous quittez la paisible retraite que vous aviez daigné choisir pour abri }
GENEVliîYE.
Mon père, vous avez entendu ce que ma fille m'a raconté hier au soir de son entretien avec le jeune chasseur qui menaçait de tuer sa biche. Eh bien! ce chasseur, c'est mon fils. Celui qui va ve-
' Dolorosus est le nom de l'enfant de Gene\ iive dans la légende.
nir, c'est Sigefroi, c'est mon époux. Un pressentiment infaillible m'en répond.
l'eemite.
Comment?...
GENEVIÈVE
Pendant le récit de ma fille un trouble nouveau s'est emparé de moi. J'ai senti cette émotion profonde qui jamais ne parle en vain aux âmes religieuses. J'ai voulu rester seule, et pendant la nuit je me suis prosternée devant Dieu pour obtenir que mon sort me fût révélé. Aussitôt un songe mystérieux m'a fait revoir mon époux. Il était irrité. IMes larmes ne le touchaient point : il repoussait sa fille loin de lui. Je voulais vous appeler, mon père, pour que vous puissiez donner a mon époux le témoignage du miilheureux Golo ; mais un instinct secret me dit que le cœur seul de Sigefroi devait le ramener à moi , et qu'il devait en croire mes serments, avant d'être convaincu par aucune preuve. Alors, de nouveau j'essayai de l'attendrir. Je l'implorais pour ma fille et pour moi : mes efforts étaient vains , quand tout à coup l'ange de la mort m'est apparu et m'a dit : « Femme in- « fortunée , veux-tu mourir ? à ce prix ton époux «te croira. » D'abord, la terreur m'a saisie; mais j'en ai bientôt triomphé, et je me suis soumise à donner ma vie pour convaincre mon époux de mon innocence. A peine cet acte de résignation s'était-il accompli dans mon cœur, que j'ai vu ma fille dans les biTiS de Sigefroi : il se jetait à mes pieds avec elle. Alors ma vision a cessé. Ne m'annonçait-elle pas, mon père, que je dois mourir à l'instant oii le bonheur me sera rendu "}
l'ermite.
Ne vous aveuglez-vous point, madame? n'est-ce pas le trouble de votre imagination que vous prenez pour un présage ?
GENEVIÈVE
Non, non. Pendant dix années j'ai éprouvé cette ferveur religieuse qui nous unit plus intimement avec les secrets de la nature. La volonté suprême de la Divinité se fait sentir à moi par des rapports inconnus aux âmes que remplissent les intérêts de la terre, ftlon père, prêtez-moi, pour quelques instants, le voile dont vous couvrez les saintes images qui sont au fond de votre cellule : je veux parler à mon époux sans qu'il puisse me reconnaître
Dieu ! qu'est-ce que j'aperçois ? un enfant qui s'approche. Oui, je le vois ; oui, je le sens , c'est mon fils ! et je ne puis voler vers lui. Il faut me cacher à ses yeux; il le faut. {Elle se retire dans l'ermitage.)