SCENE PREMIERE
LA SUNAMITE et sa SŒUR.
LA SUNAMITE
Ma sœur, aide-moi , je t'en prie, à décorer cette salle; entoure ces colonnes avec des guirlandes de fleurs. On va bientôt venir, et je veux que ma fdle, que Semida , soit contente des préparatifs de la fête.
LA SOEUH.
Cela te sera bien aisé. Tu sais bien, ma sœur, que c'est pour toi qu'elle se prête à tous les plaisiers bruyants de ta maison. Semida est sérieuse et timide ; la crainte du Seigneur la remplit : si elle n'avait pas peur de t'affliger , elle fuirait les danses et les concerts qui attirent ici les habitants de Sunem , et se promènerait solitaire avec nous dans la forêt des cèdres, ou sur les bords du Jourdain.
LA SUNAMITE
Et veux -tu que je dérobe à tous les yeux ses grâces et sa beauté? toutes les mères d'Israël m'envient. J'aime à me parer de Semida.
LA SCEUB.
Élève-la pour elle, et non pour toi. Laisse-la passer dans la paix les jours de son enfance; tu as de l'orgueil , ne le mêle pas à l'amour maternel : la source en est si pure, faut-il la troubler? quand tu étais pauvre, tu servais mieux le Très-Haut. Le saint prophète Elisée, qui aimait ton époux parce qu'il était pieux , vous a miraculeusement enrichis, en remplissant vos vases d'une huile précieuse qu'on recherchait partout dans l'Orient. Tant que ton époux a vécu , ces biens , nouvellement obtenus, étaient la fortune du pauvre; mais depuis sa mort, la beauté de ta lille a séduit ton cœur; tu veux la montrer à tous les regards. Il vient ici des hommes et des femmes qui ne croient pas au vrai Dieu! Comment, en effet, peut-on recevoir la foule dans sa maison sans y rencontrer le méchant? Elisée ne t'avait point fait ces riches dons pour les dissiper dans la fumée des festins , ni pour les prodiguer à ces joueurs d'instruments étrangers, qui enseignent à ta fille l'art de se faire admirer.
Je respecte Elisée, ma sœur, et parmi ses bienfaits tu ne rappelles pas le plus grand de tous. C'est lui qui a demandé pour moi au ciel que je donnasse le jour à Semida.
LA SCEUR.
Tes prières, appuyées par le saint prophète, t'ont fait obtenir la consolation des jours mauvais; un enfant, une fille qui rafraîchira ton cœur, comme la rosée, quand l'âge le flétrira. IMais as-tu donc oublié le vœu solennel de ton époux? Quand Semida vint au monde, il promit à Dieu de la consacrer, jusqu'à l'âge de seize ans, au culte des saints autels. Tu es de la tribu de Lévi , et les prêtres ont accepté ton enfant, quand son père l'a présentée au tabernacle. Depuis un an déjà elle devrait vivre au milieu des filles pieuses qui chantent les
Là SUINAMITE, ACTE I, SCENE I.
louanges de l'Éternel, brûler l'encens dans le sanctuaire, filer les vêtements de lin des sacrificateurs, et ne jamais se montrer que dans le temple. Ton époux est mort quand Semida était encore au berceau; mais à présent qu'elle pourrait accomplir le vœu de son père , d'où vient que tu lui caches sa vocation sainte? d'où vient que tu as exigé de moi de ne pas la lui apprendre? Ne frémis-tu donc pas des menaces prononcées contre ceux qui uianquent aux promesses faites à l'Éternel?
LA SUNAMITE
Ce n'est pas moi qui me suis liée par cette promesse insensée.
LA SQEUa.
Ton époux , en mourant , t'avait chargée de l'accomplir.
LA SUNAMITE
Il était vieux; il n'attachait plus de prix aux louanges des hommes. Il aurait voulu que la jeunesse marchât timidement dans la vie, comme sur le bord de la tombe.
LA SŒUR
S'agit- il de le juger, quand il faudrait lui obéir?
LA SUNAMITE
Quoi, ce qu'il y a de plus charmant sous le soleil serait enfoui dans l'obscurité! Les arts enchanteurs cultivés par Semida ajoutent un nouvel éclat à ses charmes, et le bruit de sa beauté se répandra dans Israël , comme le parfum des citronniers. Pourrais-je immoler ses jours brillants à la sombre tristesse d'un vieillard ?
LA SŒUB.
Ne sais -tu donc pas, ma sœur, à quel prix il faut obéir à la volonté du Très -Haut? Pourquoi le patriarche Abraham leva-t-il le couteau sur son fils Isaac? pourquoi Jephthé le plongea-t-il luimême dans le sein de sa fille ? c'était pour accomplir un vœu fait au Dieu d'Israël ! Et toi , ma sœur, et toi, comment oses -tu te révolter contre une privation légère , quand nos pères se sont soumis à de si terribles sacrifices ?
LA SUNAMITE
J'aurais élevé ma fille avec tant de soin , pour qu'elle languît dans le temple !
LA SŒUR
Y languir ! Ma sœur, elle s'y préparerait, jusqu'à l'âge de quinze ans, à toutes les vertus qui doivent la rendre un jour plus chère à son époux. Lorsque Elisée est venu dans ta maison , il y a un an , ne t'a-t-il pas reproché l'oubli des saintes promesses que je te rappelle en vain ?
LA SUNAMITE
Le prophète a gardé le silence sur ces promesses.
LA SOEUR
Ne crois pas qu'il les ignore. Ma sœur , s'il se tait, c'est qu'il te livre à ta conscience.
LA SUNAMITE
Si j'ai trop aimé Semida pour accomplir un vœu cruel , Elisée pardonnera cette faiblesse au cœur d'une mère.
LA SŒUR
Peux-tu donc t'aveugler sur la sévérité des prophètes? Elisée n'est-il pas le disciple d'Élie, qui remplissait tout Israël de terreur?
LA SUNAMITE
Tout Israël dira que ma fille est la plus charmante des filles d'Abraham. L'enfance jette encore un voile sur les traits et sur les regards de Semida ; mais qui jamais égalera sa beauté, quand sa taille s'élancera comme le palmier , et que la fraîcheur du matin colorera ses joues ? Non , je ne cacherai pas ma colombe dans les déserts. Que les palais soient sa demeure ; que l'or et les fleurs lui servent de parure. Peut-être un jour sera-t-elle choisie par l'un de nos rois pour partager son trône. Ma sœur, ne trouble pas les rêves de mon bonheur ! Tu vas voir Semida ; tu l'entendras jouer de la harpe : ainsi jadis David charmait, par ses accords, Saùl furieux. Une femme de Babylone lui a appris une danse nouvelle, qui fait admirer ses pas si légers et si rapides. Ma sœur, prends part à ma joie.
LA SŒUR
Tu as bien plus de science que moi , ma sœur. Les hommes de la Chaldée, qui ont étudié le cours des astres, t'ont révélé les secrets de leur art. Moi, j'ai vécu toujours seule dans la maison de notre père , et je ne suis venue auprès de toi que quand la mort de ton époux t'a fait souhaiter une compagne fidèle. Mais j'en crois Salomon, qui défend de se livrer aux vanités de la terre; et quand le vœu qui pèse sur toi ne m'épouvanterait pas , je souhaiterais que Semida fût élevée dans la simplicité du cœur.
LA SUNAMITE
Elle ne la perdra point; elle restera modeste, et c'est moi qui serai fière. Ah ! que d'années de triomphe et de bonheur sont réservées à Semida.
LA SŒUR
Ma sœur, peux -tu parler de l'avenir avec cette confiance? Ta fille, hélas ! est bien loin d'y compter ainsi, et je trouve dans son regard une tristesse qui me serre souvent le cœur.
LA SUNAMITE
Semida est une créature céleste ! tu prends pour de la tristesse ce recueillement de l'âme, qui lui fait deviner ce que l'âge apprend aux autres. Elle