‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 205 sur 312 · LA SUNAMITE , LA SOEUR , SE:\IIDA · texte numérisé non relu

LA SUNAMITE , LA SOEUR , SE:\IIDA

LA SUNAMITE

Semida, idole de mon cœur, sois la bienvenue. î.Iais pourquoi donc ta parure est-elle si négligée? Dans une heure la fête commence, et tu n'as point mis sur ta tête les fleurs que j'ai cueillies pour toi.

SEMIDA.

Pardonne-moi, ma mère; je ne l'ai pu.

LA SUNAMITE

Tes veux se remplissent de larmes. D'où vient donc cet air sombre, quand des succès si brillants te sont préparés ?

SEMIDA.

Ma mère, je n'ose te le dire; tu me trouveras trop enfant, et tu auras raison, sans doute.

LA SUNAMITE

Ma fille, tu ne m'as jamais laissé ignorer ce qui se passait dans ton ame.

SEMIDA.

, Jamais.

LA SUNAMITE

Eh bien, t'en es-tu mal trouvée ? n'as-tu pas été heureuse jusqu'à ce jour ?

SEMIDA.

Sans doute, j'ai été heureuse, puisque tu m'as aimée : c'est par toi , c'est pour toi que j'ai connu la vie , et je n'ai rien éprouvé que ton cœur ne m'ait fait sentir. Néanmoins, ce matin j'étais seule, et

LA SUNAMITE

Achève, mon enfant.

SEMIDA.

J'étais assise auprès de ton lit , dans cette place où tu as coutume de me donner des leçons. Je pensais à toi , ma mère ! j'ai pris les roses dont tu m'as fait une couronne , et je me suis levée pour m'en parer , afin de te plaire ; mais voilà que tout à coup, à la place même que j'avais occupée, j'ai vu, le croiras-tu? ne te paraîtrai-je pas insensée? j'ai vu ma propre figure telle que l'onde du Jourdain me l'a souvent répétée; cependant, elle était beaucoup plus pâle que moi , et des roses toutes semblables à celles que je tenais encore dans ma main étaient placées sur sa tête : mais d'ailleurs, tous ses traits étaient les miens. Je me voyais, je nie regardais moi-même, et je frémissais à mon aspect. Ma figure qui te plaît , ma mère , si tu l'a-

vais vue , comme un fantôme , elle ne t'aurait plus inspiré qu'une affreuse terreur.

LA SUNAMITE

Mon enfant, dissipe ton effroi ; tes yeux éblouis par un rayon de lumière ont sans doute produit cette fausse apparence, et ton imagination troublée aura secondé le hasard.

LA SŒUE , parlant bas à la mère.

Ma sœur, ne sais-tu donc pas que la Pythonisse d'Endor , celle qui évoqua l'ombre de Samuel en présence de Saùl, disait que de toutes les visions, la plus funeste, c'est quand notre propre figure nous apparaît? Ma sœur, je t'en prie, renvoie la fête, et jette ces roses; tu détourneras peut-être ainsi le malheur qui te menace !

Comment ton esprit peut-il s'occuper de pareilles chimères? es-tu donc encore dans les ténèbres de l'ignorance , pour que de semblables pensées s'offrent à toi ?

LA SCEUB.

Un cœur timide devine mieux le mystère qu'un esprit présomptueux. Qu'y a-t-il donc de si clair ici-bas que l'homme puisse expliquer? l'obscurité couvre même les cieux; ils en sont revêtus comme d'un habit de deuil; et toi, ma sœur, tu crois tout voir et tout comprendre.

LA SUNAMITE

Regarde Semida, comme elle est charmante au milieu de ces fleurs, comme une fête lui sied bien! déjà le nuage qui voilait ses regards se dissipe. Chère enfant, la salle te paraît-elle bien ornée ?

SEMIDA.

Oui, ma mère, sans doute : n'est-ce pas toi qui as tout ordonné! Mais j'aime mieux nos jours de retraite avec toi, avec ta sœur; mon âme est plus à l'aise; toujours la foule m'oppresse.

LA SUNAMITE

Quoi donc! alors même qu'elle te loue avec transport ?

SEMIDA.

Ma mère , je me sens plus de joie quand tu me dis seulement : INÎa fille, c'est bien.

LA SUNAMITE

I\Iille voix dans Israël seront un jour l'écho de ce simple mot : C'est bien.

]N'e m'a-t-on pas dit que l'envie succède souvent à la louange ? et si l'on me haïssait une fois , ma mère, cela m'affligerait bien plus que jamais les fêtes ne m'ont réjouie.

LA SUNAMITE

Te haïr! que dis-tu, Semida? Va, ce serait b!as-

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