‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 213 sur 312 · LA SUNAMITE , ELISÉE, GUEHAZI · texte numérisé non relu

LA SUNAMITE , ELISÉE, GUEHAZI

LA suNAMTTE , se jetant aux pieds cV Elisée. Elisée! Elisée! ma fille est mourante; viens à son secours ; viens.

ELISÉE

Relève-toi , Sunamite ; il ne m'est plus permis de retourner dans ta maison.

Qu'ai -je fait, juste ciel! pour attirer sur moi cette malédiction redoutable }

ELISÉE

Le Seigneur t'avait donné cet enfant si vivement désiré , et ton époux l'avait voué au culte des autels; mais tu n'as pu te résoudre à soustraire ta fille aux applaudissements des hommes , et tu as voulu pour elle les louanges des insensés et l'admiration des impies.

LA SUNAMITE

Offensais -je la Divinité en mettant en lumière les dons qu'elle m'avait faits }

ELISÉE

Il fallait les lui consacrer.

LA SUNAMITE

Eh bien , si j'ai été coupable , je me bannirai de ma maison ; j'irai vivre dans l'obscure cabane de mon père : il ne me restait point d'autre bien , quand tu m'as donné cette fortune dangereuse qui a excité mon ambition pour ma fille. Je ne l'instruirai plus, je ne serai plus avec elle; seulement, quand les jours de fête elle ira porter au temple les prémices des fleurs et des fruits, je la regarderai passer, et je la bénirai dans mon cœur : la bénédiction de sa mère ne saurait lui faire de mal. — Va , saint homme ; va près d'elle ! je ne suivrai point tes pas : je vais rester seule ici dans les montagnes. Si je souffre , je croirai que mes maux sont acceptés par l'Eternel à la place de ceux de Semida J'errerai de loin autour de sa maison, et quand elle sera guérie, mon père, tu feras partir dans les airs une colombe , pour m'en donner le signal : je la verrai , cette colombe de paix ; je saurai que les

jours de ma fille sont assurés , et je me prosternerai pleine de joie devant l'Éternel et devant toi.

ELISÉE

0 femme ! que n'as-tu plus tôt éprouvé ces humbles sentiments !

LA SUNAMITE

Un jour d'infortune en apprend plus au cœur que dix ans de prospérité.

ELISÉE

Cruelle leçon qu'un arrêt irrévocable !

LA SUNAMITE

Que veux-tu dire, irrévocable? Semida vit; elle souffre, il est vrai : je le sais , elle est pale, abattue; la rose de Saron ressemble maintenant au lis de la vallée ; mais si tu le veux , elle va relever sa tête ; si tu le veux...

ELISÉE

La volonté du ciel est ma seule puissance.

LA SUNAMITE

Et le ciel voudrait-il punir Semida des fautes de sa mère ? Ma fille est innocente de l'orgueil qu'elle m'inspirait; elle ignorait le vœu qui l'attachait au service des autels. Dans mon aveuglement coupable, j'ai pris soin de le lui cacher; mais un instinct secret semblait la disposer à suivre les désirs de son père. Vingt fois , aujourd'hui même, son cœur a repoussé cette fête qu'un acharnement fatal me faisait vouloir. C'était à toi qu'elle pensait, mon père ; c'était à toi que son cœur avait besoin de s'ouvrir. Guehazi en est témoin; qu'il le dise : ma fille prenait- elle aucune part aux vains plaisirs que je préparais pour elle ? ne s'y refusait elle pas , autant que le permettait sa soumission angéiique .'

GUEHAZI.

Oui , je l'alteste.

ELISÉE

K'importe. Le Dieu de Jloïse n'a-t-il pas dit que les fautes des pères seraient punies sur les enfants ? n'est-ce pas sur le mont Sinaï , au milieu des éclairs et de la foudre , que cette vérité terrible fut proclamée ?

LA SUNAMITE

Non , ce n'était pas assez de la foudre pour accompagner une si redoutable menace; il fallait frapper de stérilité le sein des mères. Dieu ! je pourrais être la cause de la mort de mon enfant ! Elisée, devais-tu donc implorer le Dieu d'Abraham pour que je donnasse la vie à Semida ! Que ne me disais -tu que l'amour maternel était un piège funeste que le ciel même tendait à mon malheureux cœur !

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