‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 214 sur 312 · L\ SUISAMITE, ACTE II, SCENE IL · texte numérisé non relu

L\ SUISAMITE, ACTE II, SCENE IL

ELISEE.

Prends garde, ô femme ! prends garde ; Tesprit de rébellion est prêt à s'emparer de toi.

LA SU>'AMITE.

Et qu'ai-je à craindre encore, si je perds mon enfant ? de quel supplice plus horrible l'Éternel luimême pourrait-il me menacer? Ah ! chaque instant qui s'écoule est mortel pour Semida ! Pars , au nom de la pitié que l'homme doit à la misère de l'homme, pars.

ELISÉE

Je ne puis. Un ordre suprême me défend de te suivTe.

LA SU:VAMITE.

Eh bien , il te reste du moins un pouvoir. Précipite - moi dans la tombe oîi nos pères m'attendent : périsse le jour oij je naquis ! qu'il soit un jour de deuil; que les cieux lui refusent la lumière, et que les ténèbres éternelles s'en emparent ! Pourquoi la miséricorde du Très-Haut ne m'a-t-elle pas repoussée des portes de la vie? ai -je demandé de naître pour recevoir le jour à ce prix ? Ah ! cette terre n'est qu'une vallée de larmes. Le juste comme l'injuste s'y traîne dans les tourments, ou plutôt ce sont les bons , les bons seuls qui souffrent ; et quand le coeur est plein d'affection et de tendresse , c'est alors que l'Éternel le perce de ses flèches , et le choisit pour victime de ses terribles jugements.

ELISÉE

Malheureuse ! qu'as - tu dit ? Oses -tu contester avec l'Éternel , et juger ses desseins ! Ils sont placés dans les hauteurs des cieux ; qui pourrait y atteindre? Ils pénètrent jusque dans les profondeurs des abîmes ; qui les y découvrira ? 3Ialheureuse ! tes paroles sont comme le vent impétueux qui renverse tes dernières espérances. Que sais -tu donc sur la vie que nous ne sachions pas ? Et la vieillesse nous est-elle arrivée sans que nous ayons souffert ? Mais les consolations de la piété nous ont soutenu , et tu les as dédaignées. Pourquoi ce désespoir , pourquoi ces regards irrités ? cesse de révolter contre ton Créateur le souffle de vie qu'il t'a donné. De quoi te plains-tu , femme coupable ? tu as refusé ta fille à ton Dieu qui la demandait; il t'a longtemps avertie par ma bouche ; ne comprenais-tu pas mes paroles mystérieuses ? Il m'était défendu d'appeler la clarté sur l'œuvre des ténèbres; mais net'ai-jepas dit qu'il n'y avait rien de caché pour l'Éternel ? ^e t'ai-je pas dit que lorsqu'il parlait d'un ton sévère , la source des eaux était tarie, et la vie humaine desséchée dans sa fleur ? Le ciel t'avait accordé cette fille dont la beauté même devait t'enseigner la gloire de Dieu ,

sur la terre ; mais tu en as fait ton idole comme les impies , tu as voulu l'entourer des hommages de l'univers. Eh bien , l'idole est périssable , et ton fol amour...

LA SUNAMITE

Que dis -tu, ma fille ?... réponds -moi.

ELISÉE

C'en est fait ! Semida ne vit plus.

LA SUXAMITE.

Je me meurs.

( Elle tombe sans connaissance. )

GUEHAZI.

Ah ! mon père , il est donc vrai , le malheur de cette pauvre femme est accompli , tu ne peux rien pour elle!

ELISÉE

Qui réveillera les morts de leurs tombeaux ?

GUEHAZI.

Celui dont la prière est toute- puissante, toi, mon père , oui , toi.

ELISÉE

Je n'ai jamais remporté de triomphe sur le sépulcre,

Le roi d'Israël était prêt à mourir, il implora ton appui , et quinze ans de vie furent ajoutés à ses jours.

ELISÉE

Il vivait encore, et il n'était pas révolté contre le malheur, comme cette femme passionnée.

GUEHAZI.

Ah ! si du moins cette pauvre mère savait que dans les régions éthérées sa fille vivra peut-être auprès d'ÉIie , elle pourrait supporter la perte qui l'accable.

ELISÉE

Non, la Sunamite n'accepterait point des espérances toutes saintes , en échange des biens terrestres auxquels son cœur est si vivement attaché.

GUEHAZI.

Elisée , si tu n'as pas de consolation pour elle , ne la rappelons pas à la vie.

ELISÉE

Le terme de ses jours n'est pas encore atteint , ses yeux se rouvrent ; prête-lui ton bras pour se relever.

LA SUNAMITE

Qui me soutient? est-ce ma fille? Non; otj suisje? d'où vient le rêve affreux qui m'a poursuivie? La fatigue et la chaleur du jour m'auront assoupie au pied de cet arbre, et pendant mon sommeil... mon père, le croiras -tu? il me semblait que tu me disais que Semida n'était plus. Le pro-

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