GUEHAZI, LA SUNAMITE, LA SOEUR
Ma sœur , comme cette chambre est obscure ! elle était si claire, si brillante il y a quelques heures !
LA SOEUR
Ma sœur, la nuit est venue, le soleil a disparu; l'obscurité convient mieux aux pensées qui nous occupent.
LA SUNAMITE
Oui, tu as raison, je les connais ces pensées , mais je ne puis les exprimer : je voudrais te demander... Mais, non, garde-toi de me répondre; je pourrais te haïr si tu pi'ononçais des mots horribles. Laisse-moi, j'attends encore. Ah! qui peut se résoudre à n'attendre plus! Je comprends ce silence ; elle serait déjà dans mes bras. Où faut-il la chercher maintenant ? Guide-moi , je n'y vois plus.
LA SŒUR
Mon amie, conserve dans ton cœur un profond souvenir.
LA SUNAMITE
Un souvenir ! crois-tu donc qu'il s'agisse de vivre? Dis-moi, ma sœur, où sont ces roses funestes, les dernières qu'elle ait portées?
LA SOEUR
Je les ai posées à ses pieds, leur éclat n'est point encore flétri.
LA SUNAMITE
Elles ont duré plus que Semida. Il y a des fleurs qui parent la vallée ; il y a des oiseaux qui planent dans les airs; autour de moi, partout est la vie, et je n'en puis dérober un jour, un seul jour pour
LA sœuR.
Ose encore la regarder, viens avec moi ; pauvre mère , l'image de ton enfant subsiste encore. {Elle tire le rideau qui cache le fond du théâtre.
On voit Semida couchée sur son Ht de mort.)
LA SUNAMITE
Oui, sans doute, je veux la voir, toujours la voir ; mes yeux ne la quitteront plus. Mais il faut commencer... C'est là-bas, n'est-ce pas là-bas? Ma sœur ! ma sœur !
{Elle se pi^écipite sur le lit de safilte.)
Lk SUNAMITE, ACTE III, SCENE III.
GLEHA.ZI.
O femme d'Israël! reprends courage, et prie le Dieu d'Abraham.
LA SUXAMITE.
Le prier ! et pour qui ?
GUEHAZI.
Pour ta fille.
LA SUNAMITE
Pourquoi donc, Guehazi, veux-tu te jouer de ma douleur ? Ne sais-tu pas ce que c'est que la mort? L'espoir a-t-il jamais rien eu de commun avec elle?
Et qui t'a dit que tout doive finir avec le tombeau? Quand Enoch fut rassasié de jours, l'Éternel le prit à lui , parce qu'il l'aimait. Samuel n'at-il pas survécu à sa mort apparente? ne vint-il pas lui-même, à la voix de la Pythonisse, annoncer à Saiil son funeste destin? Quand les années d'Élie furent accomplies, un char de feu ne descendit-il pas sur la terre pour l'enlever au ciel ?
LA SUNAMITE
Eh bien! achève.
GUEHAZI.
Le souffle divin qui animait ton enfant ne peutil pas retourner dans le sein de son créateur?
LA SUNAMITE
Et ce corps inanimé dont la grâce touchante. . .
GUEHAZI.
Les anges ne ressemblent - ils pas à Semida? Pourquoi n'irait-elle pas prendre sa place au railieu d'eux ?
LA SUNAMITE
Oui, tu l'as dit, elle en est digne; mais que viens-tu m'apprendre ? Pourquoi nos pères ignoraient-ils le mystère que tu me révèles ? Quand ils imploraient le Tout-Puissant, que lui demandaientils? une nombreuse postérité et la prolongation de leur propre vie; ils ne connaissaient point d'autre avenir.
GUEHAZI.
Il en est un dans le ciel.
Et ceux qui sont encore sur la terre, que peuvent-ils pour l'objet qu'ils adorent et que la mort a frappé?
GUEHAZI.
Recommander à Dieu sa vie nouvelle , souffrir en silence et se résigner, afin que les vertus de la mère obtiennent le séjour du ciel pour l'enfant. LA SUNAMITE, se retournant vers le lit de sa fille.
Eh bien! Semida! Semida, voilà ta mère; il dit que tu peux m'entendre, il dit que tu vois mes
pleurs; il fait plus, il assure que Dieu te protège encore, et que mon courage peut te servir. £h bien ! j'en ai du courage; j'existe encore, je suis auprès de toi, mon enfant; et, compagne fidèle de ta pâle beauté, j'implore avec soumission le Dieu des vivants, puisqu'il est aussi le Dieu des morts.
LA SŒUR
Ah! ma sœur! Guehazi, la crois-tu plus calme?
GUEHAZI.
Elle est soumise à la volonté du Très-Haut.
LA SCEUR.
0 ciel ! que vois-je? c'est Elisée !