‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 232 sur 312 · LE CAPITAINE, SABORD · texte numérisé non relu

LE CAPITAINE, SABORD

LE CAPITAINE , endormi dans un grand fauteuil. Que s'est-il donc passé! je crois. Dieu me pardonne, que le roulis m'a bercé toute la nuit. Suisje à bord? eh non! le capitaine Kernadec à fond de cale! cela n'est pas possible. Mais où diable suis -je donc? Je me croirais chez moi, s'il n'y avait pas ici je ne sais quels meubles nouveaux. Sabord m'expliquera peut-être.,.. Holà, Sabord! — Il ne répond pas. — Sabord !

SABOBD.

Eh parbleu! mon capitaine, je viens aussi vite que je peux. '

LE CAPITAi:XE.

Jlais comme il monte lentement! quel bruit faitil donc sur mon escaher ? Eh ! bon Dieu ! une jambe de bois ! que t'est-il donc arrivé , mon pauvre Sabord?

SABOKD.

Comment, ce qu'il m'est arrivé! Vous plaisantez, monsieur ; vous le savez aussi bien que moi : il y a six ans que j'ai eu la jambe fracassée par une balle , au combat du Pic de Ténériffe. J'étais à côté de vous. Ah ! je vois bien que vous faites sem-t blant d'oublier : c'est vraiment trop modeste.

LE CAPITAINE

Et que s'est-il passé dans ce combat ?

SABOBD.

C'était le 15 avril 1812.

LE CAPITAINE

Le 15 avril 1812! mais es-tu fou? J'ai célébré hier le jour des Rois de 1811 ; je me rappelle même que nous avons bu à la santé de la nouvelle année.

SABOBD.

Oui , vous avez bu, j'en conviens ; mais à la santé de l'année 1817. Hélas! je voudrais bien y être, en janvier 1811; j'avais alors mes deux jambes;

/fOG

LE CàPITMNE KERNARDEC, ACTE II, SCENE I.

j'étais leste, morbleu! vous vous en souvenez, je n'entrais jamais dans une maison par la porte, toujours par la fenêtre , monsieur, toujours par la fenêtre. A présent il faut que je m'en tienne à la manière commune ; encore Dieu sait comme je marche! que voulez-vous, mon capitaine, nous en avons vu plus que nous n'en verrons. Mais enfin la gloire que nous avons acquise au Pic de Ténériffe....

LE CAPITAINE

Comment, mon garçon! nous avons acquis de la gloire au Pic de Ténériffe ? conte -moi donc cela.

SABORD

Il faut en convenir, sans vous l'affaire était perdue; mais vous fîtes virer de bord à votre bâtiment d'une manière si habile !

LE CAPITAINE

Il est vrai que j'ai toujours bien manœuvré. L'affaire était donc furieusement chaude .-'

SABORD

Terrible ; moins cependant que celle de Masulipatriam.

Masulipatnam ! je n'y ai jamais été.

SABORD

Mais, mon capitaine, vous êtes donc malade; vous oubliez qu'en 1815 nous avons battu les Anglais sur la côte de Coromandel.'

LE CAPITAINE

Nous avons battu les Anglais ! ah ! raconte-moi cela, je t'en prie; tu ne saurais me faire un plus grand plaisir. Eh bien?

SABORD

Oui, morbleu! nous avons, c'est-à-dire, vous avez battu les Anglais, et pris un de leurs vaisseaux, qui s'appelle le Royal-George , et dont voilà le dessin.

LE CAPITAINE

J'ai pris un vaisseau ! moi ; il est vrai que je l'ai toujours désiré; mais je croirais rêver, si je ne voyais pas là ce dessin. Cependant comment résister à de telles preuves ! Appelle-moi ma femme, ma fille, Nérine, que je m'entretienne avec elles.

SABORD

Nérine ! monsieur ; dès qu'elle aura fini la toilette de ses enfants , elle descendra.

LE CAPITAINE

•Ses enfants! qu'est-ce à dire, misérable! Nérine, des enfants! mais y penses -tu donc! une fille si sage !

SABORD

Je l'espère bien que ma femme est sage ; mais

depuis cinq ans que nous sommes mariés, nous avons eu trois enfants qui , Dieu merci , prospèrent à merveille, surtout l'aînée, dont vous êtes parrain, et qui s'appelle Georgette, à cause du Roijal- George.

LE CAPITAINE

Mais que dis -tu donc, maraud ^ moi, j'aurais consenti à te laisser épouser Nérine, une fille si aimable, si...

SABaRD.

Eh ! sûrement , mon capitaine ; c'est pour cela que vous l'avez donnée à votre fidèle Sabord, en récompense de sa jambe fracassée à votre service , au Pic de Ténériffe , à Masulipatnam , et dans une petite affaire près du Congo.

LE CAPITAINE

Combien de jambes as -tu donc à fracasser? Tu me rendras fou avec tes histoires; mais fais venir Nérine.

SABORD

Monsieur, n'oubliez pas que c'est ma femme; au bout de cinq ans de mariage , on n'est pas amoureux comme le premier jour ; cependant...

LE CAPITAINE

Va-t'en, te dis-je, et me l'amène à l'instant. — Comme il marche ! vraiment cela fait pitié! Sabord , c'était donc au Pic de Ténériffe i*

SABORD

Oui , mon capitaine.

LE CAPITAINE

Tu ne peux pas remuer cette jambe, et c'est une balle qui te l'a brisée ?

SABORD

Oui, mon capitaine.

LE CAPITAINE

Quel beau coup de feu! Mais dis- moi donc, mon garçon, s'il y a sept ans de cela, pourquoi est-ce aujourd'hui la première fois que j'ai eu pitié de toi ?

SABORD

Que voulez-vous , il y a des jours où l'on est plus sensible que d'autres ; il y en a comme cela dans lesquels je suis tendre comme un agneau , et d'autres où je suis pire que les tigres de Masulipatnam.

LE CAPITAINE, à part.

Encore Masulipatnam ! Je crois que j'en perdrai la tête. {J Sabord, qui chancelle sur sa jambe de bols. ) Prends donc garde, tu vas tomber.

SABORD

IN'ayez pas peur; six ans d'habitude, et cela ne paraît plus rien. A présent je ne saurais plus que faire de deux jambes , même pour courir après ma

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