‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 235 sur 312 · LES PRÉCÉDENTS, SABORD, DERVAL · texte numérisé non relu

LES PRÉCÉDENTS, SABORD, DERVAL

DEEVAL.

Eh! bonjour, capitaine; comment cela va-t-il? J'ai bien des compliments à vous faire.

LE CAPITAINE

Et de qui ?

DERVAL

De tous les marins de notre escadre; ils étaient avec vous à ïénériffe, et ils disent que votre frégate est le bâtiment le mieux équipé de toute la marine française.

LE CAPITAINE

Ah ! pour cela, j'en conviens.

DEEVAL.

Ah peste! depuis vous, je me suis trouvé à une affaire bien chaude, morbleu, vertubleu!

SABORD , bas à Derval.

Ne jurez donc pas d'une voix si douce ; il faut au moins que l'air aille avec les paroles.

DEEVAL.

Oui, mon capitaine; dans le plus fort de l'action , l'on mit tous les canons sur le tillac. Cette manœuvre savante nous valut la victoire. Au bout d'une heure les ennemis se rendirent, et nous baissâmes pavillon.

SABOED, bas à Derval.

Mais vous ne savez ce que vous dites; vous allez lout gâter.

LE CAPITAINE

Comment , les canons sur le tillac ! baisser pavillon quand on est vainqueur ! quelle histoire me faites-vous là.

SABORD

C'est que la joie de vous revoir lui trouble un peu la cervelle; d'ailleurs vous savez bien que depuis 1815 la manœuvre est toute changée.

DEEVAL.

Ah ! capitaine, j'ai vu bien du pays , mais nulle part une personne aussi charmante que mademoiselle Rosalba... Je viens vous sommer de me tenir votre promesse.

LE CAPITAINE

Avez-vous abandonné tout à fait la littérature ?

DERVAL

Ah 1 pour jamais.

KÉEINE.

Cependant, monsieur, on a joué encore une de vos pièces à Paris , il y a quatre jours.

DERVAL

Que dites-vous là, Kérine? à quoi cela sert-il?

NERINE.

Oui , je vous assure, et elle est tombée.

DEEVAL.

C'est-il vrai ? parlez-moi franchement : on devait cependant...

KÉEINE.

Vous le voyez , monsieur, sept ans ne peuvent éteindre la tendresse paternelle; j'entends celle d'un auteur. Mais cependant , monsieur, je vous réponds de lui : écoutez-le parler, jamais on ne devinerait qu'il a été un homme d'esprit.

DERVAL

Bien obligé, Nérine.

KÉRINE

Il était aimable il y a sept ans; il avait de la grâce. A présent regardez ses manières brusques, ses pieds tout droits , ses gestes vulgaires.

DERVAL

Mais, Nérine , ne pourrais-tu donc persuader le capitaine à moins de frais ?

Allez, allez, monsieur, je n'en dis pas encore assez ; laissez-moi faire.

{Nérine sort.)

LE CAPITAINE

Il est juste, Derval, que je vous tienne ma parole; mais faites venir ma fille, pour que je sache ce qu'elle en pense. {J pari.) Si j'osais demander à quelqu'un combien il y a de temps que je n'ai vu ma fille! Mais non, ils me prendraient pour un imbécile. Ah ! bon Dieu ! pauvre Kernadec ! dans quel état est ta tête! Je le sens bien; on baisse vers soixante ans. Comme j'étais fort il y a sept ans! Ah peste! si je me réveillais à cet âge, comme je tempêterais! comme... Ah! voilà ma fille; elle a pris l'air bien raisonnable! La pauvre enfant, elle est comme moi , son bon temps est fini.

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