ACTE I, SCENE I
homme : ma vraie patrie, c'est la France. La France , la France ! je m'ennuie partout ailleurs.
Mais y pensez -vous, mon père, vous qui n'y avez jamais été ?
M. DE LA MOBLIÈBE.
J'en conviens; mais qu'est-ce que cela fait? je me figure toujours y avoir passé ma vie.
SOPHIE
Songez donc que si j'épouse M. d'Erville , il faudra que je me sépare de vous. Tel que je vous connais, vous parlerez toujours de voyage, et vous n'en ferez point.
M. DE LA MOELIÈBE.
Il est vrai que c'est mon imagination qui voyage, et que mes pieds ont un peu la goutte, ^"e me trahis pas , Sophie ; cà la maison j'aime assez le poêle, la bière et la pipe.
SOPHIE
Mon père, savez -vous que ces trois choses- là sont terriblement allemandes ?
M. DE LA MOBLIÈBE.
Ce sont de mauvaises habitudes dont il ne faut pas parler; mais quand je te saurai en France, que je pourrai dire : Ma fille, la comtesse d'Erville, me mande que l'on a donné telle pièce nouvelle , qu'il a paru un tel livre, que le roi a fait telle nomination , je me croirai où étaient mes ancêtres , et cela me rajeunira de cent ans.
SOPHIE
Se rajeunir de cent ans, mon père, c'est comme si l'on n'avait pas existé. A quelles chimères , hélas! vous sacrifiez votre bonheur!
M. d'Erville sera ici dans un moment; reste un peu avec nous , pour que je te fasse sentir...
SOPHIE
IMais , mon père , vous ne savez pas une chose , c'est que je déplais beaucoup à M. d'Erville.
M. DE LA MOBLIÈBE.
Comment peux -tu dire cela, ma fille? toi que j'ai élevée à la française , et fait instruire à l'allemande? M. d'Erville aime tant l'esprit!
SOPHIE
Oui , le sien ; mais pas celui des autres , ni surtout celui de la femme qu'il épouserait.
M. DE LA MOBLIÈBE.
Cependant tu sais qu'en France toutes les femmes sont aimables et piquantes.
SOPHIE
Toutes, c'est beaucoup dire; mais M. d'Erville ne saurait souffrir qu'une femme attire sur elle une partie de l'attention qu'il veut conquérir pour