ACTE I, SCENE I
quelques mots un peu durement , tu as la cruauté de me le reprocher ! — C'est pour avoir vécu avec ces maudits Allemands , que j'ai perdu quelque chose de la grâce de mon langage ; c'est pour cela aussi que je veux un gendre français, qui corrigera ma prononciation, arrangera tout ici à la française, et me racontera ces beaux temps de Louis XIV, dont mon grand-père me parlait toujours dans mon enfance.
SOPHIE
Mais, mon père, M. le comte d'Erville, que vous voulez me donner pour mari , est l'homme du monde le moins propre à vous raconter ce qui pourrait vous intéresser à cet égard. J'aime assurément les Français autant que vous ; mais celuici n'est rien que la caricature de leurs défauts, et tout au plus celle de leurs agréments. Il est venu à Berlin , dit-il , pour assister aux revues de notre grand roi Frédéric. Je vous le demande, a-t-il su ce qu'il voyait? n'a-t-il pas regardé une armée avec sa lorgnette d'opéra.^ A quoi pense-t-il , si ce n'est à lui? Il voyage, non pour s'instruire, mais pour se montrer. Il est d'une ignorance d'autant plus remarquable , qu'il a des phrases sur tout , et des idées sur rien. Mon père, ce n'est pas là vraiment un Français, et nous avons ici des Allemands beaucoup plus dignes de porter ce nom que M. le comte d'Erville.
M. DE LA MORLIÈRE
C'est pourtant, ma fille, un homme d'un trèsgrand nom.
SOPHIE
Il ne pourrait pas entrer dans les Chapitres d'Allemagne.
M. DE LA MORLIÈRE
Les noms de France, tu le sais, ma fille, n'ont pas les^ trente-deux quartiers dont les Allemands sont si fiers ; mais il y a dans la noblesse française bien plus de brillant , d'éclat et de grâce.
SOPHIE
De la grâce en fait de généalogie, quelle idée! Au reste, vous aimez ce mot de grâce extrêmement , et je conviens qu'il est le plus français de tous. Mais trouvez -vous, en conscience, que le comte d'Erville ait de la grâce? d'abord^ il n'écoute personne.
M. DE LA MORLIÈRE
C'est que personne ne cause comme lui.
SOPHIE
Il parle sans cesse.
M. DE LA MORLIÈRE
Qu'avons - nous de mieux à faire que de l'entendre ?
l.E MANNEQUIN,
Il ne sait rien.
M. DE LA MOBLIÈRE.
Il devine tout.
SOPHIE
Le roi s'est moqué de lui l'autre jour , pour les absurdités qu'il débitait sur l'art militaire, dont il prétend s'être occupé toute la vie.
M. DE LA MOELIÈBE. "•
Non, c'est en littérature qu'il est le plus fort.
SOPHIE
En littérature ! M. de Voltaire l'a tourné hier en ridicule, pour quelques sottises qu'il a dites avec complaisance devant le plus bel esprit de France.
M. DE LA MOELIÈBE.
M. de Voltaire est certainement très - spirituel ; on ne peut pas le lui contester : mais il n'est pas un grand seigneur, et, pour être un Français accompli , il faut réunir l'esprit du monde avec l'esprit littéraire.
SOPHIE
Vous avez raison, mon père , il faut les réunir : mais suffit-il d'y prétendre?
M. DE LA MOELIÈBE.
Tu es injuste pour M. d'Erville.
SOPHIE
Et quand cela serait, n'est-ce pas une bonne raison pour ne pas l'épouser.
En France , on ne se marie que par convenance.
SOPHIE
Comme nous sommes en Allemagne, je voudrais bien qu'il me fût permis d'y mêler un peu d'amour.
M. DE LA MOBLIÈBE.
Oui, si je te laissais faire, tu épouserais ce jeune peintre, Frédéric Hoffmann, qui n'est jamais sorti de Berlin, qui ne s'entend qu'aux beaux-arts.
SOPHIE
Frédéric est simple et naturel ; il est fier et modeste tout ensemble; sa grâce est celle de tous les pays et de tous les rangs , parce qu'elle vient de la supériorité de l'esprit et de l'âme.
M. DE LA MOBLIÈBE.
Il ne nous ferait pas honneur en France; et ne faut-il pas enfin retourner une fois dans nos foyers glorieusement comme nous en sommes sortis ?
SOPHIE
Quoi ! mon père, vous voudriez quitter les lieux où vous êtes né?
M. DE LA MOBLIÈBE.
Il est vrai que je suis né ici ; mais la naissance est un accident qui ne compte pas dans la vie d'un