SCENE VIL
LES PHÉCÉDENTS, SOPHIE.
SOPHIE , ouvrant la porte du cabinet.
Ma cousine me charge, monsieur, de vous dire qu'elle est bien impatiente de vous entendre, après avoir eu déjà le plaisir de vous voir. LE COMTE , à Frédéric.
Ne la trouvez-vous pas bien faite? Son chapeau cache un peu son visage ; mais il me semble pourtant qu'elle a le profil grec.
FBÉDÉKIC.
Tout à fait.
LE COMTE
La ligne du front au nez est parfaitement droite.
FEÉDÉRIC.
II ne s'en manque pas un cheveu.
LE COMTE
C'est bien rare. {Au mannequin.) Je ne savais pas , mademoiselle , que vous fussiez à la fenêtre quand je suis passé à cheval ; si j'avais pu le prévoir, je me serais sûrement arrêté.
FRÉDÉBIC.
Ne trouvez-vous pas de bon goût qu'elle ne réponde pas.?
LE COMTE
Oui, cela suppose de l'émotion, et j'ai toujours aimé à produire cet effet-là sur les femmes.
SOPHIE
Ma cousine me dit, monsieur, qu'elle croyait savoir le français avant de vous avoir entendu; mais que votre facilité d'expression l'intimide tellement, qu'elle veut rapprendre votre langue, avant d'oser la parler avec vous.
LE COMTE
Il est vrai que je parle si vite , que j'ai souvent embarrassé les étrangers; c'est un tort dont je n'ai pu me corriger. — Oserais-je, mademoiselle, vous adresser quelques questions que vous voudrez bien traduire en allemand à votre cousine ?
SOPHIE
Monsieur, ce que vous exigez de moi est cruel.
LE COMTE
Ah ! mademoiselle , si cela vous déplaît , j'y renonce à l'instant , et je vais...
SOPHIE
Non , monsieur, non, restez; je l'exige; vous serez content, je l'espère, de ma générosité.
LE COMTE
Mademoiselle aime-t-elle la lecture?
SOPHIE
Ma cousine dit que jusqu'à ce jour elle s'en est peu occupée.
LE COMTE , à Frédéric.
Je suis bien sûr que vous n'aimez pas cela, vous qui êtes un homme cultivé, comme on dit en Allemagne ; eh bien ! moi , la franchise de cette réponse me plaît. Que ma femme lise mes lettres, c'est toute la littérature que je lui demande. — Aimezvous le dessin, mademoiselle?
SOPHIE
Ma cousine pense qu'il n'est pas convenable à une femme de dessiner.
LE COMTE , à Frédéric.
Comprenez-vous pourquoi ?
FRÉDÉRIC
J'imagine que c'est parce qu'elle ne veut connaître que les traits de celui qu'elle aime.
LE COMTE
Mais c'est charmant cela , c'est charmant ! les dessins d'amateur m'ont toujours ennuyé; fausse prétention que tout cela. — 3Iademoiselle aimet-elle la musique?
SOPHIE
Ma cousine dit qu'elle n'a point de voix.
LE COMTE
Tant mieux, tant mieux; mauvaise compagnie que celle des musiciens ; et puis comment causer dans une chambre où l'on fait de la musique ? — ^Mademoiselle aime-t-elle la danse ?
SOPHIE
Ma cousine dit qu'elle n'a jamais dansé, et qu'elle s'en est toujours très-bien trouvée.
LE COMTE , se levant.
C'est vraiment une fenuue accomplie !
SOPHIE
Ah ! il est facile de plaire par tout ce qu'on ne sait pas.
LE COMTE
Je vous entends, mademoiselle; il vous faut de l'esprit , des talents dans une femme.
SOPHIE
Oui , monsieur , j en conviens.
LE 3L\NISEQUÎN, ACTE II, SCENE Yîil.
LE COMTE
Eh bien ! mademoiselle , je ne me soucie de rien de tout cela.
SOPHIE
C'est bien flatteur pour ma cousine.
LE COMTE
Ah ! n'y mettez point de malice ; ne faites point que j'offense cette charmante personne dont la douceur angélique mérite tant d'amitié. Une femme, pardonnez-moi de vous le dire , une femme n'est point faite pour briller à côté de nous , pour nous effacer par son éclat. Il faut qu'elle nous soutienne, qu'elle iious console dans l'ombre.
SOPHIE
Dans l'ombre comme à la lumière , ma cousine sera toujours la même.
LE COMTE
Voudrait-elle me suivre en France ?
SOPHIE
Elle dit qu'elle se trouvera toujours également bien partout où vous la placerez.
LE COMTE
Quelle aimable complaisance !
FBÉDÉBIC.
Ne lui souhaiteriez-vous pas un peu plus de mouvement dans l'esprit?
LE COMTE
Un peu plus, j'en conviens; mais Paris lui en donnera.
FRÉDÉBIC.
Paris peut faire des miracles.
LE COMTE
Eh bien donc ! il ne me reste plus qu'une question à faire à la belle cousine ; mais la plus importante de toutes. Ai-je eu le bonheur de lui plaire? mademoiselle Sophie, daignez le lui demander.
{Sophie, en se retournant , dérange le mannequin, qui est sur le point de tomber.) SOPHIE.
Ah ciel !
LE COMTE
Comment donc ! est-ce qu'elle se trouve mal ?
FRÉDÉRIC, bas à Sophie.
Sophie, prenez garde. — Oh ! non, ce n'est rien....
SOPHIE
IMa cousine a voulu faire effort pour vous cacher, ou plutôt pour vous avouer ce qu'elle éprouve; et son agitation était telle, qu'elle a failli tomber par terre.
LE COMTE
Par terre! Ah! quelle sensibilité profonde! Il faudrait avoir un cœur de pierre pour résister à des preuves si sincères d'une affection....
Qui ne changera jamais ; j'ose vous en répondre
LE COMTE
Je vois venir monsieur votre père. Mademoiselle me permettez -vous?.,..
SOPHIE
Tout ce qu'il vous plaira, monsieur.
LE COMTE
Pardon , mademoiselle ; mais la sympathie des cœurs est irrésistible, vous le savez.