‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 270 sur 312 · ALCÉE, DIOTIME · texte numérisé non relu

ALCÉE, DIOTIME

ALCÉE

Sage Diotime , vous dont la raison a servi de guide à ce génie brillant qui était la gloire de la Grèce, dites-moi dans quel état est l'infortunée

Je suis arrivée de Lesbos, hier, avec elle; vous allez bientôt la voir. INIais, hélas! quel spectacle! et reconnaîtrez-vous en elle la favorite d'Apollon , celle que la voix publique avait nommée la dixième Muse .3

ALCÉE

Quoi! cette femme incomparable laisse pâlir sa gloire , et sa lyre ne retentit plus !

EIOTIME.

Son génie reparaît encore quelquefois ; mais , comme un éclair dans la nuit sombre , il ne sert plus qu'à révéler les tourments de son âme. Vous qui l'avez tant aimée; vous qui auriez pu rivaliser avec elle , comme poète , si votre amour ne vous eut pas enchaîné à son char , avec quel sentiment verrez-vous cette femme qu'un dieu, jaloux d'Apollon , a précipitée du trône où la poésie l'avait placée ?

ALCÉE

Quand j'ai vu Sapho prodiguer sa tendresse à l'ingrat Phaon , j'ai souffert , parce que je l'aimais ; j'ai souffert , parce que je prévoyais les malheurs qui l'ont accablée. Pouvait-elle régner toujours sur le cœur de cet homme , qui ne connaît point les sublimes plaisirs de la pensée , et que les vains amusements de la jeunesse captivaient seuls tout entier ?

DIOTIME

Il aimait Sapho.

ALCÉE

Sa célébrité l'avait attiré; mais pouvait-il exister aucune sympathie durable entre elle et lui ? Oui , j'ose le dire; oui, seul, je savais entendre Sapho; seul , je pouvais goûter tous les charmes de ce lan^

gage enchanteur qui semble planer sur la vie , et qui nous en révèle les plaisirs et les peines, comme si les dieux mêmes confiaient à l'homme les secrets de la terre. Elle s'est abaissée; le sort l'en a punie.

DIOTIME

Ah ! Phaon avait tant de charmes , qu'il semblait le modèle des héros que chante la poésie. Et , d'ailleurs , qui peut expliquer les mystères de l'imagination ?

ALCÉE

Cette imagination bizarre qui cherche le malheur, doit aisément le rencontrer, et les dieux sont justes envers Sapho, en lui ravissant les talents célestes dont elle n'a pas su faire usage.

DIOXIME.

Les dieux sont moins sévères que vous; un oracle prédit à Sapho qu'elle trouvera le repos sur le rivage de Leucade, auprès du temple d'Apollon. Elle vient dans ces lieux pour obéir à l'oracle. Vous, prêtre de ce temple, repousserez-vous celle que vous avez tant aimée?

ALCÉE

Non , sans doute. Puisse-t-elle rentrer dans ce sanctuaire où ses lauriers sont suspendus; oi^i sa lyre, accordée par la main même d'Apollon, peut encore étonner l'univers !

Ah ! je ne l'espère plus ; elle écarte tout ce qui lui rappelle sa gloire. IMa fille seule, Cléone, à peine âgée de quinze ans , l'intéresse encore : il semble qu'elle se repose dans son entretien, et que la candeur de cet âge ait pour elle quelques charmes. Cléone est enthousiaste de son talent ; depuis qu'elle vit , elle l'admire : mais la douleur de Sapho l'accable , et souvent je me reproche de la laisser témoin de cet égarement du génie, qui semble dévoiler à nos regards les plus redoutables secrets de la fatalité. Mais qui pourrait se résoudre à laisser Sapho sans appui ! Alcée , vous qui l'avez aimée, vous qui pouvez vous élever à ses plus hautes pensées, ne sauriez-vous lui faire quelque bien.''

ALCÉE

Je ferai tout pour y parvenir : je dompterai le ressentiment qu'un amour dédaigné devrait m'inspirer. C'est comme pi-être d'Apollon que Sapho doit m'entendre; c'est au nom de ce dieu que j'essayerai de rappeler dans son âme le culte des beauxarts, cet enthousiasme de la nature, qui seul peut soulager le cœur de ses peines. Mais je vois Cléone. Ah! que ses regards sont tristes! Faut-il que si jeune elle reçoive une impression si profonde des malheurs de cette vie?

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