DIOTIME, ALCÉE, CLÉONE
DIOTIME
Ma fille, Sapho va-t-elle bientôt venir?
CLÉOAE.
Elle erre sur le rivage, et ses yeux sont fixés sur les flots qui baignent les bords de la Sicile.
ALCÉE
Ne sent-elle pas le désir d'approcher du temple d'Apollon?
CLÉONE
On dirait qu'elle le fuit, parce qu'il lui rappelle sa gloire passée. Trois fois je l'ai vue près de ces lieux, et trois fois elle s'en est éloignée avec effroi, comme si les rayons du dieu dont elle a desservi les autels étaient pour elle un reproche.
ALCÉE
Ah! sans doute, ils l'accusent. Sapho devait-elle donner son cœur à un homme indigne de l'admirer?
CLÉONE
Ils s'aimaient; pouvaient-ils ne pas s'entendre? Sapho daigne bien me parler.
ALCÉE
Phaon aimait Sapho , et il l'a cruellement abandonnée !
DIOTIME
On dit qu'à la fête de Mitylène, oii tu étais, Cléone , une jeune beauté frappa les regards de Phaon , et que , depuis ce temps , il résolut de s'éloigner de Sapho.
CLÉONE
Ah ! que cette jeune fille est à plaindre d'avoir causé le malheur de Sapho !
DIOTIME
La connais-tu ?
Si je la connaissais , je garderais à jamais ce funeste secret. Ah ! qui voudrait être préférée à Sapho? qui ne rougirait pas de l'être? qui ne repousserait pas loin de soi l'hommage qu'un ingrat lui ravirait?
ALCÉE
Jeune fille, que dis-tu? quel soupçon tu fais naître dans mon esprit !
CLÉONE
Gardez le silence; n'abusez pas des dons qui vous révèlent les pensées des mortels.
ALCÉE
Et tu es l'amie fidèle de Sapho ?
CLÉONE-
Oui, je lui suis fidèle; oui, son génie et ses malheurs remplissent mon âme de l'admiration la nluf
vive. Mais que puis-je pour elle, infortunée que je suis? {Jpart.) Hélas! je n'ai fait que du mal à ce que j'aime.
DIOTIME
Ne parle-t-elle point avec conflance de l'oracle qui lui promet le repos sur ces bords ?
CLÉONE
Quelquefois elle parle de repos; mais il semble toujours que ce soit le repos des morts qu'elle contemple. D'autres fois, elle attend Pbaon; elle assure qu'il reviendra : la moindre barque qui sillonne les flots lui parait annoncer son retour, et sa joie , dans de tels moments, fait plus de mal encore que n'en causait sa douleur.
ALCÉE
Et ne demande-t-elle pas quelquefois sa lyre? ne sent-elle pas quelquefois le besoin de relever son âme accablée , par ces divins accords qui semblaient descendre du ciel, et qui nous y reportaient avec elle?
CLÉONE
Sa lyre est entourée de cyprès ; elle l'a déposée sur un tombeau; et l'on dirait qu'elle prépare déjà le monument que la postérité doit élever à sa mémoire. Ah ! quel spectacle déchirant qu'un si beau génie abaissé par le malheur !
DIOTIME
Chère Cléone! je voudrais t'éloigner de cet objet de douleur; ce n'est pas à ton âge qu'il faut se laisser consumer par le poison de la mélancolie.
CLÉONE
Ah! ma mère, ne m'éloignez pas de Sapho! jamais je ne puis la quitter. Je le veux, je le dois. Vous ne savez pas....
DIOTIME
Que dis-tu ?
CLÉONE , à part.
Ciel! j'allais me trahir. {Haut.) Ah! ma mère, si vous me commandiez de ne plus être auprès de Sapho, vous me déchireriez le cœur. Vous craignez pour moi l'impression de sa tristesse ; ah ! si je dois vivre, ne faut-il pas apprendre à souffrir? ne faut - il pas surtout apprendre à consoler ceux qu'on aime?
Mon enfant , à ton âge, il n'est pas encore temps de connaître la douleur.
CLÉONE
Hélas ! ma mère , je pourrais déjà connaître le repentir! Comment donc ne suis -je pas encore dans l'âge de faire du bien?
DIOTIME
Ah ciel ! n'est - ce pas Sapho que j'aperçois sur le ri vase?
I, SCEAE iir.
CLEONE.
Oui, c'est elle. Je cours au-devant de ses pas.
ALCÉE
Dieux puissants! à cette marche chancelante, à ces regards abattus, qui reconnaîtrait celle à qui la Grèce voulait décerner une statue, dans le parvis même du temple d'Apollon! Amour, comme tu te ris des mortels et des dieux !