DIOTIME ET CLÉONE
CLÉONE
]Ma mère , ma mère , écoutez-moi ; il faut que mon cœur s'ouvre à vous : je ne puis supporter plus longtemps le trouble qui me poursuit. Ma mère, consolez votre enfant,
DIOTIME
Quel est le sentiment qui t'agite? Aurais -tu quelque secret pour ta mère ?
CLÉONE
Oui , je vous ai caché ce que je voudrais me cacher à moi-même. Dans cette fête de Mitylène où Phaon a oublié Sapho , c'est moi , malheureuse ! c'est moi qui ai frappé ses infidèles regards.
DIOTIME
Quoi! tu serais la rivale de ton amie !
CLÉONE
Le ciel m'est témoin que je n'ai rien fait pour captiver l'imagination de Phaon. J'étais avec ta sœur, à qui tu m'avais confiée; il vint m'inviter, et nous exécutâmes ensemble cette danse brillante qu'on a surnommée le labi/rinthe de Crète. «Jeune fille, me dit-il, que tes pas sont légers ! Atalante ne charmait pas comme toi les yeux de l'amant qui cherchait à retarder sa course. » Je l'écoutai quelques instants, car je ne le connaissais pas ; il me suivit pendant toute la fête; il voulut savoir mon nom et le tien, et me déclara qu'il était résolu de m'unir à lui, si j'y consentais. C'est alors qu'il se nomma, et que j'appris qu'il était ce Phaon dont Sapho m'avait entretenue tant de fois. Alors je lui rappelai ses liens avec elle; il rougit et baissa les yeux. « Jeune fille, me dit-il, je ne puis plus l'aimer après t'avoir vue ; — et moi, lui répondis-je, je ne recevrai jamais les hommages de celui qui peut être infidèle à la femme la plus digne de l'admiration et de l'amour. » A ces mots je l'ai quitté, et, depuis ce jour, je ne l'ai point revu.
DIOTIME
C'est le lendemain de cette fête qu'il a quitté Sapho, et qu'il est parti pour la Sicile?
CLÉONE
Hélas !
DIOTIME
Et Phaon avait-il su te plaire?
CLÉONE
Quand je le croyais libre, quand il me demandait
SAPHO, ACTE II, SCEr^E 111.
de s'adresser à toi, ma mère, il me semble que j'aurais facilement compris comment il était cher à Sapho.
DIOTIME
Ah ! ma fille, que dis-tu? et comment as-tu pu me cacher le penchant qui naissait pour la première fois dans ton cœur?
CLÉONE
Je le cachais à Sapho ; pouvais-je le révéler à personne ? Je me flattais que ces malheureux instants seraient ensevelis dans un éternel oubli , et qu'en consacrant ma vie à Sapho, j'expierais le malheur d'avoir été la cause innocente de ses peines ; mais un incident nouveau vient renverser toutes mes espérances.
De quoi s'agit-il ?
C LEONE
Un Sicilien qui est venu sur ces bords, conduit par les matelots que Sapho a interrogés, vient de me rencontrer sur le rivage ; il a fléchi le genou en me voyant , et m'a dit : « Cléone , car ce ne peut être que vous, Phaon doit arriver aujourd'hui de Sicile ; il veut vous revoir, et mourir si vous êtes inflexible ; j'ai promis de vous annoncer son arrivée : adieu. » Je suis restée comme immobile à la même place ; j'ai vu Sapho de loin, sans oser m'aj)procher d'elle ; il me semblait que j'étais perfide envers Sapho qui m'est si chère. Aucune de mes actions n'est blâmable, du moins je le crois ; mais l'innocence ne suffit pas pour tranquilliser le cœur.
DIOTIME
Il faut , s'il se peut , cacher à Sapho l'arrivée de Phaon.
CLÉO.\E
Non, c'est assez feindre : non, je veux tout révéler.
DIOTIME
Tu vas lui ravir les douceurs qu'elle a trouvées dans ton amitié : ne sais-tu pas que la générosité d'une rivale préférée rend son triomphe encore plus cruel ?
CLÉONE
IVon, tant qu'il ne s'était rien passé que dans mon cœur, j"ai pu taire à Sapho ces secrètes pensées , qui auraient empoisonné les consolations qu'elle puisait dans mon attachement pour elle ; mais à présent je saurais le retour de Phaon, et je le lui laisserais ignorer! Non, ne l'exigez pas; non, ma mère, je ne puis.
DIOTIME
Attends au moins qu'Alcée ait essayé de l'engager à concourir pour être couronnée prêtresse
d'Apollon. Comment pourrait-elle se faire entendre dans cette fête, si tu lui confiais le terrible secret que tu viens de me révéler ?