‹ OEuvres posthumes de Madame la Baronne de Staël-Holstein. Précédées d'une notice sur son caractère et ses écritsChapitre 282 sur 312 · II, SCENE VI · texte numérisé non relu

II, SCENE VI

CLÉONE

Sapho, le moment approche où l'on va venir vous entendre; écartez de vous ces pénibles souvenirs.

SAPHO

Ah! Cléone, tu n'asjamais aimé; jamais tu n'as connu l'amour ; tu ne pourrais , si tu le connaissais , me parler de l'éloigner de mon cœur.

CLÉONE

Ah ! qui vous dit que je n'aie jamais connu l'amour, et que jamais surtout je n'aie su le vaincre?

Que dis -tu? d'où vient que ton visage si jeune exprime déjà des sentiments profonds et contenus? Chère enfant, as -tu déjà senti les regrets, cette puissance terrible qui arme notre pensée contre nous-mêmes?

CLÉONE

Ah ! Sapho , tu me demandes si je n'ai pas de regrets! Ne t'ai -je pas vue heureuse, et l'es -tu maintenant? N'y a-t-il pas eu des jours de mon enfance dans lesquels je ne me doutais pas de l'avenir? Ma mère et toi vous remplissiez mon cœur de si douces jouissances! J'admirais ton génie, sans savoir ce qu'il te fait souffrir, et je croyais que ton sublime langage ne coûtait pas plus à ton âme que le parfum à la fleur,

SAPHO

L'amour est tout à la fois la source du talent et la puissance qui le consume. Ah! Cléone, choisis un ami fidèle, et confie -lui tes jeunes années; ne vois que lui sur cette terre ; ne cherche point les lauriers dont j'ai pu ceindre ma tête; ne les cherche point.

CLÉONE

Sapho, c'est toi qui condamnes ta propre gloire!

SAPHO

Vois l'état oii je suis; le génie des. femmes est comme un arbre qui s'élève jusqu'aux nues, mais dont les faibles racines ne peuvent résister à la tempête. Cléone , Cléone , cherche un abri auprès de tes pénates, et loin des temples où régnent seulement la gloire et la beauté.

CLÉONE

Ma mère revient, suivie de tes esclaves. Sapho, laisse-moi tresser tes cheveux.

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