SÂPHO, ACTE III, SCENE I
les vallons de l'Elysée, et rêvent ainsi le charme de la douce et trompeuse existence. Achille ne regrette point d'avoir péri dans sa jeunesse. Homère ne l'a-t-il pas revêtu de l'avenir.' ne lui at-il pas donné des siècles sans nombre, en échange de quelques années.' O célébrité du génie! qui pourrait te dédaigner.' quelle harmonie que celle des louanges des mortels ! quel monument que leur souvenir ! est-il une terre féconde, est-il un ciel serein qui vaillent la joie qu'excite dans le cœur cette imagination sublime dont la voix retentit en nous comme celle du destin ! »
ALCÉE
Sapho , regarde les transports que tes chants ont fait naître! Sapho, reçois la couronne, et fléchis les genoux devant le dieu qui te l'offre par ma main.
{Il place une couronne de laurier sur la tête de Sapho.)
DIOTIME
Ah ! que de tristesse dans les regards de Sapho ! comme elle est étrangère à la gloire dont elle jouit !
CLÉO>"E
Ses regards sont tournés vers la mer : qu'y voitelle .' 0 ciel ! Phaon approcherait-il de ces bords .'
ALCÉE
Sapho, reprends ta lyre, et, selon l'antique usage, remercie les dieux du nouveau bienfait qu'ils viennent de t' accorder.
SAPHO
« Oui, je les remercie. Mais de quoi .' Le bonheur n'a point approché de mon âme. Apollon ne saurait l'accorder ; c'est le dieu de la mer qui peut ramener le calme dans mon cœur. Apollon , tu ne donnes qu'un vain laurier ; et lui , ce dieu des ondes, ne peut-il pas conduire une barque dans le port ? C'est lui que j'adore ; c'est lui dont je veux être la prêtresse. ]N'a-t-il pas un palais dans le sein de la mer ? qu'il m'y donne un asile , et là je charmerai par mes chants les Kaïades étonnées. Froides Muses , qui n'avez pas su me rendre chère à ce que j'aime, quel culte voulez-vous de moi .' »
DIOTIME
Sapho, que dites-vous?
ALCÉE
En blasphémant le dieu qui vient de te couronner, sais-tu donc à quels malheurs tu t'exposes?
SAPHO
Les mortels et les dieux ne sont-ils pas sortis d'une même tige?
ALCÉE
A qui dois-tu ton génie ?
SAPHO
A cette âme qui ma dévore, à l'amour, au mal-
heur ! Fatal présent que ce génie, qui semble, comme le vautour de Prométhée , s'acharner sur mon cœur! — 0 Vénus! divinité plus douce que celle que j'ai servie, c'est à toi, c'est à toi désormais que je veux me consacrer; tes timides colombes me tiendront lieu de l'aigle qui contemplait avec moi le soleil. Tu es la déesse de la beauté, tu es la déesse de celui que j'aime; tu plaindras ma faiblesse, tu m'aideras à plaire à celui que mes inutiles talents n'ont pu captiver. — Vénus est sortie du sein de l'onde , et c'est dans l'onde aussi que j'espère me plonger. — Prêtre d'Apollon, reprenez votre couronne ( elle ôte sa couronne ) ; à peine a-t-elle touché ma tête , qu'un froid mortel a parcouru mes veines : c'était comme victime que je
me sentais couronner Ah! loin de lui, que
voulais-je faire? à quoi vou!ais-je prétendre? Pourquoi m'approcher du dieu du jour? c'est la nuit qui me protège; c'est elle qui couvre d'un voile tous les objets de la nature , et ne laisse que lui dans mon cœur. Adieu, ma lyre; adieu, soleil; adieu, toutes les fleurs de la vie. — Pourquoi m'avez-vous exposée aux regards? ne saviez-vous pas que ma raison était troublée , et ne valait-il pas mieux me laisser descendre dans les abîmes , où j'aurais emporté ma gloire, que de montrer à tous les regards ma honte et ma faiblesse? Vous l'avez voulu; c'en est fait. Adieu.
( Elle sort. )
DIOTIME
Trop malheureuse Sapho !
ALCÉE
Ah! quelle funeste issue d'un jour qui avait commencé sous de si brillants auspices ! Allons dissiper, par nos sacrifices, la douleur que ressent le dieu de Tharnionie , de se voir méconnu par celle qu'il préférait à tous les mortels.