CHAPITRE XXIII
Acceptation de la constitution, appelée constitution de 1791.
Ainsi finit cette fameuse assemblée qui réunit tant de lumières à tant d'erreurs , qui a fait un bien durable, mais un grand mal immédiat, et dont le souvenir servira longtemps encore de prétexte aux attaques des ennemis de la liberté.
Voyez , disent-ils , ce qu'ont produit les délibérations des hommes les plus éclairés de France Mais aussi pourrait-on leur répondre : Songez à ce que doivent être les hommes qui, n'ayant jamais exercé aucun droit politique, se trouvent tout à coup en possession d'une jouissance funeste à tous les individus, le pouvoir sans bornes; ils seront longtemps avant de savoir qu'une injustice soufferte par un citoyen quelconque , ami ou ennemi de la liberté, retombe sur la tête de tous; ils seront longtemps avant de connaître la théorie de la liberté, si simple quand on est né dans un pays où les lois et les mœurs vous l'enseignent , si difficile quand on a vécu sous un gouvernement ar-
bitraire, où rien ne se décide que par les circonstances, et où les principes leur sont toujours soumis. Enfin , dans tous les temps et dans tous les pays, faire passer une nation du gouvernement des cour^ à celui de la loi, c'est une crise de la plus grande difficulté, lors même que l'opinion la rend inévitable.
L'histoire doit donc considérer l'assemblée constituante sous deux points de vue : les abus qu'elle a détruits, et les institutions qu'elle a créées. Sous le premier rapport, elle a de grands droits à la reconnaissance de la race humaine; sous le second , les plus graves erreurs peuvent lui être reprochées.
Sur la proposition de ^I. de la Fayette, une amnistie générale fut accordée à tous ceux qui avaient pris part au voyage du roi , ou commis ce qu'on peut appeler des délits politiques. Il fit décréter aussi que tout individu pourrait sortir de France et y rentrer sans passe-port. L'émigration était alors déjà commencée. Je distinguerai dans le chapitre suivant l'émigration politique de l'émigration nécessaire qui eut lieu plus tard. Mais ce qu'il importe de remarquer, c'est que l'assemblée constituante rejeta toutes les mesures qui lui furent proposées pour entraver la liberté civile. La minorité de la noblesse avait cet esprit de justice, inséparable du désintéressement. Parmi les députés du tiers état, Dupont de Nemours, qui a survécu, malgré son courage, Thouret, Barnave, Chapelier, et tant d'autres , qui ont péri victimes de leurs excellents principes , ne portaient certainement dans les délibérations que les intentions les plus pures. Mais la majorité tumultueuse et ignorante eut le dessus dans les décrets relatifs à la constitution. On était assez éclairé en France sur tout ce qui concernait l'ordre judiciaire et l'administration; mais la théorie des pouvoirs exigeait des connaissances plus approfondies. C'était donc le plus pénible des spectacles intellectuels, que de voir les bienfaits de la hberté civile mis sous la sauvegarde d'une liberté politique sans mesure et sans force.
Cette malheureuse constitution, si bonne par ses bases et si mauvaise par son organisation , fut présentée à l'acceptation du roi. Il ne pouvait certainement pas la refuser, puisqu'elle terminait sa captivité; mais on se flatta que son consente- I ment était volontaire. On fit des fêtes, comme si 1 l'on s'était cru heureux ; l'on commanda des ré- I jouissances pour se persuader que les dangers étaient passés; les mots de roi, d'assemblée représentative, de monarchie constitutionnelle, ré-
pondaient au véritable vœu de tous les Français. On crut avoir atteint la réalité des choses , dont on n'avait obtenu que le nom.
On pria le roi et la reine d'aller à l'Opéra; leur entrée y fut célébrée par des applaudissements sincères et universels. On donnait le ballet de Psyché; au moment où les Furies dansaient en secouant leurs flambeaux , et où cet éclat d'incendia se répandait dans toute la salle, je vis le visage du roi et de la reine à la pâle lueur de cette imitation des enfers , et des pressentiments funestes sur l'avenir me saisirent. La reine s'efforçait d'être aimable, mais on apercevait une profonde tristesse à travers son obligeant sourire. Le roi, comme à son ordinaire, semblait plus occupé de ce qu'il voyait que de ce qu'il éprouvait; il regardait de tous les côtés avec calme, et l'on eût dit même avec insouciance ; il s'était habitué , comme la plupart des souverains, à contenir l'expression de ses sentiments, et peut-être en avait -il ainsi diminué la force. L'on alla se promener après l'opéra dans les Champs Élysées , qui étaient superbement illuminés. Le palais et le jardin des Tuileries n'en étant séparés que par la fatale place de la Révolution, l'illumination de ce palais et du jardin se joignait admirablement à celle des longues allées des Champs Élysées, réunies entre elles par des guirlandes de lumières.
Le roi et la reine se promenaient lentement dans leur voiture, au milieu de la foule, et chaque fois qu'on apercevait cette voiture, on criait : /'Ice le roi! jMais c'étaient les mêmes gens qui avaient insulté le même roi à son retour de Varennes , et ils ne se rendaient pas mieux compte de leurs applaudissements que de leurs outrages.
Je rencontrai, en me promenant, quelques membres de l'assemblée constituante. Ils ressemblaient à des souverains détrônés , très-inquiets de leurs successeurs. Certes, chacun aurait souhaité, comme eux , qu'ils fussent chargés de maintenir la constitution telle qu elle était, car on en savait assez déjà sur l'esprit des élections pour ne pas se flatter d'une amélioration dans les affaires. Mais on s'étourdissait par le bruit qu'on entendait de toutes parts. Le peuple chantait , et les colporteurs de journaux faisaient retentir les airs en proclamant à haute voix la grande acceptation du roi, la coîistifufion monarchique , etc., etc.
Il semblait que la révolution fût achevée, et la liberté fondée. Toutefois l'on se regardait les uns les autres comme pour obtenir de son voisin la sécurité dont on manquait soi-même.
L'absence des nobles surtout ébranlait cette sé-
CONSIDERA.TIONS
curité , car il ne peut exister de monarchie sans que la classe aristocratique en fasse partie; et, malheureusement les préjugés des gentilshommes français étaient tels, qu'ils repoussaient toute espèce de gouvernement libre; c'es.t à cette grande difficulté qu'il faut attribuer les défauts les plus graves de la constitution de 1791. Car les seigneurs propriétaires n'offrant aucun soutien à la liberté , Ja force démocratique a pris nécessairement le dessus. Les barons anglais , dès le temps de la grande charte, ont stipulé les droits des communes, conjointement avec les leurs. En France, les nobles ont combattu ces droits, quand le tiers état les a réclamés; mais , n'étant pas assez forts pour lutter contre la nation, ils ont quitté leur pays en masse, et sont allés se joindre aux étrangers. Cette résolution funeste a rendu alors la monarchie constitutionnelle impossible, puisqu'elle en a détruit les éléments conservateurs. Nous allons développer les suites nécessaires de l'émigration.
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