‹ Œuvres posthumes de RulhièreChapitre 66 sur 70 · o mSTOIHE DS L^AKAHCHIE · texte numérisé non relu

o mSTOIHE DS L^AKAHCHIE

mois, ils eurent chaque jour, en se séparant, la crainte de s^étre vus peut-être pour la dernière fois.

Mais dëjà Bestuchef , leur confident et leur* unique soutien , sentait toutes les approches de là disgrâce. Sa souveraine , quoique toujours indécise, ne lui montrait plus qu^un visage glacé. Les courtisans évitaient avec soin sa rencontre. Il résolut de s^enfermer pour laisser passer cette tempête. Il voulut imiter un de ses prédécesseurs , qui , abandonnant toutes les affaires à ses rivaux , contrefit le malade un an entier pour leur donner Fespérance prochaine de sa mort, laisser leur crédit s^épuiser , et attendre les vicissitudes de la cour. Mais les deux ambassadeurs réunis redoublèrent d'efforts pour lui enlever cette dernière ressource ; et enfin troiâ ordres consécutifs» le forcèrent à se rendre au conseil. Il disait à ses confidents : (c Vous le voyez , dès qu^une affaire importante » survient, ils sont obligés d'en revenir à moi. » Mais à peine fut-il entré dans la salle du conseil, on lui demanda ses cot*dons et son épée. Il pâlit, et dit : « Que la volonté de l'impératrice soit » faite. » 11 eut d'abord son hôtel pour prison, et choisit pour asile une cave , dont , pendant sa fortune ; il avait fait un lieu de plaisir, et dont tous les tonneaux étaient liés de cerceaux

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d^argent. Il «'en sortit que pour être conduit en exil dans ses terres.

Poniatouski ; par cette disgrâce , perdit son seul appui ; et peu de temps après , le prince Charles de Saxe ne put se refuser aux instances qu'il reçut de toutes parts, et aux prières même du grand-duc , d'écrire au roi son père , pour l'engager à rappeler une seconde fois Poniatouski: Le comte Brulh, tour-à-tour complaisant pour tous les partis , obéissant toujours aux craintes présentes, l'ayant aussitôt rappelé, fit ainsi, par ses alternatives de condescendance, tout le mal qui pouvait être fait, et s'exposa aux justes ressentiments de tous ceux à qui successivement il avait eu dessein de plaire.

Les deux amants, séparés dans le premier feu de leur passion, donnèrent l'un et l'autre le plus grand éclat à leur douleur. Poniatouski se jeta tout en pleurs aux genoux du prince de Saxe , et lagrande-duchèsse aux pieds de l'impératrice ; mais leurs instances tardives ne furent point écoutées. Poniatouski rapporta à son père une lettre de la grandé-duchesse qui contenait ces mots : « Charles XII a distingué votre mérite ; » je saurai distinguer celui de vôtre fils et l'éle- » ver peut-être au-dessus de Charles XII lui- » même. » Le vieux comte Poniatouski enferma cette lettre dans une espèce de scapulaire, et

tout le reste de sa vie il la porta ainsi sur sa poitrine. La grande-duchesse, déjà livrée à d^im* placables ressentiments contre la France et FÂutriche , et contre leurs ambassadeurs , nHgnora pas la part que le prince Qiaiies avait prise à ce nouveau rappel. Elle le menaça de Fen faire repentir. La violence et la hauteur qu'elle mit dans cet entretien , le força de lui répondre avec une égaie fierté. On voyait , à leur vivacité mutuelle , que Fun se flattait de rester toujours indépendant , et Fautre d^exercer bientôt un pouvoir sans bornes. Cette cour était alors comme Fintérieur dVn théâtre où la fortune préparait en secret tous les ressorts qui devaient exécuter bientôt ses jeux les plus bizarres.

Cependant la déclaration d'Elisabeth sur la perpétuité de Fexil de Biren^ et sa recommandation en faveur du prince Gbarles , avaient été remises solennellement au roi de Pologne , au moment où la diète ^'assemblait. Cette diète ayant été rompue , comme toutes les précédentes/le roi convoqua aussitôt à Varsovie une assemblée du sénat Les princes Czartorinski craignaient cet établissement de la maison de Saxe en Courlande ; ils appréhendaient que ce trône ne Im servît un jour de degré pour monter une troisième fois sur celui de Pologne.

Assurés d'étrie protégés en Russie par rhéritière de cet empire , ilsn^ignoraientpas qu^elle n^avait encore dans le gouvernement aucun crédit; mais les événements que la santé chancelante d^Elisabeth faisait prévoir , entretenaient leurs espérances, et forçaient déjà leurs ennemis à de grands ménagements pour eux. D'ailleurs , pour s'opposer à tous les projets de la cour , il leur suffisait de leur propre puissance, de la constance inflexible de leur caractère , de la liberté des opinions dans ces grandes assemblées, où le prétexte du bien public leur offrait toujours une occasion favorable de se livrer à leurs animosités, et de confondre leurs chagrins avec les intérêts et les plaintes de la nation. Dans cette assemblée du sénat, le prince Michel Czartorinski , grand-chancelier de Lithuanie, soutint « que la Courlande était un fief non pas » seulement du trône, mais de la république ; » que jamais , en aucun cas important , les rois >» de Pologne n'avaient transigé au sujet de ce » duèhé sans le concours d'une diète ; que tels » étaient les serments du roi en montant au » trône , les conditions même auxquelles il ré- » gnait; que si , dans le désordre de ces temps » malheureux, ces assemblées se séparaient » chaque fois sans parvenir à prendre aucune » résolution, c'était une calamité générale à

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» laquelle un fief dépendant de la république

» n^était pas moins soumis que les autres pro-

» vinces ; qu'à la vérité , en 1 786 , une diète avait

» donné au roi le pouvoir de conférer ce fief^

» mais non le pouvoir de le conférer dans toutes

» les vacances, encore moins le pouvoir d^en

i^ destituer à son gré le nouveau possesseur, et

» de ravir à ses enfants le droit de lui succéder ;

^> que le duc Biren et sa famille ne pouvaient

» perdre de pareils droits, sans avoir subi toute

» la rigueur d'un procès criminel, et d'un ju-

» gement légal ; que la déclaration d'une puis*

» sauce étrangère n'équivalait point à cette pro-

» cédure juridique ; qu'il voulait bien croire mé-

'> ritées les disgrâces que cette famille éprou-

» vait en Russie ; mais que d'examiner si à de

» tels malheurs se mêlait quelque crime de.félo-

» nie envers la république , c'était un droit ré-

» serve à la république elle-même ; que la Rus-

» sie , en annonçant comme éternelle la pros-

» cription de ce duc et de sa postérité, se fon-

» dait sur des raisons d'état, sorte de jurispru-

» dence heureusement inconnue dans les pays

» libres, et toujours variable dans les pays

» même où l'autorité n'a besoin que de ce mot

» pour motiver ses rigueurs ; que les années ,

» les événements, les changements de règne

» amèneraient enRussie d'autres raisonsd'état;

» que cette cour demeurerait tou joursmaîtresse » de faire revivre à son gré les droits d'une fa- » mille qui continuerait d'habiter en Russie ; » enfin qu'on ne saurait trop admirer l'inipru- » dence des ministres qui s'engageaient, non » pas avec audace , mais avec légèreté , dans » une affaire si dangereuse. » Trois sénateurs de cette famille, et deux de ses partisans; se joignirent à l'opinion du grand-chancelier de Lithuanie. Tous les autres sénateurs , au nombre de cent vingt -huit, opinèrent « que la cons- » titution de 1786 ayant laissé au roi le libre » choil d'un nouveau duc de Courlande , et de- » puis cette époque toutes les assemblées de la » nation ayant été rompues, le roi avait toujours » cette constitution pour règle. » Il accorda donc au prince Charles les diplômes et Tinvestiture de ce duché ; mais soit légèreté , soit fausse prudence et dessein d'intéresser la Russie elle-même à soutenir cette nouvelle investiture, il reconnut dans ses écrits les droits du duc Bireu et de sa famille comme légitimes, et donna pour fondement aux droits du duc Oiarles, la seule déclaration de l'impératrice que la personne et la famille de Biren ne seraient jamais relâchées.

Le nouveau duc de Courlande se flatta bientôt d'avoir acquis un grand parti dans la républi-

que, par une démarche qui n'était pas elle-même sans imprudence. Aussitôt qu'il eut obtenu cette couronne , il se pressa d'en faire secrètement hommage à une jeune polonaise qu^il choisit pour épouse , Françoise de Gorvine Krasinska , 4ont la beauté justifiait cette passion, et dont la vertu mérita cette alliance. Il crut que la souveraineté le rendait, en quelque sorte , indépendant du pouvoir paternel , et ne demanda point le consentement du roi , son père , pour un mariage que la fierté de la maison de Saxe eût regardé comme inégal. Cette union tou« jours ignorée du roi fut d'ailleurs consacrée par toutes les formalités qui pouvaient la rendre indissoluble. Toute la nation en fut instruite quoique la nouvelle épouse conservât son pro-pre nom , et continuât de vivre chez ses parents ; et il est remarquable, que malgré les haines publiques qui animaient un grand nombre de Polonais contre la cour , ib n'imaginèrent jamais de troubler par cette odieuse délation la paix de la famille royale et la faveur constante que le roi marquait à son fils. Plusieurs maisons alliées par ce mariage au nouveau duc de Courlande,s'attachèrentàsesintéréts,etleur influence lui donna un si grand nombre de partisans, qu'il crut pouvoir désormais élever ses vues jusqu'à l'espérance de succéder au roi son père.

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Pendant ce temps, une armëe de cent mille Russes séjournait dans les provinces polonaises; et Brulh les regardant comme les vengeurs de son maîtfe , ne pouvant plus acheter la faveur de <:ette cour que par un dévouement aveugle, se prétait à toutes leurs vexations. Enhardis par cette connivence , ils demandèrent qu'on leur livrât la ville de Dantzick , la seule ville forte de ces Contrées, afin d'avoir, disaient-ils, une retraite assurée si la fortune voulait qu'ils éprouvassent des malheurs. La cour s'inquiéta enfin de cette demande , et tandis qu'elle employait publiquement son crédit pour résoudre les magistrats de cette ville à recevoir une garnison russe , elle les faisait secrètement exhorter à s'y refuser. Mais toute la Pologne ignora ces insinuations secrètes; et l'opinion que la république était trahie par la cour s'établissait de plus en plus dans tous les esprits, et y jetait à -la -fois l'indignation et le découragement. L*armée russe vint, avec ses canons de siège, camper sur les glacis de Dantzick. Les magistrats , pour réponse , firent mettre leurs canons en batterie, choisirent un brave Suédois pour commander leur garnison , enrégimentèrent leur bourgeoisie , remplirent leurs magasins , et sans aucun espoir de secours, ils attendireiït les événements.

De simples bourgeois d'une ville . commerçante, donnaient ainsi à un premier ministre rexemple d'une noble fermeté.

Elbing, Thom et d'autres villes, qui ne pouvaient s'opposer, par la force, à cette espèce d'invasion, furent livrées aux Russes pour y établir des magasins, et en faire des places d'armes. Cette armée, sans argent, sans crédit, et dépourvue de tout, se trouvait forcée à vivre de brigandage : et d'ailleurs, par quelle discipline contenir toutes ces nations du nord de FAsie, ne connaissant d'autre guerre que la .dévastation, ne recevant d'autre solde que le pillage , les uns habitués à mener en main deux chevaux destinés à emporter le butin, les autres nus comme les sauvages, et en ayant les mœurs et la férocité ?

Dans les premiers plans de cette guerre , les Russes n'étaient entrés en Pologne que pour traverser rapidement ce royaume ; mais ils trouvaient dans la terreur qu'inspirait le roi de Prusse, un prétexte d'y perpétuer leur séjour. Us eurent cependant la gloire de vaincre les armées prussiennes , mais sans accélérer ni la fin de la guerre , ni la délivrance de la Saxe. Us durent cette gloire à la nécessité où était ce prince de marcher à eux aussitôt qu'ils approchaient de ses frontières , de les attaquer à

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des époques fixes, quelle que fut sa position et la leur, n^ ayant jamais assez de temps pour manœuvrer contre eux, parce qu'il était obligé de revenir aussitôt avec toutes ses forces contre Tarmée autrichienne. Il lui suffisait de leur livrer promptement, et quelque part où il les rencontrât, une sanglante bataille, qui les rendît, fussent-ils victorieux, inutiles à leurs alliés, pour le reste de la campagne. Leur ignorance lui présentant toujours quelque moyen facile de les enfermer de toutes parts, tantôt en les renversant sur leurs équipages , tantôt par de rapides manœuvres , que Taspcct du terrain lui inspirait, il les attaquait avec fureur, ordonnait à ses troupes de ne faire aucun quartier, aucun prisonnier, et s'attachait opiniâtrement à. Tespoir i[e massacrer leur armée entière. Mais une triste expérience lui faisait dire , « qu'ils sont plus durs à tuer que difficiles à vaincre. » Un étranger qui servait parmi eux , les voyant ainsi enfermés au commencement d'une de ces batailles , demanda à leur général où serait la retraite si on était battu. Là, répondit le Russe, en montrant la terre. Presque toujours le carnage était égal. L'armée russe vaincue , forcée de retranchements en retranchements, sans être jamais dispersée, reprenait les armes pendant qu'on la massacrait, et à son tour elle mas-

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sacrait ses vainqueurs. Le roi de Prusse ^ après avoir perdu une partie de Tannée qu^il con^duisait à cette horrible boucherie , les laissait hors d^ëtat de marcher en a^ant. Il revenait avec ses débris rejoindre ses autres dëtadiements. Il poursuivait alors, sans distraction, ses savantes campagnes, contre un ennemi également digne de son courage , et plus digne de son habileté ; et les Russes revenaient toujours passer Thiver, partie en Pologne et partie dans son royaume de Prusse , que Téloignement de cette contrée ne lui avait pas permis de défendre contre eux. Cest ainsi que se perpétuait, depuis six ans, leur séjour dans les provinces de la république.

Deux commissions, successivement établies par Fimpératrice , pour écouter les plaintes des Polonais, et accorder les indemnités qui étaient dues, ne furent qu^illusoires ; soit que la fourberie des généraux russes éludât Téquité de leur souveraine , soit plutôt que le manque total d^argent rendit cette équité toujours vaine ; mais la cour de Russie , par les dédommagements qu'elle reconnaissait devoir, et qu'elle ne cessait de promettre, acquérait sur le plus grand nombre des Polonais, le singulier avantage d'avoir une partie de leur fortune entre ses mains. Enfin ces républicains ne voyant plus

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de terme à leurs maux, parvinrent à se concerter ; ils envoyèrent de secrets émissaires au roî de Prusse , quoiquHl parût alors tout près de sa ruine. Us en envoyèrent aussi au kan des Tartares. Ils promirent, si ces deux princes «^engageaient à les soutenir, de surprendre les troujptes russes dans les cantonnements qu^elles occupaient en Pologne, et de dissiper toute cette armée.

Le comte Brulh entrevît ces mouvements d'impatience, c|s tentatives de ralliement, et sans se donner aucuns soins pour les préve-» nir , sans même chercher à pénétrer ce dont il s'agissait, il s'en rendit, en Russie, le délateur^, et saisit avec empressement cette occasion d'y dénoncer la noblesse polonaise ; mais avant d'exposer quels étaient ses desseins , il ne sera pas inutile de dire quelle était alors sa i^ituation.

Toutes ses possessions, en Saxe, avaient été dévastées. Ses riches domaines, ses maisons de plaisance, son palais de Dresde, n'existaient plus. Le roi de Prusse avait porté la fureur jusqu'à faire détruire tout ce que la guerre en avait épargné, tout brûler, tout ravager^ tout démolir. Une atroce perfidie du comAeBnilh avait attiré sur lui cette tempête. Q avait fait voler la nuit , avec de fausses clef$, lers chiffres^

a62 HISTOIBE DE L^ANARCHlË

les instructions, les correspondances du ministre prussien à Varsovie ; et il avait fait pari à toutes les cours de ce que la plus noire maBgnité lui avait suggéré, comme s'il Peut trouve dans ces correspondances. Devenu par-là Tobjet des vengeances personnelles du roi de Prusse, mais devenu par ses pertes même plus cher à son maître , ce dernier l'en avait dédommagé en Pologne , par une profusion de nouveaux bienfaits. U lui avait donné tout Papanage de la reine , qui , ayant eu vainement le courage de rester à Dresde, y était morte au milieu des outrages et des calamités. Cette mort ne laissant plus auprès du ^oi de libre accès qu^à Brulh seul, son crédit ne redoutait plus aucune concurrencera plupart des Polonais, indignés de ce que sa fortune et sa faveur ne cessaient ainsi de s'accroître dans les malheurs de son gouvernement, et le voyant accumuler sur sa tête tant de richesses et de dignités, se rappelèrent que Brulh , étranger dans leur république , n'y jouissait de ces grâces^ excessives que sur la foi d'une généalogie suspecte. Les réclamations s^élevèreiit de toutes parts ; mais la rupture des diètes les avait rendues vaines. Leur indignation et leur jalousie, qui s'étaient produites avec liberté, mais avec impuissance, et qu'il croyait pouvoir impunément^ braver , n'avaient «ervi

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qu^à Faigrir et à développer en lui un orgueil qui, jusque-là, ne s^était pas montré dans son caractère. Ce n^était plus ce ministre qu^on avait vu si souple, si insinuant, si flatteur, et dont on ne craignait que la douceur perfide ; c'était un favori altier, dont les dédains outrageants inspiraient un désir presque général de son humiliation et de sa chute , ss^ns que ses plus cruels ennemis pussent désormais en imaginer les moyens. Les événements de la guerre ajoutaient encore à Tivresse de sa présomption. Le roi de Prusse paraissait presque détruit. Six années de cette guerre avaient formé contre Itii des généraux dignes de le combattre. Toutes les provinces qu'il défendait, étaient ouvertes, et Brulh croyant voir la paix s'approcher, voulait profiter du séjour de l'armée russe en Pologne , pour faire décider la succession au trône en faveur de la maison de Saxe. Il donna donc à dessein de grandes inquiétudes à Pétersbourg, afin que la Russie envoyât au centre du royaume un corps d'armée qu'il voulait y avoir à sa disposition. De son côté , le grand avantage que la Russie voulait retirer de cette guerre , était de régler, avec cette république, les limites toujours indécises depuis leur traité de paix perpétuelle. Une demande si modérée en appa-' rence, cachait la prétention d'envahir, par le

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concours de toutes les puissances alliées , une grande province à Vorient de la Pologne ; et le roi eût facilité cette usurpation pour prix d'une électipn anticipée en faveur de l'un de ses 61s. Bnilh commença , pour cette élection , quelques trames parmi les seigneurs polonais» dans le même temps qu'il accusait à la cour de Russie la noblesse dé plusieurs palatinats d'être prête à se confédérer. Cette cour fit des déclarations menaçantes, et envoya aussitôt dans ces provinces douze mille hommes, avec ordre au général d'agir en tout de concert avec la cour de Varsovie.

Ainsi, par l'espérance d'une paix prochaine, et par le succès de cette nouvelle intrigue, Brulh voyait tous les revers de son maatre tourner en avantages. Les malheurs passés n'auraient prouvé que la faiblesse naturelle des deux états qu'il gouvernait. La restitution de la Gourlande , celle de la Saxe, la succession au trône de Pologne , également due à une alliance étrangère, auraient prouvé la sagesse de sa politique. Les succès trompeurs de son administration eh auraient couvert les fautes réelles. Son nom serait peut-être demeuré célèbre , et la suite inévitable de tant de fautes n'aurait troublé que les règnes suivants.

Mais toutes ces prospérités, toutes ces es-

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pérances n^étaient fondées que sur la bonté personnelle d^Elisabeth. La mort de cette princesse déconcerta , en un .moment , toutes ces frivoles mesures , et renversa une si vaine politique.

Pierre m , né en Holstein, d'une sœur d'Elisabeth, et souverain de ce duché, monta sur le trône de Russie. Le règne de ce prince en démence commença par quelques actions où il entrait de la grandeur et de la justice. Il rappela de Sibérie tous ces illustres exilés qui avaient fait autrefois la gloire de cet empire ; et ceux dont le tempérament robuste avait résisté aux rigueurs d'une captivité si longue, reparurent à cette cour ; tristes objets de curiosité pour une génération nouvelle , qui ne connaissait d'eux que leur gloire et leurs malheurs. Ces vieillards , au sortir de leur prison , demandèrent à quitter cet empire , mais la méfiance naturelle à ce gouvernement contre tous ceux qui ont connu son état intérieur, leur refusa cette liberté. Il leur fallut attendre, dans une fortune médiocre , dans l'abandon et dans roùbli, le dernier terme de leur vieillesse. Biren revint parmi cette foule ; et sa présence, qui rappelait d'horribles souvenirs, fit aussitôt prévoir de nouvelles calamités.

Pierre III, à peine monté sur le trône, res-

â66 HISTOIRE D£ L'ANARCmS

titua au roi de Prusse , sans aucune, condition , toutes les conquêtes faites par les armes russes. K II faut, disait-il, que chacun se console de ce » qu'il a souffert , rentre dans son bien et se » tienne tranquille. » La cour de Pologne, qui voyait s'évanouir par cette restitution toute espérance de dédommagement pour Tinvasion et la ruine de ses états héréditaires , qui perdait tout ]e fruit des intrigues commencées pour assurer à Fun de ses princes la succession au trône, à qui le retour de Biren annonçait les malheurs que le duc Charles allait éprouver en Courlande , n'osait cependant montrer ni ses regrets ni ses inquiétudes. Elle craignait que l'empereur ne s'en tînt offensé ; et dans le temps où on recevait, chaque jour, de si affligeantes nouvelles , on saisit l'occasion d'une fête annuelle pour donner, dans le palais du roi, des divertissements plus éclatants que de coutume.

On prêtait une oreille avide à tous les bruits publics , à toutes les sourdes rumeurs qui arrivaient de Russie, afin de chercher quelque règle dans la conduite qu'il fallait tenir, de prévoir où devait tourner le vent de la faveur, de suivre aussitôt cette route, et dé former d'utiles liaisons dans ce nouveau gouvernement. On apprit d'abord que l'impératrice, maltraitée

de son mari , évitée de tous les courtisans , vivait dans de perpétuelles alarmes ; et du moins on cessa d^appréhender tous ce que ses liaisons précédentes auraient fait redouter de son crédit. Bientôt on découvrit par quelles intrigues les grâces étaient obtenues , à quel taux était la fidélité de chaque courtisan ; on sut qu^un confident de l'empereur, après avoir trahi Bestuchef au moment de sa chute , et s'être vendu alors aux nouveaux favoris, se vendait aux Anglais sous le règne présent , et on forma le dessein d'acheter aussi ce ministre mercenaire. Dans le mépris que l'empereur marquait pour les Polonais , on conçut l'espérance qu'en lui $a(^rifiant la nation, on l'engagerait à protéger la cour ; et on résolut d'offrir aux puissances belligérantes de faciliter la réconciliation de leurs intérêts, en les aidant à prendre tous les dédommagements de la guerre sur la Pologne.

Une négociation de cette nature ne parut pas devoir être confiée à un simple résident qu'on entretenait alors à Pétersbourg ; on résolut d'y envoyer des ministres plus accrédités, et, pour ainsi dire , une ambassade solennelle. On fit partir deux fils du comte Brulh , sous prétexte de complimenter le nouvel empereur au nom du roi : démarche d'autant plus humiliante, que Pierre III , dans son mépris^ pour la cour de

Varsovie , n'avait point suivi pour clic seule Fusage établi en Europe , et n'y avait point envoyé notifier son avènement au trône. Us emportèrent secrètement un plein jpouvoir ppur tout offrir, pour tout signer. Mais Fempereur les reçut avec dédain ; et les courtisans ayant suivi Texemple du souverain , au lieu de l'accueil empressé que toute cette cour leur avait fait sous le dernier règne , ils ne rencontrèrent par-tout que froideurs et rebuts. Toutes les maisons où ils espéraient retrouver des amis, et renouer les trames de leurs anciennes intrigues , furent fermées pour eux. Les offres dont ils étaient secrètement chargés , leur attirèrent publiquement de nouveaux dédains ; ils attendirent vainement une réponse ; et le seul firuit de cette mission si éclatante et si humble , fut d'apprendre à la maison de Saxe que cette longue faveur dont elle avait )oui à Pétersbouig, était passée sans espoir de retour.

Les états de Courlande étaient alors assemblés. Dans les gouvernements libres, les mécontents ayant toujours droit de se plaindre, même quand la nation est heureuse et tranquille , tous les maux de' l'état sont connus, et toutes les craintes exagérées ; bien différents en cela des pays soumis à une autorité souveraine , où la flatterie exagère toujours le peu de bien qui s'y

fait, et où, même quand la nation souffre et se détruit j rétat est toujours peint comme florissant. Cette diète de Courlande, inquiète et mécoiftente, faisait au duc Charles, son souverain, plusieurs demandes qu^il craignait d^accorder : son refus animait cette assemblée contre lui. Dans ces conjonctures , un résident russe , que la feue impératrice avait accrédité par honneur auprès de ce prince , fut chargé de notifier aux états seulement , et sans faire aucune mention du prince , Tavénement du nouvel empereur, €t leur insinua de Fenvoyer complimenter. Les états ayant aussitôt nommé deux députés pour se rendre à Pétersbourg, le czar leur promit hautementde soutenir la noblesse dans ses droits; et il ajouta que la Courlande , professant la religion luthérienne , ne pouvait être gouvernée par un duc catholique. Le duc ayant de son côté envoyé un gentilhomme à Pétersbourg , le czar refusa de Fadmettre à son audience ; et partout où il le rencontra sur son passage, il ne lui marqua que des mépris. Le duc craignait qu^une diète si mal disposée, et qui devait espérer d'être si puissamment soutenue, ne prît contre lui de fâcheuses résolutions. Il se pressa de dissoudre cette assemblée , et dans Tespoir que la démence de Fempereur occasionerait bientôt un soulèvement en Russie , il prétexta, pour quitter la

Courlande jusqu'à cet événemeiit aise à pré-> voir , le besoin d'aller dans les pays étrangers prendre des eaux pour sa santé. Mais le retour de ce prince à Varsovie porta un coup mortel au roi de Pologne ; il parut plus accablé par le malheur de son fils , qu'il ne Tavait été de ses propres revers. 11 cessa de se montrer en public ; et le comte Brulh , afin de calmer les chagrins et les agitations de ce monarque, fut obligé de recourir aux grandes raisons tirées de la soumission qu'on doit avoir pour les décrets de la Providence.

L'enthousiasme que le czar avait conçu depuis long- temps pour le roi de Prusse, libre enfin d'éclater, ne pouvait s'asservir aux lenteurs et aux formes d'une négociation, et le grand-chancelier de Russie ayant voulu lui représenter qu'ildevaitapporterquelquesmesures au changement de ses alliances, reçut pour unique réponse : J^ous êtes un sot, et vous n 'êtes pas mon précepteur. Jamais la foi des traités ne fût plus ouvertement violée. Les mêmes Russes qui avaient combattu dans l'armée autrichienne , passèrent dans le camp ennemi. Ces deux cours attachées l'une à l'autre depuis deux cents ans par les liens de la politique, par ceux de l'habitude , par les services mutuels , furent désunies en un moment. La Russie , qui jus-

qu'aloris ne s^ëtait mêlée dans les affaires générales de FËurope que sous le crédit de la maison d^ Autriche , quitta enfin cette alliance ou elle ne jouait quW rôle subalterne ; elle devint, dans les nouvelles liaisons qu^elle contracta , la cour principale et dominante ; et le caprice d^un insensé produisit ou du moins accéléra cette grande révolution.

La nation polonaise, accoutumée depuis un ^siècle à fonder sa sécurité sur la jalousie réciproque de ses voisins, vit avec un juste effroi se former entre Tempereur de Russie et le roi de Prusse une alliance qui la menaçait véritablement de sa ruine. Elle trend)la que ces deux puissances également ambitieuses, convaincues également de sa faiblesse, n^eussent dès ce moment concerté entre elles la conquête et le partage de toutes ses provinces; mais des intérêts plus pressants et plus personnels occupaient alors ces deux souverains; Tun soutenait la guerre depuis sept ans contre FËurope presque entière conjurée contre lui ; et l'autre entraîné par des ressentiments héréditaires, était impatient de commencer une nouvelle -guerre, pour venger sur les Danois les querelles de ses ancêtres. D^ailleurs une sorte de générosité qui se mêlait dans la démence du czar , né lui permettait pas de penser à une entreprise aussi évi-

«rfL

^7^ HISTOIRE DE l' ANARCHIE

demment injuste ; et ses ministres, accoutumés à regarder la Pologne ccmime presque dépendante de la Russie , comme destinée à lui être de jour en jour plus assujettie, étaient bien loin d'en imaginer le partage. De son côté, le roi de Prusse , réparant à force de génie les dangereuses complaisances qu^il était obligé d'avoir pour un allié si utile et si redoutable, suivait encore le système de son père et de son aïeul , et trouvait plus de sûreté à laisser entre son royaume et cet empire , la Pologne faible, divisée, incapable de lui nuire, qu'il n'eût trouvé d'avantage à partager cette conquête avec un tel vobin. Si l'on étudie attentivement la conduite et le caractère de ce prince, peut-être sera-t-on porté à croire qu'il y a eu dans sa façon de penser plusieurs époques très- différentes ; qu'après les succès de la première guerre où il s'engagea dans sa jeunesse, il songea moins à étendre sa domination par de nouvelles conquêtes, qu'à assurer son indépendance personnelle , à se maintenir au niveau des plus grandes puissances , afin de ne recevoir la loi de qui que ce fût dans l'univers ; que parvenu à cette position , il jouissait en paix de son goût pour l'étude et pour les arts ; content de vivre au milieu des poètes et des philpsophes , se montrant toujours redoutable ^ pour être certain

d'être toujours tranquille ; et soit système , soit caractère, ne songeatit plus à jouer le personnage de conquérant. Si dans ce temps-là , il entreprit la plus terrible guerre , ce fut seulement quand il vit sa sûreté menacée de toutes parts, et quHl fallut prévenir la ligue qui se formait pour Faccabler. Ajoutons encore , en fondant cette observation sur quelqu'^s écrits de ce prince , que dans ce même temps , occupé de l'histoire ancienne , il respectait le génie des peuples libres ; qu'il avait pris d'eux une opinion qui l'eût empêché d'en attaquer aucun ; qu'il se persuadait que cette entreprise, en supposant même qu'elle fût suivie d'un succès rapide et complet , aurait rendu toute la durée de son règne inquiète , malheureuse , exposée à de perpétuels soulèvements , en butte à tous les projets du désespoir , et aurait donné de trop favorables occasions contre lui aux puissances dont la rivalité contenait son ambition ; mais , lorsque enfin la Russie se fut engagée dans des embarras sans terme et sans issue; quand la république de Pologne fut tombée dans une entière dissolution ; quand^ce prince, enhardi par ses propres succès , formé par une longue ha- Intude de la tyrannie , eut appris par le spectacle des affairés et des hommes de notre siècle, a y mépriser même la liberté , possédant d'ail- I.* i«

2'j/i HISTOIBE l>£ l' ANARCHIE

leurs comme le fruit de tout son règne, une force et une réputation qui ne lui laissaient plus rien à redouter ; alors seulement il adopta le projet d'envahir les plus belles provinces de cette république ; et tant par Thabileté de ses ruses et la sagacité de ses mesures , que par la terreur de ses armes , il força sans aucun danger ses ennemis eux-mêmes à concourir à son agrandissement.

Toutefois le traité qui établit d'une manière fixe Talliance de la Russie**et du roi de Prusse, contenait, relativement à la Pologne, trois con* ventions qui ont occasioné le désastre de ce pays , parce que la fortune mêla ensuite dans leur exécution toute la bizarrerie de ses caprices. La première était rengagement de réunir leurs efforts , pour placer , après la mort d'Auguste , un Polonais sur le trône. Cet engagement convenable aux véritables intérêts du roi de Prusse , était dicté en Russie, par une jeune favorite , la comtesse de Bruce, occupée de donner cette couronne au jeune prince Adam Czartorinski, qu'elle avouait encore pour amant malgré de nombreuses infidélités mutuelles. Nous ne raconterons point ici comment cette femme adroite , et qui , dans les fréquentes révolutions de son pays, souvent digraciée, revint toujours à la faveur, en prenant toujours pour

nouvel' amant , le frere , Tami, ou le confident du nouveau favori, était d^abord parvenue à toute laxonfiaace de la grande-duchesse en se liant avec ce jeune Polonais y ami et parent de Poniatousld^ ni comment elle sut acquérir tant de faveur encore sous le nouveau règne, en prenant aussitôt de semblables liaisons avec le ministre de Prusse, si puissant sur Fesprit du czar, Contentons-nous de remarquer que le crédit de ce dernier amant devait lui ser\'ir à donner à Tautre une couronne ; que toutes les affaires des Polonais en Russie ne tenaient plus alors qu^au léger fil de cette intrigue , et que cette première condition du traité entre les deux cours , qui donna bientôt cette même couronne au comte Poniatouski, avait eu cet autre Polonais pour objet.

La seconde convention était un engagement également réciproque de protéger en Pologne les dissidents et les Grecs. Cette autre convention exige aussi quelques mots d'éclaircissement. Depuis que les protestants avaient perdu en Allemagne leurs chefs et leurs protecteurs, d'un côté par Tépuîsement où la Suède était tombée , et de l'autre par le retour de la maison de Saxe à la religion catholique , le feu roi de Prusse, qui fondait une puissance nouvelle, avait saisi cette occasion d'accroître son crédit,

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et tâché de se substituer à leur place. Le roi, son fils , le seul prince qui ait donne à ses sujets l'exemple de ne pratiquer jamais aucun acte de religion, ne voulut cependant pas laisser échapper les avantages du rôle qui s^offrait a lui , et continuait de se donner faiblement pour protecteur à ceux qui réclamaient son appui: Un jeune baron Goltz ^ issu de dissidents polo-< nais , était son ministre auprès du czar : il fut le négociateur de ce traité ; et cet engagement, conforme à Tesprit qui régnait dans le ministère russe , et au dessein d'entretenir toujours des divisions en Pologne , fut pris dès lors entre ces deux cours.

La troisième condition était relative à la Courlande. L'empereur voulait donner ce duché à l'un de ses oncles, sur la cession volontaire ou forcée que Biren aurait faite de ses droits ; et il fut stipulé que le roi de Prusse laisserait à la Russie la libre disposition de cette principauté : stipulation étrange , puisque la Courlande ne devait, à aucun titre, dépendre d'aucun des contractants.

Sans avoir pénétré quelles étaient lès conditions de cette alliance, les Polonais sentirent qu'elle menaçait leur république de sa ruine ; et dans leurs justes alarmes , ils conunencèrent à prendre conseil entre eux, non dans ce sénat af-

iaibli par tous les choix de ce règne , et que le roi même n-osait encore convoquer ; mais dans le château de Bialistock, chez le grand-chancelier comte Branicki. Sa dignité , sa considération personnelle , et ses immenses richesses , attiraient continuellement autour de lui une foule de noblesse de toutes les provinces ; et depuis qu^en 1752, il s^était fait chef du parti que la France avait formé en Pologne , rien n^avait altéré ses sentiments , rien n^avait ébranlé ses résolutions. Ce parti était dissipé , et Branicki exposé à la double vengeance de la cour et des Russes ; mais: il repoussait avec fermeté toutes leurs menaces , toutes les indignes manœuvres du favori. Seul et sans faction , il avait cherché publiquement à dessiller les yeux du roi sur son ministre. Il ne doutait pas que ce même amour de la patrie, qm , autrefois, à la première lueur d'espérance , avait si promptement réuni tant de bons citoyens , ne les ralliât encore dès que la même espérance renaîtrait , ou que de nouveaux dangers menaceraient la patrie ; et en ef^ fèt , au premier avis de cette nouvelle alliance, une foule de zélés citoyens accourut de toutes parts à Bialistok. Les deux factions qui s'éiàient disputé la faveur des Russes , et qui n^avaient appuyé leur ambition que sur cette base fragile, désormais négligées par cette cour , perdaient

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également leur influence : et tous les vrais citoyens qui avaient prëcëdemment adhéré au parti formé par le comte de Broglie, repre* naient aussitôt Fascendant que, dans toute conjoncture critique, leur zèle , leur patriotisme, leurs vertus devaient naturellement leur donner. En un mot^ la vue de l'extrême péril où rétat paraissait exposé , rassemblait une se* conde fois le même parti. Le vœu unanime était que la république réunît toutes ses forces, que le roi revînt avec confiance à la nation , afin qu'elle agît tout entière avec un même esprit, unique voie de salut qui restât encore à la Pologne , dans les dangers imminents que le concert de ses voisins faisait dès lors envisager ; * mais tous pensèrent avec une égale douleur que le moment de cette réunioii n'était pas encore venu ; et que la cour , tant qu'elle entreverrait la plus légère espérance de regagner la faveur des .Russes , sacrifierait à leur vengeance tout citoyen qui oserait lui faire cette proposition: Ils prévirent qu'elle serait bientôt forcée de recourir à eux; mais ils convinrent qu'il fallait attendre de l'extrémité où elle se verrait réduite , ce qu^ils ne pouvaient espérer de sa prudence ; et en gémissant de ce retard qui rendrait les remèdes plus difficiles , ils résolurent de commencer du moins par implorer secrè-

tement les puissances, celles même qui mon* traient, il y a peu d'années, tant d'intérêt pour la république , et avaient alors offert leur secours ii ce même parti <iui se rassemblait aujourd'hui.

Mais déjà la mort d'Elisabeth avait fait cesser parmi les généraux russes , ces restes de ménagements pour la noblesse polonaise auxquels les avait astreints la bonté personnelle de cette princesse. Ces égards forcés n'ayant plus lieu sous le nouvel empereur , les maux occaôionés en Pologne par le séjour de l'armée russe étaient à leur comble. Cette armée , ruinée par cinq campagnes, et se préparant à commencer une autre guerre , sans avoir reçu ni solde , ni remontes, ni recrues, ne subsistait plus que des contributions exigées comme dans un payscon«quis. Des recruteurs russes se répandaient dans les villes et dans les campagnes , enlevaient les esclaves de la noblesse , et reçus dans Varsovie aux portes même du palais , débauchaient les soldats de la garde. Plusieurs provinces envoyèrent des députés porter leurs plaintes au roi , et lui promettre , au nom de tous les gentilshommes de leurs districts, le sacrifice de leurs vies et de leurs fortunes , sMl consentait à favoriser l'effort que ferait la nation pour repousser tant d'outrages. Le roi n'osa leur don*

ner, suivant l'usage , une audience publique; et le comte Brulh ne cLesespërant pas encore de s^attirer la faveur du nouveau gotivernement russe, n'épargnant pour y parvenir ni bassesses, ni prévenances , ni humiliations , se pressa d'écrire aux généraux russes , pour les avertir de ne point publier leurs vexations par des ordonnances. Il leur représentait dans ses lettres que l'éclat est plus dangereux que le mal j et leur donnait lui-même des conseils contre les Polonais.

L'Europe entière ne voyait là que l'avilissement d'une nation autrefois illustre. On ne soupçonnait pas qu'il leur était impossible de se rallier , parce qu'ils étaient trahis par leur cour 9 qu'ils cédaient en frémissant de rage an sentiment de leur faiblesse; que ces républicains 9 quoique amollis par quarante années de paix , d^oisiveté et de luxe y n'attendaient que des chf fs ; et que , déjà parmi cette noblesse , s'élevait cette foule d'infortunés vengeurs de leur patrie , sans autre impulsion que l'esprit général qui régnait parmi ell«% Les Russes n'i- . gnoraient pas cette fermentation ; et si quelques Polonais se montraient ensemble, à l'occasion de quelque fête, ou de quelque service militaire, aussitôt tout était en alarme dans les quartiers russes. On menaçait de dépêcher un cour-

rier à Pétersbourg, menace ordinaire de ces esclaves à qui tout est suspect, et qui jamais n'osent agir par eux-mêmes .' mais de leur subordination sévère au milieu d'une république désunie^ il résultait un effet terrible. Gbaque Polonais, sur une parole dite à un. esclave russe, se voyait exposé seul à toute la puissance de cet empire ; au lieu que dans les pbis violentes injures faites aux plus illustres Polonais ,. et même à la république, le ressentiment çb' affectait que des particuliers épars et divisés.

Dans cette disposition générale des esprits, les plus zélés citoyens craignaient de voir éclater, l'une après l'autre, de petites confédérations, qui,, en prenant féif séparément dans tous les coins du royaume, seraient tour-à-tpur aisément écrasées; et qui, dans tous leuTS succès même, si la fortune les secondait, divisées entre elles par une multitude d'intérêts particuliers, formant autant de partis séparés qu'elles au-, raient de chefs , ravageraient le pays <pour y subsister, contribueraient à sa ruine, et offriraifent trop d'occasions à tout ce que les punemis de la république pouvaient méditer <:ontre elle.

Le grand-général, comte Branicki, prevoy ant, avec trc^ de raison, que tel serait l'événement de ces émeutes téméraires , s'adressa aux ci-

aSs HISTOIRE DE l' ANARCHIE

toyens les plus accrédités dans chaque province ;'il entreprit de réunir, par leur concours, la Pologne entière dans un même dessein , et cette multitude d^hommes courageux sous un petit nombre de che& autorisés par les lois. Le retour de la diète ordinaire devait , dans quelques mois , rassembler la nation , sans aucun effort imprudent. On résolut de chercher à temporiser jusqu^à ce terme, de calmer le zèle inconsidéré de cette noblesse , de rengager à ne point accélérer le péril par des démarches précipitées. Les projets des ennemis pouvaient devancer cette époque ; mais puisque la violence des seuls remèdes qu^il fdt possible d'employer, forçait d'attendre le mal, quand il viendrait, on serait toujours à temps de prendre conseil / du désespoir.

Le général Mokranouski fut envoyé dans les provinces les plus animées , pour contenir cette noblesse remuante, et l'instruire des démarches commencées dans les cours ennemies de la Pologne , en France , en Turquie ,, en Crimée. C'était ce même Mokranouski , si utile autrefois aux projets du comte de Broglie , et qui , à Grodno , en 17S2, avait déchiré avec tant d'audace l'aicte d'une confédération commencée sous l'appui des Russes. C'était lui , qui , par cette action même , devenu le confident et le

eonseil du grand-général, Favait rendu chef du parti qui s'était alors formé sous la protection de la France* Mais avant de foire connaître la conduite que Mokranouski avait tenue depuis ce temps, il est nécessaire de développer unie intrigue singulière , long-temps ignorée , qui avait sa source à la cour de France , qui avait été le secret mobile de toutes les actions du comte de Broglie , et dont l'influence s'étendra sur. les plus grands événements de cette histoire.

On sait que le roi de France, Louis XV, avait dans les premières années de sa jeunesse, confié, ou plutôt abandonné le soin de son royaume au précepteur qui avait élevé son enfance. A là mort de ce vieillard, une maîtresse que sa naissance et son rang appelaient à vivre à la cour, commençait à s'emparer du principal crédit ; mais sa mort, occasioné^ par les vicissitudes que sa fortune éprouva pendant une maladie de son amant,' laissa bientôt sa place à une nouvelle maîtresse. Celle-ci, d'une naissance et d'un rang^ obscurs, confondue dans ta foule des si^ets, se trouvait par tous les usages de cette cour^ éloignée de la société perpétuelle du prince. Avant qu'elle fât parvenue à vaincre ces usages , qu'elle se fût établie dans le palais, . et qu'elle eût obtenu assez d'empire sur l'état,

Îi84 HISTOIRE DE l' ANARCHIE

il y eut, si on peut hasarder cette expression, une espèce dlnterrègne. Les ministres des différents départements gouvernaient le royaume, sans union , sans concert entre eux. Chacun , maître absolu dans la partie d^ administration qu'il conduisait , pouvait , à son gré , ou se livrer à Famour des innovations , ou regarder comme des réglés établies toutes les fautes de ses prédécesseurs ; leur naissance et leurs premiers emplois les tenant éloignés de la société, intime du roi , aucun d'eux ne parvenait à s'emparer entièrement de l'esprit d'un tel prince, tout à-la-fois défiant et faible , se défiant encore plus de soi que des autres, joignant à l'inertie de son caractère l'habitude de la plus profonde dissimulation, et qui, désirant le bien, assez éclairé pour le distinguer souvent au premier cpup-d'œil, et cependant né pour être gouverné, ne pouvait l'être que par des soins pénibles et continus. Pendant qu'il paraissait laisser entre leurs mains toute l'étendue de son autorité, et craindre même qu'on ne lui inspirât quelquefois une volonté contraire aux leurs, deux intrigues se formèrent pour gouverner les affaires à leur insu , et elles se formèrent également à l'insu l'une de l'autre. L'une avait pour <:onfident le roi lui-même , et pour chef un prince du sang royal. Le premier objet

qu^on s'y fût propose , était de rendre à la république de Pologne ses anciennes forces et son indépendance. Ce n'était pas qu^une politique sage et dirigée par l'intérêt réciproque des deux nations , eût amené à ce projet ; mais tout ce qui était relatif au rétablissement de la Pologne , avait un grand pouvoir sur l'esprit de ce monarque, parce qu'ayant épousé une Polonaise , il avait pris dans sa jeunesse, et dès qu'il put s'occuper d'affaires, un assez vif intérêt à celles de ce pays. C'était en lui une dé ces impressions d'enfance qui se perpétuent pendant toute la durée de la vie, et auxquelles on continue d'obéir indépendamment de toute réflexion. L'auteur de cette intrigue était l'héritier de ce prince de Conti, autrefois inutilement élu roi de Pologne. Le souvenir de cette ancienne élection avait inspiré au nouveau prince de Conti , dans les intervalles de ^^^ plaisirs , quelques mouvements d'une ambition semblable. Ce prince , d'un esprit élevé , d'une imagination étendue , mais inconstant , inappliqué , ayant en horreur toute espèce de travail , restant des mois entiers sans ouvrir les lettres qu'il rfscevait , sans signer les réponses qu'il ordonnait, incapable de suivre, pendant quelques semaines, un même plan de conduite, avait commencé par briguer secrètement l'alliance

a88 HISTOIRE iJE l'anarchie

ambassadeur à Venise. On voit quel dut être le sort de ces deux intrigues. Celle qui avait le roi pour confident, échoua ; celle qui ayait employé le crédit de la maîtresse, réussit. La France changea tout le système de ses alliances ; et bientôt les ambassadeurs du Midi , appuyés du crédit de cette femme , s^emparèrent en France de toute Padministration.

Tel fut , pour le dire en passant, le principal ressort de cette grande révolution /qui, en réunissant deux maisons si long-temps rivales , a terminé, en Europe, le plus beau siècle de la politique , et a renversé Fancien ordre établi par les traités de Westphalie depuis une période de cent années; cet ordre, fondé sur des principes invariables , d'après lesquels s'était formé, comme de lui-même , l'équilibre de toutes les puissances ; alliance des faibles contre le plus fort, pour la sûreté commune de tous les états. A cette époque , commença en Europe une nouvelle période ; et d'abord en signant son traité avec l'Autriche , la France laissa tomber de ses mains la balance de l'Allemagne , cet immortel ouvrage de ses plus habiles ministres, secondés de ses généraux les plus illustres.

Au milieu de cet ébranlement universel , le comte de Broglie , invariable dans ses desseins, aussitôt qu'il fut revenu d'un premier étonne-

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ment, espëra donner plus de soliditë encore à tout ce qu'il avait déjà fait en Pologne; et se fiant à cette correspondance toujours ignorée, qui remontait jusqu'au roi son maître , comptant sur Tappui qu'elle semblait lui promettre, ^ il se pressa de rappeler aux nouveaux ministres français quelques principes de l'ancienne politique. Il leur représenta que , par une suite de . cette révolution dans les alliances générales , la Pologne, exposée aux plus extrêmes périls, devait être pour la France l'objet d'une vigilance plus particulière et d!une protection plus spéciale ; que les Russes, saisissant le prétexte de marcher contre le roi de Prusse, devenu l'ennemi commun, voudraient prendre de force sur le territoire de cette république, les passages, les subsistances , les recrues , les quartiers d'hiver ; que les y autoriser , ce serait livrer ce pays à tous les projets qu'ils pourraient former contre une nation divisée, faible et abandonnée ; que la France , en sacrifiant ainsi son ancienne alliée, perdrait la considération dont elle jouissait en Europe » et la préémijience qu'elle devait être jalouse d'y conserver ; qu'il était facile de prévenir ces funestes inconvénients, et de con^ cilier les nouveaux engagements avec l'ancienne et véritable politique de la France. Selon lui, cette cour s'alliant sans aucun intérêt avec les I. 19

uyo HISTOIRE DE L' ANARCHIE

deux cours impériales , était en droit de leur imposer des conditions, de leur dicter des lois, au lieu d^en receroir; elle devait les forcer à laisser les Polonais se confédérer; et cette confédération ainsi appuyée, eût rais ces- républi* cains en état de faire respecter leur neoir alité et de maintenir leur indépendance. Par-là, au milieu de ce. changement général, il ramenait encore, et avec plus de facilité peut-être , Texécution des desseins publics et secrets qui avaient été le vrai motif de. son ambassade. Mais le nouveau ministère français ne mit aucune mesure à ses empressements de ^us les genres pour complaire aux alliés de la maison d^Autriche. Un confident de la favorite , jeune abbé 4' une figure charmante, connu par de johs vers , parvenu par la société des femmes, présidait alors à ce ministère. Il se flattait d^ obtenir de la Russie quelques ménagements pour lesPo^ lonais , en retour de la générosité que là France aurait de les sacrifier. 11 croyait par ses conseils, régir comme un sage modérateur , tous les ca*binets de TËurope. Il se persuadait que des égards mutuels , des subtilités de morale , et des déférences d^amitié concilieraient des choses inconciliables. Tous ceux qui paraissaient fortement attachés aux anciennes- opinions , furent traités de frondeurs dangereux, ou de

pédants enthousiastes. Le parti qui s'était formé en Pologne fut abandonné. Le comte de Broglie , sans crédit à sa cour, malgré la confidence du roi son maître, et bientôt embarrassé dans les misérables intrigues où le comte de Brulh sut enfin le prendre comme dans des filets , fut rappelé pour récompense de la protection constante et ferme qu'il ne cessait d'accorder aux plaintes de ces infortunés. Ses successeurs eurent Tordre de réconcilier toutes les haines , d'apaiser toc» les murmures , de faire coucourir tous ces républicains aux vues de la Russie et aux seuls intérêts de leur roi ; ou pour mieux dire , l'ambassade de France en Pologne ne fut plus désormaiis qu'une éclatante et vaine digni-. té ; et ce fut ainsi que la France , après avoir laissé échapper de ses mains la balance de l'Allemagne » se laissa également enlever celle du nord, qui lui avait été volontairement confiée dans les temps de sa grandeur et de sa gloire. Malgré un tel abandon, ces correspondances qui, d'abord avaient eu pour objet le rétablissement de cette république, continuaient encore, non moins inconnues aux ministres français qu'elles l'avakiit été à leurs prédécesseurs. Le soin d'entretenir secrètement un parti en Pologne en était toujours le prétexte ; mais par l'étendue que ces correspondances avaient prise ,

Louis XY se 'mettait à portée de surveiller son ministère ; précaution qui flattait sa défiance y en même temps que sa faiblesse la rendait inutile. Mais sa maîtresse, qui sVtait ingérée dans toutes lespartiesdeFadministration, en plaçant ses créatures dans tous les grands emplois , et qui alors régnait véritablement sur la France , s^aperçut de ces entretiens mystérieux du roi avec le prince de Gonti. Elle s'en inquiéta .^ Elle parvint bientôt à y jeter un extrême ridicule , arme si en usage dans cette cour, et re-< doutée du souverain même. Le roi , également gouverné des deux côtés par une sorte de mau-* vaise honte , n^ osait ni braver les plaisanteries de cette femme , ni refuser le prince quand celui-ci parvenait jusqu'à lui, un portefeuille entre les mains. Il fallut se délivrer enfin de cette double gêne, en rendant le mystère encore plus impénétrable. Cette correspondance parut donc abandonnée; mais le soin de rentretenir sans travail direct avec le roi, fut confié au comte de Broglie. Ce qui est à peine croyable dans une cour indiscrète et curieuse, où les jeunes gens et les femmes ont tant d'activité , tant d'influence , et se sont emparés de tous les accès , où le secret des plus grandes affaires d'état ne fut presque jamais gardé ; ces correspondances , confiées à trente-deux personnes ,

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sont demeorces secrètes pendant un espace de plus de vingt années. Elles ont échappé , jusqu'aux derniers mois de ce règne , à la connais^ sance des différents ministres^ qui gouvernèrent ce royaume avec une autorité sans bornes, et avec une confiance . de la part du prince quHls devaient croire sans réserve. Mais les conseils que le comte de Broglie faisait ainsi parvenir à ce prince , étaient quelquefois directement opposés aux vues dé ces ministres en apparence si puissants ; et Louis, qui voulait le bien, et qu^une longue habitude de la dissipation avait rendu incapable de la moindre contention d'esprit, ne pouvant résoudre par lui-même des questions aussi épineuses, aussi compliquées, que le sont la plupart des questions politiques, n^osant prendre un parti entre des desseins contraires , laissait d'un côté son ministre donner des ordres absolus, et d'un autre câté le comte de Broglie donner secrètement au. nom de l'autorité souveraine, des ordres totalement opposés. Il abandonnait à la sagacité de ceux qui recevaient ces ordres contradictoires le soin de leur conduite , et à la fortune le soin des événements. Nous trouverons donc dans tout le cours de cette histoire la politique de la France constamment dirigée par ce double principe; et on sent d'avance combien cette

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contradiction perpétuelle dans la conduite d^une cour qui a une grande influence en Europe, jetera de retards, d^bstacles et d^embarras dans tous les desseins et les événements auxquels elle prendra part.

Mokranouski , le premier en Pologne qui eût favorisé les projets du comte de Broglie , y restait seul dans sa confidence ; mais un tel confident valait tout un parti. Ce Polonais j d'uùe taille haute , d^une figure noble , élevé dans les violents exercices auxquels la force prodigieuse du roi Auguste II avait accoutumé la jeune noblesse , pouvait abattre d^un seul coup la tête d'un taureau , ou tordre dans ses doigts une baguette de fer. Après avoir servi en France avec honneur , et en Prusse avec la faveur du roi , il revint en Pologne , jeune encore , et malgré son peii de fortune , il eut bientôt un grand éclat dans la république , par sa bravoure , sa prompte connaissance des hommes , son talent pour inspirer la confiance à une multitude-, et son éloquence qui consistait dans Texpression naïve des sentiments les plus élevés. On voyait en lui un mélange remarquable des vertus admirées dans les anciennes républiques, et de celte galanterie que la société des femmes a fait naître chez les peuples modernes. Il disait un jour à de jeunes Français : « Je n'ai que

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» deux intérêts au monde : défendre la liberté » de mon pays, et perdre la mienne. » Ces deux intérêts , ou pour mieux dire , ces deux passions s'étaieut enfin réunies dans un même dessein ; et en travaillant à affranchir la république de Foppression sous laquelle elle gémissait, en espérant y placer un jour sur le trône le grand-général JBranicki, par la protection dé la France, il désirait avec une ardeur égale d^eâ inspirer toute la reconnaissance à Vépouse de cet illustre vieillard. Donner une couronné à cette jeune femme , eût été pour lui la récom* pense d^avoir affranchi son p^iys : et il était encore loin d'imaginer que le comte Poniatouski , dont elle était sœur, en serait bientôt le plus dangereux concurrent. C'était Mokranouski que cette grande faction , dont il était le prenlier auteur , avait envoyé à Versailles au commencement de la guerre, dans le même temps que' la faction opposée avait envoyé à Pétersbourg le jeune comte Poniatouski.

Pendant que celui-ci formait avec l'héritière de l'empire russe , les liaisons et les intrigues que nous avons racontées, Mokranouski éprouvait en France un destin bien différent. Persécuté par rhéritière du trône , née princesse de Saxe , elle traversait avec une secrète animosité les négociations dont il était chargé ; et elle ne

2q6 histoire de l'ànahchie

négligeait rien pour le faire retenir par les ministres , plus long-temps qu^il n^était nécessaire pour un refus ; il disait alors à cette princesse : « N€ croyez pas , madame , servir le roi votre » père , en m^enchaînant ici ; sachez qu^il y a » dans mon pays vingt mille citoyens qui me y> ressemblent. » Heureuse cette répidblique , si elle eût compté un aussi grand nombre de pareils citoyens ! Mais il avait, et sur-tout pour ses compatriotes , cette facilité d^estime qu'ont toutes les âmes généreuses. Au milieu de la guerre , sollicité plus dWe fois par le roi de Prusse, de faire soulever la Pologne à Taide de quelques détachements prussiens, il refusa malgré son attachement pour ce prince , de tenter la délivrance et la réforme de son pays, sous Tappui d'un si dangereux protecteur. 11 ne se dissimulait pas que les Polonais, sans autre moyen de défense que leur courage, avaient besoin d^un secours étranger : mais il croyait n'en devoir attendre que de la France et des cours où son crédit dominait. L'ardeur . active et opiniâtre que le comte de Broglie avait montrée pour le salut de la Pologne , tout ce qu'il avait déployé d'habileté , de talents et de génie, en formant cette ligue de tant de nations puissantes dans ce temps-là, pour concourir au rétablissement de la république , avaient inspiré

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à Mokranouski, pour cet ancien ambassadeur , un attachement voi3in de l'enthousiasme. Il ne doutait pas que les perpétuelles vicissitudes de la cour de France n'y portassent enfin le comte de Broglie au ministère; et que, devenu le maître des affaires, dont presque tous les fils étaient toujours restes entre ses mains, il ne reprît aussitôt Texécution de ces mêmes projets. Ainsi, dans la juste confiance que tous deux avaient pris l^un pour l'autre, le comte de Broglie regardait Mokranouski comme, devant être un jour le libérateur de la Pologne, et celui-ci regardait le comte de Broglie conune devant un jour en être le plus sûr appui.

Mais quelle que dût être en France la fortune du comte de Broglie , Mokranouski , en gémissant de l'abandon où la France laissait alors la république , se flattait du moins que cette correspondance, dont le mystère remontait jusqu'au roi, ramènerait tôt ou tard les ministres français à de plus sages maximes. Dans cette attente, il s'attachait, avec douleur, au seul objet de prévenir actuellement dans l'état toute commotion violente, et de suspendre toutes les tentatives jusqu'à des temps plus favorables. Les Russes ne cessaient de lui offrir les richesses et les dignités: la persévérance de leurs efforts pour le corrompre , lui rendait leurs desseins

i^S HISTOIRE DE L'ANARCHIE

de plus «B plus suspects. Il méprisait leur» menaces , dédaignait leurs promesses , et soutenait constamment son opposition à tous leurs projets. Mais si, d'un côté, il déconcertait leurs mesures , sHl faissât échouer les diètes dans lesquelles l'une ou Fautre des deux factions russes durait aisément acquis la principale influence , d'un autre côté, dans cette espérance d'un secours dont il se croyait assuré, il calmait tous les mouvements d'impatience de ses concitoyens ; il retardait d'année en année les résolutions extrêmes où les eussent entraînés Tindi^ gnation et le désespoir; tant de patience étonnait dans une âme si élevée : sa conduite paraissait un tissu d'énigmes inexplicables.

Les deux factions qui dominaient dans la république suivant, à l'envi l'uàe de l'autre, une politique toute différente de la sienne , ne négligeaient aucune occasion de le détruire. Tous les gens accrédités soit à la cour , soit dans la faction des Czartorinski , cherchaient à rendre ses intentions suspectes ; dans le temps même qu'il renonçait à toutes les grâces de la cour, à toute protection de la Russie , que son ambition unique était d'avoir un crédit dominant parmi la simple noblesse , que , sans avoir de confident , il était sûr de former un parti dès que la France voudrait l'appuyer, espèce de

tribun du peuple, toujours opposa aux hommes puissants dans la république , et qui se destinait par cette faveur populaire à devenir un jour le libe'rateur de la nation , ses ennemis cherchaient vaguement à le décrier et à le noircir. Ils publiaient que son noble désintéressement était le masque du plus lâche intérêt , qu^il se vendait secrètement à telle faction ou à telle autre ; et on ne peut trop admirer cette fermeté inébranlable avec laquelle il consentait à laisser toutes ses actions environnées de cette ombre mystérieuse , dans Fespoir d^affranchir enfin la république, et de sortir tôt ou tard de ce nuage avec tout Téclat de la gloire. Mais dans Toccasion présente , les chefs des factions opposées, forcés par les mêmes craintes de chercher leur salut commun dans leur réunion, tournèrent égalemait les yeux vers cet illustre citoyen. Lui-même, voyant la cour n'avoir plus d'autre intérêt que celui de la république, crut devoir profiter de cette réunion. Le moment prévu par les Polonais était arrivé , où la cour, privée de tout appui étranger, abandonnée, trahie , insultée par ses perfides protecteurs , réduite aux plus humbles prières , et dans ses bassesses même repoussée avec outrage, n'avait plus aucune autre ressource que de chercher à réparer les fautes de deux règnes, et dans son

3oo HISTOIRE jm l'anarchie

désespoir 9 prenait enfin la résolution de favoriser le rétablissement de la république. Mokranouski crut devoir saisir une conjoncture qui, depuis plus d^un siècle, ne s'était pas rencontrée en Pologne. Au milieu des plus justes craintes, il embrassa avec joie une si heureuse espérance. Désigné par un concert secret et unanime maréchal de la prochaine diète , il parcourut les provinces les plus animées pour les contenir jusqu'à cette époque, et former d'avance cette ligue de la nation entière , dont il allait devenir le véritable chef.

Mais toutes :les conjonctures étaient alors bien différentes de ce qu'elles avaient été au

temps où ce parti s'était rassemblé pour la première fois.

Ni la France, ni la Turquie, ni le kan de Crimée ne s'occupaient plus de la destinée des Polonais. La France avait , il est vrai , changé de ministre , et la défection des Russes devait ramener ce royaume à son ancienne politique ; mais une guerre désastreuse le réduisait aux soins de sa propre défense. Toutes ses possessions éloignées étaient envahies , ses flottes détruites, ses rivages menacés. Au milieu des calamités de la guerre, les désordres de la cour achevaient d'épuiser les ressources de l'état; et le nouveau ministre persévérait par nécessité

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dans un système que son prédécesseur avait embrassé par une fatale condescendance. Il abandonnait les Polonais, parce que la France n'avait plus ni assez de force pour les secourir, ni assez de considération en Europe pour les protéger. Les Tartares et les Turcs , bien plus intéressés que la France à défendre cette repu* bUque, étaient occupés d^ autres desseins ; et de ce même côté d^où Ton attendait un secours plus prompt, plus puissant et plus sûr, de nouvelles alarmes .vinrent , au contraire , remplir toutes ces contrées.

Crim Gueray, kan des Tartares de Crimée , sans avoir donné aucune réponse aux sollicitations quHl avait reçues, sortit de sa presqu'île à la tét« de quatre-vingt mille hommes, s'avança en remontant la rive droite du Borysthène, parut d'abord marcher directement en Russie, revint tout-à-coup sur ses pas , et s'arrêta dans une portion qui menaçait également la Russie, la Pologne et les possessions autrichiennes. L'incertitude de ses marches tenait à une suite d'événements et d'intrigues qui agitaient le conseil ottoman , et que nous allons exposer ici. Ce sera le dernier de ces grands éclaircissements préliminaires qui devaient entrer néces- ' sairement dans un sujet si vaste et si compliqué ; et nous achèverons de bien connaître la situa-

3oa HisxoïKE DE l'akarcuie

tion de la Pologne , en considérant ce qu^elle devait attendre des puissances que le soin de leur propre sûreté intéressait le plus à sa conservation.

U y avait long-temps que par Tinfraction de tous les traités, la Russie avait donné lieu aux Turcs de lui déclarer la guerre ; mais cette cour perfide avait eu soin de voiler toutes ses infractions du prétexte même d'entretenir plus sûre* ment la paix. Après avoir échoué deux fois dans le projet d^étendre sa domination jusqu^au rivage de la mer Noire , elle semblait y avoir renoncé pour jamais , et se borner uniquement à fortifier sa frontière , afin de prévenir, disaitelle , toute incursion des Tartares et tout sujet de querelle entre les deux empires. Sous ce prétexte , elle avait fait construire plusieurs forteresses y de manière à gêner la communication des différents états du kan ; et bien instruite que les ministres turcs, au lieu d^ écouter les plaintes des Tartares, ne songeaient qu'à jouir des douceurs de la paix, elle étendait peu-à-peu ses envahissements. Elle avait enfin établi des colonies et formé une province sur la rive occidentale du Borysthène ,. dans un terrain qui, suivant les traités, devait rester désert. Des habitants de la Servie , attachés à la religion grecque , et d'abord réfugiés sou^ la domina-

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tion autrichienne ^ attirés ensuite en Russie par Tespërance d'une plus grande liberté pour leur religion , avaient donne occasion à ce nouvel établissement. Il avait reçu d'eux le nom de Nouvelle-Servie , mais il était sur-tout peuplé de Valaques, de Moldaves, et autres sujets chrétiens du grand-seigneur, que les Russes avaient attirés de toutes les provinces ottomanes, par la négligence, et peut-être par la connivence des Vayvodes. Il était couvert par des lignes fortifiées, et d'espaces en espaces défendues par de véritables forteresses. Avant <iu'elles fussent élevées, les Russes, pour attaquer l'empire ottoman , avaient à traverser de ■grandes plaihes incultes, inhabitées, découvertes dans toute leur étendue , où ils étaient obligés de traîner avec eux l'artillerie , les munitions , les vivres , où leur armée se trouvait par-tout exposée aux incurvons des Tartàres. Cent lieues de déserts étaient une barrière que des troupes réglées pouvaient difficilement fran^ chir, et où une armée défaite était inévitablement détruite. C'était là sur-tout qu'avaient échoué les. entreprises de Pierre-le- Grand et du célèbre Munick. Mais depuis l'érection de ces nouvelles forteresses, et le défrichement de ce désert, les. Russes n'avaient plus qu'un pas à faire pour commencer les hos-

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tilités, et en cas de revers, se yettr <lans un asile.

Comment les Turcs avaient-ils si patiemment souffert une pareille violation des traités ? Leur négligence, à cet égard, n'est pas le moins funeste effet de cette décadence rapide qui se faisait sentir dans toutes les parties de leur gouvernement, et dont il est aisé d^ndiquer les premières causes. Depuis qu ils ont reconnu des limites à leur empire , non par les conseils d'une sage modération, mais parce que les vicissitudes d'une longue guerre avaient enfin lassé leur courage , et sur^tout parce que les peuples conquis s'étant accoutumés au joug , la nation conquérante n'a plus senti la nécessité d'étendre , sans cesse , sa domination, et sa frontière pour les enchaîner toujours davantage , tout a dégénéré dans cet empire, uniquement fondé par la guerre , qui ne possède aucun des arts de la paix , où les arts militaires eux-mêmes fi'ont aucune autre école que la guerre, où tout se ressent à-la-fois de la moUeàse asiatique et de l'ignorance des âges les plus barbares. Depuis ce moment, ils se sont livrés, sans retour, aux délices de leur climat, aux voluptés permises dans leur religion , et à cette vie lâche , inappliquée, sans émulation, dont il est si naturel de contracter le goût dans les harems, et

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dans cette société de belles esclaves toujours sédentaires et enfermées. Les progrès de cette dégénération n^ ont éprouvé aucun obstacle, et se sont accélérés avec d^autant plus de vitesse , que toutes leurs constitutions étaient uniquement appropriées à la guerre , que l'expérience des armes, Fhabitude des conquêtes, cette suite de grandes et importantes affaires dans les-^ quelles ils s'étaient vus si long-temps engagés , avaient auparavant suppléé parmi eux à toute autre instruction. Mais^ dans les douceurs d'une longue paix, il n'est plus resté que tous les vices de cet affreux gouvernement. Les suttans n'ont plus eu cette école des succès et des revers , ces leçons de la fortune , les seules qu'un sultan puisse recevoir ; et désormais abandonnés aux adorations d'une cour qui les sert dans le silence de la terreur, la suprême puissance a tout dégradé eu eux. Avant ce temps, une jeunesse nombreuse et choisie, enlevée annuellement au^ peuples vaincus, et formée sous les yeux de maîtres sévères, était une recrue perpétuelle pour les armées et pour les emplois du camp, du gonveroement et du sérail. Mais celte longue paix ayant multiplié la nation conquérante et fait cesser ce tribut imposé aux chrétiens, ce seul changement a renversé l'ancienne disci(>line de l'empire, dénaturé le corps

3o6 HISTOIRE DE l' ANARCHIE

des janissaires, et par-tout établi le relâchement des premières institutions. Dans leurs plus beaux siècles, une insatiable cupidité ayait déjà infecté tous les hommes en place, et le gouvernement avait toléré leurs concussions, soit parce que chacun d^eux, enrichi de cette manière, conduisait ensuite dans les camps un cortège plus nombreux et des troupes mieux entretenues, soit parce que les confiscations ramènent tôt ou tard au trésor du sultan tout ce que les visirs , les ministres , les pachas parviennent à arracher aux peuples. Mais la paix a encore aggravé ce mal invétéré et irrémédiable. Les grands emplois ne sont plus la récompense des grands services : tous sont donnés au hasard , au caprice , à la faveur acquise dans les emplois du sérail. Un luxe efféminé ayant succédé au luxe militaire, et s^accroissant de jour en jour, a rendu la. cupidité des gens en place plus insatiable ; et ceux-ci n^ayant plus de troupes à conduire aux armées , leurs concussions ont cessé d^avoir même ce prétexte honorable.

Le petit nombre de guerres qae les Turcs avaient été forcés de soutenir depuis cinquante ans, n^avait point ranimé leur ancien esprit. Le goût de la commodité , de laisance et du plaisir, qui y dans les premiers temps de cette révolution

avait par-tout prévalu sur Fantique frugalité , a bientôt dégënëré en amour de l'indolence ; et dans cet assoupissement général , le crédit des gens d€ loi n'a cessé de s'accroître. Us sont à-la-fois jurisconsultes et prêtres. Le droit civil et le droit politique chez les musulmans sont une même science, parce que l'alcoran, leur bible, contient aussi leur code. Nous ferons ici une observation importante. Les nations chrétiennes peuvent , sans blesser leurs opinions religieuses , abandonner d'anciennes coutumes , inventer ou adopter de nouveaux arts, perfectionner ou changer leurs gouvernements et leurs lois. Le fondateur du christianisme a toujours vécu dans une condition privée , sans vouloir aucune autre autorité que celle de ses mœurs et de sa doctrine. Il n'en est pas ainsi des peuples dont le législateur, tout-à-la-foîs conquérant et prophète, a, pour ainsi dire, fondu ensemble le gouvernement et la religion. Chez les mu$ulmans comme chez les juifs, les lois sacrées , politiques et civiles ont formé une triple chaîne qui ne laisse, dans aucun genre, aucune liberté aux esprits. I)e là cette longue persévérance dans tous leurs usages, cette horreur superstitieuse des connaissances qui manquaient aux siècles précédents, cette obstination à repousser tous les progrès que les modernes

ao.

3o8 HISTOIRE DE l' ANARCHIE

ont faits dans tous les arts ; et s41 était possible que les musulmans n^eussent éprouvé aucune décadence, et conservassent encore toute la force de leurs premières institutions , ils n'en seraient pas moins devenus inférieurs à presque toutes les nations européennes. Tous les emplois de ces prêtres jurisconsultes dépendent , il est vrai, de la volonté du sultan, et d'un mot, il peut les élever ou les déposer; mais eux seuls , en leur qualité d'interprètes des livres sacrés , sont toujours les suprêmes arbitres dç la paix ou de la guerre. Eux seuls, en déclarant la guerre légitime ou injuste, promettent ou refusent à ceux qui sont toujours prêts à s'y dévouer, la couronne du martyre. Leur autorité, moins grande dans le tumulte des armes ^ veillait donc soigneusement à entretenir la paix^ et la paix Sîervait à entretenir et accroître leur autorité.

Quant aux grands visirs , ils se succédaient rapidement dans cette première dignité de Fempire ; et ceux même qui exerçaient pendant quelques mois le pouvoir suprême que leur cour fiait un maître voluptueux , avare et cruel , se contentaient d'être parvepus à ce pouvoir, ne voyaient plus rien au-dessus de leur fortune, et n'avaient aucun avantage à attendre pour eux*mêmes daa$ le succès d'uae guerre dont

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les moindres revers auraient pu accélérer leur chute et exposer leur tête. La plupart arrivaient au gouvernement, dépourvus des connaissances les plus simples , sans avoir même aucune notion de géographie , sans connaître leurs frontières. Si quelque hasard y portait des hommes plus instruits, et dont le caractère et les talents éprouvés dans quelque gouvernement de province, faisaient craindre une administration intègre et vigilante , ils avaient le plus souvent perdu, par les intrigues du sérail, tout crédit sur Fespritdu grand-seigneur, dans Tintervalle de leur nomination à leur arrivée. Ils entraient en place dans un état de défaveur; et Tattente prochaine de lemr disgrâce ne leur permettait ni de s'occuper des intérêts de l'empire, ni de former des entreprises qu'ils n'auraient pu se promettre d'exécuter.

Cependant il s'en fallait bien que cette nation, renommée encore de nos jours par l'intrépidité personnelle , par la fidélité aux engagements , par beaucoup de vertus qui tiennent à la morale de sa religion , s'aperçut elle-même de sa dégénération. Le spectacle de tant de peuples conquis, mêlés avec elle dans ses villes, dans ses campagnes , dans sa capitale mêm^e , et qtii tremblent encore à la seule vue d'un turban, lui donnait une perpétuelle habitude de

3lO HISTOIRE DE L^ ANARCHIE

supériorité, et nourrissait en elle une présomption barbare. Mais Tétat où nous la voyons tombée est une nouvelle preuve de cette maxime déjà connue , que toute nation sans lumières , lorsqu'elle cesse d'être ou sauvage , ou fanatique, ou féroce , est une nation avilie, et qui, à moins d'un miracle de la fortune , ne tardera pas à être subjuguée.

Ce miracle serait peut-être arrivé dans Fannée 1754. L'ambassadeur de France et le kan des Tartares étaient parvenus, à force de soins et d'intrigues , à réveiller l'attention du sultan et de son visir sur les entreprises des Russes. C'était le temps où ces grandes intrigues, cottduites par le comte de Broglie, étaient dans leur première activité. Un cri de guerre s'éleva aussitôt dans tout l'empire. La milice et le peuple parurent s'ennuyer du repos. Les plus sages demandaient la guerre, comme un remède violent mais nécessaire, pour remettre quelque ordre dans l'état, ramener les anciennes mœurs, purger l'empire des brigands qui en infestaient les provinces, et rétablir, disaient-ils, la circulation tarie par les trésors que les confiscations avaient accumulées dans le sérail. Mais alors le sultan cessa de vivre, et sa mort entraîna la destitution de son visir. Les Russes , à qui leurs menaces en avaient imposé, et qui avaient sus-

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p«ndu les travaux de la Nouvelle-Scrvie , et promis la démolition des forteresses, profitèrent €n hâte de ce double ëvënement , pour achever de les mettre en défense.

Un nouveau sultan , qui régna deux années , changea huit fois de visir ; la politique de la France changea aussi dans cet intervalle. Ses ministres prirent soin d^assoupir les alarmes qu'ils avaient fait naître. A cette même époque , un horrible incendie détruisit les deux tiers de Constantinople. Quatre-vingt mille habitations furent réduites en cendres, et entre autres édifices tout le magasin des tentes de Farmée. La désolation et la licence qui suivirent cette effroyable calamité, laissaient tout à craindre pour la sûreté du sultan. L'ordre ne fut remis dans Constantinople que par la multitude des supplices ; et par-là , toute cette fermentation excitée contre les Russes à la fin du dernier règne fîit entièrement dissipée. Dans ces conjonctures, Mustapha reçut Tempire ; prince plus digne de régner que ses prédécesseurs, et que nous verrons , engagé dans une guerre trop tardive, en soutenir les adversités avec un génie constant et ferme. Il était fils du malheureux Achmet, détrôné en lySo; et depuis cette époque jusqu'au jour où lui-même fut placé sur le trône, âgé de quarante-deux ans, il avait

3l2 HISTOIRE D£ L' ANARCHIE

toujours vécu enfermé, et n^avait pas même vu les rues de Constantinople. Oseron^nous le dire ? L^indulgence que les sultaiis ont eue depuis un siècle , de ne point étrangler leurs neveux et leurs frères , doit être comptée parmi les eauses qui ont entraîné la décadence de cet empire ; parce que cette indulgence , accompagnée de beaucoup de précautions contre eux , s^est restreinte à leur laisser seulement la vie : on les renferme dans les lieux les plus retirés du sérail , sans autre société que des femmes esclaves, sans autre instituteur quW interprète de Talcoran ; de sorte qu^on a vu trop souvent passer de la prison au pouvoir suprême des princes vieillis dans une longue enfiaurice, et incapables même de choisir ceux à qui ils doivent abandonner leur sceptre. Mustapha avait été ainsi détenu pendant vingt-^pt ans. La mélancolie et la sévérité étaient peintes sur son visage pâle et livide ; austère dans ses mœurs , rigide observateur de tous les préceptes de sa loi, la retraite avait nourri en lui Ja superstition; et ses longues infortunes lui avaient inspiré une excessive défiance. Mais on reconnut bientôt que, si cette longue détention n^eût pas émoussé les grandes qualités qu^il avait reçues de la nature, c^eût été un des plus grands princes qui aient occupé le trône ottoman. Les délices

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de $o& sérail n^amoUirent point son caractère ; le faiUe qu^il eut toujours pour les médecins et It» astrologues, n^alla jamais jusqu'il leur laisser prendre sur lui un véritable ascendant ; et ses visirs ne furent que ses ministres. Économe jusqu^à Tavarice dans le cours ordinaire de la vie, il savait, au besoin, consacrer ses trésors à Tutilité publique. Attaché à remettre TcH-dre dans toutes les parties de son empire , il crut nécessaire de débuter par de grands exemples de sévérité ; et veillant avec une rigueur implacable à Texécution des lois somptuaires entièrement oubliées sous les derniers, règnes , il fit un jour égorger, sous ses yeux, un Juif dont le vêtement ne lui parut pas assez modeste , et , une autre fois , un Arménien dont la chaussure n^étdit pas celle qu^il aurait du avoir ; sévérité qui tient aux principes de ce gouvernement où toutes les fautes portant Le même caractère de désobéi^ance , semblent égales entre elles : et plusieurs des anciem sultans ont exercé ime pareille rigueur pour une faute semblable. Quand il se promenait, sans appareil, dans les rues de Constantinople , suivi seulement du grand visir et d'un bourreau, la terreur régnait dans la ville ; les boutiques se fermaient ; on fuyait de toutes parts sa rencontre. Il souhaitait la guerre par haine du nom chrétien, et par

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Tambition d'acquérir ces titres d'honneur que les musulmans accordent aux empereurs victorieux. Il frémissait de douleur et de rage, en songeant aux pertes que Fempire ottoman avait faites dans des guerres malheureuses. Les seuls amusements qui lui plussent , étaient ceux qui ont quelque rapport à la guerre ; quoique la vue d'une troupe armée lui causât toujours quelque saisissement, en lui rappelant le souvenir du détrônement de son père , il cherchait dans ses jeux mêmes à vaincre cette terreur. Mustapha , en montant sur le trône , porta des yeux attentifs sur les dangers qui menaçaient son empire. Il donna des ordres pour approvisionner les places frontières ; les fonderies furent remises en activité ; les tentes réparées. Les chemins et les ponts , qui dans tout Fempire étaient négligés et détruits, furent pre^ que par- tout rétablis. Mais quelles que fussent la constance de son caractère et la rectitude de ses intentions , aussi peu instruit qu'il Fêtait au sortir d'une si longue captivité , comment aurait-il pu soupçonner toute Féteùdue des mauxquHl avait à réparer ? Il ne se dissimula pas sa propre insuffisance ; et quoiqu'il voulut régner par lui-même , tout voir, tout entendre, tout décider ; il sentit , en passant tout-à-coup de Fignorance absolue des affaires à Fadminis-

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tration d^un vaste empire , quHl avait besoin d'emprunter des lumières. Le visir qui se trouva en place à son avènement, vieillard doux, paisible , insinuant , profita de cette disposition du sultan pour se rendre nécessaire : il employa beaucoup dWt à faire prévaloir ses intentions pacifiques sur les inclinations guerrières de son maître , n'appelant aux grands emplois que des gens modérés ; dispersant dans les gouvernements de r Asie ceux qui auraient flatté le goût du sultan pour la guerre ; assez adroit pour flatter lui-même ce penchant ; mais cherchant à effrayer l'économie de l'empereur par les dépenses énormes que les seuls préparatifs occasionaient ; et , quand il le falla^ , faisant parler contre la volonté du prince le divan et l'uléma : ce dernier nom est celui que portent les gens de loi. Les événements secondèrent la politique de ce vieillard. Une foule de désordres intérieurs détournèrent le sultan de ses desseins contre les puissances chrétiennes; et non -seulement les Russes achevèrent paisiblement toutes les forteresses de la Nouvelle-Servie , mais dans quelques endroits, ils avancèrent leurs retranchements encore plus près des frontières ottomanes. Ce fut aussi pendant ce même temps que leurs armées s'établirent sans aucune opposition de la part

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des Turcs, dans les villes et les provinces polonaises.

LesTartares, plus voisins de la NouvcUe-Servie, qui pouvaient même eu réclamer tout le territoire 9 et dont cette ligne de forteresses gênait les commimications et resserrait lespâturages , avaient , dès son premier établissement, demandé Taveu du grand-seigneur pour y faire une irruption , en brûler les villages , en dis* perser les habitants , et n^ plus laisser, comme auparavant , qu'un immense désert. Mais , depuis l'affaiblissement des mœurs ottomanes, les ministres turcs s'efforçaient de détruire également chez cette nation tout esprit militaire, et de tédnire ces Tartares, tout à-la-fdis belliqueux et pasteurs , à l'unique soin de garder leurs troupeaux.

Ce n'est pas ici le lieu de raconter les dépositions successives de plusieurs kans, occasionées d'abord par le changement survenu dans la politique ottomane, an moment où la guerre entre les deux empires paraissait résolue , et ensuite par la crainte que les perpétuelles mqoiétudes de ces princes sur les entreprises des Russes ne suscitassent une guerre que le divan s'efforçait d'éviter. Mais bientôt le roi de Prusse, attaqué par u»e ligue formidable, chercha à susciter les Turcs contre ses ennemis. Il reprit

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le fil de ces mêmes nëgociations suivies, il y avait peu d'années, avec tant d'activité et de succès par le comte de Broglie, et dont ce prince avait été confident. Il comi^ença par favoriser chez les Tartares une révolte contre leur kan , vieillard timide et pacifique ; révolte dans laquelle ces peuples se donnèrent eux-mêmes pour souverain un jeune prince, dont les grandes qualités et les inclinations belliqueuses s'étaient concilié l'amour de ces peuples.

Crim-Gueray, c'était le nom de ce jeune prince tartare, encouragé par les promesses du roi de Prusse , rassembla une armée ^ ravagea en sept jours toute la province de Moldavie , enleva les habitants^ les troupeaux, les haras, effraya Constantinople même , et , par la terreur qu'il y inspira , obtint sa confirmation et la destitution de son adversaire.

Ce visir, insinuant et pacifique, qui réprimait toutes les inclinations guerrières de Mustapha , l'engagea encore,, Cj^tliet fois, à sacrifier la dignité de r^of^pire à sa tranquillité.

Crim-Gueray^ digne du sang de Gengiskan, dont il descendait , parvenu au trône à la fleur de son âge, et plus jeune. t|a'aucua de ses prédécesseurs , plein de mépris pour la faiblesse actuelle de Constantinople, détestant presque tous les grands visûrs, né ferme , courageux et

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entreprenant, occupé de sa réputation, accueillant et cherchant le mérite , passionné , il est vrai , pour les plaisirs, mais en musulman rigoureux, et observant toutes les privations imposées par sa loi , inexorable envers ceux qui en transgressaient les préceptes^ moins par zèle de religion que par amour de Tordre , ne perdit point de vue , dans sa révolte même , combien U importait aux TarUres de ne point rompre les liens qui les unissaient à Fempire ottoman. Il commença par réparer tous les désordres occasionés par cette rébellion ; il dit aux Tar* tares : Hier j'étais votre compUce; aujourd'hui je suis votre maître. Il les força de restituer presque tout leur butin , et de relâcher , sans rançon, plus de trente raille esclaves. Mais élevé au trône , sans Taveu du grand*seigneur , il sentait, pour s'y maintenir, la nécessité de rester toujours en armes ; et toutes ses vues se tournèrent aussitôt contre les Russes. Ses émissaires pénétrèrent dans la nouvelle colonie , et y trouvèrent toutes les forteresses en bon état. Il y avait, à la portée des lignes, de grands entrepôts de munitions de guerre. Le kan fit passer cet avis à Gonstantinople , et représenta le danger de laisser subsister de pareils établissements. Mais, comment la vérité, toujours si éloignée des princes dans les pays mêmes où ils vivent

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au milieu de leurs sujets, pourrait-elle en approcher dans un sérail où toutes les barrières sont gardées par l'intérêt et par Tintrigue ? Tous ces avis furent détournés par Fadresse du grand visir ; tous les subalternes furent corrompus par Targent des Russes.

11 faut remarquer ici, que tous les interprètes dont les Turcs se servent dans leurs négociations, étant nés Grecs et professant la même religion que les Russes , sont presque toujours dévoués aux intérêts de cette cour.

Crim-Gueray, plein de passion pour la guerre, et n'ayant pu allumer celle qu'il désirait le plus, marcha contre les Circassiens, qui lui avaient refusé le tribut de cinq cents femmes qu'ils devaient au sérail de Grimée. Les Tartares suivaient , avec joie , un prince d'une humeur belliqueuse. Ils s'affligeaient de cette longue inaction où la Porte les avait retenus. Ils craignaient eux-mêmes l'effet de leur oisiveté , et que leur ancien courage ne dégénérât. Crim-Gueray s'acquit quelque réputation en Asie.

Cependant le roi de Prusse ne «e lassait point de prodiguer des présents à ce prince et au ministère ottoman. Les porcelaines de la Saxe passèrent à Constantinople et en Crimée. Il n'avait, dans aucun de ces pays, aucun envoyé

public. Les Turcs, attachés avec superstition à tous leurs anciens usages, et qui craignent toute ' innovation, n'avaient point accordé ce droit à une puissance nqjavcUe- Mais des médecins , des négociants, à qui leur science ou leur commerce facilitait Fentrée des palais turcs, étaient les agents secrets de ces coramissioiis. Le bruit de son courage , de ses périls , de ses victoires, pénétra bientôt dans le sérail et dans tous les harems. Le grand -seigneur, pratôsionné pour tous les talents militaires , se laissa entraîner à cette admiration générale , au point de violer une des lois de Mahomet, dont il était si rigide observateur; et quoiqu'elles aient proscrit toute représentation humaine, il voulut avoir devant ses yeux nn portrait de ce héros , seul portrait qui, jasqu'à présent, soit entré

dans le sérail.

Le roi de Prusse avaki soin d^cntrctenir cet enthousiasme ; il adressât au sultan des lettres flatteuses; il lui rappelait la gloire des SéKm, desMadiomet, des Soliman; et pour comparer les grandes qualités de sa hautessc à celles de ces fameux sultans, « vous auriez dû, lui écri- » vait-S y naître trois siècles plus tôt. » B ne sera pas inutile i potir faire connaître Fétat des esprit* dans la capitale d'un si grand empire , de rapporter que , m dans le sérail , ni dans le

divan , ni dans Ttiléma , personne n^entendit le sens de cette Louange; et qu^après avoir consulté, pour Fexpliquer, les plus habiles Turcs ^ il fallut s^adresser aux plus habiles étrangers. Enfin le sultan reçut ^ comme ministre public, au nom de ce prince , le plus adroit des intrigants qui le servaient à Gonstantinople ; et cette augmentation dans le nombre des agents diplo* matiques que les cours étrangères entretiennent constamment dans cette capitale , est devenue , par ses suites importantes, une époque remarquable dans rhistoire européenne. Dès ce moment, les intrigues prussiennes à Gonstantinople prirent un caractère plus hardi. Le grand visir employait toute son adresse à parer tous les effets de cette séduction ; et la plupart des autres ministres turcs, vieillis dans la mollesse, ne cessaient de représenter au sultan le danger de commencer la guerre dans un temps où toutes les puissances chrétiennes étant en armes, elles pourraient aisément, disaient - ils , se réunir contre les Ottomans.

Crim-Gueray non moins séduit par la gloire, le courage et les présents du roi de Prusse , brûlait de prendre les armes en sa faveur.. Leurs agents négociaient, de concert, à Gonstantinople; et ces princes ayant presque perdu Tespoîr de faire éclater ]a guerre entre les deux empires,

32a UISTOIRB DE L^ ANARCHIE

sollicitèi'ent, du moins pour les Tartares, la permission de faire une invasion en Russie. Ils Tavaient obtenue au commencement de 1762. Le sultan lui-même y avait employé non son autorité, mais son crédit, dans Tespérance que Tobligation de soutenir le kau des Tartares, amènerait enfin les gens de loi à se désister de leur opposition ; et dans le temps où TEurope croyait la guerre pr^ de finir par la ruine entière du roî dç Prusse , à qui on ne connaissait plus aucune ressource , Crim-Gueray , pour le secourir, s^av»çait hors de sa presqu^île à la tête d^une armée nombreuse. Il allait se jeter d'abord sur la NouveKe-Seirie , lorsque la mort de Timpératrice ÉHsabetfr , et Tavâiement de Pierre III au trône , soumirent aux volontés du roi de Prusse toutes tes forces de la Hu^ie.

€'étaitime destinée singulière pour ce prince que d'enflammer, en même temps, du même enthousiasme, le czar de Russie; Pempereur turc et le kan de Crimée.' D n^y avait pas^ un moment à perdre pour arrêter la marche des Tartares. il change aussitôt toutes ses mesures. U promet à Crim-Gueray, et à la cour otto-< mane, de la part du czar, que toutes les fortifications élevées contre la foi des traités, seront démolies : il se presse d'exercer une §orte de

médiation entre ces deuk empâtes. Il affaiblit ou colore tous les prétextes éé guerre, que luimême faisait valoir depuieî tant d^annëes ; et dans ce bonheiii^ inattendu, soil génie corngéant les fautes du hasaird, il conçoit le projet de faire tomber sur les p(!fesessions autrichiennes cette niiéè de Tartares qui se trouvait Aé\k rassemblée. Le czar favorisait lai-mréme , auprès du sultan , cette nouvelle négociation. Crim- Gucray fut indigné de se voir présenter les Russes comme des voisihs^ utiles , par le même homme qm les lui avait peints comme des ennemis dangereux. Toutefois , forcé par le changement des* circonsHances , dfe suspendre Tifruption ' qu^îl voulait foire, il^ s^atréta sur lies frontières de la Pologne , pout» attendre quelles seraient les résolutions et fe^ ordtees du- divato. Il fit prendre à son armée, entre^leBorysthène ette Bog', cette posîtionrd'où' il menaçait également la Russie, làPolbgne* et lés possessions autrichiennes ; et comme si 1* fortune eût pris plaisir à se Jouer d'e toutes' Pesi espérances des Polonaise, ce prince an lieu db' seconder leurs efforte cdnfre les^Kusses^, profita- de cet intervalle pour ressusciter une querelle qu'ii tenait prête contre la république. Il obtint de la* Porte la- permission dfe' la poursuivre , et il se ménu^ geait, par cette permission même , un prétexte

324 mSTOIR£ DE L^AI9ARCHI£

de rester toujours en armes à la tête de toutes ses hordes. Il envoya au grand-général, comte Branicki, une lettre altière et menaçante. Il prétendait , dans cette lettre , qu^un grand nombre de familles tartares, réfugiées en Pologne pendant le soulèvement qui avait récemment agité la Tartarie, avaient été les unes pillées, les autres massacrées. Il sMtait d'abord adressé, disait-il , pour la restitution de leurs biens et la pmûtion des coupables , aux possesseurs des terres limitrophes. Il s'adressait enfin à la république, dans la personne du grand-général, prêt à employer cent mille Tartares à se faire justice si on la lui refusait. Ainsi cette république qui fondait encore , il y a peu de mois , sa sécurité sur la jalousie de ses voisins, voyait aujourd'hui, par un accord presque incroyable, toutes les puissances qui l'environnent, si différentes entre elles de langages, de religions et de mœurs, si contraires dans leurs intérêts» le czar de Russie, le roi de Prusse et le kan de Crimée, sous la protection de l'empereur turc» menacer également toutes ses frontières. Toutefois la Pologne , au centre de ces terribles mouvements , qui recevaient toute leur impulsion du seul génie du roi de Prusse, et dont le choc ébranlait alors cette faible république, n'en était point le véritable objet. De si formida-

bles amiees abandonnant bientôt son voisinage, allaient se porter rapidement vers les pays où Fambition du roi de Prusse avait fixé la guerre. Déjà le kan avait reçu de Constaritinople Tordre de se jeter sur les possessions autrichiennes. Le grand visir cédant à des conjonctures si imprévues et si singulières, agissait enfin d« concert avec le sultan^ et se tenait prêt à conduire lés armées ottomanes en Hongrie ; le czar partait à la tête de ses armées pour les conduire en Allemagne.

Déjà Frédéric se glorifiait , avec toute la joie de la haine et de la vengeance , d^avoir formé contre la maison d^Âutriche , une ligue non moins étonnante, non moins formidable que celle dont elle avait su Tenvironner et presque récraser. Il regardait comme un de ses plus beaux triomphes d'avoir égalé , et peu^étre surpassé dans un succès si peu vraisemblable , toute cette habile politique dont on avait tant vanté le ministre autrichien. Il se flattait de rendre à ses irréconciliables ennemis , tout le mal qu'ils avaient voulu lui faire, et des insomnies aussi cruelles, disait-il, que celles où ils l'avaient plus d'une fois réduit. « C'est un grand événement, » ajoutait-il encore, et qui doit laisser à la » postérité, au moins pour un demi -siècle, » d'horribles vestiges de cette guerre. »

326 HÎSTOIUE DE l' ANARCHIE

Mais au moment où cent mille Tartares et cent mille Russes cjue devaient bientôt suivre toutes les fc^rces ottomanes y marchaient pour attaquer, de concert avec les Prussiens, les puissances auijcju^Ues le roi de Prusse seul avait si long*temps résiste avçc avantage » et où l'Europe se voyait menacée d^une des plus grandes révolutions qu'ait /éprouvées cette partie du monde, un événement inattendu vint encore une fois changer les espér^mces et les craintes, et donner, pour ainsi dire , un autre cours à la destinée.

ILte jour de Saint-Pierre, fête du czar, tandis que la cour de Varsovie célébrait cette fête avec une in^nificence extraordinaire; àPétersbourg les quatre régiments d?s g^rdeç, soulevés par Tiinpératrice, détrônaient cet empereur indigne de régler.

La princesse Catherine d'Anhalt-Zerbst, épou^ de Pierre III i loin de s'associer au mépris que ce prince ^vait touîours marqué pour les Hus^s, $^ét^t conformée à tous leurs usages. Elle affectait , depuis vingt ans quelle habitait parmi eux, d'appeler cet empire sa' patrie, et de passer sa vie dans les pratiques superstitieuses de leur religion. Pu fond dç la retraite où elle fuyait la haine de son mari , et où elle semblait fuir la rencontre de tous Içs courti-

sans, elle saisit avec habileté Toccasion que lui offrit le mëcontentement des gardes. Ses intrigues le firent éclater par un soulèvement général. L^empereur^ incapable de suivre un bon conseil ^ n^écouta point ceux qui lui furent donnés , et se remit volontairement entre les mains de son épouse. Ainsi 9 en usurpant le trône de son mari et de son fils , parvint en Russie au pouvoir suprême Timpératrice Catherine II, alors âgée de trente - quatre ans.

Aussitôt que la mort de son mari Teut rendue véritablement souveraine , ^Ue pardonna, avec grandeur, à tout le reste de tette cour. Elle dédaigna de laisser tomber aucun ressentimi^nt sur ces esclaves sans force et sans haine ; femme singulière , dont les grandes qualités se trouvèrent malheureusement altérées par Fhabitude des petites intrigues; altière, séduisante et dissimulée^ qui sentit alors, par une réflexion profonde dans les crimes même qu^eUe se crut forcée de commettre, le point précis de la nécessité; et que ni la colère, ni la vengeance n^emportèrent point au-delà; qui sut, avec une adresse surprenante , conduire les esprits de ce peuple obéissant^ féroce et superstitieux ; mais qui , ayant bientôt à traiter avec des hommes libres , s^est souvent égarée dans ces difficiles

328 HISTOIRE DE L^NARGHIE

intrigues ; trop impatiente d'acquérir cet éclat imposant qu\elle avait besoin de donner à son règne, afin que l'administration publique suppléât en quelque sorte aux droits qui lui manquaient; paraissant aimer la gloire, et donnant tout à la renommée ; mesurant tout sur sa fierté ; ayant conçu un grand mépris pour les hommes, par la facilité qu'elle avait trouvée à leur en imposer ; tirant de ce mépris une perpétuelle habitude d'employer en même temps tous les moyens contraires ; suivant sans aucun plan , sans aucun système , des desseins vastes et immodérés, mais les suivant par caractère, avançant pied à pied pour bien connaître ce qu'elle peut oser , et se laissant engager pour la facilité des premiers pas dans les plus auda* cieuses entreprises, avec la ccmfiance que son bonheur et son adresse la sauveraient de tous les embarras ; jamais abattue par les revers , souvent emportée par les succès; comblée enfin de tous les présents de la nature et de la fortune , mais recevant trop aisément l'empreinte de tous les vices de son peuple ; et justement cottiparée à ces belles statues antiques , longtemps enfouies dans la terre, dont une rouille côrrosive a effacé les plus beaux contours, et qu'on ne peut considérer attentivement sans que de profonds regrets, et même une sorte

d^horreur ne se mêlent à la juste admiration qu^ elles inspirent.

A la nouvelle de cette révolution, toute la nation polonaise crut voir s^ëloigner les maux qu^elle souffrait et ceux qu^eUe avait redoutés. Au moment où la cour en reçut le premier avis, le comte Brulh, toujours attentif aux occasions de plaire et de flatter , se pressa de Fenvoyer annoncer au comte Poniatouski. Il y avait plus de quatre années que ce jeune homme, forcé de quitter là Russie , et de se séparer de la nouvelle impératrice, entretenait avec elle une correspondance secrète. Us. avaient employé mutuell^meut toutes sortes d^artifices pour tromper la vigilance d'une cour défiante ; et depuis que le temps et Tabsence eurent affaibli leur passion , cette correspondance , quoique ralentie au point d'avoir souffert quelques interruptions de plusieurs mois, continuait étendant par intervalles , et reprenait sa première vivacité. Le sentiment dont la grande-duchesse paraissait toujours occupée en faveur de Poniatouski , était devenu pour elle un moyen de dérober beaucoup d^autres sentiments aux yeux des courtisans attentifs. Mais ses plus intimes confidentes croyaient qu'elle conservait pour lui un goût de préférence, un souvenir plus passionné et plus tendre que tous les autres

33o msTomE de l^ anarchie

penchants auxquels elle s^ëtait liTrée pendant leur séparation; et elles ne doutaient pas qu^elle n eût constaniinent le dessein de l'appeler à sa cour aussitôt quelle en aurait le pouvoir. Quant à lui, il nt s^était permis aucime liaison publique* Jamais à la cour, dans les diètes, daus les assemblées d^affaires ou de plaisir , il ne se montrait que triste et mélancolique. Il enveloppait dans le plus profond mystère de nombreuses Uaisons de galanterie , dont le secret n^a éclaté que dans la suite. U ne voyait fréquemment qu'une jeune princesse, sa parente ; et il avait dit ou mandé à Fimpératrice : « Qu'il s'attachait beaucoup à cette ^ princesse , parce qu'elles avaient de la res- » semblance. »

Sa conduite politique n'avait pas moins de circonspection. D ne s'était fait aucun ennemi personnel ; il n'en avait point d'autres que ceux de sa famille ; et dans l'intérieur même de cette famille , il jouissait des plus singuliers égards. Ses deul oncles , les princes Czartoriilski, dans l'espèce de disgrâce qu'ils éprouvaient k la cour y toujours habiles à se prévaloir des moindres avantages^ s'efforçaient de persuader au public que ce jeune homme disposerai un jour de toute la puissance de l'empire de Russie ;.et pour accréditer une opinion si capable d'en

imposer à leurs ennemis , ils lui marquaient une considération qui rejaillissadt dur euxmêmes. De son côté il soutenait avec adresse ce personnage théâtral. Il portait dans toutes ses manières cette reserve étudiée , ordinaire aux gens qui craignent de laisser prendre sur eux quelque avantage. On pouvait seulement lui reprocher de n^avoir pas la popularité nécessaire dans une république. Sa politesse était froide et gêniée, son air contraint et dédaigneux; on voyait jusque dans ses moindres actions y qu^il se croyait destiné à de grandes choses ; mais il paraissait attendre plutôt sa fottùne de la protection d'une cour despotique , que du soin de gagner une multitude* Depuis six mois, il n'avait reçu de Fimpératrice aucune lettre, aucune nouvelle directe, quand arriva vers lui Fémissaire du comte Brulh, chargé de lui annoncer la révolution. Cet émisdaire le trouva couché , ayant à chaque côté de son Ut un portrait de cette princesse , Fun enBellone , l'autre en Minerve. A cette nouvelle , Ponîatouski éperdu , se précipita de son lit, et dans une ivresse de joie se jeta à genoux, s'adressant tout ensemble à l'émissaire, au ciel, aux deux portraits. U voulait partir précipitamment pour la Russie ;^e5 deux oncles eurent besoin d'employer toute leur autorité pour lui faire écouter les conseils dé la

332 ^ HISTOIBE DE L^ ANARCHIE

prudence^ et le retenir à Varsovie. Il y resta plus d^un mois sans recevoir de Finipératrice aucune lettre, aucun compliment, aucune nouvelle. Dëjà les bruits publics lui apprenaient qu^un simple gentilhomme russe, nommé Orlof, inconnu jusque-là, et que les bontés de sa souveraine avaient été chercher dans la plus médiocre fortune , paraissait à la cour de Russie dans une faveur qui ne lui permettait plus de concurrence. Orlof avait secondé tous les desseins de Timpératrice ; il avait fait soulever les quatre régiments des gardes, ou du moins elle se faisait un plaisir de lui en attribuer le principal honneur ; elle voulait croire qu^elle lui devait le trône ; et Poniatouski , sans autre nouvelle que les bruits publics , livré à toutes les espérances de Tambition et à toutes les fureurs de la jalousie, envoya en Russie un homme affidé, un chanoine polonais, qui vint examiner l'état dé cette cour, et reconnaître si cet. ancien amant ne pouvait plus s^ présenter.

Catherine , en prenant les rênes de Tempire russe , ne se dissimula point qu'il ne pouvait soutenir plus long-temps la guerre dans laquelle il se trouvait engagé. Elle résolut d'être neutre entre tous les princes, qu'une alternative de succès et de revers animait encore les uns con-

tre les autres. Les agitatioBs récentes de cette cour, couvrirent, aux yeux de l'Europe, rimpuissance réelle où elle était d^entretenir plus long-temps ses armées. Au premier avis que les Russes revenaient sur leurs pas , et rentraient dans leurs frontières, le kan des Tartares s'arréta^ incertain de ce qu^il devait faire ; il n^osait s^avancer hors de sts états , en les laissant expo-. ses à des voisins dont il connaissait Tambition et la perfidie. 11 attendit de nouveaiuL. ordres de Constantinpple. Le grand visir qui n'avait commencé les préparatifs de guerre qu'avec une extrême circonspection , parce qu'il prévoyait une révolution en Russie , se livra de nouveau à son amour pour la paix , et sa prévoyance justifiée lui donna plus de crédit encore auprès du grand-seigneur. Le roi de Prusse , privé par un seul événement de ce 1;riple secours, perdit l'espoir de tant de conquêtes. Il se plaisait^ quelques années après, à réfléchir sur la vanité de la politique , en racontant comment des événements imprévus avaient une fois empêché qu^U ne fût détruit , et une autre fois qu'il ne se rendît le maître de l'Europe. Ceux que ce prince a daigné admettre dans sa confidence , prétendent que malgré l'alliance qu'il contracta bientôt avec Catherine, il en conserva toujours un profond ressentiment contre

334 HISTOIRE BE L^AHARGHIE

elle , un désir de rengeance , un dessein de rhomilier.

Cependant tout changeait en Russie. Une extrême vigilanee pour ramener Fordre dans toutes les parties de fadministration, une se- Tère économie rétsd^Ke dans tous les dqiartemeirls , \t luxe h^dntuelr proscrit de la cour , et les dépenses^ qu^il occa^one rëserrées pour la yérit2d[>le magnîficeiiee de Fétat ; des colons étrangers' attirés de toutes^les parties de l'Asie et de» FEurope, pour réparer ht dépopulation de Fempire et en défricher les- deserts^; le titre d^inof^éra^rice àauCeineuf , et ent toute occasion, substitua àf celai de caarine, sans^ se soumettre à d'hunibles itégècialMiis^ pour Fobtenir des couES^ q^ se croyaient encore en droit de le contester^ annoncèrent dès* lors ce règne à Funivers. Bèscîepremiiir'rtiometit, une secrète permission' accordée S un- Romme obscur qui, de lui-même, sollicita d'aller dans la Grèce sonder lès esprits de ces* peupfcs , et tes disposer à se soulerer un jour contte les Turcs, prépara, dans te plus profbiKÏ mystère , les événements qui- éfevâient en iHustrer tes plusbeltes années ; et nous- verrons, dans le livre suivant, comment te caractère entreprenant de la nouvelle impératrice, ses desseins sur la Courlande, et ceux qu^elle formait pour disposer du trône de

la Pologne , se produisirent dans les ordres même qu'elle donna pour faire rentrer les armées russes dans son empire.

Fin DU TOME PREMIER.

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