LIVRE IV
Une tranquillité apparente succéda en Pologne à ce violent orage. Le parti Rassemblé par Tambassadeur de France, et qui a^fait le dessein généreux de briser le )oug de la Russie, ^andonné du ministère français, et, pour ainsi dire, livré aux Russes, se dispersa et parut anéanti. Les zélés citoyens qui avaient formé cette ligue, attendaient en silence, pour se rassembler de nouveau, des temps plus favorables, ou si la destinée le voulait ainsi , des temps plus fâcheux et des dangers plus pressants. Deux factions , celle des princes Czartoirinski, et celle de la maison de Saxe, continuèrent d'agiter sourdement la république, sans que leurs funestes divisions fissent appréhender de prochaines tempêtes. Ces princes implacables dans leur ressentiment contre la cour, trop affermis par Fusag^e qu^ils avaient fait de leur longue faveur , pour être renversés par la disgrâce , essayaient vainement de se donner pour un parti républicain. La cour inquiète de leur mécontentement , et dans ses inquiétudes même , toujours
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impràdemment conduite par le ministre favori , recommençait à vendre tous les emplois ou à les accorder à de vils mercenaires , et croyait ainsi s^attacher de nouveaux partisans. Mais Tune et Fautre de ces deux factions ne cherchait véritablement à dominer en Pologne que sous la protection de la Russie ; Pétersboug était le siège de leurs intrigues ; tous leurs effcNrts tendaient à s'enlever mutuellement cette protection. L'une s'attachait de plus en plus à la souveraine actuelle ; et l'autre concevait déjà l'espérance de s'attirer toute la faveur des jeunes Mritiers de cet empire.
En effet, l'impératrice Elisabeth, après avmr rendu son ancieime bienveillance à la maison de Saxe , ne mettait plus aucune mesure à ses nouvelles bontés. Elle ne s'en tint pas à envoyer cent mille Russes pour venger en AUemagne le roi de Pologne ; elle consentit à lever le séquestre de la Courlande, et à céder ce duché à un jeune prince saxon. Cet événement eut des suites si importantes, que nous devons le raconter avec quelque détail.
Près de vingt ans étaient déjà passés depuis la chute et l'exil de Biren, et le trône de Courlande était toujours demeuré vacant* On ne savait plus si ce petit état devait être compté parmi les provinces de Russie , ou parmi les provinces
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de Pologne. Une régence sans aucun chef exer-. çait Fautorité ducale ; les revenus du souverain , perçus arbitrairement par la Russie, $ousle nom des prétendus créances qu'elle exerçait contre Biren , étaient toujours détournés au profit des ministres russes, et leur avidité leur tenant lieu de politique, ils avaient soin de perpétuer pour eux-mêmes cette bizarre usurpation. Tous les actes étaient cependant expédiés sous Tautorité du roi de Pologne comme seigneur suzerain ; et Biren , ayant , par faveur , obtenu pour prison une ville de Sibérie, y était réuni avec sa famille, exilé, flétri, dépouillé , sans qu'on voulût achever de lui faire grâce sur les instances réitérées du roi de Pologne, ni de le déposséder sur les demandes de quelques ambitieux. Privé, la pkir part du temps, de la modique pension que la Russie lui avait accordée pour son entretieh , il faisait, à force d'intrigués, parvenir de secrètes plaintes jusqu'au roi; et ce prince se ressouvenant qu'il lui devait le .trône , parvenait de là même manière à lui faire tenir de secrètes aumônes. Plus d'une fois, Auguste avait été soUicité par les amis de sa maison , d'accorder ce duché à l'un de ses fils. Qn lui représentait « qu'il en avait le pouvoir , puisqu'une diète » le lui avait confié ; que Biren n'en avait » reçu l'investiture que sous la condition d'en
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>» affranchir les domaines de toute prétention D étrangère ; qne ce règne d'un moment en avait » au contraire fait passer tous les rerenus entre » les mains ées étrangers ; que cet ayenturier -» trop célèbre , abhorré des Russes , méprisé jx des Courlaiidais , tyran des deux pays, n'avait )» reçu de 9ts prétendus sujets ni serments ni » hommage ; que son nom était diffamé , sa fa- » mille proscrite ; et que la fortune s'étant plu » à détruire elle-même F ouvrage de sou ca- » ^ce, le soutenir contre elle, n'était ni un }> devoir ni. une vertu ». Mais Auguste aurait craint de compromettre son pouvoir, s'il eut donné un fief dont les Russes possédaient tous les revenus , et dcmt ib étaient véritablement les .maîtres.
. Les princes de la maison de Saxe profitant de la compassion que la ruine d'une maison souveraine inspire toujours dans les pays soumis à une autorité semblable, cherchaient alors à' former des établissements dans les différentes cours alliées, en France^ en Autri<^, en Russie. Le prince Charles , troisième fils du roi de Poiogne<» d'une figure agréable et d'un esprit complaisant et «oupk , avait captivé plus particulièrement la faveur du roi smi père ; et par une suite de cette prédilection , il fut destiné à servir dans les armées russes , et à cultiver la
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bienveillance de ceâe cotir , d^où le roi attendaitplns de protection. Sur la route de Yarso*- TÎe à Pëtersfaourg , il s^arréta quelque temps à 'Mittau y capitale de Courlande , et prit soin de s^y faire aimer. Bientôt il parvint à plaîre à Fimpëratrice Elisabeth : il acheta ie suffrage de la plus grande partie du ministère russe ; et à ^eme eut-il s^ùraé quelques semaines à Pé' teésbourg , que rimpératrice annonça, par une déclaration publique, que ni.Bireh ni ses en^fants ne seraient jamais rappel^és-d'êxil , et sur la foi de cette pqpomesse , elle demanda au roi de Pologne d^iaccbrder à ce jedne prince le du-iché de Courlandê.
• Mais au temps où le prince Charles parut & la cour de RijMisiis , et sut y acquérir tant de fa^ vMr ^ il s'y traïu'va environna d«s plus dangereuic lécueils. La^ situation de eètte cour était alors singulièrement remarq^d>le. L'inévitable destinée de toos le$ ministres russes était près de fondre sur la tété du vieux chancelier Bestuchef. Son crédit^ soutenu pendant dix-sept années, malgré la haine personnelle de Fimpératri|se , touchait «nfin à so» terme. Le cours ordinaire des affaires était déjà sorti de ses mains y par Teffet du nouveau système d- alliance tramé à son insu. Ce vieux ministre se voyant ainsi joué , exécutait en silence des résolutions qu'il
désapprouirail, méditait des desseins violents pour prévenir sairuine , et.toujours prêt à trahir sa souveraine ,' se liait de plus en plus aux intérêts et aux intrigues des jeunes héritiers de r empire , absolument opposés aux alliances et aux vues du gouvernement actuel.
Le jeune gtaiid-^uc de Russie, sans figure, ^ans; esprit, sans courage, et dont cependant rimagination s^était enivrée d^une foUe passion pour rhéro'&me , avait pris djes liaisons secrètes avec le roi de Prusse. U voyait avec chagrin le prin<:e de Sas^e solliciter avec auccès des secours contre ce roi ; e% toujours plein dé forfahtme , et d^une sorte de manie militaire , il marquait publiquement son dédain pour les manières plus douces auxquelles la popularité républicaine et le soiit de: plaire daûs une cour polie , avaient accoutumé ce jeune prince. Une passion différente donnait à la grande-duchesse, ^on épouse, des sentiments presque semblables. Elle avait' pris des liaisons tout-à-la-fois intimes et publique^ ay^c un jeune Polonais, émissaire secret des princes Czartorinski , et neveu de ces princes. Ce^tte famille, alarmée du peu d^ appui qu'elle t|-puvâit a la coiir dXliis^eth, et de la faveur éclatante dont y jouissait alors la maismi de Saxe, ayait saisi Une occasion singulière d'y entretenir cet agent, Une aventure galante don-
nâit à cette mission un succès qui passait leurs espérances ; et pendant que i^mprudente politique de la maison de Saxe augmentait en Pologne l'influence des Russes, ses adversaires avaient déjà la certitude que cette influence servirait un jour à leur propre élévation.
C'est ici le lieu de faire connaître particulièrement cet agent devenu trop célèbre , et que nous verrons bientôt élevé au rang le plus distingué parmi les hommes. Le jeune comte' Poniatouski, cet émissaire secret, était livré plus secrètement encore à la plus vaste ambition personnelle. Il nourrissait depuis son enfance des desseins bien opposés à ceux de ses deux oncles. Sa mère , sœur des princes Czartorinski , lui avait inspiré pour lui-même toute 1 ambition qu'elle tenait deux. Epouse d^un soldat de fortune , qui , après avoir ébranlé le trône de deux de ses rois , était devenu , par leur faveur même , prelmier sénateur du royaume , elle ne doutait pas que ses enfants ne fussent également destinés aux plus illustres entreprises; et vivant au milieu des désordres de sa patrie , elle leur avait inspiré dès l'enfance le projet d'en être un jour les restaurateurs et les maîtres. Stanislas-Auguste , dont uons parlons ^ était le quatrième de sept enfants nés de ce mariage. L'éducation des trois premiers, dont
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deux sont moi^ avant Fâëvatian de leur frère» avait d^abord éié laissée an hasard. Mais à la naissance de celui-ci, une smgolière conjoncture changea ks dispositions de ses parents, et fit tout-à-coup cesser leur négligence. II j avait parmi tes domestiques de cette maison, un »vea* turier italien^ nommé Fomieay moitilé astrologue y moitié alchimiste, et qu'on y enitretenait à titre de chirurgien. 11 était diéri du vieux sénateur, dotit Tesprit romanesque fut toujours épris de ces chimères , et qui croyait tout possible , parce que lui-même atail éprouvé les fortunes les plus extraordinaires.. Cet italien s'était trouvé présent au moment de la naissance de Stanislas- Auguste ; soit par un hasard qui approcherait du merveilleux, soit qu^il eût seulement dessein de flatter cette maison, dont il connaissait les idées ambitieuses ^ il annonça que Tenfant qui venait de naître serait roi. Le secret de cette prédiction, soigneusement gardé entre un petit nombre de persomies , servit à régler leur condoite. On commença par lui donner ce double nom de Siabislas- Auguste , comme s^il était également né sous les auspices des deux rois eitnenns que son père avait servis tour-à-tour. La comtesse Poniatoiiski se repro^ chant di' avoir donné trop peude soins à Fédiica^ tion de ses enfants , qu^elle s'habitua à regarder
d^avance comme une familk royale ^ s^én occupa dès lors tout entière. £Ue s^appliqua sur-tout à former celui-ci pour le trône , Faccoutumant au travail , le faisant venir chez elle dès le point du jour, afin qu^il étudiât sous ses yeux. Elle rapportait uniquement à ce présage toute réducation quVUe lui donnait. S^il appre* nait à dessiner, elle fixait soa attention, tantôt sur une tête de César , tantôt sur une tête d^ Auguste , en lui expliquant par <^els extraor-* dinaires talents Fun avait subjugué sa patrie , et comment Fautre avait établi une monàrcbie florissante, après avoir asservi esk tyran une république en désordre. Dans le dessein de pro* portionner Fesprit , le caractère et les forces de tous ses enFants à la grandeur et à la difficulté des conjonctures qu'elle prévoyait pour eux , elle leur fit jurer de fuir jusqu'à trente ans les femmes , les plaisirs de la table et tous ces frivoles ou dangereux amusements qu'on nomme jeux de société ou de hasard. Mais la nature n'avait formé le jeune comte Poniatouski que pour être un homme admable. Aucune magnanimité , aucune force ne s'annonçait dans son csuractère. Accoutumé, dès qu'il fut capable d'un secret, à taire soigneusement cette haute espérance sur laquelle on voulait qu'il dirigeât toute sa vie , mais qui l'eût rendu odieux et
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ridicule aux yeux de ses oncles et de leurs en* fants» il en avait pris, au milieu de sa famille, une perpétuelle habitude de réserve et de trom* perie. Quelques idées de grandeur et de générosité, cultivées en lui par une femme romanesque, ne tenaient point à cette franchise d'esprit et de caractère , qui fait seule les âmes élevées et généreuses. Quoiqu^on fût parvenu à le rendre sérieux , dissimulé et patient , ses moindres émotions se produisaient par des larmes, et ne lui laissaient presque jamais le sang-froid né^ cessaire dans les grandes affaires. Son cœur, sensible jusqu'à Texcès dans tous ses attachements, semblait plutôt Fen traîner aux plaisirs de la vie privée et aux douceurs d'une société intime, qu'au tumulte des factions. Sa plus chère occupation était d'apprendre par cœur les vers les plus licencieux dçs poètes français. Le goût de la frivolité et de tous les arts qui plaisent dans la société des femmes , dominait, malgré lui, dans les romans où s'égarait son imagination. Il n'étudiait ni la guerre ni le gouvemement ; et cet homme , qui se croyait né pour le trônje et pour être un Jour le restaurateur de son pays, ne songeait qu'à devenir un protecteur de tous les arts de luxe , et sur-tout à cultiver en ce genre de petits talents auxquels il attachait les plus hautes prétentions. Sa figure ,
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qui, presque seule, lui a valu cette couronne à laquelle se fixaient toutes ses pensées, était véritablement très-belle , quoique la faiblesse de sa vue , jointe au caractère même de sa physiono*mie, laissât toujours dans ses regards quelque chose de dur , de louche et de sinistre. Ses yeux étaient grands et noirs , ses cheveux noirs et épais ; ses traits avaient de l'éclat et de la régularité ; sa taille , sans être grande et même sans élégance et sans grâce, n'était pas sans noblesse, et marquait de la force. Il avait dans son air, dans ses manières, dans sa démarche, une sorte d'apprêt théâtral , et dans tous ses discours une tournure affectée, singulière et romanesque, qui, dans ses premières années , faisait attendre de lui des choses hors du cours ordinaire de la nature , mais qui vs'est démentie dans les principales actions de sa vie , parce qu'elle tenait moins â la vraie tournure de son imagination et au fond de son caractère, qu'à la bizarrerie de son éducation. Il parlait avec facilité en public, plus len bel esprit qu'en orateur, et plutôt disert qu'éloquent , capable de converser agréablement dans un cercle , de haranguer dans une académie, mais non d'entraîner une multitude ou de déterminer un sénat ; et ceux même qui l'ont observé de plus près, ont remarqué qu'il avait , dans ses conversations , cette adresse des I. 16
gens médiocres qui cherchent à cacher les bornes de leur esprit, l'adresse d'entretenir habilement chaque personne sur le sujet qu'elle entend le moins. 11 parlait de vers et de littérature aux Polonais uniquement occupés de leurs diètes et de leurs tribunaux. En France, au contraire , où l'on s'occupait alors uniquement de plaisirs et de bel esprit, il parlait sans cesse de législation et de gouvernement ; et à Londres, où commençait à régner dans les mœurs publiques la plus excessive licence , tous ses entretiens roulaient sur les principes de la plus saine morale.
' Le chevalier Williams, dont nous avons raconté les liaisons avec les princes Czartorinski, cet Anglais, également connu dans ce temps-là par son génie entreprenant et par le scandale de ses mœurs, avait pris pour lui une amitié qui ressemblait à une passion vive. Cet homme voyant avec douleur le parti auquel il s'était donné en Pologne , destitué du secours des Russes, mais, dans ce revers même, s'attachant de plus en plus à exécuter la révolution qu'il avait entreprise , fit un voyage en Angleterre pour obtenir d'être nommé ambassadeur en Russie. Ce fut à cette occasion qu'il se chargea de conduire Poniatouski dans' les pays étrangers. Le début de ce jeune Polonais n'annonçait
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pas quHl devrait un jour sa fortune 9 et le trône même , à ses voyages. Resté seul à Paris une partie du temps que son conducteur devait pas* ser en Angleterre , la méchanceté de son esprit lui fit fermer les maisons qu^il désirait le plus de fréquenter. Une galanterie fausse , étudiée , de perpétuelles déclarations d^ amour, successivement répétées à toutes les femmes auxquelles il parlait , et qu^un jour trente femmes rassem* blées dans une maison de campagne se racontèrent mutuellement, Texposèrent à d^extrémes ridicules. Le dérangement que son luxe mit dans sa médiocre fortune, le livra aux poursuites de ses créanciers d'une manière avilissante; et ceux qui prenaient intérêt à lui, le firent partir précipitamment d^une ville où sa conduite ne lui permettait plus de rester avec considération. Ce qui, dans ce voyage, Tavait sur-tout frappé, ce qu'il étudiait avec le plus de 5oin, c'était le port et les airs de tête du roi de France , Louis XY , qui véritablement avaient beaucoup de grandeur et de majesté. 11 s'attacha dès lors à les imiter avec une affectation qui fut remarquée à cette cour, où tout ridicule est si promptement saisi, et où Ton était bien loin de soupçonner l'intention que ce jeune voyageur portait secrètement dans cette étrange étude. 11 rejoignit aussitôt Williams en Angleterre ;
et Gekii*ci , nomme ambassadeur à la cour de Russie, traversa la Pologne pour s*y rendre, et obtint aisément des princes Czartorinski , lesquels sentaient la nécessité d^entretenir un émissaire à Pétersbourg , que leur choix tombât sur le jeune Poniatouski. Il le conduisit à cette cour comme secrétaire d^ambassade ; et ayant bientôt reconnu , au travers de toutes les intrigues , la route que devait suivre un jeune ambitieux doué d'une belle figure, il se chargea de lui en aplanir les premiers pas. La vanité russe eut peine à laisser un étranger, annoncé comme un simple secrétaire, se mêler ^ avec égalité, parmi les courtisans, et se produire dans toutes les assemblées de la cour. Williams employa plus d'une fois la double autorité que lui donnaient et son audace personnelle et le caractère dont il était revêtu, pour faire asseoir ce jeune homme à la table de Timpératrice. Il employa de semblables moyens pour le faire parvenir jusque dans les cabinets intérieurs de la grandeduchesse ; on sait même que sur les sollicitations hardies de cet ambassadeur, elle osa, dans l'obscurité d'une longue nuit d'hiver, se dérober du palais, et se rendre seule , et à pied, dans la maison du consul d'Angleterre. Poniatouski s'y trouva seul : il était alors dans sa vingttroisième année ; et l'on ne peut douter qu'il
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n^ait oublié, à cette époque, une partie des serments que sa mère avait exigés de lui. Ajoutons encore, car dans une fortune si extraordinaire tout intéresse , ajoutons qu^avec un esprit faux et étroit, mais singulièrement cultivé, il avait cette sensibilité ardente et cet enthousiasme capables dMgarer un esprit plus vaste et une raison plus saine , mais qui sont des moyens presque sûrs de plaire aux femmes. Sa mémoire était tout récemment ornée des traits les plus piquants d^un poëme agréable et licencieux, dont il avait trouvé, en France, des copies manuscrites, ouvrage fort répandu aujourd'hui, mais qu^ alors Timpression n^avaitpas encore fait coniQsdtre dans les pays étrangeiis. Ses entretiens en acquirent plus de charmes pour une jeune princesse étrangère en Russie , d'une imagination vive , dont l'esprit fut aisément séduit par le premier esprit cultivé qu'elle eût vu à cette cour, et déjà enhardie par quelques liaisons secrètes ou les mêmes agréments ne s'étaient pas encore rencontrés. Quelques-uns prétendent ' qu'une superstition de femme entra aussi dans la passion de la grande-duchesse. Ne doutant pas , sur la confidence de Poniatouski , que ce jeune Polonais ne devînt roi , et se promettant dès lors que la destinée se servirait d'elle pour cette élévation, elle en accepta le présage de
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sa propre grandeur : elle s^attacha fortement à un projet qui parut Fassurer elle-même de son élévation future ; et ce fut ainsi que la prédiction contribua en grande partie à Tévénement.
Le comte Poniatouski , dans le renversement des anciennes alliances, n^avait pu rester auprès d'un ambassadeur d'Angleterre. Il avait fait un voyage en Pologne pour solliciter d'être renvoyé en Russie comme ministre du roi son maître. On s'était de toutes parts opposé à cette demande. On avait représenté au comte BruUi « que rien ne serait plus imprudent , plus in- » sensé, que d'envoyer en Russie, comme mi- » nistre du roi, un émissaire de la maison » Gzartorinski ; que le bonheur d'avoir plu à » l'héritière de cet empire , développant dans )) ce jeune homme un esprit naturellement ro- » manesque , son ambition ne verrait plus au- » cune borne ; en un mot , que , d'une manière » ou d'une autre , cette complaisance coûterait » un jour le trône à la maison de Saxe >h Cette prédiction fut faite jpàr lé comte de Broglie , qui, après avoir éloigné de la cour les princes Gzartorinski , s'attachait constamment à empécher leur crédit de renaître. Mais l'espérance de conduire une intrigue séduisit le ministre saxon ; et Poniatouski en obtint aisément le
titre qu'il ëtait venu soHiciter.' Avant son départ de 'Varsovie, il eut quelques obstacles à vaincre dans sa famille, et sa mère elle-même à combattre. Elle ne cessait de lui représenter « que ce n'était pas par un commerce de galan- » terie , mais par de grandes qualités et de » grandes vertus qu'il devait mériter l'élévation » qui lui était prédite ; que cette passion ne » pourrait servir qu'à l'égarer, et peut-être » l'engager un jour à sacrifier l'honneur de sa » couronne, son royaume et sa patrie à sa maî- » tresse. »I1 ferma l'oreiUeà des remontrances si sages , quoique mêlées d'une si folle superstition ; et il ne tarda pas à retourner en Russie, chargé toujours en secret des intérêts de la inaaison Czartorinski, en apparence des intérêts de la maison de Saxe ; et uniquement occupé de sa propre grandeur. Bientôt, dans un souper à la campagne avec quelques Polonais, la grandeduchesse leur annonça qu'un jour elle leur donnerait son amant pour roi. Ces Polonais étaient de jeunes gens de figure charmante, et que cet avantage avait fait choisir par le roi de Pologne pour composer un cortège au prince Charles. II!» avaient mieux aimé se joindre à cette nouvelle intrigue , et seconder la fortune de leur égal , que de suivre, les intérêts de leur prince. Ils ne traversaient les desseins du comte Ponia-
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tousld qu^en tâchant , mais en vain, de se rendre phis agréables que lui à la grande-duchesse ; et nous là verrons par la suite attacher quelque temps leur fortune à celle de Poniatouski , et contribuer ^ son élévation par leur activité et leur courage. Mais alors ils regardèrent ce propos comme un délire d' amour , comme Tivresse d'une jeune femme dans un souper de plaisir , et n^y firent aucune attention sérieuse. Nous tenons d'eux-mêmes ces dernières anecdotes.
Cependant P oniatouski employait trop ouvertement son ministère à soutenir des intérêts contraires à ceux du roi son maître ; ses liaisons non interrompues avec Tambassadeur d'Angleterre , le rendaient justement su^ect aux nouveaux alliés de la cour de Rus^e. La témérité de ses démarches , et ses imprudences dans quelques rendez-vous nocturnes , avaient donné trop d'éclat et de publicité à Textréme patience du grand-duc. Enfin les deux amants avaient pour confident le grand - chancelier Bestm^hef, qui avait servi toutes les passions de la jeune princesse , et qui , dans ce temps , cherchait à Tentraîner dans ses desseins de vengeancîe et dans un projet de révolution. Tous ceux qui étaient opposés à la faction anglaise et prussienne, crurent nécessaire à la sûreté générale de la cour de Russie , à la sûreté d'Elisa-
beih et de ses nouvelles alliances , de dissoudre cette espèce de ligue , en achevant la ruine de Bestuchef , et en renvoyant Poniatouski dans sa patrie. On ëtait alors dans Tautomne de 1 757 : et le comte Brulh , décidé par Timpression du moment , allié plus ou moins fidèle suivant les différentes marches des années, voyant/ vers le milieu de cette saison, les troupes françaises parvenues sur les frontières de la Saxe , et la délivrance de cet électorat dépendre de leurs armes, accorda à la demande de cette cour le rappel du comte Poniatouski. Mais son audience de congé fut rejetée loin , parce que Fimpératrice sur le déclin de son âge , ne se montrant jamais en public qu^après une longue et pénible toilette, en différait de jour en jour les embarras et les fatigues ; et pendant ces délais , Farmée française ayant été vaincue à Rosback, et ayant fui loin de la Saxe, les deux ambassadeurs de France à Varsovie et à Pétersbourg n'eurent plus droit de presser le départ de Poniatouski. Son audience de congé était de^ mandée , mais la connivence du premier ministre Bestuchef le laissait dans cette situation incertaine.
La passion des deux amants devint d'autant plus vive , qu'elle était ainsi perpétuellement traversée, et que, pendant plusieurs