DIALOGUE
sur les EXPÉDITIONS FRANÇOISES EN ITALIE.
Sénecé se promenoit un matin , à Gondemines, près de la Petite-Grosne, qui est une rivière en miniature. On étoit au commencement de février; im printemps qui s'annonçoit de très-bonne beure cbarmolt la promenade du poëte; il la prolongeoit à plaisir lorsqu'elle fut interrompue par une visite inattendue. A travers les arbres , il vit venir deux bommes en uniforme : c'étoient deux officiers qui , allant de Turin à Paris , avoient voulu en passant lui rendre visite. IphicrcUe et Léontidas (conune les baptise Sénecé> qui prend luimême le nom à' Acanthe) y avoient pris part à la dernière campagne d'Italie et à la retraite de Garpi, dont les gazettes avoient récemment parlé avec beaucoup d'éloges. Acantbe comble de louanges les deux béros et les félicite avec enthousiasme de cette belle retraite.
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« L'mstoir6> dit-il, fera admirer à ton3 les siècles à venir oue poignée de François attaquée par toute Télite d'une armée Impériale dans un poste qui n'étoit pas tenable , qui s'est fait un rempart invincible de sa propre vertu ^ qui a fait face de tout c6té, qui est retournée à la charge sans désordre par cinq ou six différentes reprises^ et qui; à la vue des ennemis^ a rompu im pont sur une rivière considérable ; en état peut-être de remporter une victoire plus complète, 6i la prudence des chefs ne s'étoit opposée à Tardenr de leurs troupe&j> Qe triomphe est môme beaucoup plus beau que celui de Léonidas et des Spartiates contre le roi de Perse, Léontidas fait remarquer que la retraite de Carpi , au début de la guerre, est d'un bon augure. « En effet, reprend Iphicrate, cette ville de Carpi est un lieu d'augures et de prédictions, et vous me faites souvenir de ce fameux astrologue qui fut présenté à Gaston de Foix par Albert Pic , comte de Carpi , et qui parla si juste sur la destinée de Bayard, de la Palisse et dç plusieurs autres fameux guerriers qui accompagnoient ce brave prince... » Acanthe appelle en souriant les offtciers françois les astrologues de Carpi, car leur bra* voure prédisoit la victoire, et, pour en parler comme fait Achille chez un de nos plus célèbres drainatiqiiij^.
Cet oracle est pins sûr que celai de Calchas.
En causant, on arrive à la maison d'Acanthe^ on s'établit sous une tonne de chèvrefeuille qui commençoit à fournir un peu d'ombrage. Iphicrate parle en riant de la manière singulière dont on les regarde partout, comme s'ils revenoient de l'autre monde. L'Italie est-elle si terrible ? La petite rivière d'Oglio est-elle devenue le Styx ? On pardonne aux Israélites d'avoir eu
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peur au moment d'entrer dans la Terre-Promise pour combattre les Amalécites et les Philistins ; aux soldats de César d'avoir fait leur testament quand approchèrent les Allemands qui passoient les Romains d'une coudée^ les Suèves aux cheveux tortillés et les Sicambres au regard farouche. « Mais à présent la nature a eu la bonté de réduire la taille des Allemands à la proportion des autres hommes ; nous ne voyons rien d'eifrayant dans leur air ni dans leur physionomie ; nous sommes accoutumés à faire la guerre avec eux, et nous avons connu par plus d'une expérience que leur poudre ne porte pas plus loin que la nôtre, et que nos sabres coupent aussi bien que les leurs. — Je conviens avec vous, reprend Acanthe, que la bravoure françoise est à présent, si elle y fut jamais, sur le pied de ne redouter aucune nation. Mais il semble qu'il y ait une espèce de fatalité attachée à de certains pays, qui fait qu'on n'y réussit point comme ailleurs. » Les Carthaginois échouèrent en Sicile; chez les Parthes , les Romains éprouvèrent une suite d'échecs avec Crassus, Antoine, Julien, Héraclius. « Vous n'ôteriez pas de l'esprit de la plupart des François que l'Italie ne soit la même chose à notre égard, et la manière commune de parler veut que ce soit le cimetière de notre nation. — Abandonnons , Acanthe , interrompit Iphicrate, abandonnons au peuple des opinions et des expressions qui lui conviennent. Le sort des combats est comme la couronne des souverains : il ne dépend que de Dieu et de l'épée, et c'est un abus de creire qu'il y ait quelque autre fatalité que les ordres de la Providence. D'ailleurs, vous êtes trop instruit dans l'histoire pour ignorer les victoires et les conquêtes de notre nation en Italie. »
Ces retours sur le passé donnent lieu à une digression sur la mémoire; Acanthe admire celle d'Iphicrate ;
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celni-ci dit qu*il Tauroit meilleure encore s'il l'eût cultivée : « Je suis bien éloigné de ces talents merveilleux dont les histoires -nous font mention, de celui d'Esdras/par exemple, qui, après la captivité de Babylone^ dans la perte qu'avoit faite la nation juive des livres sacrés ; en rétablit tous les textes par le seul effort de sa mémoire. 11 est vrai qu'il entroit là-dedans de l'inspiration. Mais que dirons-nous de Mithridate, qui donnoit ses ordres k vingt-deux nations auxquelles il commandoit, à chacune dans sa langue naturelle ? De Thémistocle^ qui apprit en huit jours dans son exil la langue des Persans, pour pouvoir négocier avec leur roi? De Cinéas, ambassadeur de Pyrrhus, qui, le lendemain de son arrivée à Rome^ salua par nom et surnom tous les sénateurs et les chevaliers de cette ville , sans le secours d'aucun de ces gens qu'on appelle nomenclateurs^ double effort de mémoire oùilétoit question non-seulement de retenir les noms, mais encore de démêler tous les différents visages. L'antiquité^ dit Acanthe, ne nous en a-t-elle point imposé , en nous faisant croire que Xercès savoit tous les noms d'un million de soldats dont son armée étoit composée? — On a vu quelque chose d'approchant du temps de nos pères, répliqua Léontidas, et j'ai ouï assurer que le feu roi, au siège de la Rochelle, savoit non-seulement les noms de tous les officiers de son armée, mais encore ceux de tous les soldats im peu distingués. Il avoit, reprit Acanthe^ un ministre digne du prince qu'il servoit^ car on raconte que le cardinal de Richelieu, aussi bien que Jules César, dictoit tout à la fois à cinq ou six sécrétâmes.— J'ai lu^ dit Iphicrate, dans un traité qu'a fait Pétrarque de la mémoire, que le pape Clément sixième^ qui régnoit à Avignon de son temps^ l'a voit si ferme et si assurée, qu'il ne pouvoit jamais rien oublier^ quelque effort qa'U fit pour cela.
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— Malheur^ reprit Léontidas, à celiû qui off^iosoit ce pape. Il n'étoit pas comme le deEmier cardinal de Gondi, dont 36 me souviens d'avoir vu ane expérience tout opposée. Ce prélat , dont le beau génie est encore Yiva&t dans la mémoire de plusieurs personnes qui Tont connu, aToit composé en fort beau latin une histoire des troubles de son temps ^ où, comme cliacun sait, il n'a voit eu que trop bonne part. Il ne Tavoit jamais écrite ; mais quelquefois il en récitoit par ecenr des lambeaux à ses amis. Ce qu'il y a de sin^Uer en son fait, c'est que quand il se ressouvenoit lui-même ou que quel* qu'un le faisoit ressouvenir de certaines circonstances qu'il n'avoit pas assez fidèlement rapportées, il effaçoit des périodes entières de sa mémoire, conmie qui les efiàceroit sur le papier avec un trait de plume , sans que jamais il lui arrivât dans la suite, quand il récitoit les mêmes endroits, de dire un seul mot de ce qu'il avoit ainsi effacé. —Mais vous ne croiriez pas, reprit Iphicrate, d*où venoit cette excellente mémoire à ce pape Clément dont je vous ai parlé ? C'étoit d'un coup de sabre qu'il avoit reçu à la tète dans une querelle où il se trouva par bonheur, étant écolier à l'Université de Paris. Auparavant, il avoit le génie pesant et ne pouvoit retenir aucune cbose. Ce coup favorable lui déboucha si bien les organes, qu'il parvint après sa guérison à la perfection que je vous ai racontée. Belle matière pour exercer, les raisonnwnents de mesâeurs de l'École de médecine! — Voilà un beau secret, dit Acanthe en riant, et dont Hippocrate ni Galien ne s'étoient point avisés; et ceux à qui on iSait venir la mémwre à coups de sabre, doivent avoir le caquet Weu affilé. Je voudrois bien que Léontidax nous apprit corn** bien il a fait de pareilles cures. Il est tel Allemaaiià qui il f audroit la dose un peu forte et t'opérationivigou*
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rense pour lai réveiller la mémoire et lui subtiliser rimaginatlon. »
Ipfaierate fait observer que daus la mémoire il entre beaucoup de cet art dont Raymond LuUe et Tabbé Trithème ont enseigné les règles , dont la reine Christine de Suède avoit étudié les principes. Acanthe rapporte lliîstoire «le Simonide.
La conversation est intenompue par le dîner. Acanthe offre à ses hôtes d'excellent vin de Bourgogne. On en raisonna beaucoup plus que l'on n'en but. D'abord Acanthe voulut mettre sur le tapis la question de la préséance de la Champagne sur la Bourgogne et soutenir qne c'étoit une usurpation, cette dernière étant en possession immémoriale de la primauté, que l'autre ne s'éixM avisée de loi disputer que depuis peu d'années. Léontidas fut d'avis que Ton pouvoit comparer le Vin de Champagne à ces jeunes beautés <iui n'ont rien de régulier dans les traits nî de solide dans les manières^ et qui ne laissent pourtant pas de plaire infiniment par le brillant de la jeunesse; qu'au contraire celui de Bourgogne est sembkdble à ces femmes qui n'ont rien d'éblouissant d'abord , mais qui plaisent davantage à mesure qu'on les connolt, et qui ont une solidité et un fonds de mérite qui attachent toujours à elles de plus en plus ceux qnî sont en commerce avec elles. — « Ne remarquez-vous pas, dit Acanthe, que, communément parlant^ les climats qui produisent de bon vin produisent aussi de bons esprits? ce n'est pas sans sujet que la Fable a voulu que Bacchus et Apollon fussent frères et bons afids, et il y a apparence que ce dernier ne bnvoit pas toujours de l'eau de sa fontaine. — Ajoutons à cela, dit Iphicrate, qu'il semble que le génie d'une nation ait de la conformité avec les vins que son climat produit. Le vin
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grec a de la douceur comme Tancien langage de ce pays en a voit , mais il est infidèle et traître comme ceux qui l'ont planté. Les vins d'Espagne sont austères aussi bien que ceux qui les cultivent. Les coteaux du Rhin et de la Moselle sont plats et fades comme les Allemands qui les travaillent. Il semble qu'il n'y ait que le vin françois qui soit propre à l'usage de la vie. 11 est traitable , il est d'un bon commerce , comme le peuple qui le fait croître. La plupart des vins étrangers ne sont bons que pour en faire usage pour en boire deux fois, à l'entrée et à la sortie du repas. On en use seulement pour la curiosité , et on fait aisément habitude avec le nôtre. — Les opinions des hommes, dit Léontidas , ont été partagées sur toutes choses , mais encore plus sur l'usage du vin. Salomon prétendoit qu'un roi n'en devoit jamais boire ; les rois de Perse trouvoient que c'étoit la plus grande gloire que d'en pouvoir boire quantité; témoin l'inscription du tombeau de Darius ; « Ci-glt un roi qui buvoit beaucoup de vin et qui le portoit à merveille. » De toutes les vertus royales, il n'en trouvoit point de plus digne de rendre sa mémoire recommandable à la postérité. — Ses successeurs d'aujourd'hui» reprit Acanthe, n'ont pas dégénéré, et c'est un charme dans les relations de voyages de voir boire trois jours de suite le roi Cha-Abbas avec Pietro délia Valle, en mangeant seulement des abricots secs et des pistaches. — Apparemment, dit Léontidas, c'est pour faire honneur à leur vin de Schiras, qu'on dit être le meilleur qui soit au monde ; ou bien c'est l'air du pays qui le porte, car Alexandre , sobre chez lui, devint buveur en Perse; mais avec les mœurs de Darius, il n'en avoit pas pris la force, puisque le vin lui tronbloit la raison jusqu'à tuer ses amis de sa main et à brûler dans la débauche le plus beau palais du
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suB LES Manuscrits iNioiTS. a3
monde. — Jules César, sgouta Léontidas , rivad de la gloire d'Alexandre , n'étoit pas en ce point son imitateur. Les historiens le louent d'une fort grande abstinence, et Gaton disoit de lui que c'étoit le seul homme sobre qui eût jamais entrepris de renverser la république. —Il y pouvoit ajouter les Gracques, dit Acanthe . à qui la sage Gornélie leur mère avoit inspiré une grande aversion pour le vin. — Les principes des reli- .gions, reprit Iphicrate, n'ont pas moins varié sur le sujet du vin. Celle des anciens idolâtres consistoit en partie en des libations et des effusions de vin, et la D6tre, sans la mettre en comparaison avec aucune^ le fait entrer dans ses plus augustes mystères. Tout au contraire, les Nazaréens, les Réchabites et les Mahométans, qui leur ont succédé en ce point, se sont fait une maxime de religion de n'en jamais boire. La politique n'a pas tenu là-dessus des règles plus certaines. Zaleucus, fameux législateur, condamnoit à mort un ministre d'État qui auroit négocié après avoir bu du vin. Plu-, sieurs peuples du Nord aujourd'hui ne veulent point parler d'affaires qu'après avoir bien bu; et de nos jours, Apasti, prince de Transylvanie, n'entroit jamais en conférence avec des ministres étrangers qu'il ne leur eût fait avaler plusieurs rasades de Tokai, dont il leur montroit lui-même l'exemple . — C'est apparemment, reprit Léontidas, qu'il se sentoit fort à ce jeu et qu'il prétendoit mettre dans quelque désordre ceux à qui il avoit à faire, pour en tirer ses avantages. — A propos de princes buveurs, j'ai lu un trait d'histoire, dit Acanthe, par lequel, au récit de Marmol, un prince africain et mahométan excusa assez plaisamment son intempérance. C'étoit, si je m'en souviens, Abdallah, prince de Fez. Il étoit buveur à outrance , malgré les lois dont il faisoit profession, et faisoit sans disconti-
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nuation des éébaucbés excessive». Sa mère, femme sage et modérée , lui en avolt fait souvent Téprimande et n'avait rien avancé. Un jour qu'il éloit à table avec ses aiïiis, elle s'avisa de lui envoyer nn moaUali on ministre de sa religion, korome d'une sublime éloquence et d'une gravité de mœurs sans égale, poor hii Mrela remontrance. Le monilah trouva la compagnie foï-t échauffée et peu en état d'entendre raison. 11 fit néanmoins son ambassade du mienx qu'il lui fut possible; la commission étoit gaillarde : faire entendre raison à des geDS à moitié ivres! Les convives opinèrent d'abord à le jeter par les fenêtres ; mais le prince , plus modéré ou moins frappé de vin que les autres, le pria de s'asseoir auprès de lui et de boire tm coup avec eox , après quoi il lui feroit sa réponse. Le docteur eut beau s'excuser sur la défense de la loi, il fSsillut eibéir; il voyoit bien qu'il ne ponvoit s'en dispenser avec sûreté. On le servit dans une coupe d'or enriobie de pierreries, qui tenoit une pinte de vin. Il la porta seulemetit à sa bouche et la remit sur la table ^ louant le travail et la magnificence de cette coupe, qu'il ne se lassoit point d'admirer. Le prince , qui connoissoit son canaetère et qui savoît qu'avec plusieurs bonnes qualités il en avoit une fort mauvaise, qui étoit l'avarice, lui dit que celte tcoupe lui coûtoit mille pistoles , et qu'il lui en ferait présent s'il la vouloit boire sept fois à sa santé. L'homme de bien s'en défendit quelque temps ; mais enÉi sa passion dominante l'entraina. 11 se mit en devoir de gagner ce vase précieux, et après l'avoir vidé trois fois, à la quatrième il tomba mort-ivre sous la taMe. Alors Abdallah, tout fier de sa victoire, le fit prendre par quatre hommes et le fit, comme l'on dit, porter à clair à sa bonne dame de mère , avec ordre de lui dire de sa part que quand elle voudroit le corriger de ses vices,
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il lui plût ôhoîsh* des gens pour ce ministère qui fnssent phis malttes de leurs passions qne celui qu'elle aroît employé*— Qiié éÊrôttb-nôus des philosophes? poursuivit IpÈicrate. On ne voit pas moins de diversité dans lefiirs <^piÀlo&s sur le vin et dans Tusage qnlls en ont iëlt. XénôCtate n'en usa jamais, non plus qu'Épieure^ êê fameux partisan de la vekipté , qui la faisoit coursier eu toute autre chose que dans les ]^laisirs des sens. Maiis je trouve -d'ailleurs qu*Areô8ilaB creva de boir^, et que Lacydes en devmt paralytique. Si Diogèiiê se coirtentoît d'eau pure, Aristij^e, son contemporain, primaît dans les débauches du tyran de Sicile. DémostHèiies étoit un aussi fameux buveur d'eau compie il étoitnn célèbre orateur. Eschine, son rival en éloquence, pour hii être opposé en toutes choses , ne but de sa vie goutte d'eau. — A propos d'orateurs, interrompit Acanthe, j'ai lu autrefois un morceau d'éloquence que Valère Maxime nous a conservé, que je \ic<mve assez irângûller. Le sénat avoit fait publier une loi Contre Texcès de la débatiche et Tintempérance des félins. Un certain Duronius entreprit de la faire révoq«ier, ^t^tant monté sur la tribune aux harangues, commença son discours en ces termes : «On néus enchaîne^ Romains, on nous aceable d'uue intoléf abie servitude ; car enfin, comment puis^je nommer cette loi, ^ui nous ttssujefttit à la tempérance ? Atïolissons cette tyrannie, brisons ces fers kijurieux totat cotiverts de la rouille d'âne austère et forôuche autiquité. Eh ! que nous peut servir la liberté pour laquelle nos ^oicétres ont tant pé]^âu de sang , si on la resserre dans de si étroites limites , s'il ne nom est pas permis de périr par le lince , qnand il nous en prendra fantaisie ? ^> Apparemment que le reste de ce beau discours étoit de même force, et c'est dommage qu'il ne nous soit pas resté tout en-
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tier. La récompense qu'en tira le harangueur, c'est qu'Antoine et Flaccus , qui étoient pour lors censeurs, le chassèrent du sénat. — Je ne trouve pas, reprît Iphicrate , que la médecine soit mieux d'accord avec soi-même que les autres professions sur le chapitre du vin. Les galénistes en ont interdit l'usage dans les fièvres aiguës, comme d'un poison pernicieux. Les modernes s'en sont servis avec succès pour les chasser, en l'imprégnant de suc amer qui sort de l'écorce du quinquina. Les paysans de ma province, surtout ceux chez qui il ne croit point de vin, guérissent toutes leurs maladies quand ils en peuvent recouvrer quelque bonne bouteille, tant il est vrai que le vin seroit le plus excellent des cordiaques, si l'usage en étoit moins ordinaire. — Du moins conviendrez- vous, dit Léontidas> que le consentement de tous les peuples a été uniforme pour interdire aux femmes l'usage du vin. Les lois de Crète, de Sparte , de Messène, de Garthage, étoient très-rigoureuses sur cet article ; mais les Romains avoient renchéri sur tout cela. Une vestale n'étoit pas moins punie chez eux pour avoir bu du vin que pour avoir laissé éteindre le feu sacré. G'étoit à Rome une matière à divorce quand une femme en avoit goûté ^ et le Vieux Gaton^ bien qu'il ne haït pas le vin , non plus que le Jeune, et qu'il l'échauffàt souvent sa vertu par l'usage du meilleur qu'il pou voit recouvrer, pour me servir des termes d'Horace, avoit pourtant renouvelé dans sa famille une ancienne coutume, qui vouloit que les parents d'une femme , lorsqu'ils la rencontroient , la baisassent à la bouche pour connoltre si elle ne sentoit point le vin. Mais pour venir à des exemples plus récents, la délicatesse d'un prince allemand me paroit singulière sur ce chapitre. G'étoit Frédéric, quatrième du nom; il avoit épousé une infante de Portugal, qui
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ne lui faisoît point d'enfants. Ses médecins soutenoient à l'Allemande que la cause de sa stérilité venoft de l'eau qu'elle buvoit, et qu'étant née dans un pays chaud, il falloit par la boisson du vin réveiller son tempérament, altéré par la froideur du climat qu'elle étoit venue habiter. A cette consultation, l'empereur répondit fièrement qu'il aimoit mieux avoir une femme stérile que buveuse. — Je ne sais , dit Acanthe , pourquoi ce prince condamnoit si fort en autrui ce qui lui de voit servir un jour de consolation contre sa mauvaise fortune. Car dous lisons de lui que sur la fin de sa vie, pendant que le roi de Hongrie, Mathias, lui ravageoit TAutriche et lui preuoit la ville de Vienne, il alloit se promenant par l'Allemagne sans s'en mettre autrement en peine et logeant dans les meilleures hôtelleries qu'il pouvoit trouver ; il se divertissoit à écrire sur les poêles avec du charbon une sentence latine , qui se pourroit tourner de la sorte :
Ici du mal qui me possède
Le BOQvenir es]t affaibli ;
Des malhenrs qui sont sans remède
L'unique remède est roubll.
— Quand la débauche du vin n'auroit jamais produit d'autre désordre chez le beau sexe, dit Iphicrate, que la mort sanglante d'Orphée , on ne pourroit assez la détester; mais elles ne sont pas toujours tenues aux lois sévères que l'on a faites en tant de lieux pour leur en interdire l'usage, et les Grecques comme les Romaines se sont souvent émancipées à les violer. Les poëtes satiriques eurent beau s'élever contre ce désordre, elles n'en allèrent pas moins leur chemin; et ce qui m'en déplaît, c'est que depuis quelque temps il est . des dames parmi nous qui semblent oublier que l'usage
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du vin n^est pas autrement compa^iible avoc la pudeur. — i'ai oonnu une femme de qualité, dit Aouithe, qui tenoit fête aux meiilenrâ buveurs de Paris. File est morte , et il ne faut pas troubler ses eendres en la nommant. Je me souviens de Timitatioa d'une épigramme de Martial que Je ils à son intention pendant que i'éUiïs à la cour :
P'oii vient que tons les jours, Hcleiae, Qui sent le fomet du cellier.
Prend poar corriger son haleine Dm paatiUes de Montpellier?
quel mâange incompatible Que son imprudence assortit I QaHl est choquant, qu*il est terrible!
L'amour se plaint qu'il l'engloutit.
Quand tù sortiras de ta chambre , Héleine , a Tavenlr, crois-moi , Laisse ta pastille et ton ambre , Et sens le vin de bonne foi.
Ici la conversation change d'objet; on vient à parler d'un comte de Provence; à propos de quoi Acanthe dit :
a Nous connoissons un prince, distingué par sa valeur et par ses grandes qualités autant que par le rang considérable qu'il tient dans l'Europe ^ qui a déjà surpassé la hoixae fortune de votre comte de Provence dans le mariage de deux princesses ses filles. Il n'a qu'à se hâter d'en faire d'antres^ et je suis per- 8«adé que la chrétienté n'anra pas asset de couronnes à leur offrir. — J'ai ouï conter un trait, dit Léontidas, de l'aïeule du prince dont vous voulez parler, qui vient ici comme s'il étoit moulé. Elle étoit, comme vous savez, tlle de notre roi Henri le Grand, de glorieuse mémoire»
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et la cadette de deux autres qui avoient élé mariées à de grands rois. Elle YGfùH aTee eliagrin que ses sœurs^ qnazMi elles lui écriyoient, accompaguoient la sotiscrip^ tion de leur» nenis du titre de leur dignilé. Eiifin^ lassëe de lire au bas de leurs lettres Elisabeth, reme, eXffen^ r4eUe, reine, elle s'aivisa de souscrire ainâ les siennes Christine, conientey pour leur faire voir par là que sa destinée n'étoit en rien inférieure à la leur, puisque la grandeur est en tout inférieure à la félicité de la rie. El révénement ne justifia que trop cette princesse^ qui pa^sa des jours pleins de gloire et de incité ^ tandis que le» i^eines ses sœurs eurenl bien des démêlés avec la fortune. «^
Pour' faire la cont^i^ partie de la digression sur le vin, on entame une conversation sur Teau et sur les effets de aertaines souvces.
— « Apparemment, dit Léontidas, que les Grecs« quiavoient tant d'esprit, ne buvoient que des bonnes sources dont ilâ connoissoient la vertu,, et que les Turcs, qui leur ont succédé dans la possession de ces provinces , n'ont bUi que des mauvaises qullfi ne connoissoient pas ; et c'est ce qui leur a inspiré taïkt d'éloignement des belles sciences.
•^ « Il fauit,dit Acanthe, ou que la nature épuisée se seit affaiblie en vieillissant, ou que les. naturalistes notis en aiient bien imposé sur le chapitre des eaux et de leurs merveilleuses propriétés; car eafin, qu'est devenue cette fontaine^de Biscaye, que le préteur Licinius,au rapport de Pline , éprouva sept jours de suite , qui ne coule point quand on la regarde, et qui recommence d'aller son train quand on^ cesse de la considérer? Cette autre.
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de la Basilicate, dont parle Gassiodore, qui se trouble quand on parle auprès d'elle, ou quand on la regarde en marchant à reculons ? Où s'est perdue celle dont Solin fait mention^ qui est si fort touchée de la musique^ qu'elle danse au son des instruments ou de la voix, tranquille d'ailleurs quand on ne chante pas ? Pourquoi ne peut-on savoir où s'est perdue cette fontaine de Gyziqne , nommée par Pline la Fontaine de Cupidon, qui éteint les feux de l'amour à ceux qui en boiyent, et qui a servi apparemment de modèle à Louis Arioste pour inventer ses deux fontaines magiques, dont l'une donnoit de l'amour et l'autre le guérissoit; fontaines qui donnèrent tant d'exercice au brave Renaud et à la belle Angélique? Mais les maris n'ont-ils pas lieu de regretter la perte de cette eau dont parle Solin, qui ne pouvoit jamais se mêler avec le vin, quand la femme qui la versoit étoit infidèle ? C'est apparemment de là que monsieur d'Urfë avoit tiré cette jolie invention qui est dans son Astrée, de la Fontaine de la Vérité d'Amour. A dire vrai, ce sont là de ces curiosités dont il est bon quelquefois de s'abstenir, et le même Renaud de TArioste, dont nous venons de parler, refusa sagement de faire l'épreuve d'une coupe enchantée , où on ne pouvoit boire quand on avoit une femme trop galante. Je me souviens d'une épigramme que j'ai vue , ce me semble, dans ce recueil que les Grecs ont nommé Anthologie, qui rapporte comment une bergère s'excusa plaisamment de faire l'essai de cette eau dont je viens de vous parler, et vous allez voir comment je l'ai tournée en notre langue :
Voici la célèbre fontaine , Disoit Arcas k sa Climène , Où la puissante vérité Des deux cœars amooretuc affermit le commerce ;
SUR LES Manuscrits inédits. 3i
Quand la bergère qui la yerse
A manqué de fidélité.
Son ean refase Talllance
Du vin qu'elle y veut mélanger ;
Et si tu voulois m'obliger,
Nous en ferions l'expérience.
Non , dit Climène à son berger ; Pour voir ces grands secrets que cache la nature ,
Tire qui voudra le rideau ; Pour mol , je n'en saurois éprouver l'aventure ; Car quand Je bois de l'eau , je la bois toute pure , Et quand je bois du vin , je n'y mets jamais d'eau.
— « Si cette épigramme n*estpas dans TAnthologie, dit Iphicrate, elle mériteroit d*y être, et sauf le respect de la véritable antiquité, il s'y en trouve de plus froides. Je m'en rapporte à la traduction que nous en a donnée La Ménardière. Mais , mon cher Acanthe, n*avez-vous point peur qu'on vous accuse du crime de faux ? Vous nous avez donné ce matin une épigramme de Martial pour être de votre crû; à présent vous nous en donnez une des vôtres pour être de TAnihologie. Voilà c(Hnme Joseph Scaliger fut traité par Marc Antoine Muret, et si j'étois poëte, je serois tenté de m'en venger comme Ufit.
— <c Vous vous entendez Kien vous deux, dit Léontidas ; mais pour moi qui n'en sais pas tant que vous, j'ai besoin de votre complaisance pour m'expliqner ce point d'histoire. Acanthe permettra bien en ma faveur que vous lui redisiez Ce qu'il sait déjà. — Il est juste de vous contenter, dit Iphicrate. Muret étoit un fort habile professeur d'éloquence, qui enseignoit à Toulouse; il y fut accusé de trop aimer ses écoliers, et cette galanterie socratique lui fit courir un grand risque. Le parlement de cette ville, qui est connu pour n'entendre pas raillerie, le fit arrêter sur quelques plaintes données contre
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lui , et on ne parloit pas de moins que de lé faire brûler. 11 trouva le moyen de s'échapper de la prison et s'enfuit en Italie, où il espéioit trouver les esprîts plus disposés à avoir quelque indulgence pour ses faiblesses. 11 y trouva Scaliger le fils, autre savant qui faisoit une recherche curieuse des antiquités de ce pays. Scaliger avoit de ^argent et Muret n'en avoit point. Ce dernier, pour en tirer de l'autre, s'avisa d'une ruse. Il fit graver sur des lames de cuivre des inscriptions en langue latine ; tout en étoit parfaitement bien contrefait, le style et le caractère. Il fit enterrer ces lames dans un jardin, et n'eut pas de peine à les trouver ensioite en y faisant fouiller. Il fit voir ces belles antiquités modernes à Scaliger, qui donna tout du long dans le piège, et qui, les prenant pour des pièces originales , les acheta de lui fort chèrement. Muret ajouta l'insulte à la super*» chérie , et fit des railleries publiques de la tromperie qu'il avoit faite à ce prétendu connoisseur. Scaliger, n'en pouvant tirer d'autre satisfat^on , s'en vengea par cette épigramme :
Mnret , ce roi des beaux esprits « Fameux par ses amours comme par ses écrits , Respire encor la flamme k Tooloase allumée :
Je ne Aois pas être surpris
<^'U m'ait vendu de la taméù,
— « La vengeance est ingénieuse, dit Léontidas , et me paxoltroit suffisante si les paroles pouvoient dédommager de l'argeot comptant. Mais je prie Acanthe de me pardonner si ma curiosité l'a interrompu. Il me semble qu'il étoit en beau train de nous expliquer les singularités des fontaines , que je le prie de vouloir conti-" nuer.
— « Je ne vous parlerai point, dit Acanthe^ de celles
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qui sont utiles à la guérison des maladies, ou du moias que l'on croit telles; rien n'est si connu. 11 n'est point de province qui n'ait les siennes; elles changent de mode de temps à autre comme les habits. Leur vertu cependant est une chose fort équivoque. Si Ton en voit revenir des gens en bonne santé, il en est en récompense bien d'autres à qui elles avancent les jours ou qu'elles laissent comme elles les ont trouvés. On ne peut pas nier du moins qu'elles ne soient le dernier retranchement de l'ignorance des médecins et la dernière ressource de l'amour que les hommes ont pour la vie. Mais s'il est des sources utiles et bienfaisantes, les auteurs en récompense nous en ont allégué de bien pernicieuses. Tous ceux qui ont voyagé dans les Alpes savent pour l'avoir vu comme les eaux de ces montagnes font grossir la gorge à leurs habitants. Ortélius renchérit là-dessus dans sa description de l'illyrie, et veut qu'il y ait des sources en ce pays dont l'usage allonge si fort aux femmes les peaux de la gorge, qu'elles sont obligées de la jeter derrièi'e leurs épaules pour allaiter leurs enfants. Ne trouvez-vous pas cette idée fort ragoûtante ? Solin parle d'une fontaine qui rend les femmes stériles et d'une autre qui les rend fécondes. Laquelle croyez-vous, selon les mœurs d'à présent, qui auroit le plus de presse si elles subsistoient encore ? Il est fait mention d'une autre fontaine au delà du Rhin qui 'fit pourrir les mâchoires et tomber les dents aux soldats de Germauicus. Il en est une en Arcadie , selon -Varron , une autre en Béotie, selon Aristote, dont non-seulement la boisson, mais la seule vapeur fait mourir. Léander en connoissoit une qui ne tue que les oiseaux qui en boivent; CElian, une autre, près de Thèbes, qui fait devenir les chevaux enragés. Blondus en avoit vu une qui enivre ; Bélon une autre qui fait devenir fou. Et Pomponius
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Mêla soutient qu'aux Iles-Fortunées il y en a une qui, lorsqu'on en a bu , fait mourir à force de rire.
— « Vous riez, Iphicrate, comme si vous en ariez goûté, poursuivit Acanthe; mais vous n'y êtes pas encore, et il faudra bien, s'il vous plaît, que vous nous en passiez. Je ne vous citerai plus d'auteurs ; cela vous ennuieroit. Croyez que je n'invente rien. Il y a des fontaines* très-froides à Tattoucbement, où cependant on allume des flambeaux, et on leur voit jeter des flammes. Il y en a qui, comme la mer, rejettent toutes les ordures. Il s'en trouve qui engloutissent tout ce que l'on jette dedans, même les corps qui surnagent sur les autres eaux , comme au contraire il y en a où les pierres ni le fer ne peuvent aller à fond. Je ne vous parlerai point de celles qui imitent le flux et le reflux de la mer. G«la est commun. Mais que direz-vous de celles qui le contrarient, et qui sont hautes quand la mer est basse, et presque à sec quand elle est élevée ? Cela n'est pas encore si extraordinaire que d'en voir une qui change de couleur quatre fois l'année ; une autre qui a une espèce de fièvre quand on la touche , qu'elle marque par un battement extraordinaire. Cette même source est tiède à l'entrée de la nuit, à minuit boûUlante , froide au lever du soleil et glacée à midi. Mais qu'y a-t-il de plus commode que cette fontaine au bord de laquelle étoit bàAi un couvent de jacobins dans l'Ile de Groenland? Elle sortoit d'une montagne qui jetoit des flammes, et elle retenoit si bien la qualité de ce volcan, que les cellules des religieux au travers desquelles elle passoit étoient échàuflées de sa vapeur, comme du meilleur poêle qui soit en Aile-* magne. Ils n'avoient point d'autre cuisiné pour faire' cuire leur viande, ni même leur pain, qui s*y fsiisoit aussi excellent que dans un four. Et quand cette ifontaine se jetoit dans la mer, qui est glacée dans ce pays
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au moins neuf mois de Taimée , elle la dégeloit pendant l'espace d'une lieue. N'est-ce pas grand dommage que cette merveille ait été perdue avec une colonie de Danois qui étoit allé habiter cet aimable pays et que Von ne sauroit plus retrouver ? Je vous en présenterois bien encore de cinquante espèces différentes , continua Acanthe^ car je sais tout mon Majohis^ qui s'est donné la peine de faire tous ces extraits pour moi dans son savant ouvrage intitulé : les Jours caniculaires. Bien d'autres que moi se sont servis de son travail, qui ne s'en sont pas vantés. Mais vous devez être fatigué de cette conversation d*eau douce, et en voilà plus qu'il n'en faut pour tremper notre vin du diner. — Voilà , dit Léontidas, qui est savant et curieux ; mais à l'égard de l'usage, pour un verre de Teau de votre beUe fontaine je donnerois toutes celles dont vous venez de parler. Pour moi, je ne trouve rien tel que de boire de bonne eau. On en a la tôte plus libre et l'haleine plus douce, on en digère mieux, on en dort plus tranquillement, et le sang circule avec plus de liberté. Et si tous ceux qui cherchent la joie dans le vin vouloient dire la vérité. Os CQnviendroient que la peine suit le plaisir de près, et que bien souvent elle le passe. »
A propos de la sincérité, Léontidas dit :
' — « N'en déplaise à nos écrivains modernes, je ne trouve Tien en matière d'histoire qui satisfasse Fesprît à l'égal de la lecture des auteurs contemporains. A la vérité, leur style n'est pas fleuri, mais il y règne un air de vérité qui frappe et qui persuade.
— « Je me range àTopinion de Léontidas, et j'avoue que la naïveté des écrivains de ce temps-là ne manque
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pas de channe pour moi. Je suis en cela de l'avis d'un des plus grands hommes que la France ait jamais produits : c'est le chancelier de THopital , qui , dans une épltre en vers au cardinal de Toumon, s'en explique à peu près de la sorte :
Quand je lis de nos rois les nïodestes chroniques , Oh la simplicité des écrivains antiques , Sans fard , sans ornement , nous raconte des fiedts Dont la sincérité forme les plus beaux traits , J*y sens plus de plidsir qu'à parcourir Thistoire Où le faste des Grecs impose à la mémoire , Ob Tart au vraisemblable ose faire la loi , Et sous le merveilleux gémit la bonne foi.
« L'empereur Maximilien étoit sujet à une maladie contagieuse assez commune en Allemagne et qui y règne encore aujourd'hui plus que jamais. Elle se nomme Faute d'argent. Ce prince ^ qui naturellement n'en avoit guère et qui en dissipoit beaucoup, étoit connu dans le monde par cet endroit^ et les Italiens de ce temps-là lui avoient donné le sobriquet de Pochi-. denari. On remarque qu'il n'entreprenoit jamais de guerres que par cette nécessité et dans l'espérance de remédier à sa disette. Comme il retoumoit de cette expédition du Milanois dont vous venez de parler, il reçut des sommes considérables que le roi d'Angleterre, son allié, lui eavoyoit pour payer ses troupes. Ce n'est pas d'aujourd'hui que la jalousie des Anglois les a dépouillés de leur argent. Ils sont en possession de s'appauvrir pour faire les affaires des autres. L'empereur Maximilien , fort réjoui de cette nouvelle recrue, avoit fait délier quantité de sacs remplis d'or, et les faisoit voir avec plaisir à un de ses principaux confidents. Il fut fort surpris de voir que cet homme , au lieu de
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prendre part à sa joie, poussoit de longs soupirs et tenoit une contenance fort triste. «Mais d'où vient ^ lui dit l'empereur, que vous ne prenez point de part au plaisir que me donne cette vue? Ne sont-ce pas là de beaux sequins, de beaux ducats, de belle monnoie?- II est vrai, sacrée Majesté, lui répondit son conseiller, et c'est justement ce qui m'afflige, quand je fais réflexion que vous allez distribuer un si riche trésor à tant de fantassins et de goujats qui composent votre armée. Ne vaudroit-il pas bien mieux garder tout cela pour vous, et que ces gens -là fissent leurs affaires comme ils pourroient ?» La réflexion plut à l'empereur ; il fit remettre son argent dans ses coffres , et partit le lendemain avec son trésor, accompagné d'im petit nombre de ceux en qui il avoit le plus de confiance. Le même jour, les officiers étant venus à Tordre , on ne trouva plus d'empereur. L'armée, sans chef et sans paiement, se dispersa dès que la nouvelle en fut divulguée; chacun se retira comme il put , et les Vénitiens avec les François, donnant sur ces troupes débandées avec les paysans du pays , en firent en peu de jours une fort grande exécution. »
Voici, pour terminer, un passage sur les guerres d'ItaUe :
— « Je veux bien convenir avec vous que les François n'ont pas plus de malheur eu Italie qu^ailleurs ; mais aussi vous demeurez d'accord avec moi que s'ils savent y faire des conquêtes, ils ne savent pas les y conserver, et que les établissements que la valeur peut leur donner dans le pays n'étant pas soutenus par la conduite^ ne sont pas ordinairement de longue durée.
— « Il faut, répartit Iphicrate, que vous n*ayez pas
38 Note
fait grande attention à tontce que nous Tenons de dire^ car vous ne me feriez pas nne pareille objection. Est-ce qtte le royaume de Lombardie, possédé près de deux siècles par la postérité de Gharlemagne; celui de Sicile, où les Normands ont régné autant de temps ; celui de Naples, où la postérité de Charles d'Anjou n'a pas moins subsisté, ne sont pas d'illustres exceptions de la mauvaise règle que vous proposez ? C'est là le sort des choses humaines: tout est sujet au changement^ les souverainetés comme le reste^ surtout quand des peuples de mœurs et de nations étrangères commandent aux autres. Gommines a fort bien remarqué que dans ce cas les nations assujetties ne manquent jamais de faire des efforts pour rétablir leur liberté^ et si elles ne peuvent en venir à bout par la force , elles le font enfin dans la longueur du temps, par des négociations, par des intrigues, par des révoltes^ en se jetant dans les bras de quelqu'autre souverain; elles s'imaginent du moins quelque espèce de douceur h changer de chaînes. Mais , dans le cas où nous sommes , dans la guerre que nous faisons présentement en Italie, il n'est point question de faire des conquêtes; il ne s'agit simplement que de soutenir nos alliés, de protéger un prince de la maison de France que l'on veut injustement dépouiller d'un État où il a été appelé par les droits du sang, par la disposition du dernier roi, par le consentement des peuples, dont le droit est fondé sur plusieurs investitures des empereurs qui ont accordé le Milanois tant aux mâles qu'aux femelles, et à leurs enfants qui seront issus de la première branche de la maison d'Autriche. Ce sont des cadets qui veulent usurper la bénédiction de leurs atnés^ qui veulent renverser Tordre de la nature , et qui , pour y réussir, font un vacarme dans toute l'Europe, crient à haute voix que
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Ton en veut opprimer la liberté et préviennent, par des violences réelles une crainte imaginaire. Je m'en vais vous donner un exemple de cette conduite : il est puéril, mais il vient au sujet. Quand j'étois petit garçon de trois ou quatre ans, j'avois une sœur à peu près de mon âge qui étoit fort méchante. Dès que notre gouvernante n'y prenoit pas garde, si nous avions à partager quelques douceurs ou quelques jouets et qu'elle ne fût pas contente du partage , elle ne manquoit point de m'égratigner ou de me mordre , et crioit ensuite à pleine tète que je Tavois battue. La bonne femme donnoit dans le panneau, et me faisoit quelquefois porter la pénitence d'une faute que je n'avois point commise. Voilà ce que nous fait TAÛemagne. Elle croit sans doute que l'Europe sera aussi dupe que l'étoit ma gouvernante. Mais le ciel par sa lumière lui dessillera les yeux. Il ne manquera point de se déclarer pour la bonne cause ; et la piété du roi le sait si bien mettre dans ses intérêts, qu'on ne doit pas douter un moment du succès 46 ses armes, appuyées sur le bon droit et la justice. »
L'ARIOSTE RAJEUNY (i683),
VArioste rajeuny est un magnifique manuscrit autographe, composé de 33a pages pleines, in-i*», en la possession de M. Gap. En tète sont placées une Dédicace au duc de Bourgogne, enfant auquel Sénecé se recomman- ^oitpar provision; une Préface et une Vie de VArioste. Cette œuvre n'est ni une traduction, ni une paraphrase, mais, si Ton veut, un abrégé, une refonte. Sénecé ajoute et retranche, amplifie et modifie, écrit tour à tour en
4o Note
vers et en prose^ mêle au texte des réflexions, des allusions sur son temps, des digressions sur divers sujets. On devine que la cour y tient beaucoup de place. Quand TArioste fait prédire par Mélisse Tillustratiou future de la maison d'Esté, Sénecé se garde bien de traduire ces pages exclusivement italiennes. « J*en pourrois l'ien dire autant qu'elle si je voulois, et même pousser ma prédiction quelques générations plus avant, sans passer pour un grand sorcier. Mais quoique ces princes aient été d'un fort grand mérite , ils me dispenseront d'en parler, sll leur plaît, parce que à moins de faire une histoire toute entière, dont je n'ai ni le loisir ni le dessein, je ne serois pas intelligible en France sur cette matière; de plus, c'est que je n'attends ni pensions, ni bénéfices de cette maison, comme faisoit sans doute le seigneur Arioste du cardinal Hippolyte. » Cela dit, Sénecé substitue Louis XIV au duc de Ferrare, et, tout en s'excusant d'employer à l'éloge d'un si grand monarque « un esprit né pour la bagatelle, » il veut mêler sa voix à celle des poètes d'élite :
Je tiendrai ma partie Suivant rhmnble talent que le ciel m'a donné. Qnoi I parce que les cienz du roi de la nature Adorent chaque jour le pouvoir sans mesure Par des harmonieux et nobles mouvements , Les innocents oiseaux, sous la tendre verdure, Le célèbrent-ils moins par leurs gazouillements?
Je regrette que Sénecé ait entrepris de rajeunir l'Arioste, que parfois il ait ajouté des inventions dignes . de Scarron k ce poëme raffiné dans lequel se mêlent si agréablement les formes épiques d'autrefois et l'imagination fantasque ou ironique du xv« siècle. Ce n'est qu'aux légendes , aux fabliaux qu'on peut à son gré
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prendre et ôter, emprunter le fond en changeant la forme. Ed remaniant une œuvre consacrée^ Sénecé a eu le tort de délayer ce qui devoit rester court, d'accuser fortement des traits qui, chez son modèle^ étoient légers. Mais il lui semhloit, comme à Boileau, que l'Arioste pouvoit être Vobjet de plus d'une critique et dé plus d'une correction. Toutefois, il ne vouloit point qu'on {trlt sa manière d'agir pour une ingratitude. « Qu'on ne s'imagine pas que j'en estime moins Arioste <c parce que je fais en certains endroits quelques obser- « vations contre lui ; c'est plutôt pour m'exercer et pour « me former le goût que par envie que j'aie de censu- « rer. Les fautes des grands hommes sont la meilleure « leçon que nous puissions prendre , et les remarques « que l'on en fait ne sont pas même une médiocre « preuve de l'estime qu'on a pour eux. Je ne dirai rien « des auteurs vivants, je n'aime point les affaires ; » mais soyez sûr que vous ne me verrez pas faire « des volumes pour critiquer la rhétorique de collège « dont Nervéze et des Escuteaux ont parsemé leurs « froids écrits. Plût au ciel que dans deux cents ans « quelque homme d'esprit s'avisât de censurer quei- « que ouvrage de ma façon I »
Sénecé avoue qu'il a hésité, au moment de s'emparer ainsi de l'Arioste , entre le plaisir d'écrire et le danger de mal écrire. <s Mais enfin ^ le plaisir que je m'en pro- « pose l'emporte, et j'ai considéré que je tomhois dans is le ridicule de certaines femmes dont je me suis souci vent moqué, qui n'osent manger dans les festins les « plus exquis parce qu'elles mangent de mauvaise « grâce ou qu'elles n'ont pas la main belle. » Du reste, il explique plus nettement son dessein dans une préface trop étendue pour que je la donne entière. Je vais en citer les traits principaux, et je terminerai
4a Note
cette note m transcrivant les passages les pins curieux de VArioste rajtwn^^ sans essayer de les relier entre eux.
4 Je sais bien qnHine préface est , ponir beaueoap d'écrivains, nne honnête occasion de se loner soi-même et d^pplandir indirectement à son propre mérite ; mais je promets de me louer le moins possible , et seulen^ent autant qu'U sera nécessaire poor vous donner une idée favorable de mon ouvrage...
et Je conviens que la manière que j'ai adoptée pour enriebir notre langue des a^rréables imaginatioiia de l'Arioste doitparoitre extraordinaire; j'avouerai même que je ne sais comment la nommer^ et que je manque de termes pour m'en expliquer avec vous; Ce n*est pas une traduction, puisque je ne garde aucune fidélité à l'original , si ce n'est dans la marche et la liaison de son intrigue, à laquelle je n'ai rien changé, m'étant seulement r^ervé la faculté de conter à ma manière. Ce n'est pas non plus une imitation , car n'ayant altéré ni la fable, ni même les noms, on peut dire que pour la substance son ouvrage et le mien ne font qu'un , tandis que le caractère de l'imitation est de subsister non entre les mêmes cboses, mais entre des choses semblables. G*est encore moins une paraphrase, puisque ce terme comporte avec soi l'idée d'une exteQsion de pensée qui n'explique point ce que j'ai fait, car j'ai souvent abrégé celles de mon original et supprimé de prétendus ornements qui m'ont paru tels, ou adouci des expressions qui ne s'accommpdoient ni h la modestie de nos mamrs, ni à celle de notre l^gue. Il ne me rastoit donc qu'à nommer mon ouvrage VArioste corfigé.. Mais je conviens qu'il y auroit eu dans ce titre quelque chose de trop superbe, que cela eût pu soûle-
SUR LES Manuscrits inédits. 43
Ter tout le Parnasse contre moi, et qae Ton m*eût justemmt blémé, moi qui suis sans nom et sans crédit^ d'oser m'érige eu rélbnuateur d'un poëte en possession depuis deux eents ans d'uue réputation bien établie. J'ai cm avoir trouvé un tempérament à toutes ces dil* Acuités en le nommant Àrioste rajeuny.
« Chacun trouvera son compte dans ce titi-e; car si je mérite l'approbation des dames y ce terme leur £rapa comprendre que j'ai essayé^ pour leur plaire , de For* oer de ees grâces vives et biillantes qui suivant leur sexe, et mes censeurs (si j'ai le boubeur d'en avoir), pourront entendre par YArio^U raievmy. l'Arioste gâté, suivant Topinion du sage Alphonse, roi de Naples^ qui disoit que la vieillesse augmente le prix de trois choses : du vin, des amis et des livres.
« J'ai remarqué que les ouvrages en vers, lorsqu'ils sont de longue haleine^ ne plaisoient pas à notre na* tion... La prose toute seule ne m'^ point semblé nou phts suffisante pour exprimer les visions pleines de feu du plus capricieux de tous les poêles. J'avoue que ceux qui traduisent des vers me font pitié quand ils s'avisent de les mettre en prose, fut-elle la meilleure et la plus châtiée qui se puisse faire. Se sont-ils mis en tète qu'ils réduiront la vive , l'impétueuse poésie à la lenteur de leur pesante démarche? Si l'on donnoit au public des traducticois en prose d'Homère ou de Virgile, sans mettre en tète ces noms consacrés, n'est*il pas certain que cette prose, que Ton nous dtmne piour leurs ouvrages, et qui, le plus souvent, n'est ri^ moins que cela, passeroit pour une composition très-fade et trèslanguissante. L'idée que nous aurions pourtant seroit semblable à celle qu'un paysan pourroit concevoir d'un prince qu*il n'auroit vu que dans les estampes de «on almanach ou dans quelque misérable détrempe, orne-
44 Note
ment de la chambre de son curé. J'ai connu une femme de beaucoup d'esprit qui soutenoit que l'étude du laUn nous gàtoit le goût, à en juger par notre estime pour les poëtes de cette langue ayec lesquels elle n'avoit eu de commerce qu'autant qu'il avoit plu à Tabbé de M... de lui en procurer.
« Le caractère de la bonne prose est de s'expliquer si nettement et avec tant de clarté, qu'elle ne laisse rien à désirer pour Tintelligence de ce qu'elle énonce. Le caractère de la poésie, au contraire^ est de laisser toujours à penser plus qu'elle n'exprime^ et de renfermer quelquefois dans la force seule d'une épithète une conception toute entière. Comment faire pour accommoder ces deux choses directement opposées ? Et qai ne voit pas que la simplicité de la prose ne parviendra jamais à rendre fidèlement la vigueur de la poésie , à moins d'employer un verbiage ennuyeux, des circonlocations fatigantes qui l'obligeront à ramper toujours. Convaincu qu'il étoit impossible de traduire l'Arioste tout en vers ou tout en prose , il ne me restoit que le parti que j'ai adopté : c'est ainsi qu'en usa Pétrone, qui fut l'arbitre du goût et de la délicatesse dans le plus poli de tous les siècles. C'est ainsi que pensa Boëce , qui , dans un ouvrage extrêmement sérieux, prouva par son exemple que les ornements conviennent toujours aux muses et que le dessein de plaire doit entrer dans toutes sortes de compositions.
« J'avoue qu'en conservant en son entier le tissu de la fable d'Arioste^ je me suis souvent écarté de sa manière de l'exprimer; mais je ne l'ai jamais fait sans motif. Quelquefois^ pour me rendre intelligible, j'ai dû entrer dans quelques détails qu'Arioste a négligés, parce qu'écrivant après Mathieu Boïardo VOrlando inamorato, entre les mains de toute l'Italie^ il crut
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inatile de répéter ce que tout le monde savoit comme lai ; mais comme les dames frauçoises ne sont pas obligées de savoir dans notre siècle tout ce que savoient dans ce temps-là les dames italiennes^ qui assurément ne savoient pas beaucoup, je me suis vu forcé parfois de rappeler succinctement quelques passages du Boïardo qui m'ont paru nécessaires à l'intelligence d'Arioste...
« D'autres fois, j'ai rectifié les sentiments lorsqu'ils ne m'ont pas semblé conformes aux caractères. Il me reste à dire un mot sur la liberté que j'ai prise de mêler parfois à l'ouvrage d'Arioste quelques réflexions, quelques pensées de ma façon. J'avoue que lorsque l'occasion m'a souri, i*ai tâché d'égayer le récit par quelque critique ou quelques traits de satire de mon invention ; mais , au fond , quel tort cette licence peut-elle causer à mon auteur ou à la république des lettres ? D'abord je ne suis point un faiseur de fausse monnoie, et par une audace sacrilège, je n*ai point cherché à contrefaire le coin du prince; car, en tous les endroits où j'ai mis quelque chose du mien, je l'ai marqué de manière à ce qu'on ne pût le méconnoître; je n'eusse point pris cette précaution, que les connoisseufs ne s'y seroient point trompés. Les pensées d'Arioste parmi les miennes eussent été comme ces fleuves qui passent au travers des lacs sans se mêler avec eux et sans altérer la couleur ni la rapidité de leurs eaux. Mais quand bien même j'eusse essayé de faire corps avec Arioste, quel mal en seroit résulté, si j'eusse réussi ?
« Et d'ailleurs, de quoi se composent les ouvrages qui paroissent de nos jours, si ce n'est du mélange que font les auteurs de leurs pensées avec celles des anciens. Ce sermon que vous admirez n'est-il pas reformé de la dépouille des saints Pères? Et si vous en faites l'ana-
46 NOTB
tomie, nâ troavez-vous pas que lorsque saint Chrysostôme, saint Ambroise ofu saint Bernard aiuront repris «bacun ce qui leur ai^Kurtient, il restera peu de chose à l'anteor^ si ce n'est le talent d'avoir réuni leurs pensées. Cette histoire, qui a tant de ceurs et qui vous parolt si bien écrite, est^Ue autre chose que des lambeaux recousus de Sleidan^ d'Avila ou de Fra Paolo ? Cependant^ ce prédicateur^ cet historien , ne sent pas d*aus8i bonne foi que je le sai», car s'ils ioai imprimer leur ouvrage, ils ne Vintituleront pas sermon de saint Bernard ou de saint Ambroise, histoire de Fra Paolo ou d'Avlla , tandis que j'abandonne tous les honneiurs à mon Arioste , avovant humblement que j'ai relevé de fief^ et^ à. l'imitation des anciens hommages liges, otile vassal mettoit ses mains dans celles de son seigneur^ je môle quelques-unes de mes pensées parmi les siennes pour lui faire plus d'honneur par cette opposition et reconnoitre publiqu^nent sa haute souveraineté.
Voici des fragments deYAriosU rajeuny :
« Logistille a un miroir dans lequd on se voit tel qu'on est :
Logistille, ez&noez mes vœux !
De gr&ce, prêtez-moi quelque glace fidMe
De ce dirin , de ce me modèle ,
Qae 3e veHX mettre un jour oa deitt fin un lien qne je sais, 2i la place de celle
Gt tant de têtes sans cervelle Viennent Insolemment rsjoster lenrs chevenx.
Quelle confttsion ponr la troupe Interdite !
(^« de ootirtisaiis étotmës , Qui s*âtoient jusqu'alors crus riches en mérite, Et qui par un coup d'œil se verront ruinés !
SUA LES Manuscrits inédits. 47
Portrait du fripon Brunel.
Bninel est ttn fort beau jefsne honane Qui n'a pas quatre pieds 4<d haut ; Son nez est fait k peu prte isomaob Le pied torta d'un Tieux rédumd.
liOS yeux lui sortent de la tête , Louches et de rouge bordés, Il est velu comme une bdte ; Quand vous lui résistez, bonn^tè; Insolent quand vous lui cédez.
Son teint est de couleur d'olive, Ses cheveux sont noirs et crêpés , La dent est rare mi sa ^en<dve, Et les lieux oh la lèvre est vive Par la pâleur sont occupés.
De ses sourcils que rien n'égale L'union est 2i remarquer, Et son haleine déloyale Pourroit seule vous l'indiquer.
En tout cas, on ne peut marquer Ses chausses k la martingale.
Et j'ai raison de répliquer Que par tant de raisons, en sonuiie, Brunel est un fort beau jeune homme.
Au temps de la Chevaterie,
l'heureux temps ! t le temps fortuné Qu'étoit celui de la dbievaterle t Siie discours n'^ est que rêvette> Il est du moins fort bien imaginé.
Parmi les bois, dans les antres sauvtigM , Qui maintenant n^offrent II nos r^^ards Qu'affreux crapauds, firolds serpent», verta léiardfe, Ds rencontroient angéliques visages.
Le ciel, pour eux prodiguant ses présents, Leur y livroit des beautés natueUes,
48 Note
Nobles, sans art , innocentes , pucelles.
Et qui pourtant avoient quinze k seize ans.
Je me tairois et dirois moins d'injures
Au temps stérile oU nous voyons le jour,
Si nous trouvions au milieu de la cour
Ce qu'ils trouvoient dans les grottes obscures.
Cela tout seul seroit digne du feu ; Mais Je m'explique, 6 sexe que j'adore I Je ne dis pas qu'il ne s'en trouve encore; .
Ce que je dis, c'est qu'il s'en trouve peu.
La Fraude.
Son visage étoit doux et son habit modeste , Son langage obligeant , ses regards composés, Sa démarche étoit grave, et l'intérêt céleste Couvroit ses intérêts finement déguisés.
LAide et difforme en tout le reste,
Mais qui de ses difformités Sous un large manteau déroboit le mystère.
Dont les plis cachoient d'ordinaire Un dangereux couteau tranchant des deux côtés.
À propos de la mine du palais d'Alcine^ Sénecé pense à la destruction des arcs de triomphe qu'on élevoit pour un jour dans les fêtes de Louis XIV :
L'artifice allumé tonne de tous côt^ ; Héros, nyniphes et dieux dans l'air sont emportés ; Le soufre et le salpêtre en dévorent les toiles, Et la nuit volt briller cent nouvelles étoiles. Le même admirateur du spectacle charmant Cherche étonné l'objet de son étonnement.
n demeure confus de l'effet de la poudre, De voir tant de beautés si vite se dissoudre. Et de ne trouver plus dans ces lieux désolés Que des chevrons noircis et des cartons brûlés.
SUR LES Manuscrits inédits. 49
Angélique est entraînée dans Teau par son cheyal et « retrousse ses jupes. »
Lee tritons à fleur d*eaa par dep regards arides Pévoroient les appas de cet objet divin,
Et les jalouses Néréides Cherchoient & censurer et le cherctioient en vain. A ses cheveux épars qui le rendoient sensible, Le doux Zéphir livroit mille assauts amoureux ; Et le reste des vents laissoit Tonde paisible Pour être k ses beautés attentive avec eux.
Mais ses tristes regards, tournés vers le rivage, Accusoient le destin par des torrents de pleurs ; Et son cœur affligé, cédant k ses malbeurs, Sentoit avec les bords décroître son courage.
Sénecé môle plus loin au récit de TArioste un personnage de sa façon, espèce de fou de cour, dont voici le portrait :
« Elle (Bradamante) avoit à son service un jeune More dont le brave Renaud , son frère, lui avoit fait présent à son retour des Indes, qu'elle nommoit Angola, parce qu'il étoit né dans cette partie de l'Afrique qui porte le même nom. G'étoit une figure telle qu'il la falloit pour faire rire ; car, outre la laideur commune aipc animaux de son espèce, il avoit le corps contrefait, les hanches démontées et les pieds cagneux. Mais la nature équitable avoit fait une juste compensation de la laideur du corps avec la vivacité de l'esprit, et avoit été libérale envers lui avec profusion de ce feu qu'elle a coutume de distribuer abondamment aux peuples qui approchent du soleil. Bradamante avoit coutume de se divertir dç ses plaisanteries et de charmer quelques moments de ses chagrins par Tenjoueme^t de la conversation du petit monstre; mais depuis quelque
5o Note
temps elle étoit tombée dans mie mélancolie si profonde que rien au monde n'étoit capable de lui arracher le moindre souris. Un jour qu'elle étoit dans son cabinet, travaillant tristement à quelques ouvrages de tapisserie dans la compagnie de ses femmes , qui gardoient toutes un profond silence et portoient l'inquiétude de leur maltresse peinte sur leurs visages^ Angola^ qui s'étoit établi de lui-même ses entrées, poussa brusquement la porte et entra dans le cabinet en chantant cette belle chanson de sa composition :
Vous m'avoir bien la mine D'être tant amoureux; Point n*en faire la fine , Vouloir bien être deux :
La visage jolie Montrer la fantaisie ; L'être plus fin , ma foi , Madame, ce me semble , Dans le pays de moi :
Point n'en faire k deux fois, Quand s'aimer bien , coucher ensemble.
(c II accompagnoit ce galimatias d'un air fait exprès^ qui assortissoit parfaitement bien aux paroles^ et dansoit en même temps avec des postures grotesques, qui firent perdre le sérieux à la plus grande partie de^ filles de Bradamante^ malgré qu'elles en eussent. Mais la charmante guerrière ayant à peine fait briller sur son visage un léger souris semblable à ces éclairs "quiy après avoir percé la nue pour un moment dans une nuit obscure^ semblent^ dès qu'ils sont disparus, avoir encore augmenté l'horreur des ténèbres par leur oppo* sition. « Tiens-toi en repos, Angola, lui dit-elle avec un air de mélancolie le plus touchant du monde , tes plaisanteries ne sont pas de saison^ et je ne me sentis
SUR LES Manuscrits inédits. 5i
jamais moins d'envie de rire. — Eh bien^ Madame, lui répondit'il, si vous continuez dans cette humeur-là, il faudra nous séparer, car pour moi je n*eus de ma vie jamais moins envie de pleurer. » Je ne copierai point le baragouin d'Angola dans le reste des récits que je ferai de lui; il suffît d'en avoir montré un échantillon, et vous trouverez bon, s'il vous pladt, que je vous donne seulement la substance de ses discours. «Tu veux me quitter? répliqua Bradamante; non, non, je ne le crois point. Et que deviendrois*tu , malheureux que tu es, si je ne prenois plus soin de toi ? — Ah î vraiment. Madame, reprit-il, je suis bien moins embarrassé de ma personne que vous ne pensez : je m'en irois tout droit à la cour. — A la cour! s'écria Bradamante. Et crois-tu qu'on y voulût soufl&ir un animal fait comme toi? Ta figure feroit peur aux dames de ce pays et choqueroit leur délicatesse. — Vous prenez mal la chose, continua le More, et c'est tout au contraire. Je n^ paroitrai pas plus tôt que toutes les dames me feront caresse et disputeront à qui m'aura. L'opposition de mon visage fera des merveilles en leur faveur ; les belles auprès de moi paroltront des anges et les laides sembleront du moins supportables. Je les tirerai par mon enjouement de cette contrainte sévère où la bienséance les assujettit incessamment. Elles se feront un plaisir singiûier de la liberté qu'elles pourront se donner devant moi comme étant un honmie sans conséquence, et cependant toujours un homme. Peut-être s'en trouveratril quelqu'une plus curieuse que les autres qui voudra s'éclaircir sur les merveilles qu'on raconte des gens de mon pays, et qui trouvera bon que je prame soin de lui montrer... — Mais, Angola, interrompit Bradamante, tu ne sauras point vivre avec les grands seigneurs : l'art de leur plaire est le plus difficile de tous.
5a Note
et les plus habiles gens n'y connoissent rien qu'après une étude de plusieurs années. — Eh! Madame^ réybqua-t-il, Yos habiles gens sont des bètes. Ils s'imaginent que pour plaire aux grands il ne faut jamais rien dire qui ne soit de la dernière justesse^ et pendant qu'ils se donnent la torture pour attraper quelque pensée^ un étourdi vient à la traverse qui hasarde une impertinence et leur coupe la parole^ de manière qu'en toute une journée ils ne trouvent pas à placer un pauvre mot; et ce qui en arrive, c'est que l'habile homme trop circonspect passe pour un sot , et le sot n'imagine pas que les grands comme les autres hommes sont partagés en deux classes , et qu'il y en a parmi eux qui o&t de l'esprit et du mérite , et d'autres qui., sous ce vain caractère de grandeur dont ils sont revêtus «. cachent beaucoup de bassesse et d'ignorance. Ces derniers, sans difficulté , sont en plus grand nombre que les autres, et il est difficile que les habiles gens leur plaisent. Le mérite d'un homme d'esprit est un reprodie tacite et continuel à un homme qui en manque, et l'orgueil des grands ne peut le supporter, sans compter que les choses fines et délicates sont perdues avec ces gens-là foute d'en pouvoir être entendues, et je prétends mieux réussir auprès d'eux avec mes quolibets et mes contes tinviaux qu'Ésope, mon confrère, n'auroit pu faire avec toute sa fine morale. Pour les grands qui ont de l'esprit, il est constant qu'ils en ont plus que les autres hommes. La noblesse du sang leur donne des senti* ments plus élevés ; la bonté de l'éducation leur ouvre davantage la conception, et la grandeur des emplois dans lesquels ils passent leur vie leur subtilise davantage l'entendement. Cependant , ces gens-là , tout sj»rituels qu'ils sont, ne s'accommodent pas volontiers d'un homme d'esprit. Ils voudroient en avoir tont seuls.
. rvi^MNMfeMialaMI
SUR LES Manuscrits inédits. 53
et sont jaloux qa'il en paroisse à d'autres : ils craignent qu'un homme éclairé , admis dans leur £amiliarité^ ne pénètre plus qu'ils ne voudroient dans le secret de leur conduite. D'ailleurs, ils sont fatigués des grandes choses, et telle est la condition de Tesprit humain qu'il a besoin de quelque relâche et ne peut pas toujours être ingénieusement appliqué ; de manière qu'un homme comme moi, qui leur parlera de tout ce qui lui viendra en tête, qui leur peindra quelques crayor ' de la naïveté des champs ou de la bassesse populaire, qui sont presque toujours pour eux de réjouissantes nouveautés, et qui enfin s'établira auprès d'eux dans la liberté d'une familiarité ingénue , que le respect de ceux qui les approchent baimit presque toujours de leur conmierce : cet homme, dis-je, en sera vu plus agréablement qu'un antre qui se retran(^era sur la hauteur de son mérite et ^ piquera de ne parler jamais qu'à propos. »
Ici Angola raconte assez froidement l'histoire d'un poète provençal qui échoua à la cour, et prête à ce poëte un stmnet de désespoir qui se résume en ce vers :
Henretut qui Ta connue et qui peut Toublier !
Autre fragment.
Ainsi » lorsqu'au soleil, quand le printemps revient , Des serpents sur un pré le chapitre se tient ; Pleine du feu nouveau dont Tunivers pétille, La troupe en pelotons se caresse et frétille, Polit sa frpide écaille, et par ses slfflementU Sur l'hiver bien passé se fiit des compliments^ Si de quelque passant la main séditieuse Jette un large pavé sur la bête odieuse , D'abord crânes et reins sont brisés par morceaux ; Le sang et le venin s'écoulent par ruisseaux. De Tun , mort par devant, le reste en vain s'agite;
54 Note
Un antre, plus benreux , pour sa queue en est quitte ;
On voit boyaux crevés, Tertëbres de travers.
Un même coup produit cent accidents divers ;
Et s*il en est quelqu'un que sa bonne fortune
Ait pris soin de sauver de la perte commune,
n fait k longs replis ce lieu plein de malheur,
Et sifBe affreusement sa crainte et sa douleur.
De VafpBCtation du langage,
« Le capitaine étoit na grand coquin à face large et à puissante bedaine, qui venoit sur une tortue. Puisque le gros da temps fait entrer partout ce mot de gros, je puis dire, pour parler comme les gens, qu'il avoit un gros mérite. Mais puisque nous en sommes là-dessus, je ne puis m'empècher de donner un trait en passant à la politesse d'une infinité de gens du bel air. Parmi le monde, on ne parle plus pour se faire entendre, mais seulement pour parler comme les autres. On regardoit autrefois si un terme dont on vouloit user avoit de la justesse et s'il répondoit au dessein qui a fait inventer les langues 'aux bommes pour exprimer leurs conceptions; présentement on regarde seulement s*il est à la mode et s'il est usité par certains messieurs qui prétendent assez mal à propos être les modèles du beau langage. La source de ce vice dans l'expression vient de Tignorance grossière d'une infinité de gens qui^ ayant ouï de la bouche de quelques personnes d'esprit et d'autorité une manière de parler qui leur semblera fine et spirituelle^ et qui la sera effectivement, si vous le voulez, croiront que les mêmes mots doivent faire partout le môme effet, et s'en serviront indifféremment en toute rencontre , sans considérer qu'nne métaphore ingénieuse ou une épithète puissante, qui font un fort bon effet quand elles
SDR LES MaNCECRITS INÉDITE. 55
sont judiôeosemeul placées, defieniient nn galimatias et une absurdité Lorsqu'on en use sans cboiz et sans discememeat, et parent le discours de la même ma- ' nière qu'une femme seroit parée qui se metlroit au nei les boucles que l'on porte aux oreilles. Pour moi, je n'aijamaispnapprouver Les modes, ni dans le langage, ai dans les conletus ; j'ai toujours estimé qu'on ne devoil point se servir d'un mot plulAt que d'nn aatfe , à moins que te jugement ne nous détemùnAI en sa faveur. J'ai cru qu'il talloit laisser aux perroquets la contrainte serrile de pouvoir seulement répéter ce qu'ils ont oui dire. Enfla, j'ai souvent trouvé ridicules des vieilles surannées ou des teints couperosés que j'ai vus se charger de craJnoïsi parce qu'elles avuient remarqué que leurs voisines jeunes et bloudes étaient extrêmement parées de cette couleur baute. u
Lit Portraits.
« 3e pourrois bien ici vous faire le portrait de cette charmaolefée (Âlcine); je n'aurois qu'à copier, et j'en ai l'original en mn puissance , qui est de la main d'un fort bon maitre. Mais il me semble que l'in'
56 Note
portraits est une chose usée. On en fait un si grand nombre en vers et en prose depuis quelques années, qu'il est impossible de ne pas tomber dans la redite; et quoique je n'aie jamais guère lu de ces sortes d'ouvrages, je n'en serois point cru à mon serment. Si par hasard quelqu'une de mes expressions se trouvoit conforme à celle d'an auteur plus ancien, il soutiendroit que je Taurois volé , me traiteroit de plagiaire et soulèveroit contre moi tout le Parnasse. Le hasard qui produit quelquefois dans une agathe ou dans quelque autre camayeu des effigies d'hommes et d'animaux , peut bien faire plus facilement que deux esprits se rencontrent dans la même pensée ; mais la plupart de ceux qui écrivent sont assez vains pour croire sans hésiter que nul ïiê peut penser aussi bien qu'eux. »
Le respect des femmes,
« Ce bon vieux temps difipôroit extrêmement de celui auquel nous vivons : il avoit de meilleures choses, il en avoit aussi de plus mauvaises. Mais ce qu'il avoit constamment de meilleur, c'est que l'on y avoit de grands égards pour les dames. Dès que l'occasion s'of&oit de servir le beau sexe, elle y étoit embrassée avec chaleur] on y étoit doux, honnête, complaisant, empressé. On se seroit manqué à soi-même plutôt qu'on n'auroit fait à une femme , et l'on se seroit attiré la honte et le mépris de tout le monde si Ton avoit négligé de rendre service à la moindre de toutes. Aujourd'hui , les gens de qualité vivent de tout un autre air. Ils s'imaginent qu'il y a de la grandeur d*âme à traiter les femmes avec hauteur ; que l'indifférence pour elles ne suffit pas, si elle n'est accompagnée de l'incivilité;
SUR LES Manuscrits inédits. S^
qu'il y a de la bassesse dans les petits soins par lesquels on avoit coutume de gagner leurs bonnes grâces^ et que la rusticité est du caract^e des béros. n se trouve à tout moment des manières d'esprits forts qui déclament contre la nature de nous avoir assujettis au commerce d'xm sexe si foiMe et si défectueux; qui souhaitent à tout propos que Ton pût inventer quelque moyen de s'en passer^ et je ne sais^ si Dieu ne nous aide , s'il i^'y en aura pas quelques-uns qui le trouveront. On ne peut nier qu'il n'y ait dans cette conduite beaucoup de la faute des hommes^ chez qui la licence^ l'emportement et la mauvaise éducation produisent ces effets pernicieux. Mais que les dames se fassent justice , s'il leur plalt^ elles verront qu'elles ont un peu de part à ce désordre. Les avances qu'elles font aux hommes leur en attirent le mépris. Combien s'en trouve-t-il qui ne savent plus se prévaloir de cette sage dissimulation^ de cette heureuse modestie qui leur a si longtemps conservé tant d'empire sur les hommes ! Combien en voit-on qui se rendent à la moindre sommation et qui passent jusqu'à faire les premières démarches ! Combien enfin qui se jettent à la tète des premiers venùs^ sans choix et sans discernement^ par la vaine ambition d'avoir des amants, et qui > par cette légèreté^ font un tort infini à celles dont la conduite est plus régulière^ qui se trouvent malheureusement enveloppées dans l'idée générale que les jeunes gens conçoivent mal à propos de leur sexe :
Croyez-moi , béantes qu'irrite
L*air brutal du courtisan ;
Croyez de votre mérite
Un sincère partisan.
Pondre , fontanges, ni moucbes ,
Ni beaux yeux, ni belles bouches,
58 NOTB
Ne suffisent pour charmer.
Les dons qne &it la nature Sont propres pour allomer Une flamme tendre et pure ; Mais si Ton veut qu'elle dure, Il ûiut se faire estimer.
Beau sexe k qui J*ai consacré
Les plus chers moments de ma vie, De vous donner conseil Je me sens quelque enyie ;
Prenes-le, s'il tous plaît , en gré.
Quand pour obtenir vos caresses
Et désarmer votre cœur inhumain , Vous verrez prodiguer transports, larmes, tendresses,
Petits soins, serments et promesses,
Trouvez bon d'aller bride en main.
Sagement se conduit celle qui met obstacle
Aux progrès de certains amants.
Ovide, leur fameux oracle , Leur apprend que le ciel se rit de leurs serments ,
Que d'un cœur qui les désavoue
n ne s'est encor point vengé,
Que VinfldMe vent s'en Joue , Et qu'il ne court pas moins pour en être chargé. Quand ils ont apaisé leur ardeur inhumaine , Quand ils ont obtenu ce qu'ils ont désiré, Le dégoût, qui succède au plaisir qui l'entratne. Les force k mépriser ce qu'ils ont admiré , Tels que le voyageur qui, dans l'ardente plaine,
Tourne le dos k la fontaine
Si m qu'il est désaltéré.
Eh quoi ! me direz-vous, quelle mouche vous pique ?
Oh vont aboutir les détours
De votre firolde rhétorique ?
Vous nous condamnez donc k passer nos beaux Jours
Dans une sévère pratique ,
Loin du commerce des amours ?
le ridicule discours !
siècle! 6 mœurs ! ô foi publique I...
— Ne vous emportez pas ; souffrez que Je m'explique. Je sais que sans l'amour rien ne peut subsister.
SUR LES Manuscrits inédits. 5^
Qa*on doit tout ce qn'on est k sa grâce féconde,
Et qu'on verroit përir le monde
S'il reftisoit de Tassister.
Que la femme surtout, plus fragile que verre, Sous ses infirmités succomberoit sans toi ,
Languiroit , ramperoit sur terre
Comme une vigne sans appui.
Ce que je veux prouver, avec votre licence, C'est qu'il fout éviter ces visages polis Oh le premier coton prend h, peine naissance ,
Ces échappés d'adolescence
Qui vous paraissent si Jolis.
En vain par cent bontés une belle travaille A graver la constance au cœur d'un jeune amant ;
n s'enflamme comme la paille
Et s'éteint aussi brusquement.
Il ressemble an chasseur lorsque dans un bocage Pour attraper un lièvre il met tout en usage, La fotlgue, le temps, la dépense, le bruit.
Mais si tôt qu'il i'a pris, aux chiens il le partage ,
Et court au gibier qui s'enfbit.
Un ftge un peu plus mûr est bien mieux votre affaire, n fournit un plaisir qui n'a rien d'emporté ;
n a pour talent ordinaire
L'inébranlable fermeté ;
On trouve avec lui du mystère
L'impénétrable sûreté.
Un peu moins de brillant , plus de solidité ;
La maxime en est salutaire.
An reste , comme il se peut faire Que Je n'explique pas assez mon sentiment ,
Si quelque beUe dame estimoit nécessaire
D'apprendre plus précisément De quel ftge elle doit se choisir un amant,
Je pousserai la complaisance
Jusqu'k l'instruire exactement Du Jour de ma naissance.
(5o Note
Les femmes qtU étudient les sciencet,
« Je ne sais, Mesdame», n vom savez ce que c'étoHque Ferragut : je ne me âerolâ pas mis en souci de l'expliquer aux dames de la coar du roi François I«r, qui avoient soin de s'instruire a»x bonnes choses et qui saroient sur le bout du doigt toute leur cheYalerie- Pour vous^ Mesdames^ TOUS avez méprisé ces choses comme des bagatelles; et, prétendant vous élever au-dessus de vousmêmes, vous vo4« êtes attachées à Ytuloir débrouiller les sabtilités de la Itdgique ou pénétrer dans les mouvements des astres. Qu'en est-il arrivé t Vous n'avez ^u acquérir des qualités auxquelles votre ambition aspiroit mal à propos et pour lesquelles vous n'étiez point nées , et vous avez perdu celles qui naturellement vous étoient acquises :
La bonne foi , rinaocento tendresse Ont dispara de ces lienx désolés, Et de la cour les amonrs exilés Ont entraîné la politesse.
Les cœurs les pins galants, soustraits k votre loi , Ont pris pour vos appas un dégoût véritable , Et cessent de trouver aimable tJn sexe qui n'aimoit que soi.
Ah t qu'il valoit bien mieux ignorer des planètes Les fatales conjonctions.
Et borner vos ambitions A mouvoir les ressorte des puissances secrètes
Qui réveillent les passions 1 Ah I qu'il valoit bien mieux vous conserver Tempire Qu'ont &it perdre li vos yeux tant de livres maudits , Et que Jamais on ne vous eût vu lire Que l'Arioste et l'Amadis I
SUR LES Manuscrits inédits. 6x
La Discorde,
Dans son habit caprieieiix,
De mille oonlenre difl^rentes
Le contraste sautoit aux yenz ; Les bnmes opposoient lenr sombre a«x plus brillantes. Joignant le même endroit par le Jaune choisi , Le vert pour le choquer occupolt une place.
Près d^eux, d'assez manraise gr&ce, Le bleu turquin narguoit le cramoisi.
Les manches étoient travaillées
De vingt façons sur le revers ; On lui voyoit quatre poehes taillées En long, en ëcwtson, en triangle, en travers. Sur us pan de sa veste , un plein de broderie Aux fleurs que le soleil forme en chaque saison , D*un art capricieux et privé de raison
Opposoit la biâsarrerie , Oh les petits dessiss avoient Teffironterfe D'oser aveo lés grands faire comparaison.
L'autre pan , etaMnanré seulement sur la marge , Exposoit aux regards un combat merveilleux Oh le petit galon , par son nombre orgueilleux , A replis ondoyants venoit charger te large.
Ses cheveux ruAn et bluicB seinbloient être en prooës Lm ubs, courts et bouclés, voloient de bonne grftce Avec le môme succès Qu'une perruque de chasse; Les autres plats et longs , quelques-uns recueillis
Sous un réseau d'une extrême finesse.
Les uns étoient en natte et le» aotres en tresse^ Et d'autres si crêpés qu'ils paroissoient bouillis.
De l'extravagante perruque.
Des serpents mélangés augm«ito!eirt romeraentr Leurs plis jaunes et noin entortilloient sa nuque ; Ss réveiAeient rhorreur avec leur sifflement. L'air frappé de leurs tons, par des notes pareilles , Excitant tous les cœurs ^ la divlslen ,
Ne sembloft siffler anx oreitles Que procès, que (dileane et que sédition.
6a Note
Le Palais du Sommeil,
Au fond de rbenreuse Arabie, Dans nn sombre yàllon par deux monts ombragé D'une épaisse forêt odorante et fleurie,
Un antre obscur est protégé.
C'est là que le sonmieil incessamment rqraw Sur un lit de jasmins moUeœent ^>prftté ,
OU mêlent Pœfflet et la rose ,
Lft paresse et Toisiveté.
Autour de la grotte paisible ,
Mille songes capricieux, Quelquefois engoués, d'autres fois sérieux , Par le charme inconnu d'un fantOme sensible Donnent , sans fiftire bruit, au mieux faisant des dieux
D'une comédie invisible
Le spectacle délicieux.
Mille animaux divers, étendus h, l'entrée, Goûtent de ses pavots le doux encbantement; Loirs, marmotes, serpents, dorment paisiblement, Et se livrent sans crainte h leur paresse outrée.
Mais entre tous doivent être admirés,
Certains animaux bigarrés Que le nom des laquais au monde fait connaître; Tout est égal pour eux : le gazon , le rocher, Dur ou mol , froid ou chaud ; des bras de leur bon maître , L'univers trébuchant , avec peine peut-être
Sufflroit h les arracher.
Ils passent tout au moins les trois quarts de leur vie Dans un charmant repos que rien ne peut troubler.
race heureuse et trop digne d'envie I Combien d'honnêtes gens voudroient te ressembler I L'oubli , du doux sommeil le compagnon fidèle ,
Sur sa porte fait sentinelle , Ne laisse entrer personne, et, sans distinction, Comme un huissier de chambre ayant charge nouvelle , S'acquitte fièrement de «a commission.
A qui n'en a pas l'habitude Le chemin de la grotte est facile h. manquer; Mais pour guérir les gens de cette inquiétude ,
Le travail et la lassitude
Prennent le soin de l'indiquer.
SUR LES Manuscrits inédits. 63
Dans un poste avancé , le tranquille silence En pantoufles de feutre, en manteau de drap noir, Avertit que du dieu Ton n'a point audience, Et faisant souvenir chacun de son devoir, n fidt signe du doigt que personne n'avance.
Fragment.
Comme on pourroit dans la nuit la plus claire Compter les yeux brillants, spectateurs amoureux, (Qu'ouvre le vaste cltA. , alors qu'il considère Les larcins des amants heureux.
La mort d*un Bourguignon.
Ce fat Chiflot , Bourguignon naturel ,
Fidèle au vin tant que dura sa vie ;
One ne fut eau sur sa table servie;
n la tenoit pour un poison mortel.
Sur le rempart un fer plus long qu'une aune,
D'un large coup lui pénétrant le flanc ,
Lui flt vider deux bouteilles de Beaune
Qu'U regretta beaucoup plus que son sang.
Ce n'est pas tout : sa triste destinée
Le flt tomber dans un fossé profond;
n s'y noya. Malheureuse Journée !
S'éerla-t-il avant qu'aller au fond ;
Férir dans l'eau I Fant-U , destins farouches ,
Pour augmenter encor mon désespoir,
Qu'en expirant je porte envie aux mouches
Qu'on voit "k tas noyer dans mon pressoir !
Fragments,
Mais il est temps de vous apprendre Quel est, dans l'empire amoureux,