A MADAME B
Hyères, 28 décembre 1884.
Que voilà^de temps que ^ous n'avons causé ensemble, bien chère madame, et qu'est-ce que vous penseriez de moi si vous n'étiez pas si sûre de ma bonne amitié! Mais làdessus, n'est-ce pas? nous n'avons de doutes ni l'un ni l'autre,
et vous n'avez pas besoin que je vous fasse de grandes protestations. Je sais que mon frère vous a tenue au courant de tout ce qui me concernait. Le pauvre Henri! il a été pour moi d'une bonté inimaginable. Vous ne vous figurez pas tous les soins, toutes les attentions qu'il a eues. C'est bien bon de se sentir aimé comme cela. Je suis vraiment gâté sous ce rapport. On serait souffrant par plaisir, rien que pour se faire dorloter comme moi. Vous savez, d'ailleurs, que je n'ai rien eu de grave, un peu de faiblesse seulement, résultat de ma bronchite mal soignée à Paris, et qui aurait pu mal tourner avec cet affreux climat de Grenoble. Pauvre Grenoble! je l'ai tout de môme regretté un peu. Nous y étions très bien installés, mon cours marchait pas trop mal, et il a fallu se sauver juste au moment où l'on commençait à s'y attacher. Je ne me doutais nullement de mon indisposition. Ce n'est qu'en arrivant ici que j'ai senti la fatigue. J'ai été bien patraque pendant la première quinzaine. Mais maintenant je me remplume admirablement. Mon père est très content d'Hyères; je le garderai le plus longtemps possible.
Henri nous a quittés avant- hier; il passe par Aubais, vous le verrez bientôt. J'aurais même, à son sujet, un petit service à vous demander. Je voudrais bien lui offrir quelque chose pour le jour de l'an, comme j'en ai l'habitude. El d'Hyères, c'est bien difficile. Chère madame, tirez- moi de ce gros embarras. Vous connaissez les goûts de Henri aussi bien qlie moi. Choisissez-moi une gravure qui puisse lui plaire et faites-la lui remettre avec ma carte ci-incluse. Vous voulez bien, n'est-ce pas, faire avec moi ce petit complot? Ce serait un vrai chagrin pour moi que de ne rien donner à Henri, et je ne vois que ce moyen de lui donner quelque chose qui lui soit agréable.
Il va vous parler beaucoup de moi, quand il vous verra. Ce n'est guère la peine que je vous parle de notre installation, de ma vie casanière, de ces pointes de feu qui sont tant
à la mode et qu'on me fait régulièrement tous les deux jours ; j'en ai un très joli collier sur la poitrine et sur les épaules. Si mon docteur les avait disposées avec un peu plus de fantaisie, je pourrais me montrer à la foire comme homme tatoué. Ça me ferait peut-être gagner ma vie, pendant l'intérim de mes fonctions universitaires.
Vous vous figurez peut-être que je vous écris la fenêtre ouverte, avec un beau ciel bleu? Ah bien oui! Voilà deux jours qu'il pleut, qu'il grêle, qu'il tonne. Je voulais vous envoyer quelques fleurs, je sais que vous les aimez bien. J'ai grand'peur que ce temps n'ait tout abîmé. Enfin, on fera ce qu'on pourra, et, si ce n'est pas bien beau, vous vous direz au moins que c*est offert de bien bon cœur.
J'ai passé la journée d'aujourd'hui sans sortir; on me lé défend quand le temps est mauvais, et je suis très obéissant. Aimez-vous l'arsenic? J'en prends 48 gouttes par jour. Préférez-vo\is le koumys? J'en absorde deux grands verres; c'est une horreur de petit lait aigre et fermenté. Mon médecin trouve que ça a tout à fait le piquant du Champagne! Moi pas, mais je bois tout de même. A votre santé!
J'ai oublié de vous dire que j'avais un piano, pas mauvais du tout, loué par mon père. Je ne chanterai guère, cela me fatigue, et, d'ailleurs, j'ai la voix très mauvaise en ce moment. Mais j'en profiterai pour travailler un peu le piano, que j'avais presque tout à fait oublié. Avez-vous pu faire on entendre un peu de musique cet hiver? Vous devez en Ce moment avoir Louis et Mariette. Je leur fais mes souhaits les plus affectueux, et les charge de vous embrasser de ma part, chacun d'un côté.
René.
P.-S. — C'est encore moi. J'ai beau avoir rempli quatre pages, il me semble que je resterais bien encore un petit bout de temps avec vous. D'ailleurs, je n'avais pas félicité Mariette
de sa promotion d'Enfant de Marie. Je suis très ferré sur les Enfants de Marie, moi qui vous parle. Je sais quel est Thonneur, quels sont les engagements, je connais môme le modèle de la médaille, voyez un peu si je suis savant! Et je n'ignore pas que le cordon est bleu, — tout comme un autre cordon infiniment moins honorable, mais qui a son mérite aussi. Je me demande ce que vous faites pour Tinstant. C'est dimanche, quatre heures. J'imagine qu'il fait un temps affreux dehors, que vous êtes bien tranquillement chez vous avec un bon feu, que Mariette vous conte un tas de choses sur sœur Philiberte, qui est un peu grognon, et sur sœur Sainte-Béatrix, qui a trois poils de barbe au menton et fait de petits sommeils pendant Tétude. Si je pouvais seulement être là un petit peu! Vous rappelez-vous le banyuls que vous m'avez administré, un soir où j'avais dîné d'une mouche bleue et d'une sandwich? Il était excellent, ce banyuls, et excellente aussi la marmelade de poires que vous étiez en train de confiturer ce jour-là. Voyez un peu si mon estomac a bonne mémoire. «.'
Il est possible que je repasse par Paris en mai ou juin. Nous nous verrons souvent, n'est-ce pas? Et nous reprendrons notre grande discussion sur la méchanceté humaine, vous vous rappelez? Dieu, que vous étiez pessimiste ce soirlà! Heureusement que je n'en ai pas cru un mot. Est-ce que vraiment nous serions si méchants que cela, vous et moi? Je vous assure encore que non.
A l'abbé le l...
Dimanche, 8 février 1885.
Je n'écris guère en ces temps-ci, mon cher ami. Si tu savais comme je suis patraque. Ma poitrine va parfaitement,
il n'y a plus rien de ce côté-là, et c'est l'essentiel. Mais il me reste un état d'anémie dont je ne me tirerai qu'à la longue, et qui, sans me causer aucune souffrance, me rend par moments bien faible et bien abattu. Une heure de promenade est pour moi un grand maximum. Je suis souvent étendu sur mon canapé, à ne rien faire. Inutile de te dire que je ne travaille pas. A part quelques moments par-ci par-là, une lettre à écrire est pour moi une affaire terrible, à laquelle je renonce les trois quarts du temps. J'en ai d'absolument urgentes qui attendent depuis plus d'un mois. Ne te plains pas trop de moi, et écris-moi. J'aurais tant plaisir à ce que le matin, vers les neuf heures, quand le courrier arrive, on m'apporte quelquefois dans mon lit un mot de toi, au lieu du Nabab/
Mais je te donne là une bien triste idée de moi. Ne me vois pas trop lamentable au moins. J'attends doucettement que les forces reviennent, je ne mange pas trop mal depuis quelque temps, je suis toujours aussi gâté et pas triste du tout, je t'assure. Le moyen d'être triste avec un bon petit compagnon comme celui que j'ai avec moi! Je te dirai même à toi, à toi, absolument seul, notre grand secret^ et notre grande espérance. C'est déjà compris, n'est-ce pas? Prie pour nous, mon cher ami, et prie pour lui aussi. Je te le recommande dès aujourd'hui. Ah! si tu pouvais être en France au mois d'août! Mais que cela est loin et que de craintes! Que d'espérances aussi et comme cela fait voir la vie plus gravement !
L'Université a été très gentille pour moi. J'ai un congé avec traitement jusqu'au premier mai. D'ici là, j'aviserai. Si ma santé l'exige, je prendrai un autre congé sans traitement. Sinon, je pense pouvoir être nommé en quelque Faculté méridionale ; cet affreux Grenoble m'assassinait.
A toi bien affectueusement.
A ED. M
Hyères, 6 mars 1885, vendredi soir.
Tu ne dois plus savoir ce que je suis devenu, mon vieux cher ami, et lu dois m*avoir rangé au nombre de ces gens mariés qui sont quelque peu perdus pour les camarades célibataires. Si tu as fait cela, tu as eu tort. Je t'écris d'Hyères, où il n'y a pas la moindre Faculté, malheureusement. J'ai été malade. En revenant d'Italie, cet affreux climat de Grenoble m'a tellement saisi, qu'à la fin de novembre le médecin, appelé un peu malgré moi, car je ne me doutais de rien, m'a ordonné un départ immédiat. Depuis^ je suis à Hyères, dans une bonne petite villa. Au début, j'étais malade plus que je ne m'en doutais, et l'on n'a pas cessé depuis de me faire des pointes de feu tous les deux jours. Connais-tu ça? c'est à la mode. Maintenant la poitrine est absolument guérie, mais il me reste encore un état d'anémie, de faiblesse telle qu'une promenade de dix minutes m'essouffle horriblement. Il y a une quinzaine de jours, j'aurais été encore incapable de t'écrire cette lettre, cela eût été au-dessus de mes forces.
Je te parle de moi comme un malade, pardonàe-le-moi. A charge de revanche. Mais toi, tu vas me dire, j'espère, que tu es florissant comme toujours. As-tu toujours ce bel appétit? Le mien est un peu revenu ces temps-ci, ce qui ravit tous ceux qui m'entourent. Quand j'ai bien dîné, je vois les figures rayonner. Je ne me plaiîis pas trop. A part ma faiblesse, qui est extrêrne, je ne souffre aucunement. Et puis, je suis si dorloté, si câliné! J'ai auprès de moi ma femme, mon père et mon excellente belle-mère, que j'aime de tout mon cœur, qui n'ont de souci que moi. Je me laisse faire. Je sens tant d'affection autour de moi ! Cela est bien doux.
Mon cher ami, encore une fois, je ne voudrais pas que tu
croies que je t'oublie, que tu me deviens indifférent. Si tu savais comme cela n'est pas vrai. Tu es un des très rares à qui je tiens beaucoup, beaucoup. Je voudrais te revoir, causer. Je suis heureux et je te le dirais comme à quelqu'un à qui Ton parle à cœur ouvert. Réponds-moi vile, et gâte-moi, réponds-moi très long. Pour mon compte, il y a longtemps que je n'en ai écrit si long. Je suis très vaillant ce soir, j'en ai profité pour causer avec toi. Au revoir, mon cher ami.
Hyères, 12 mars 1885.
Tu dois croire que je t'oublie, mon cher ami. Voilà bien longtemps que tu m'as écrit une bonne lettre, que j'ai souvent relue. Tu ne te doutes guère comment j'ai passé ce temps-là. Ma poitrine s'est guérie parfaitement; mais depuis je suis tombé dans un état d'anémie, de faiblesse dont tu n'a5 pas idée. Enfin, ces jours-ci, je vais mieux, je mange, j'écris un peu, mais je passe encore la plus grande partie du jour sur mon caâapé, et quelques tours de jardin m'essoufflent comme un vieux bonhomme. C'est une année perdue tout entière : il me faudra aller aux eaux cet été...
A P. DE L
Hyères, 13 mars 1885.
Que tu es bon, mon cher ami, de m'écrire souvent, comme lu l'as fait. Je n'étais pas en état de répondre, ces temps-ci.
J*ai été, je suis encore bien faible, mon pauvre ami. Quelques tours de jardin m'essoufflent, et il me faut rentrer m'étendre sur le canapé. La poitrine est absolument guérie, mais si tu savais Tétat d'anémie où je suis ! Heureusement que je me suis remis à bien manger, c'est la grande affaire.
Il y a huit jours, j'ai pu finir de corriger les épreuves de mon mémoire, qui paraîtra bientôt. Quel travail! Je t'ai envoyé dernièrement un petit article, l'as-tu reçu?
Tu me fais bien grand plaisir en me parlant de tes projets. Merci de ta 4;onfiance, mon cher ami. Tu vas faire un beau voyage. J'ai vu le docteur X... à Rome. C'est un pédant rougeaud, à lunettes, laid dans sa redingote comme un prêtre en bourgeois. Il n'a, d'ailleurs, rien dit, et nul n'a pu juger de son mérite. Il doit être peu communicatif.
Je n'ai pas la force de t'en écrire bien long. Une lettre est encore pour moi une chose terrible. Fais-moi crédit.
Je me sens déjà un peu las. Je ne suis pas bien fort, voistu. Au revoir, mon cher bon ami; aime-moi bien et continue à m'écrire souvent, si cela ne t'ennuie pas trop. A bientôt, mon ami. Je t'envoie le meilleur de mon amitié.