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Jeunesses éternelles

Tauteur du morceau, et qu'il trouve le moyen de torturer huit pages dans tous les tons possibles... Âh! que j'aime Musset, mon cher, et cet admirable maladroit de Brizeux que tu aimeras pour me faire plaisir, et tous les simples et les naïfs; et comme je n'écrirai rien, si je m'aperçois que je tombe dans les varia tiens ! . . .

Nous bavardons volontiers quand nous sommes ensemble^ mon vieil ami, et je viens de m'y laisser aller. Que veux-tu? j'ai justement passé hier soir la soirée chez un Parnassien enragé, qui m'a lu de ses vers, des vers de L. de Lisle, des vers d'Anatole France. A la fin, je n'y ai plus tenu, j'ai dit ce que je pensais, et assez énergiquement, et je me suis aperçu que je faisais un beau petit scandale. Il y avait là la femme du poète qui me regardait avec indignation. C'était comme qui dirait Alceste vantant chez Oronte la chanson du roi Henri. Alors, ma foi, j'ai été lâche; j'ai mis des sourdines et fait une demi-conversion. Aussi ce matin j'en avais encore sur le cœur.

Je communiquerai à mes enfants l'horreur du parnassianisme. Et, si je surprends dans les papiers de mon aîné, vers sa quinzième année, une pièce sur n'importe quel dieu indou ou chinois, je le déshérite. Ah ! mon ami, quelle charmante perspective que celle de ce petit aioé ! 11 y a un de mes collègues qui en possède un depuis quatre mois. Je l'admire avec quelque jalousie. Cela a des petites mains roses merveilleuses. Tu vois que je suis en bonnes dispositions paternelles. Au fond, une petite main comme cela vaut tous les sonnets du monde.

ÉLÈVE AU LYCÉE DE BOURG

Rome, 6 février 1884.

Je laisse toujours trop de temps se passer entre vos lettres et mes réponses, mon cher monsieur. Je ne m'en excuse plus. J'ai moins de temps à Rome que je n'en avais à Bourg, malgré la classe. C'est un mémoire à rédiger, ce sont des fouilles à aller voir, des inscriptions plus ou moins inédites à déchiffrer, et, par-dessus le marché, l'habit noir à endosser trop souvent et des soirées perdues dans un salon à dire ou à écouter des choses parfaitement assommantes. Vous me parlez du Monde ou Von s'ennuie. Je vous assure que tout n'y est pas imagination pure. Je connais au moins une comtesse de Céran. Je l'entendais, pas plus lard qu'hier, se demander si les anciens avaient oui ou non l'âme pessimiste, et citer en grec des vers de Simonide et des fragments de Ménandre, Je ne sais plus trop ce que soutenait votre exprofesseur, mais je sais bien qu'il avait fortement envie de s'en aller, ou, s'il fallait absolument citer, de citer la tirade du bonhomme Chrysale. Est-ce que. nos lycéennes vont citer comme cela du Simonide? Cette perspective m'épouviginte. Que le bon Dieu les bénisse et les empêche de retenir un mot de grec...

Vous m'avez fait plaisir, me disant vos premières impressions sur mon compte. Cela m'a amusé. Et cette fameuse leçon sur les Provinciales, qui a étonné mes auditeurs !.. J'ai vraiment été aussi Jésuitophile que cela I Ah bah ! contezmoi cela. Savez-vous que c'était terrible à vous expliquer, les questions de grâce efficace et suffisante, que personne n'a jamais bien comprises, surtout ceux qui en ont traité. Quelle idée de mettre cela au programme ! Je me rappelle que, la

veille du jour où je vous en ai parlé, je faisais seul une grande promenade dans la forêt qui est près de Bourg, et, tout en marchant, je me creusais la tête pour trouver une manière claire de vous parler de cela. Je prévoyais mon départ, et je tenais beaucoup, auparavant, à vous traiter un peu le sujet à ma façon^ que je crois la bonne, bien entendu. Que tout cela me semble déjà loin !

Je vous félicite d'aimer la musique et d'en entendre de la bonne quelquefois. Mais où avez-vous pris que je jouasse de la flûte? C'est un instrument que je révère, mais dont je n'use pas, croyez-le. Je pianote comme tout le monde, je chante un peu plus mal que tout le monde. Là se bornent mes talents.

11 y a, en effet (je vous réponds à tort et à. travers), d'assez belles choses dans Quatre-vingt-treize^ mais que cela sent le procédé, dans le style et partout! J'aime assez peu les Chansons des Rues et des Bois, Quand Hugo veut être spirituel et léger, il me semble qu'il y réussit assez mal. La plaisanterie est énorme. C'est une débauche que ce volume, et qui n'a rien de gracieux. Il y a des pièces absolument extravagantes. Je vous recommande spécialement < le Cheval » , qui termine, je crois, le volume ; cela fera le désespoir des commentateurs à venir. Mais enfin c'est du Hugo, et là, comme partout, on retrouve le maître de temps en temps. N'est-ce pas là qu'il y a cette merveilleuse pièce du Semeur?

... Semble élargir jusqu'aux étoiles Le geste auguste du semeur.

J'ai cette fin-là dans la tête sans me souvenir du reste.

Et Dalila? Que vous en semble? Vous me dites seulement que vous l'avez lue? On dit que c'est très bien, moi je n'en ai pas un souvenir très net. Mais j'avoue que j'aime peu le style de Feuillet. Tous ces gens-là parlent comme écrirait un vieux professeur de rhétorique. Ils sont tous de TÂca-

demie française, comme leur père. C'est agaçant. Âvez-vous lu V Histoire de Sibylle de Feuillet? C'est ce que je préfère de lui. C'est délicieusement faux, je vous recommande cela. Il y a une petite fille qui convertit tout le monde, son curé, son grand-père, son fiancé..., et qui finit par mourir d'une promenade au clair de lune. Vous verrez ; c'est absurde et c'est charmant. Quand on a Pâme tendre, cela vous attendrit beaucoup, et, quand on est anticlérical, cela vous exaspère.

Au revoir, mon cher avocat; quand j'aurai un procès, je vous le confierai. Et que la philosophie vous soit légère !

AU MÊME

Rome, juin 1884.

Mon cher monsieur,

Mais certainement, que le Merle blanc est délicieux. Que c'est fin, n'est-ce pas? que c'est joli, que c'est spirituel! Certes oui, cela vaut mieux que la Confession, Au fond, c'est le même sujet ou à peu près. Il s'agit encore de Musset luimême... Il s'agit toujours de Musset dans Musset. Il n'a jamais parlé que de lui ou peu s'en faut.

George Sand en merlette teinte est bien amusante... Quant à Fn Wagon^ vous avez raison, c'est une petite platitude. Mais ce n'est pas fait pour être lu. On la joue beaucoup dans les salons, et elle y fait plaisir. C'est de Verconsin, n'est-ce pas? Il a fait aussi, en saynète pour salons, une petite parodie de Télémaque qui est bien divertissante, encore que bien irrévérencieuse pour ce pauvre Mentor, qui entre en scène avec un parapluie sous le bras et un coussin de cuir

pour s'asseoir plus commodément. Je me rappelle toujours Calypso gémissant au début :

Mes pleurs sur le gazon font de petits ruisseaux.

... Décidément, je n'arrive pas à être sérieux aujourd'hui. C*est indigne d*un universitaire parlant à un universitaire. Envoyez-moi une foule de vers, afin que ma prochaine lettre soit plus grave, et croyez-moi votre dévoué.

A P. DE L

Rome, février 1884.

Ah ! mon cher, que je suis peu propre à faire ce que lu fais! Je passerais mon temps à m'effrayer de la besogne et à me décourager. Je ne suis bon qu'à critiquer, vois-tu ! C'est le métier des paresseux. Je crois que je mourrai sans avoir fait autre chose, car, du train dont j'y vais, ce premier volume de vers n'est pas près de voir le jour. Après tout, il est plus beau comme cela qu'il ne sera jamais. C'est si beau, un volume futur! J'ai' trois ou quatre amis persuadés que je suis un poète remarquable, et j'ai si peur de les détromper que j'ai bien envie de ne jamais rien publier. Quand je mourrai, ils viendront dire sur ma tombe : < Quelles admirables choses il aurait faites, s'il avait voulu. » Et moi, du haut du ciel, ma demeure dernière, ça me flattera énormément.

Je t'en prie, ne me réponds pas par un sermon sur la paresse. Les sermons me donnent toujours envie de faire le contraire, et je me garde bien, en ce temps de carême, d'aller en ouïr à Saint-Louis, de peur de tourner au protestantisme le quarantième jour. C'est comme en première année d'École,

X... qui avait imaginé de me faire lire V Union, J'ai cessé au bout de quinze jours, il n'était que temps. Jamais je n'ai été si près de devenir républicain.

Parle-inoi donc un peu de ton installation à TÉcole, de ce que tu y fais, etc. Moi j'enrage de faire mon mémoire, ce qui me rend lugubre, et je vocalise, ce qui n'est pas beaucoup plus amusant. Heureusement qu'il y a les courses à la campagne, dont j'ai décidément pris l'habitude. Hier, j'ai été à pied à Ostie. J'ai déjeuné dans une chambre enfumée, où le père, la mère et deux enfants couchent et font la cuisine. Pendant que je mangeais mon omelette aux choux-fleurs (c'est tout ce qu'il y avait), l'un des habitants grelottait la fièvre sur sa paillasse. Je me suis mis à la fenêtre pour me désasphyxier un peu et j'ai vu ceci : des épluchures de salade qu'on avait jetées dans la boue, et quatre enfants qui les ramassaient et les mangeaient. Il y en avait un tout petit, qui pouvait avoir trois ans ! Une petite fille, un peu plus grande, avait trouvé un trognon de chou et le grignotait tel .quel, tout cru et tout sale. Voilà ce qu'on voit dans la campagne romaine en 1884! Cela passe la fameuse tirade de La Bruyère sur les paysans.

AU MÊME

Rome, 5 mars 1884.

11 me semble que j'ai bien tardé à te répondre, mon cher ami. J'ai beaucoup couru tous ces temps-ci, j'ai même un peu travaillé... Qu'ai-je fait encore? J'ai vocalisé avec mon maitre Orféo (il s'appelle Orféo, mon maître de chaut, n'estce pas admirable?). J'ai fait toutes sortes de choses, excepté toutefois de la sociologie... Décidément, je ne serai jamais bon qu'à faire des vers, peut-être même ne le serai-je qu'à

lire ceux des autres. C'est le chemin que j'ai pris ce tempsci ; le temps a passé et me voilà en relard.

Je m'arrange un peu mieux de Rome, cette année. J'y connais quelques personnes, inter quos deux petits étudiants fort bons garçons, quoique Italiens, et un diable d'abbé exzouave pontifical, qui m'a réconcilié avec la société des abbés. T'en ai-je parlé? Il est entré dans les ordres depuis 1870, après la campagne de France, et a gardé toutes les allures d'un sous-officier. C'est cbarmant de l'entendre parler de tout à tort et à travers, juger en pleine liberté d'esprit, et au besoin raconter des anecdotes à faire rougir* un régiment... (en italien bien entendu, car on dit tout en italien comme en latin). 3on archéologue avec cela, et ayant trouvé un tas de jolies choses. Nous nous sommes plu, et nous faisons ensemble beaucoup de courses à Rome ou au dehors, buvant dans les petits cabarets de la campagne, causant de tout et avec tout le monde, disant du mal des prêtres français, etc. Il parle l'italien aussi bien que le français et connaît tout le monde, peuple et grandes familles. L'autre soir, nous avons dîné ensemble au Ghetto, en pleine juiverie, dans une espèce de cabaret juif dont le patron, qu'il connaît, est venu lui serrer la main et s'attabler en face de nous. C'était fantastique! Tu aurais été bien étonné de me voir là; et avec un abbé, et si jamais tu viens à Rome et que tu voies ce que c'est que le Ghetto, tu le seras bien plus encore!

Il est, d'ailleurs, de très bonne famille bretonne, mon abbé, et a un titre authentique qu'il a laissé de coté. Il dit une foule de choses, mon abbé; que l'éducation des séminaires est absurde et que les prêtres en sortent sans rien savoir de la vie, que le clergé français ne connaît pas le peuple et ne sait pas lui parler, qu'il ignore l'art de boire un verre de vin au cabaret avec les ouvriers, ce qui devrait être la première chose à apprendre et ce qu'on sait faire un peu plus en Italie, qu'il est prude jusqu'au bout des ongles, ce qui, suivant le

susdit abbé, qui est pas mal ultramontain, est une vieille infection janséniste, et qu'enfin il y a dans la campagne romaine une foule de petites auberges où Ton trouve des œufs frais, du bon vin, et même des fragments antiques par-dessus le marché. N'est-ce pas, que tout cela n'est pas trop béte? Il est, d'ailleurs, bien en cour, ayant beaucoup connu Léon XIII à l'état de cardinal Pecci, et cela, avec un peu de fortune et un titre de chanoine, lui donne pas mal de liberté.

Voilà mon abbé; je tenais à te le présenter; il scandalise bien du monde et se prétend lui-même « un poco vassale », ce qui veut à peu près dire « un peu canaille ». Moi j'en raffole.

Florence, 25 août 1884.

Mon cher monsieur,

Vous voilà donc hors du lycée et depuis quelque temps déjà. Ma foi, je vous en félicite. Je ne crois pas du tout que ce soit là le plus beau temps de la vie, comme on le dit. J'aime môme fort peu l'internat, par où, d'ailleurs, je n'ai jamais passé dans un lycée. Si nous causons de cela quelque jour, je vous dirai peut-être tout le mal que j'en pense, ce qui est affreux pour un universitaire comme moi. Mais enfin, vous voilà du bon côté de la porte et dans les noeilleures conditions, avec votre diplôme de bachelier et quelque temps encore à passer chez vous en liberté. Comme on a dft vous fêter à votre retour, et quel plaisir vous avez dû avoir à retrouver votre chez vous et cette idéale chambre où l'on peut dormir le malin sans que la cloche vous réveille! Et vos lectures, parlez-m'en donc un peu. Quand vous ^'^ m'avez écrit, vous alliez entreprendre du Lamennais, et les

Blasphèmes^ el Sapho. Comme vous y allez! Je n'ai pas encore lu les Blasphèmes; on est si en retard en Italie! Parlezm^en donc un peu. Est-ce bien? J'aime beaucoup la poésie où il y a des pensées. Est-ce le cas? Quant à Sapho, c'est une assez triste leclure, très triste même, qu'en ditesvous? Ceci n'est nullement, une critique, d'ailleurs. C'est triste, parce que c'est vrai, plus peut-être que vous. n'êtes encore à même de le comprendre. J'aime ce livre, sans parler du grand talent avec lequel il est fait, parce qu'il montre certaines choses sous leur jour réel, au lieu de leur donner une poésie de convention qui est détestable. Je le trouve moral au fond, bien que ce ne soit pas un livre déjeune fille, ni même peut-être de tout jeune homme. Et depuis, qu'avezvous eu sous la main? Je viens de lire un roman d'Ohnet, le Maître de Forges, qui m'a semblé bien, à travers la traduction italienne. C'est assez original, ce qui est rare dans un roman.

Et sur ce, mon cher monsieur, je vous souhaite une bonne fin de vacances. Entre deux promenades ou deux lectures, écrivez-moi un mol de réponse à Venise, poste restante. Je vais aller demain y passer une dizaine de jours, et je serai ravi de vous lire sur la place Saint-Marc.

A vous bien cordialement.

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